‹ Ermites et reclus [microform]Chapitre 26 sur 32 · VIE SPIRITUELLE ,, IO · texte numérisé non relu

VIE SPIRITUELLE ,, IO

défendre, au nom de la discrétion, les macérations excessives (i). Elisabeth de Schônau rappelle aux ascètes vivant dans la solitude que, s'il est bon de vexer la chair pour abattre le concupiscence, on risque, en poussant trop loin la mortification, « d'étouffer l'ardeur de la contemplation et d'en éteindre la flamme (2) ». L'Ancren Riwle, dont nous avons déjà fait remarquer la modération, fait observer très sensément que la fidélité aux commandements est plus agréable à Dieu que le pain mélangé de sable et que les cilices (3).

La réclusion religieuse qui produisit d'innombrables héros ascétiques eut aussi ses martyrs, des martyrs du vœu de stabilité perpétuelle. Nombre de reclus refusèrent de quitter leur retraite même en présence d'un imminent danger de mort. Des recluses romaines, dont quelques-unes étaient enfermées depuis l'âge de la puberté, furent tuées ou violées par les hordes lombardes sous le pontificat d'Etienne 11 (762- 757(4). Wlborade fut martyrisée par les Hongrois (5). Paterne devint la proie des flammes à Paderborn, en io58 (6). Une recluse de Mantes périt lors de l'incendie de cette ville par les troupes de Guillaume le Conquérant (7). Un incendie ayant éclaté dans l'église près de laquelle vivait Drogon, ou Druon, à Sebourg, près de Valenciennes, on le supplia de quitter au plus tôt sa logette menacée de flammes, mais le reclus répondit sans hésiter : «J'ai fait un vœu, je m'y tiens. S'il plaît à Dieu que je sois brûlé vif, que sa volonté soit faite. » Après le sinistre, dit ï'hagiographe, on le trouva au

(i) Pierre le Vénérable, op. cit., col. 99; Ancren Riwle, p. 3i8. • (3) Liber viarum Dei, 17, chez F. W. E. Roth, Die Visionen der heil. Elisabeth, Brûnn, 1884, p. 1 18-119.

(3) Ancren Riwle, p. 189.

(4) Étieniœ II, toc. cit. Cf. Grégoire de Tours, Hist. Franc, vi, 6.

(5) Ekkehard IV, Casas S. Galli (M. G., Script., II, p. 107, 109).

(6) Mariahus Scottus, Chronic, A. D. io58 (P. L., CXLXII, 786).

(7) Guillaume de Malmesburt, Gesta reg. Angliae, II, p. 336, III, p. 38a.

IIO LES RECLUS

milieu des décombres, a aussi sain de corps que les trois enfants dans la fournaise de Ghaldée (i) ».

La prière était la principale occupation des gens de réclusion. Un prédicateur propose à une recluse l'exemple de la prophétesse Anne, qui ne quittait pas le Temple et dont les obsécrations ne cessaient ni la nuit ni le jour (a). Les termes de « méditation » et d' « oraison » ne semblent pas comporter, sous la plume de Bernard des Portes ou d'Ailred de Rievaulx. une signification sensiblement différente de celle, qu'on attache aujourd'hui à ces mots (3). Le livre P' de VAncren Riwle est consacré à l'énumération des méditations, des prières et des exercices liturgiques qui doivent remplir. la journée d'une recluse. On trouve là une très curieuse série de dévotions basées sur la mystique des nombres 3, 5, 7, 10 et la : trois Pater en l'honneur de la Sainte Trinité, cinq en l'honneur des cinq Plaies et en considération des cinq sens, sept Pater pour commémorer les sept dons du Saint-Esprit, les sept pétitions du Pater, les sept péchés capitaux et les sept béatitudes, dix en souvenir des dix commandements de Dieu, douze en mémoire des douze Apôtres (4).

Certaines dévotions qui devaient s'imposer plus tard à la piété des fidèles étaient déjà chères aux recluses du X1I« siècle : dévotion aux cinq Plaies (5), à la Sainte Croix (6),

(i) Vita Drogonis, 11, 5.

(3) L. Pfleger, art. cité, p. 5n.

(3) Berhard DES Portes, op. cit., col. 898; Ailred, i4. Cf. M. Viller dans la Bévue d'ascétique et de mystique, III, 1923, p. 78.

(4) Ancren Riwh, p. ai s.

(5) « Dans la tentation, glisse-toi, réfugie-toi dans ces plaies : elles sont toutes béantes. Qu'il nous aima. Lui qui permit que ces cavités fussent pratiquées dans son corps pour que nous puissions nous y cacher. Lui qui, de son précieux Sang, ensanglanta ton cœur » (Ancren Riwle, p. 219-220). On croirait lire la Vitis mystica ou entendre les accents de Ste Gertrude et de Ste Mechtilde.

(6) Ancren Riwle, p. 270. Une représentation du Christ en croix . ornait l'oratoire de certaines recluses (Ailred, 89; A. R., p. i5). Sur le symbo-

VIE SPIHITDELLG III

aux mystères de la vie du Christ (i), aux Joies de Notre- Dame (a). Vers le même temps, on commençait aussi à répéter, dans les feclusoirs, la courte formule alors en usage de la salutation angélique, répétition qui deviendra, avec l'adjonction d'autres éléments, la plus populaire des dévotions mariales, le rosaire (3).

Le psautier était en l'honneur chez les reclus, qui le récitaient généralement par cœur soit pour satisfaire à l'obligation de l'office divin, soit par dévotion extra-liturgique (4). Ailred impose, en outre, à sa sœur la récitation quotidienne de l'office dé la Sainte Vierge auquel elle ajoutera les mémoires des Saints (5). VOrdo inclusorum de Bavière fixe les prières de règle dans le passage suivant :

Omni die septies quinquaginta Pater noster cum totidem [Venisancte Spiritus?] dicat, quantum possit in honore B. V. M. omniumque sanctorum et pro remédie animarum. Si sciât psalterium, dicat omni die nocturnum, sin autem trecenta Pater noster (6).

lisme de la Croix, voir A. R., p. 4o; sur les différentes manières de faire le signe de la croix sur soi, ibid., p. i5. Le rituel en usage à Hildesheim prescrivait à l'officiant de déposer entre les bras de la recluse faisant professioii une croix qu'elle emportait dans sa cellule. En la lui remettant, le prêtre prononçait la formule suivante : « Accipe imaginem Cracifixi caius passionem et mortem in corde tuo semper studeas retinere. » (Jean BuscH, Liber de reform., ïi, Aa).

(i) Ailred, ch. Â7 et suiv.

(2) Ancren Riwle, p. 3o s.

(3) Vita Aiberti, i. A; Vita Gerlaci, i5; Ancren Riwle, p. i5. Voir mon art. sur Les dernières investigations sur les origines du Rosaire (La Vie et les Arts liturgiques, oct. 1922, p. 545), et deux autres études complémentaires dans ce même périodique (Juillet 1924, p. 4o2-4ii, oct. 1925, p. 547-552), ainsi que l'art, de Dom A. Wilmart, Comment Alain de la Roche prêchait le Rosaire ou Psautier de la Vierge (Ibid., janvier 1926, p. io8-n5).

(4) Grégoire de Tours, Vitae Patrum, 20; Grimi.a.ïc, 24; Bernard des Portes; col. 898; Ailred, i4; Pierre le Vénérable, col. 98 ; Ancren Riwle, p. 35.

(5) Ailred, i4.

.(6) Éd. Haeften, p. 83. Cf. Jean Busch, Liber de reform., n, 43.

113 LES REGLUS

Le même texte prescrit la communion hebdomadaire, tous les dimanches. La recluse dont parle Mathieu Paris communiait également tous les dimanches. L'Ancren Riwle ne permet que seize communions par an, aux dates suivantes : {( au milieu de l'hiver n (Noël), à la Chandeleur, a au douzième jour » (Epiphanie), le dimanche le plus rapproché du milieu de l'intervalle entre cette fête et Pâques, à l'Annonciation, à Pâques, au troisième dimanche après Pâques, le jour du « Saint Jeudi n (Ascension), à la Pentecôte, à la mi-été (Saint-Jean), à la Sainte-Madeleine, à l'Assomption, à la Nativité de Notre-Dame, à la Saint-Michel, à la Toussaint à la Saint-André (i). Au XP siècle, les reclus qui vivaient sous la direction des carmes d'Ipswrich, en Angleterre, ne communiaient encore que trois fois l'an (a).

Le reclus prêtre célébrait la messe dans son oratoire (3). Grimlaïc permet la célébration quotidienne des saints Mystères (4). Marianus Scottus dit qu'il avait lui-même l'habitude de célébrer tous les jours (5). Albert disait chaque jour deux messes, une pour les vivants et une autre pour les morts (6).

Le reclus considère toutes, ses observances, la prière, les sacrements, avec les grâces qu'ils produisent, comme autant de degrés propres à faciliter son ascension vers la perfection. Si, pour consommer son sacrifice, il s'est fait rayer vivant de la liste des humains, s'il s'est fait enfermer dans une sépulture anticipée, c'est afin de pouvoir s'occuper uniquement de Dieu. « Soli Deo vacare », teUe est, en définitive, l'unique occupation de ses jours (7). Marie-Madeleine et

(i) Ancren Riwle, p. 3i2.

(2) B. ZïMMERMANN, The white Friars at Ipswich (loc. cit.).

(3) Vita Gerlaci, ii; Gésaire d'Heisterbach, Dial., xi, 37.

(4) Régula, 36, Ag.

(5) Chronicon (P. L., CXLVII, 786).

(6) Vita Aiberti, n, i4.

(7) Gesta abbat. Fontanel., 17 (M. G. Script., II, 292); Grimlaïc, Régula, lit, col. 591 ; Pierre le Vénérable, pp. cit., col. 96 ; Pseddo-Bonavbnture,

VIE SPIRITUELLE It3

Rachel, figures de la contemplation pour les spirituels du moyen âge, étaient spécialement les types sur lesquels les contemplatifs de la réclusion fixaient obstinément leurs pieuses pensées (r). La réclusion était considérée comme la forme de vie la plus favorable à la haute contemplation. En dédiant à une recluse The Scale oj Perjection, Walter Hilton lui écrit : « Ma chère sœur, la qualité de votre état demande que vous meniez une vie de contemplation. N'est-ce pas, en effet, pour vous occuper plus spécialement et plus librement des choses spirituelles que vous avez choisi le confinement du reclusage? (a) » Sous la plume d'Edmond Lacy, évêque de Hereford, exposant, dans un document daté du aS août i4i8, la requête d'une pieuse fille qui demandait à être admise à la réclusion religieuse, les termes a vie anachorétique » et a vie contemplative » sont synonymes (3). On a déjà vu que, dans un sermon prononcé à Strasbourg, le i6 octobre i436, à l'occasion d'une bénédiction de recluse, un prédicateur déclarait qu'une telle existence était supérieure à toute autre forme de vie religieuse (4). La même idée avait déjà été exprimée à propos des recluses de Marcigny par Gilon et Hugues, moines clunisiens du XIP siècle (5).

Meditationes, 45 (Opéra omnia, éd. Peltier, Parisiis, i868, t. XII, p. 670) ; Richard Rolle de Hampole, The Mendîng ofLife, 12, éd. Dumdas Harford, London, 1918, p. gi.

(ï) Ghimlaïc, Régula, 8, col. 586; Ailred, lu, col. 1464; Hugues de Flo- REFFB, Vita B. Inettae, xi, 87; Ancren Riwle, p. 3i4-3i5; Richard Rolle, English Prose Treatises, rééd. de G. G. Perrt (E. E. T. S.), 1921, p. 3o s. ; Waiter Hilton, Scate, p. 33 1. Voir La « Theoria » dans la spiritacUité médiévale (Revue d'ascétique- et de mystique, HI, 1922, p. 38i-394).

(2) The scale of Perfection, ch. 3, p. 4; Trad. fr. de D. Noetinger et D. Bouvet, t. P', p. 78.

(3) Register of Edmund Lacy, éd. Parrt, London, 1909, p. 34-35. Voir encore une Litera ad creandum eremitam datant de i365 environ, dans le Pontifical d'York édité par Henderson, p. 288.

(4) L. Ppleger; art. cité, p. 5x2.

(5) Vita S. Hugonis abbatis par Gilon (éd. L'Huillier, op. cit., p. 586-587) et par le moine Hugues (éd. Marrier, Bibliot. cluniacensis, col. 456).

114 LES RÏICLUS

Règles rédigées pour les reclus des deux sexes, traités dé spiritualité écrits pour des recluses, comme ceux de Richard RoUe et de Walter Hilton, livres composés par des recluses ou sous leur inspiration directe, comme les Révélations de l'amour de Dieu, de Julienne de Norwich et le Septililium de la Bienheureuse Dorothée (i), tous ces ouvrages, que sont-ils sinon autant d'itinéraires variés destinés à conduire des âmes d'élite vers les plus hautes cimes de la contemplation?

(i) Jean Marienwerder, Septililium B. Dorotheae (Analecta Bollandiana, II, i883).

Page 1