CHAPITRE PREMIER
Position canonique dés ermites
LES ermites dont il sera question dans les pages qui vont suivre sont désignés dans les textes latins sous le nom à'eremitae ou d'anachoritae. Anachorita est aussi employé quelquefois pour désigner les reclus, enfermés dans une étroite cellule, lesquels cependant sont plus souvent appelés inclusi.
Il y eut, au moyen âge, beaucoup de reclus et beaucoup de recluses. Mais on conçoit que la vie érémitique non recluse, dans la solitude des bois, des îles et des déserts, ne convenait en aucune façon au sexe féminin. Aussi les exemples de femmes pratiquant, si je puis dire, l'érémitisme à l'air libre sont-ils extrêmement rares (i). Les autorités ecclésiastiques interdisaient probablement ce genre de vie aux femmes.
L'ermite était un personnage dont l'existence était officiellement reconnue. Au sixième siècle, la règle de saint Benoît,
(i) Nous en indic[uons un fort curieux plus loin. Voir p. ii5-ii6.
la grande règle monastique de l'Occident, l'avait rangé dans la catégorie des ascètes authentiques (i), et les canons dés conciles s'étaient occupés de régler l'accès à la vie érémitique (2). Dans les documents officiels, les ermites ne manquaient pas de faire suivre leur signature du mot « èremita (3) », de même que, de nos jours, un religieiix fait suivre son nom des initiales de son ordre. Par son vêtement l'ermite se distinguait facilement des autres rel^ieux (4).
Il avait sa place marquée dans l'économie ecclésiastique, a Moines, chanoines, ermites », de telles mentions ne sont pas rares (5). Un ordre d'énumération assez curieux se présente dans le Liber vitae de l'Église de Durham : nomina regum vel ducum, — nomina reginarum et abbatissarum, — nomina anachoriiarnm, — nomina abbatum gradus presbyteratus, etc. (6). Les plus anciennes insertions dans cet obituaire remontent au neuvième siècle. Une litanie du missel irlandais de Stowe, lequel appartient à cette même époque ou au siècle suivant, renferme une invocation « per teoricam vifam anachoritarum (7) ». Enfin, actuellement encore, les
(i) Régula S. Benedicti, cap. J .' De generibus monachorum.
(a) Concile de Vannes de 463, can. 7 (Marsi, t. VII, col. 954); Conc. d'Agde de 5o6, c. 38 (VIII, 33 1); Conc; de Tolède de 648, c.5 (X, 769); a* Conc. in Trullo de 69a, c. 4t (XI, g64).
(3) On trouve de nombreuses signatures d'ermites au bas des chartes du XII* siècle. Voir notamment Dom âkggr, Cartnlaire de l'Abbaye de St- Sulpiee-la-Forêt, B-ennes, 191 1, p. 4ao, 433; Léon MArrREetP. de Bbrthou, Cartnl. de l'Abbaye de Ste-Croix-de-Quimperlé, Rennes, 1904, p. ai8; Morice, Preuves de l'hist. de Bretagne, t. I, col. 554.
(4) (( Clotheden hem in copis to ben knowen from othere; And shopen hem heremltes hère ese to hâve. »
(Piers the Plowman, éd. Skeat, B. Prol. v. 56-67).
(5) Manners and Mede of the Mass, dans Lay Folks Mass Book, éd. T. S. Simmons, London, 1879, p. 596. — Robert, évêque de Langres, ayant reçu le rojLyiea.u mortuaire de S. Bruno, promet les prières des chanoines, prêtres, moines et ermites de son diocèse (BoUandistës, Oct., lll, P.-743).
(6) Liber vitae eccl. Danelmensis, London (Sartees Soc), i84i.
(7) The Stowe Missal, éd. Sir George F. Warner, London, igiS, t. II, p. 19,
POSITION CÂKOniQUE DES ERMITES 5
ermites sont invoqués conjointement avec les moines, dans les litanies des saints : omnes sancti monachi et eremitae, dans les prières de la Recommandation de l'âme et aussi dans l'antienne du Magnificat des premiières vêpres de la Toussaint. La place des ermites est donc formellement reconnue, au sein de la société chrétienne, dans l'Église militante comme dans l'Église triomphante.
A toute époque on trouve des ermites indépendants. Toutefois, les conciles s'occupèrent (iiJjonne.heure de soumettre à l'approbation et au contrôle des évêques et des abbés les vocations à la vie solitaire (i). L'entrée en solitude était souvent inaugurée par l'émission de vœux qui donnait lieu à une véritable profession religieuse. On possède le texte d'une licence accordée par Thomas de Gorbridge, archevêque d'York de i3oo à i3o4, à Simon de Meynill de mener la vie érémitique en compagnie d'un certain frère Jean (a). Avant de s'installer dans la solitude de Finchale, sur les bords de la Wear, à quelques milles de Durham, Godric (f 1170) se munit de la permission de son évêque (3). De même, au douzième siècle également, Barthélémy, l'ermite de l'île de Farne (4).
Le biographe de saint Etienne de Muret (f 1 124) nous a conservé la formule de sa profession érémitique. Nous la citons à titre de spécimen :
Ego, Stephanus, abrenuntio diabolo et omnibus pompis élus,
(ï) Voiip les statuts de Richard II, roi d'Angleterre, cités par Jusserand, . English Wayfaring L,ije îniheMiddle Ages, London, iS'ga, p. iSg; du même, Les Anglais au moyen âge, Paris, iSqS, p. 76, et les textes des conciles cités plus haut. On pourra aussi consulter sur la position canonique des ermites et leurs privilèges le trait é de Nicolas Boyer (Boerius) (f iSBg), De statu et vita eremitarum, publié dans la collection des Tractatus illastrium... jurisconsultoi^am de potestate ecclesiastica, Yenetiîs, t584, t. XIII, a' part., fol. 43a'-433\
(a) Registre inédit de Thomas de Gorbridge.
(3) REGmAU), Libellus vitae Godrîct, cap. a o, éd. Stevenson, London (Sarièes Soc), 1847, P- 66.
(4) Vita, III, 19 (BolL, juin, V, 717). ^
et oflfero atque reddo meipsum Deo Patri et Filio eius et Spiritui sancto, trino et uni Deo vivo et vero. {Ayant écrit son acte de profession et ayant mis à son doigt un anneau comme marque de l'alliance qu'il voulait contracter avec Jésus-Christ, il plaça sa charte de pro- .. fession sur sa tête et ajouta ce qui suit :) Omnipotens et misericors Dominus, Pater et Fili et sancle Spiritus, qui semper et idem permanens vivis et régnas, trinus et unus Deus, ego, frater Stephanus, promitto tibi me amodo serviturum. in hoc eremo in fide catholica ; et propter hoc pono chartam istam super caput meunoi et annulum istum in digito meo, ut in die obitus mei sit mihi haec promissio et haec charta scutum et defensio contra insidias inimicorum meorum. Quaeso, Domine, ut reddas mihi vestem nuptialem, et in numéro filiorum sanctae Ecclesiae me numerare digneris, et ad caenam nuptiarum Filii tui, sanctissime Pater, animam meam de corpore exeuntem, charitatis tuae veste indutam in regnum tuum cum sanctis omnibus introducas, qui vivis, etc. (i).
Le pontifical d'Edmond Lacy (f i455), évêque de Hereford, puis d'Exeter, qui renferme le rituel de la reclusio anachoritarum pour Tùn et l'autre sexe, contient de plus un officium induendi et benedicendi heremitam avec oraisons propres, office de la vêture, chant du Veni Creator, etc. La première oraison est ainsi conçue :
Deus qui filios Israël in heremi solitudine manna pascendo celesti quadraginta annis manere fecisti, quique vitam heremiticam, tam par Filium tuum quadraginta diebus et quadraginta noctibus quam per prophetas et sanctos in heremo degentes, tibi non modicum placere monstrasti ; concède propitius ut hic famulus tuus N. similem pro modulo suo eligens vitam, sic in proposito heremitice discipline mores suos mutet, aptet et componat, quatenus perseveranter proficiens, ad bujus vite perfectionem attingere et ad gaudia perfectorum valeat pervenire. Per eumdem, etc. (2).
Suit une oraison ad exeandam habitum secularem; puis la
(i) Vita, i5 (Migne, P. L., CCIV, ioj6).
(a) Liber pontijîcalis Edmandi Lacy, Ëxeter, 1847, p. iaç)-i3o. ■