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CHAPITRE m

La vie matérielle

L'ermite recherche les lieux du monde les plus inaccessibles pour travailler dans la paix à son avancement spirituel. La forêt et la montagne, les îles des fleuves et de la mer (ces derniers lieux l'isolent encore mieux du reste du monde) l'attirent tout particulièrement. Iljsn est sur qui le texte de VÉpître aux Hébreux (xi, 38), qui décrit la vie des premiers ascètes, errant dans les déserts, cherchant un refuge dans les monts, les grottes et les cavernes, a fait une très vive impression, et ceux-là ne veulent point avoir d'habitation propre. Ils errent sans demeure fixe et utilisent les abris naturels contre la rigueur des saisons et les dangers de la nuit (i).

Toutefois, c'est vers les bois et les forêts que sont attirés le plus grand nombre de solitaires. « Ecce nos reliquimus omnia : voilà, dit saint Pierre Damien, les paroles qui ont rempli les forêts d'anachorètes (2). » Et saint Bernard dit

(i) Vita Bernardi Tironensis, IV (BolL, avril, II, a3o); Pierre Dahien, Opasc. XV, 3 (P.L., GXLV, 35o). Voir R. M. Giat, TheHermits and Anchorites, PL m.

(a) Serm. IX (P.L.. CXLIV, BAg).

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combien excellente est la paix des bois pour la vie spirituelle : « Les forêts t'apprendront plus que les livres. Les arbres et les rochers t'enseigneront des choses que ne t'enseigneront point les maîtres de la science (i). )).Le grand souffle d'ascétisme qui souffla sur toute l'Europe occidentale, aux XI* et XIP siècles, du sud de l'Italie au nord de l'Ecosse, entraîna des foules d'ascètes au fond des bois. C'est alors que l'on vit les régions forestières des confins du Maine, de l'Anjou, de la Normandie et de la Bretagne se changer en une nouvelle Thébaïde. Des colonies de solitaires se groupèrent là autour de maîtres enthousiastes et séduisants, Robert d'Arbrissel, Vital de Mortain, Bernard de Tiron, Raoul de là Futaie, principes et magistri eremitarum (2). Les chansons de geste, miroir de la société du temps, se plaisent à esquisser maintes silhouettes d'ermites menant dévote vie « dedans le hault boscage », « au fond du bois ramé (3) ».

La forêt fournit à l'anachorète les quelques matériaux dont il a besoin pour construire sa logette toute primitive. L'ermite Pierre, dont Bernard de Tiron fut le disciple, se

(i) « Experto crede : aliquid amplius invenies in syl-vis quam in libris. Ligna et lapides docebunt te quod a magistrîs audire non possis » (£p. io6, P.L., CLXXXII, 24i-a4a).

(a) Sur ce mouvement, voir notamment Dom Léon Gdilloreau, La vie monastique au déclin du XI' siècle : les anachorètes dans le Maine (Revue du Maine, t. XLIX, 1901, p. ii3 sq. et t. LU, p. lai sq.); H. Ô. Tatlob, The Médiéval Mind, London, 191 1, 1. 1, ch. xvi ; I. vow Walter, Die ersten Wanderprediger Frankreichs, Leipzig, 1908; Walter Franke, op. cit.

(3) Le moniags Guillaume, chanson de geste du XII* siècle, pubL par W. Gloetta, Paris, 1906 "et 1911) {Soc. des ane. textes français). 6. Paris (Manuel) attribue la plus ancienne rédaction au premier tiers du XII* siècle; il croit que l'autre a été écrite vers ii6o. Voir Ph. A.ug. Becker, Die altfranzôsische Wilhelmssage, Halle, 1896, p. 68-170 et Th. Walker, Die altfranzosischen Diehtangen vom Helden im Kloster, Diss. Tùbingen, 19 10. — Adbnet tB Roi, Li Romans de Berte aus granz pies, éd. Paulin Paris, Paris i88a (XLV, p. 64). — Kristiau von Troyes, Yvain, der Lôwenritter, v. 2837 (éd. W. F0BR8TER, Romanische Bibliothek, V, Halle, 1906, 3* édition). — Le dit du chevalier qui devint hermite, éd. A. Jobinal, Nouv. rec. de contes, dits, fttUiaax, Paris, 1889, t. 1", p. SSg.

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construisit une case dans les ruines d'une église avec des écorces et des branches de chêne (i). Beaucoup d'autres solitaires se contentent également d'une habitation faite de branches entrelacées (2). Une miniature du Lancelot de Londres nous offre un exemple d'habitacle érémétique de ce genre (3).

Quelquefois la cellule du solitaire et sa petite chapelle étaient construites de matériaux moins caducs. Godric avait fait^ever dans son ermitage une petite construction que son biographe décore du nom de « cloître (4) » •

La porte de l'ermitage était munie d'un marteau, au moyen duquel s'annonçaient les visiteurs (5). La cellule n'avait qu'une petite fenêtre, que l'ermite ouvrait prudemment lorsque quelqu'un avait fait retentir le marteau (6). Ou bien c'était par le guichet pratiqué dans la porte — Vhuisset des textes français — qu'il communiquait avec le visiteur :

Bien sembloit l'ermitage de viel antiquité.

Celé part est alée, s'a a l'huisset heurté.

D'un maillet qui là pent a sus Tuis assené et H hermites vint qui fus plains de bonté, un très petit huisset a tantost desfermé (7).

L'ermite Pierre, déjà mentionné, cultivait des arbres frui-

(1) Vita Bernardi Tiron., III, 21 (P.L., CLXXII, iSgi). (a) Vita Anastasi Eremitae, VIII (Boll., Oct., VU, ii38); Vita Stephani de Mureto, XV (P.L., GGIV, joi6).

(3) Brit. Mus., Ms. Addit. loagS, fol. ii8', miniature reproduite par E. L. Cdtts, The Hermits and Beeluses of the Middle Ages (Art Journal, i86o, p. ig).

(4) Vita, éd. cit., p. i53.

(5) Vita Godrici, éd. Stevenson, cap. 73 ; Berte aas grans pies, loc. cit.

(6) Berte, loc. cit. ; De l'ermite que le diable trompa du coc et de la geline, V. ii3, éd. MÉON, Nouv. rec. de fabliaux, Paris, iSaS, t. II, p. 365; Yvain, éd. cit., V. 384i ; Roman en prose de Tristan, éd. Loeseth, Paris, i8gi, p. 83.

(7) Berte, p. 64.

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tiers (i). La plupart avaient un petit jardin (a). Dans sa lettre à l'anachorète Guillaume, Etienne de Tournai parle des abeilles, qui, dit-il, doivent être pour le solitaire à la fois une consolation et un exemple (3). Cet ermite avait un nicher dans son jardin. Girard, ancien moine de Saint-Aubin d'Angers, retiré à Brossay, dans le Sauniurois, y possède un vignoble (4).

Le jardinet, consolation de l'ermite et domaine de son activité, devenait-il pour quelques-uns une cause d'achoppement sur le chemin de la perfection? L'Abbesse Herrade de Landsberg, qui composa VHortus déliciarum à la fin du XIP siècle, le croyait.' L'une des plus curieuses miniatures de cette encyclopédie monastique, dont l'unique manuscrit, conservé dans la bibliothèque de Strasbourg, fut détruit en 1870 par l'artillerie allemande, représentait l'échelle des vertus (5). On y voyait divers personnages, l'ermite, le reclus, le moine, le clerc, le laïque, etc., s' efforçant de gravir lés échelons pour atteindre la couronne offerte, au sommet, par la dextre de Dieu. Mais il arrive que chaque personnage, à un moment donné de sa laborieuse ascension, fasciné par les biens de la terre, dessine un geste malheureux pour saisir ce qui fait l'objet de sa convoitise propre, et trébuche. Le plus élevé sur l'échelle de perfection, c'est l'erinite. Mais, comme il va atteindre la couronne de gloire, l'infortuné se retourne pour jeter les yeux sur son jardin, figuré, dans la

(i) Vita Bern., III (BolL, avril, II, 227).

(a) Vita Godrici, éd. Stevenson, passim ; Vita Wilelmi Firm., III, aô (Boll., avr., III, 34a). Voir Th. Dtidlet Fosbroke, British Monasticism, London, i843, p. 382.

(3) « Ppst modicam lectionem déambula per cellulam tuam, aut in hortulum egrediens virentibus herbis, quae tamen paucae sunt et rarae, visum refice languentem ; àut apud alvearia conspice, quae tibi et solatio sint et exemplo. Inter bas yarietates asperîtatem eremi pro deliciis habiturus est paradisi » (P. L., GGXI,.448).

(4) Fifo, I, 6 (Bo«., nov., II, 49&).

(5) Reproduction partielle de VHortm déliciarum, Paris, 1877, pl. ix.

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miniature, par quelques plantes, et il chancelle et tombe. Or voici en quels termes sévères, dans la légende qui accompagne la peinture, l'abbesse commente cette chute :

Hic heremita falsorum heremitarum personam gerit, qui hortum suum excolens et superfluis cogitationibus plantationis suae intendens, ab oratione retrahitur et divinae contemplationls dulcedine sequestratur.

Le 5 juillet i356, le roi d'Angleterre Edouard III fit donation à un certain frère Régnier d'une chapelle placée sous le vocable de Sainte Marie-Madeleine et située dans le Shropshire; il y joignit un acre de terre, qui devait passer aux successeurs du frère ermite (i). Que des ermites se soient ainsi succédé dans le même ermitage, c'est ce qui paraît notamment prouvé par la toponymie. Les noms de lieux formés des mots désert, ermitage, en France, disert, en Irlande, peniti en Bretagne, désignent généralement des endroits c^ui furent sanctifiés par la présence d'hôtes successifs d'un même ermitage durant plusieurs générations (2).

D'autre part, la solitude absolue paraît avoir été exceptionnelle, a C'est une grande folie de vouloir être sage tout seul », a dit un moraliste (3). Le Vae solide l'Ecclésiaste a fait réfléchir plus d'un solitaire et l'a déterminé à chercher un compagnon (4). Le Jamulus occupait une cellule toute proche, ou même partageait celle de celui qu'il 'regardait

(i) OwEH et Blackewat, History of Shrewsbury, London, i8a5, t. II, p. i65.

(a) Voir mes Chrétientés eeltiqnes, Paris, 1911, p. io4, et Whitlet Stokes, daas la Zeilschrift far celtische Philologie, IV, p. SCg.

(3) La. R0GHEF0UCA.ULD, Maxime a3i.

(4) » Et quia dicitur vae soli, uusquam solus eat [heremita] si commode Socium sçcum habere poterit heremitam vel famulum » (Régula heremitaram, citée par G. Hprstmamn, Yorkshire Writers. Bichard Rolle de Hampole, London, 1896, t. II, p. xi, n. 2).

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comme son maître, soit au point de vue temporel, soit dans Tordre spirituel (i).

Les relations de maître a disciple sont souvent décrites dans l'histoire des solitaires. Ordinairement les deux ermites sont du même sexe. Mais quelquefois pourtant on trouve un homme et une femme rapprochés dans la solitude. C'est presque toujours un lien de parenté joint à des goûts communs d'ascétisme qui produisit des associations de ce genre. La sœur de Godric habite à une faible distance de la cellule de son frère et accourt à la chapelle dès qu'elle entend retentir la clochette qui l'appelle à la prière (2). L'hagiographie galloise a conservé le souvenir de GwynUyw et de sa femme qui menèrent, loin du monde, une existence d'une rigoureuse austérité (3). La recluse Marguerite de Kirkeby, la dilecta discipula du grand mystique anglais Richard Rolle de Hampole, établit sa cellule à 12 milles de celle du solitaire. Ils ont longtemps correspondu, et divers ouvrages de spiritualité de Richard ont été écrits pour elle (4). Une autre recluse, du nom de Christine, vécut dans une cellule contiguë à celle de Roger, ancien moine de St Alban's, « gradu levita, devotione heremita », retiré à Markyate, près de Dunstable. Thomas Walsingham, le chroniqueur de St Alban's, note que Roger dispensa, pendant quatre ans, ses enseignements à sa voisine, sans que jamais le maître et la recluse se vissent (5).

(i) Vita Godrici, cap. lii ; Vita Anast. Erem., VIII (BolL, Oct. VII, ii38); Cartal. de Quîmperlé, éd\ citée, n° 7a ; Pibrre Damieit, Vita Bomualdi, cap. 4 (P.L.jGXLIV, 958-959); Vie de Gaucher de Meulan (BolL, avril, I, 842); Vie de Guillaume Firmat, loc. cit.

(a) Vita, cap. 6r.

(3) Vita Gundleii, 6, éd.W. J. Rees, Liwes of Cambro-Brilisch Saints, Llandovery, i853, p. liS-i/jg.

(4) R. M. Clat, Hermits and Anchorites, p. 88, iSg, 142, 176.

(5) « Non tamen consensit ipse faciem videre virginis... la hoc carcere Rogerus gaudentem Ghristinam posuit, et admovit pro ostio conreniens ligni robur, quod fuit tanti ponderis ut ab inclusa nuUatenus admoverï

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Dans le roman en prose de Tristan il est question d'un ermite qui fait pénitence sur un rocher battu par les flots (i). Maints textes historiques mentionnent pareillement l'existence d'ermitages dans des îlots peu ou point fréquentés (a). Les ermites de l'île de Farne, dans la mer du Nord, sont célèbres. Ce lieu fut primitivement sanctifié par saint Guthbert (3). Bernard de Tiron se retira, pendant quelque temps, dans une des îles Ghausey, située dans le golfe de Saint-Malo. Il y vécut sans feu, sans pain, ne mangeant que des herbes et des racines, n'ayant pour s'abriter que les anfractuosités des rochers (4). Le goût de la vie solitaire au milieu des flots paraît avoir été particulièrement prononcé parmi les ascètes celtiques (5).

Un ermite anglais nommé Edwin, molesté par les bergers du voisinage, qui menaçaient de mettre le feu à sa hutte, se retrancha dans un îlot artificiel en creusant un profond fossé autour de son ermitage, et construisit un pont tournant, qui lui permettait de reprendre contact avec le monde environnant à sa guise (6).

Vivant en pleine nature, lieaucoup d'ermites entretinrent avec les animaux un commerce familier. Les hagiographes et les conteurs prennent plaisir à nous dépeindre cette vie

sive removeri poterit. » (THOUA.S WALsinGHA.M, Gesta Abh. Monast. S. Albani, éd. H. T. Riley, London (Rolls), 1867, 1. 1, p. 97 sq.)

(i) Le roman en prose de Tristan, éd. cit., p. 5.

(3) Gaotiek, Vita Anastasii, 3 (BoU., Oct. VII, 1137), voir R. M. Ci,ay, op. cit., ch. I.

(3) Vita Barthol. Farn., III, 19 (BoU., juin, V, 717), i

(4) Vita, IV, 339 sq. — L'île était fréquentée par les pirates : voir Vita, loc. cit.; Roman en prose de Tristan, éd. cit., p. 879; P. de Giboiî, Les îles Chausey {Le Pays de Granville, 19 10).

(5) Vita BrendâiH, 4, éd. de Smedt et db Bjlker, Àcta SS. Hibcrniae, Edinburgi et Brugis, 1888, col. ii4; J. M. Mackïnlat, In Oceano desertum : Celtic Anchorites and their island Retreats {Proceed. of the Soc. of Antiqaaries of Scotland, XXXIII, 1899, p. lag-iSS); Chrétientés celtiques, p. i36.

(6) DUODA.LE, Monasticon Anglicànum, éd. 168a, I. '85a.

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idyllique qui rappelle les mœurs du Paradis terrestre. Godric est plein de sollicitude pour les bêtes de la forêt. En dépit des incursions dévastatrices des lièvres et des lapina dans son jardin, le saint est toujours disposé à leur donner asile dans sa cellule, quand ils sont poursuivis par les chasseurs (i). Saint Guthlac dans les marais de Groyland, Guillaume Firmat dans les bois du Maine, et le solitaire angevin Girard apprivoisent et nourrissent volatiles et poissons (2). Le biographe de Barthélémy de Famé nous dit qu'une mouette avait coutume de lui apporteij chaque jour un poisson pour sa nourriture (3).

Un joli poème irlandais du X® siècle qui a pour objet là visite d'un roi à un ermite, thème exploité à plusieurs reprises dans la littérature du moyen âge, dépeint la vie des bois avec une variété de touches et de sentiments que l'on chercherait vainement dans les productions littéraires européennes de l'époque (4). Le roi Guaire Mac Golmain est le frère de Termite Marban. Ce dernier, après avoir décrit fort poétiquement le charme incomparable de sa vie pacifique parmi les animaux familiers et les beautés de la nature, dit au roi qu'il n'envie nullement son sort, et, de son côté, Guaire avoue qu'il abandonnerait volontiers sa couronne et son palais pour venir tenir compagnie à Marban dans sa solitude sylvestre (5).

(i) Vità, G. ko et passim.

(a) Fita Guthlaci.lll (Boll., avril, II, 44); Vie de GùiUaume, III, a5, p. 342 ; Vie de Girard, I, 10, p. 496.

(3) Vita, II, II, p. 716.

C4) King and Hermit, éd. Kimo Meter, London, igoi. — Voir une histoire anglaise ayant quelque similitude avec le texte irlandais chez W. Ç. Hazlitt, Bemaint oj the early popnlar Poetry of England, London, i864, 1, p. Il sq. — Li dis da roi et des hermites de Jehan de Gondé repose sur un thème différent. — La pièce qui commence par le vers suivant : (c O mea cella, mihi habitatio dulcis amata » (éd. Duemmi.er, Poet. laU aevi KaroL, I, p. a 43-344), offre aussi de l'intérêt pour l'étude du sentiment de la nature à l'époque carolingienne.

(5) Voir aussi The HermiÙs.Song, trad. Kdho Meter, dans Selectionsyrom. aae. Irish Poetry, London, 191 1, p. 3o-3i.

aO LES ERMITES

Tel était le cadre de la vie des ermites. Pour achever de donner une idée concrète de leur existence matérielle, il reste à dire comment ils étaient vêtus et quel était communément leur aspect extérieur.

Ceux qui passaient du monastère au désert conservaient vraisemblablement l'habit qu'ils avaient porté dans le cloître (i). Les séculiers qui se présentaient à l'évêque pour obtenir l'autorisation d'embrasser la vie érémitique régulière étaient généralement, nous l'avons vu, pourvus par lui d'un habit spécial, solennellement béni par le prélat et qui indiquait clairement l'existence religieuse nouvelle à laquelle se vouait le solitaire (2). Quant à ceux qui s'enfonçaient dans la solitude sans se soucier de demander l'autorisation de l'ordinaire, ignorant peut-être les lois ou usages ecclésiastiques en vigueur, ils prenaient l'habit qui leur paraissait le plus conforme à l'état d'ascète et de pénitent. Richard RoUe de Hampole (f iS^g), dont l'entrée en solitude fut, comme toute sa carrière, totalement exempte de formalisme, s'affubla, pour marquer sa séparation d'avec le monde, d'un singulier costume qui se composait du chaperon de son père et de deux vêtements disparates empruntés à sa sœur (3). Il ne conserva pas dans la suite cet accoutrement, bizarre, car un portrait de lui, datant de la fin du quatorzième siècle, nous le montre vêtu d'une robe et d'une cape blanches, qui parais-

(i) Ra^oul Glaber, Historiaram liber III, éd. Ma.urice Pbou (fioUect: des anc. textes p. serv. à VHitt. de France), Paris, 1886, p. 55. — On cite, par ailleurs, des ermites qui portaient la coule : Guillaume db Maluesburt, Gestapontif. Angl., IV, 177, éd. Rolls, p. 3i4; Thomas Walsiugham, Gesta àbbatum S. Albani, 1. 1", p. 98.

(3) Voir encore les registres de Hugh Pavt, évêque de Hereford, fol. gg {Episcop. Regist. of S. David's, II, 6aA), et de Th. Mtllthg, évêque du même siège (édit. BAimisTBR, 70-71).

(3) Voir l'essai biographique de G. Horstmann en tête de Yorkshire Writers.

sent appropriés à sa profession. Le mot « Jhesus » est écrit sur le devant de son habit (i).

« Li abis ne fet pas l'ermite », disait-on déjà au moyen âge. Le poète Rutebeuf, qui cite ce proverbe ajoute :

S'uns hom en hermitage abite,

et s'il en a les dras vestus,

je ne pris mie .n. festus (a)

son abit ne sa vesteure,

s'il ne maine vie ausi pure

comme son abit nous demonstre (3).

En dépit de la variété des costumes, il y avait des particularités qui a démontraient » l'ermite à tout venant. Cape usée, longue chevelure, barbe abondante et inculte, aspect minable, pieds nus, jambes nues, voilà les traits auxquels le public reconnaissait généralement l'homme solitaire et péni- ,tent (4). Les quatre fils Aymon, après avoir passé l'hiver cachés dans la forêt d'Ardenne, endurant maintes privations et menant sous bois une existence quasi sauvage, en sortirent à la belle saison et s'acheminèrent vers le château maternel. Leur dénûment était tel, dit l'auteur de la geste de Renaud de Montauban, que leur mère les prit pour des ermites : a Bien me semblés hermite ou gent peneancier (5). »

(i) Ms. du Brit. Muséum : Gotton Faustina B. vi, pars ii, fol. 8'. Ce portrait a été reproduit par R. M. Culy, op. cit., frontispice.

(a) « Je ne prise jamais deux fétus de paille », c'est-à-dire « je n'attache aucune valeur». Comp. l'expression anglaise : r I don't care a straw. »

(3) Le dit de Frère Denise (JMavrei compl, de Rutebeuf, Edit. Jubilai,, Paris, 1874, II, p. 63).

(4) Voir la description des vieux ascètes dans Aacassin et Nicolette, que nous citons plu» loin; Vie de Guillaume Firmat, I, 7 (BolL, avril, III, 337) ; Matthieu Paris, Chron. Majora, éd. Rolls, t. Il, p. 386-887. — Hilarion, l'un des modèles des ermites du moyen âge, ne coupait ses cheveux qu'à Pâques. Sur la nudité des pieds et des jambes, voir le chapitre suivant.

(5) La Chanson des Quatre fils Aymon, éd. P. Gastets, Montpellier, 190g, v. 338g, p. 38o {Public, de la Soc. pour l'étude des langues romanes, XXIII). Gf. Gautier, Épopées, ÎI, p. iga, et Béoier, Les légendes épiques, IV, p. i8g s.

Il s'est perpétué à travers tout le moyen âge et en tout pays une classe de pauvres hères, de soi-disant ermites, vagabonds vivant de mendicité, qu'on doit bien se garder de confondre avec les vrais anachorètes. Ceux-ci, menant vie sainte et cachée, étaient l'objet de la vénération de tous ceux qui les approchaient. Rien que par leur extérieur ils montraient qu'ils appartenaient à la tradition ascétique authentique, dont les premiers et mémorables exemplaires avaient vécu dans la Thébaïde d'Egypte.

La légende de Girard de Roussillon s'est formée dans les abbayes de Vézelay et de Pothières au onzième siècle (i). Le trouvère qui a écrit cette geste nous a laissé un portrait d'ermite qu'il a dû dessiner d'après les modèles qu'il avait dans son entourage. « Il ne portait point de vêtements tissés, mais une peau de chèvre, avec des haillons de laine sous l'échiné. Il était prosterné à terre, les genoux et les coudes nus, et priait Marie-Madeleine de lui inspirer des prières salutaires. » Quand le prud'homme eut fini sa prière, il se leva et s'avança appuyé sur son bâton (2). Il y a dans ces lignes plusieurs traits vraiment caractéristiques, ainsi qu'oncle verra plus loin. Dès maintenant il faut en dégager quelques-uns.

La peau de mouton ou de chèvre (jnelota, melotes) était déjà communément portée par les ascètes d'Orient (3). Ils avaient probablement adopté cet habit sous l'inspiration de

(i) J. BÉoiER, Les légendes épiques, t. II, p. 53-95 (éd. de 1917).

(2) Ëd. et trad. Paul Metkr, p. aSS. — M. Bédier a trouvé ce passage si caractéristique qu'il l'a transporté sans y rien modifier dans son Tristan reconstitué : Le roman de Tristan et Iseut, Paris [igoo], p. an. — On sait que sainte Marie-Madeleine était spécialement vénérée à Yézelay comme genius loci, dès la fin du XI" siècle (Migne, P.L.i CLVII, ôao). Cf. BÉDIER, Lég. ép., loc. cit.

(3) Voir Do Gange, au mot melota : Ivbs db Chartres, Ep. 192 (P.L., CLXII, 201); Vita Gathlaci, III, 16 (BoU,, avril, II, Ai); Sulpice Sévère, DiaL, I, 4 (P. L., XX, i86); Théodoret, Religiosa hist., I, i&, 37 (P. G., LXXXII, 1293-4, i4a5-6, i485-6); Cassien, /nsi.", I, 7 (P. L., XLIX, 7S-4; G.S.E.L., p. i3); Rufut, Hist. monach., 9 (P. L., XXI, 4a3).

l'Écriture (i)^ Gassien et la Vie des Pères nous montrent aussi que le bâton était un de leurs insignes (a). Saint Paul premier ermite et saint Antoine s'appuyaient sur un bâton pour soutenir leur corps usé par l'âge et les macérations (3).

Pour compléter ces notions, nous citerons un passage d'une règle inédite écrite au quatorzième siècle, pour les ermites, attribuée à Richard RoUe. Voici ce que l'on y prescrit relativement à l'habillement : ,

Indumenta habeat [eremita] secundum ordinationem episcopi in cuius moratur diocesi, vel patroni sui si fuerit praélatus ecclesiae. Habitus peiiitentialis exterior non sit dé panne subtill vel precioso sed de mediocri griseo (4) vel nigro. Cavere etiam débet ne habeat habitum ullius religionis in omnibus conformem, ne detur religiosis occasio malignandi in eum. Non utatur prope carnem lineis vel mollibus vestimentis (5), nec utatur caligiis sed s.otularibus humilibus (6).

(i) Hébr., XI, 37. Cf. Histor. abbat. Lanthony, éd. par Dugdale, Monast. dnglic, éd. i846, VI, p. 12g.

(a) Gassien, loc. cit.; Théodoret, op. cit., ^k (P. G., LXXXII, 1457-8). Cf. Vie de Guil. Firmat, I, 9; Piers the Plowman, B.ProL, v. 53.

(3) Vitae Patram.

(4) Dans une ballade anglaise de i36o environ, The eremyte and the owtelawe, éditée par Sir Egerton Bhtdes. Bestitata, London, i8i6, t. IV, p. 9i-io4, on trouve le vers suivant :

« Off grey clothyng was hys abyte ».

(5) Le linge de corps était tenu pour superflu. Cf. Vita Guthlacî, III, 16, p. 4i.

(6) Ms. de l'Université de Cambridge : Mm. vi. 17 fol. 70-76. Passage cité par G. Horstmann, op. cit, II, p. x, n. a.

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