CHAPITRE IV
Vie ascétique
ON pourrait croire que l'ermite, dans la solitude de la forêt ou dans son île déserte, était complètement dépourvu d'aide morale et réduit à travailler tout seul à l'œuvre de sa sanctification. Comparée^ à la vie spirituelle du cénobite, la sienne est, en effet, beaucoup plus son œuvre propre. On lit dans la règle des ermites qui vient d'être citée : « Soli Deo débet heremita obedientiam facere, quia ipse est abbas, prior et praepositus claustri cordis sui (i). » Et c'est en considérant les choses de ce même point de vue que le Vénérable Bède, et, après lui, Richard Rolle, en se basant sur la parole du Livre des Proverbes « Regem locusta non habet » (xxi, 27), ont pu comparer l'ermite à la sauterelle du désert. Sans le secours d'un supérieur, sans guide, il doit s'employer, avec une constance inlassable, à militer pour le Christ et à détruire infatigablement, comme la sauterelle qui ronge les plantes jusqu'à la racine, les germes sans cesse
(i)ilfs. cit(*, foi.73.
renaissants des désirs charnels (i). Pourtant, dans la pratique, l'isolement spirituel absolu, de même que le complet isolement matériel, était assez rare.
Beaucoup d'ermitages comprenaient deux anachorètes ou davantage. Un débutant, surtout s'il n'avait pas au préalable passé quelque temps dans un monastère, avait généralement soin de se placer sous la direction d'un ancien qui l'initiait à la discipline érémitique, le guidait, le corrigeait. Saint Romuald racontait qu'il avait eu pour maître, dans la solitude de Torri di Galigo, en territoire vénitien, un vieux solitaire nommé Marinus, qui traitait son disciple d'une main assez rude. Un jour, Romuald ne put s'empêcher de dire au sévère vieillard : a Maître, je vous prie, frappez-moi maintenant sur la joue droite, car vous m'avez appliqué de tels coups sur l'oreille gauche que je n'entends plus du tout de cette oreille (a). »
Brun de Querfurt appelle Romuald « pater rationabilium heremitarum, qui cum lege vivunt (3) ». Ces ermites raisonnables, fils de Romuald, vivant sous une règle, c'étaient les Camaldules. Mais un fort grand nombre d'ermites non congréganistes s'astreignirent eux-mêmes à observer une règle, à vivre suivant les coutumes et les traditions des anciens. Le a a décembre i4o6, Robert Rede, évêque de Chichester, bénit l'habit de Robert Bydley, ermite, qui fît vœu de chasteté et jura de vivre « suivant les coutumes des ermites (4) ». Les formules de profession et beaucoup d'autres textes indiquent clairement que la plupart des solitaires s'engagaient formellemeht et par vœu à observer la pauvreté, la
(i) BÈDB, Super parab. Salom., III, 3o (P. L., XCI, 1026); Richard Rolle, Inctndium Amoris, ili, éd. Margaret Deanesly, Manchester, igiS, p. 182.
(2) Vita, IV (P. L., CXLIV, 968-9).
(3) Bruh, Vita quinque fratrum (M. G. H., Scriptores, XV, 11, p. 718)
(4) Register of Bishop Robert Rede (Sussex Rec. Soc, t. XI, 1910, p. a88- «89).
a6 LES ERMITKS
chasteté, l'obéissance, fondement et garantie de toute vie ascétique (i).
Ceux qui s'enfonçaient dans la solitude après avoir suivi d'abord la discipline cénobitique étaient déjà liés par ces voeux. Généralement ils restaient en rapport avec leur monastère d'origine, continuaient d'en garder les observances et de vivre sous l'obédience de l'abbé (2). Quant à ceux qui embrassaient d'emblée la vie de retraite, ils se plaçaient d'eux-mêmes sous la vigilance et le contrôle d'un monastère dii voisinage ou sous la direction d'un prêtre sage et expérimenté, capable de les guider dans les voies de la perfection Ils avaient, d'ailleurs, à rendre compte de leur vie à l'évêque diocésain. La Régula heremitarumaittnbviée à Richard RoUe renferme sur ces divers points des dispositions qu'il convient de faire connaître :
Episcopo tamen incuius diocesi habitat [heremita], velpatrono loci, si fuerit praelatus vel sacerdos bonae discretionis, débet notificare vitam suam, et si aliqua viderint in eo emendanda, libenter obediat consiliis eorum propter Ghristum qui dixit doçtoribus : qui vos audit me audit. Vel alter cum consensu episcôpi eligatur in vicino monasterio vel ecclesia presbyter aliquis senex, sapiens, maturus moribus et bonae opinionis, oui de confessione et animae edificatione rare [sic] loquatur, a que consilium petat in dubiis et in tristibus consolationem (3).
Il existe plusieurs règles de reclus ou de recluses datant du moyen âge. Celles de Grimlaïc (IX® siècle) et d'Ailred de
(i) Sur les vœux prononcés par das ermites, voir S i, et Supplém. aux Lois de Howel-le-Bon (Haddan et Stobbs, Coanc. and Eccl. Docam., Oxford, 1869, 1. 1, p. 665); Berte aus grans pies. Éd. cit., p. 65, 66.
(2) « Viveliat in tieremo, obedientiam servans. abbati suo » {Gesta Abbàt. S. Albani, I, p. 97). — « Sufficiat tibi mediocritas Âugustini », écrit Etienne de Tournai à l'ermite Guillaume (Ep. i5q, P. L., CCXI, hhoi), ce qui signifie qu'il lui suffisait de pratiquer la règle des chanoines réguliers de S. Augustin de St-Euverte d'Orléans, dont l'ermite en question avait fait partie. Voir encore Bridgett, HisU 0/ Holy Each., p. 327.
(S) Ms. cité, fol. 73. HoRSTMAKN, op. cit., II, p. X.
VIE ASCETIQUE 27
Kei^aulx (f 1167) ont été imprimées dans la Patrologie de Migne (1). Une règle très curieuse, écrite en moyen-anglais, vers le début du treizième siècle, pour une recluserie insulaire, et dont on possède aussi une version française et une version latine, VAncren Riwle, est également bien connue (2). Mais, à notre connaissance, on n'a encore signalé que deux règles destinées à la catégorie d'ermites dont nous nous occupons présentement, et toutes deux sont encore inédites. L'une, conservée dans un manuscrit du quinzième siècle, qui a beaucoup emprunté à la Règle d'Ailred, a été attribuée à Richard Rolle (3). De l'autre,' on possède un texte latin (conservé également dans un manuscrit du XV® siècle) qui présente de frappantes ressemblances avec la Règle précédente et trois versions anglaises qui donnent cette pièce comme l'œuvre du pape Gélestin V (4).
Ces deux règles n'ont pas une valeur législative et doctrinale comparable aux dispositions contenues dans les règles monastiques. Ce serait exagérer leur portée que de les considérer comme autre chose que des recueils d'observations, d'expériences et de conseils directifs. Mais ce que nous en avons déjà cité montre que les habitants des ermitages n'étaient pas privés de relations spirituelles avec le dehors, que ces relations étaient même pour eux une condition
(i) P. L., cm, 575-664 et Sa, i45i-i474.
(3) Ëd. MoRTon {Camden Soc), London, i853. Sur les ms. et les édit. de l'A. R., voir J. E. Wells, A Manaal of the wriiings in Mîddle English, New- Haven (Yale Univ. PréssVigaS, p. 36i-65, 8ao, 97a, ioi5, io6a-63, iiao-ai,
(3) Ms. de l'Université de Cambridge : Mm. vi, 17, fol. 70-76. Cf. Catal. of the Mss. 0/ the Univ. 0/ Cambr., iv, p. 3g3-3g4; Horsthahii, op. cit., II, p. xviu; R. M. Clat, op. cit., p. 87; Hope Euilt Axlek, Writings aseribed to Richard Rolle... and materials for his Biography, New-York et London, 1937, p. 334-339.
(4) Mb. Bodl. c. 7a, fol. 166-169; Br. Mus. Sloane, i584, fol. 89-95 (XVP 8.); Br. Mus. Add. 34193, fol. i3i s. (XV* s.); Bristol Référence Library N° 6*. fol. i37-i4o, écrit en i5oa. Cf. H. E. Allen, op. cit., p. 33g-333. On annonce que le R. P. Livarius Oligeri O. F. M., du Collège Saint-Antoine à Rome, prépare une édition des textes latins de ces deux règles.
presque indispensable de leur persévérance et de leurs progrès dans les voies de Dieu.
L'ermite savait puiser ses principes de conduite et ses exemples à bonne source. Les modèles qu'il s'efforçait d'imiter, c'étaient de préférence les anachorètes d'Egypte et de Palestine. Leur histoirOi retracée dans la Vie des Pères et dans les écrits de Cassien, lui était familière ; elle était l'objet de ses continuelles méditations (i). Il aimait aussi à imiter l'admirable vie de saint Jean-Baptiste, que Richard Rolle appelle « princeps heremitarum », et à se placer sous son patronage (a). Tous ceux qui ont aimé ou pratiqué la vie de retraite ont été attirés par cette grande figure d'ascète et lui ont voué une particulière dévotion. Les premiers Chartreux le rangeaient parmi leurs patrons (3). Un nombre considérable de chapelles d'ermitages étaient placées sous son vocable (4). Enfin sainte Marie-Madeleine, dont la légende^ si populaire au moyen âge, disait la rude et solitaire pénitence, était aussi spécialement vénérée par la gent érémitique, et beaucoup d'oratoires d'ermites lui furent dédiés (5),
L'ascète solitaire peut cultiver plus résolument que le cénobite et avec moins de dangers pour Tâme la mortification corporelle. Sa vie ayant peu ou point de témoins, il était moins porté à s'enorgueillir de ses macérations. L'histoire dès ermites du moyen âge, de même que celle de leurs
(i) « Arduam, frater, ingressus es viam, Paulos, Antonios, Macariosque sequens » (Et. de Toormai, Ep. 169, P. L., CCXI, 445-6); Vita Brunonis, 7 (P. L., GLU, 484); Vita Guthlaci, a (BolL, avril, II, 4o); Brch de Quer- FURT, Vita quinque fratr., 2, éd. citée, p. 718.
(a) Rolle, Incendium Amoris, cap. t4 : De commendacione vite soliiarie et de primis amatoribus eiasdem, p. i8a, Marbode, Epist. ad Robert. Arbricel. (P. L., CLXXI, i483); Vita Godrici, cap. 67; Jeah de Salisbdrï, Policraticus, VII, 21 (P. L., CXGIX, 692, éd. G. G. I. Webb, Oxonii, igtg, t. II, p. igS).
(3) G01GOES, Consaetadines carthasienses, aS, 80 (P. L., CLIII, 685 et gaô).
(4) R. M. Glat, op. cit., passim.
(5) Étibnhb de Tournai, Ep. iSg. col. 448; Girart de Roassillon, p. a35. « Heremitarum exemplar egregium n (M. G. H., Poet. lat. IV, 019).
VIE ASCETIQUE 29
modèles des premiers âges chrétiens, offre un' imposant spectacle d'austérités variées. Mortification dans la nourriture, dans le sommeil, dans le vêtement, flagellations, épreuves physiques volontaires de toute nature, systématiquement pratiquées et se transmettant de maître à disciple comme un legs, voilà ce qu'il nous faut décrire maintenant pour faire apparaître quelques-uns des aspects les plus saillants de l'ascétisme médiéval.
En général, le solitaire ne prenait aucune nourriture avant l'heure de none (i). Girard de Saint-Aubin d'Angers se fit une règle de prolonger le jeûne jusqu'à" vêpres (a). Durant sept années, il n'absorba pas une seule bouchée de pain. Pour mater le vieil homme, Godric s'imposait souvent des jeûnes de deux et trois jours (3). Etienne de Tournai conseille à son correspondant de prendre un peu de nourriture après tierce pour calmer sa faim, attendu, dit-il, qu'il serait dangereux de chercher à rivaliser en tout point avec les anciens ascètes deNitrie.^
La privation de viande paraît avoir été générale (5). Beaucoup de gens vivant en ermitage ne se sustentèrent, pendant de longues périodes, qu'avec des herbes, des racines et des ■fruits sauvages (6). Ceux qui mangeaient du pain se contentaient d'un pain grossier. Ils le pétrissaient souvent eux-mêmes, n'employant que la farine d'orge ou d'avoine, à laquelle ils mêlaient parfois de la paille et même de la cendre, enfin de pouvoir dire en toute vérité comme le Psalmiste : « Quia
{i) Piers the Plowman, B. vi, 147.
(a) Vila Girardi, II, ii, ra; Vita Bernardi Tiron., 3.
(3) Vita JGodrici, 37.
(4) Ep. iSg (P. L., CCXI, 449).
(5) King and ffermit, éd. citée, v. 286; Etienne de Tournai, loc. cit.
(6) Wolfram d'Eschenbagh, Parawa/ und Triturel, éd. E.Martin, Halle, 1900, V. 337 sq. ; Perceuai le Gallois, éd. Gh. PotVin, v. 7873 sq. ; Huon de Bordeaux, éd. F. Guessard, et G. Grandjiaison, Paris, 1860, v. 3087 sq. ; Vita Bern. Tir., 3 (BoU. avril II, aa?); Mabbode, Carmina, a5 (P. L., CLXXI, S671).
3o lES ERMITES
cinerem tamquam panem manducabam » (Ps. ci, 9) (i). Et il n'était pas rare que, par surcroît d'austérité, l'ermite laissât son pain durcir et moisir à dessein (a). Qu'on en juge par cette description du pain qu'offre un ermite à Yvain errant dans le « boschage » :
Et cil vient la qui moût covoite le pain, si le prant et s'i mort.
Ne cuit que onques de si fort ne de si aspre eûst gosté.
N'avoit mie cinc souz costé. ■
Li sestiers don fu fez li pains qui plus iert egres que levains, d'orge pestriz atot la paille et avuec ce iert il sanz faille . moisiz et ses come une escorce (3).
L'unique boisson était l'eau « de claire fontaine (4) ». Peut-être cependant quelques-uns admirent-ils l'usage du lait et des laitages, car une vache est parfois signalée dans l'ermitage (5). On cite un ermite qui fabriquait du cidre; mais cette boisson était destinée aux hôtes de passage qu'il hébergeait en homme charitable (6).
Le sel était considéré comme un aliment superflu (7). Les jours de fête seulement Bernard, le futur fondateur de Tiron, consentait à saler les herbes cuites dont se composa sa
(i) Vita Godrici, ag; Gadtibr, Vita Anastasii, 6 (Boll., Oct. vii ii-38); Perceval le Gallois, loc. cit. ; Yvain, éd. W. Foerster, v. 2884 ; Girart de Roassillon, p. a35; Vita Gandleii, éd. Rees, 6, p. i48; Miracles de Nostre- Dame par personnages, éd. G. Paris et U. Robert, Paris, 1880, t. V, 'p. 94, Miracle de S. Jehan le Paalu hermite, v. 3i ; Berte aus grans pies, p. fiS?"
(3) Vita Godrici, ag.
(3) Chrestien de Thotes, Yvain, v. a84a-285i.
(A) Perceval le Gallois, loc. cit.; Yvaùi, v. a858.
(5) Vita Godrici, Sa ; Vita Barthol. Farn., iv, 37 ; King and Hermit, éd. W. G. Hazutt, v. 287. .
(6) Giràrt de Roussillon, loe. cit.
(7) Yvain, v. 3880.
VIE ASCÉTIQUE 3l
nourriture pendant les trois années qu'il passa sous la direction du vieil ermite Pierre, dans les bois de Saint-Médard, dans le Maine (i).
Le biographe d'Etienne de Muret résume la vie pénitente du saint en quelques mots : « Parcus in.cibo, parcus in lecto, parcus in somno. » Son bref sommeil, il le prenait sans quitter la tunique de mailles de fer, dont il était revêtu et la nuit et le jour, et il couchait sur la planche dans une sorte de cercueil (2). Guillaume Firmat passait la plus grande partie de ses nuits à chanter des hymnes, étendu sur une natte de jonc (3).
a ... Je n'ai qu'un lit
sans couste purement de fain. »
dit l'ermite Jehan le Paulu dans les Miracles de Notre-Dame (lî).
L'ermite Anastase dont nous reparlerons bientôt, à partir de sa profession religieuse, s'interdit l'usage des bains et même les ablutions élémentaires (5). Par contre, parmi les ascètes qui se plongeaient, la nuit, dans l'eau froide, même en hiver, par pure mortification, on compte un bon nombre d'ermites (6).
Un autre pratique de mortification qui paraît avoir été en vogue dans les ermitages est celle que les vieux conteurs
. (i) Vila Berii. Tir.,. 3.
(2) Vita Stephani, 19.
(3) Vita Galielmi, a.
(4) « Lit sans matelas^, seulement de foin » (Miracles de Noslre Dame, éd. citée, v. 455-456).
(5) Vita Anast.erem., lo. — Un certain nombre d'ermites s'abstinrent par morti&calion du bain. Voir à ce sujet G. Zappert, Ueber dos Badewesen mitielallerlicher u. spàlerer Zeit {Ârchiv.f. Kande ôsterreisicher Gesckichts. quellen, xxi, iSSg, p. 9).
(6) Voir mon étude sur La mortification par les bains froids, spécialement chez les asfiètes celliqaes {Bulletin d'anc. lit. et d'arehéol. chrétiennes, IV, 1914, p. 96-108), amplifiée dans Dévotions et pratiques ascétiques du moyen âge, Paris, Maredsous, igaô, p. i55-i74, et dans Devotional and Ascelic Practices in the Middle Ages, London, 1927, p. 159-178.
3a LES ERMITES
, français appellent la prière « à nus genoux (i) ». Certains auteurs se bornent à mentionner simplement cette coutume, d'autres donnent quelques détails sur l'attitude en question. L'ermite. de GîVari de Roussillon prie prosterné à terre, les genoux et même les coudes nus (a). Berthe aux grands pieds, pendant son séjour dans la forêt du Mans,
« a nus genoux sur terre souvent s'agenouillait, en croix stit l'herbe drue doucement se couchait. La terre moult souvent par humbleté baisait. »
Et le poète du treizième siècle dit encore ailleurs :
A genoux et a coûtes va la terre incliner,
Ha! sire Diex, fait-elle, qui te laissas cloer, etc. (3).
Les ermites qui avaient entendu parler des austérités de saint Jacques le Mineur, dont les anciens hagiographes et la Légende dorée racontaient qu'à force de s'agenouiller ses genoux étaient devenus calleux comme ceux du chameau (4), se piquaient d'imiter le rude apôtre jusqu'à ce que leurs genoux portassent les mêmes stigmates de pénitence. Etienne de Muret et Godric atteignirent à ce résultat (5)-
Il faut savoir que beaucoup de solitaires se faisaient une règle d'observer en toute saison la nudité, non seulement des pieds, mais même des jambes. Ils ne portaient ni souliers, ni chausses, ni braies (6). Marbode, critiquant la mise
(i) Jehah de la Mote, Voie d'infer et de paradis, éd. K. A. Nïman, dans les Neuphilologische Mitteilangen, Helsingfors, igii, p. i8o. Cf. H. Thors- Ton, « Afflictions » {Month, mai 1917, p. 438 sq.).
(2) Lac. cit.
(3) Berte, coupl. 28 et 34, p. û3-44, 61.
(4) EosÈBE, Hist. eccles., 11, 23.
(5) Vita Stephani, ai; Vita Godrici, 100.
(6) Vita Godrici, 4o, 61, 108. De tous les personnages représentés dans la miniature de VHortas deliciarum dont nous avons parlé, l'ermite est le seul qui ait les jambes et les pieds nus. — The eremy.te and the owtelawe, éd. cit., p. 92-93. — • « Nec utatur caligiis » (Reg. heremit.) chez Horstmann,
singulière de Robert d' Abrissel dans une lettre fameuse, lui reproche de se produire en public les jambes demi-nues et les pieds nus (i). Saint Pierre Damien, au contraire, encourage ce genre de mortification. Il est, selon lui, conforme à la tradition des ermites de se passer de chaussures et de jambières et de demeurer, même pendant l'hiver, nudis semper cruribus etpedibus (2). Et la chantefable d'il acassin et Nicolette, qui peut remonter à la première moitié du treizième siècle, décrit les vieux ascètes que l'on voyait en ce temps-là vêtus de capes usées et de méchantes guenilles, « qui sont nu et decauc et estrumelé, qui moeurent de faim et de soi et de froit et de mesaises (3) ». Certain Chartreux dont parle Gautier de Goincy n'avait pas répudié l'usage des chausses mais pour prier il prenait soin de se découvrir les genoux (4). L'extension des bras en croix, les génuflexions répétées en grand nombre de fois, la prostration sur le sol, que les anciens textes français appellent souvent « vaine » (venià) ou: encore « affliction », accompagnaient aussi souvent l'ardente prière de l'ermite (5). Prosterné à terre, Etienne de Muret
Op. cit., II, p. i. — On sait que les Cisterciens ne portaient pas de/emoralia (Walter Mapes, De nugis curialium, I, 26, éd. J.Mohtagxjb R. James, Oxford, 1914, p. hg). Cf. Th. Wright, Poems allributed to Walter Mapes, p. 56.
{1) Ep.ad Rob. (P. L., CLXXI, i483); Baudrt, Vita Rob. ^Irbr., Ill, i8 (P. L., CLXJI, io5a).
(2) Petr.Dam. Opase.XY, 11 (P. L., CXLV, 344).
(3) Éd. Mario Roques ^Paris, 1926), vi, p. 6. Decaac (sans souliers); estrumeli (sans chausses).
(4) « Tout en plorant le vit aler — et puis ses chauces avaler — quan ses g^cnouz a despoilliez, etc. » (Miracles de Nostre Dame, éd. Poqoet, V. 908-917). « Nuz genouz à terre se mist » (De l'ermyie qui s'enyvra, éd. MéoK, Nouv. recueil, II, P..177).
(5) Cf. Thurston, arf. cité. Voir mon étude sur les génuflexions et pros-. trations multipliées, dans le Journal 0/ Theol. Stadies (IX, igo8, 556-56i), et sur la prière les bras en croix, dans la Rassegna gregoriana (VII, igo8, 343-354), cette dernière remaniée dans Dévotions et pratiques ascétiques du moyen âge, -pi 1-17, et dans Devotional and Ascetic Practices, p. 1-17.
34 l'Es ERMITES
frappait avec componction son visage contre le sol au point que son nez en resta déformé (i).
Par la récitation de l'office divin, par la pratique du psautier et sa méditation assidue, accompagnée de l'effusion de saintes larmes, par le détachement progressif de toute chose créée, le dévot ermite s'élevait jusqu'à la iheoria ou contemplation unique de Dieu (a). C'est dans la solitude que l'âme, délestée de tout ce qui l'attache pesamment au corps et à la terre, a le plus de chances d'arriver à ce qui est l'objet suprême de ses efforts, l'union intime avec Dieu ; c'est là un point sur lequel nombre d'auteurs ascétiques et mystiques du moyen âge se plaisent à insister (3).
11 faudrait un grand nombre de pages pour décrire en détail la variété des moyens ascétiques mis en œuvre pour arriver à ce résultat. Naturellement les flagellations, les cilices, les chaînes dé fer furent fort employés parmi les ermites (4). La lorica ou cotte de mailles, semblable au haubert des chevaliers, mais portée directement sur la peau, jouit d'une faveur extraordinaire chez les ascètes occidentaux des
(i) Vita Stephani, 2t. — Hilarion priait, la tête contre terre. Aibert (f iiho), ermite, puis reclus à Crespin, près de yalencienués, fléchissait cent fois les genoux et se prosternait cinquante fois « arlicalis et digitis sublevato » (Vita, par Robert d'Ostervahd, son contemporain, II, 19; Boll., avril, I, C74). Sur la coutume de se prosterner pour prier, voir" Gautier, Chevalerie^ p. 539.
(3) « Theoria » (contemplation des choses célestes) est très fréquent dans les textes hagiographiques du moyen âge. Voir mon travail sur La « Theoria » dans la spirltaalité médiévale (Revue d'ascétique et de mystique, t. lit, 192a, p. 38i-3g4). — Office divin et prières liturgiques : Vita Stephani, 20; Vita Godrici, Un et passim. — Psaumes : Vita Barlhol., II, i3; Vita Godrici, passim. — Larmes : Etienne de T., Ep. iBg, 448.
(3) Pierre Dauieit, Ep. la. Voir VIncendium amoris et lès autres œuvres de Richard Rolle de Hampolc.
(4) Baudrt, Vita Rob. Arb., I, 10; Vita Gandetii, 6', Vita Godrici, 37; « The heyr he weryd » (The eremyte and ihe wotelan, p. 93-98). Cf. Dévotions et pratiques ascétiques, p. 176-199; Devotional and Ascetic Practices, p. 179-304.
onzième et douzième siècles, émules de saint Dominique l'Encuirassé. Les plus fameux ermites de cette époque emprisonnèrent leur corps dans la lorica (i). Gomme elle descendait généralement plus bas que les genoux, elle rendait encore plus pénibles les attitudes de prière dont nous avons parlé (2).
En dépit de la cuirasse et des autres instruments de pénitence, le Tentateur eût facilement miné tout le travail de l'ascèse et triomphé dans l'ermitage si l'oisiveté y avait été tolérée. Mais l'ermite digne de ce nom était un laborieux. « Provideat [heremita] ut, si fieri potest, de labore manuiim suarum vivat », tel est le principe énoncé par la Régula heremitarum (3). La culture de son jardin, la mouture du grain au moulin à bras, la fabrication de son pain, sont les occupations les plus ordinairement mentionnées (4). Barthélémy de Farne allait à la pêche et distribuait son poisson (5). Pierre de Saint-Médard avait un tour dans sa cellule. Il apprit à Bernard de Tiron à tourner (6). Evrard de Breteuil, après une vie brillante dans le siècle, exerça, au fond des forêts, le métier de charbonnier (7). D'autres ermites se créèrent des occupations intellectuelles (8); d'autres se rendirent utiles au prochain soit au point de vue spirituel, soit en pratiquant des œuvres de charité et de miséricorde, ainsi qu'on va le voir maintenant.
(1) Romuald, Wulfric, Godric, Etienne- de Muret, Robert d'Arbrissel, William de Lacie, s'arnaèrent de la lorica. Sur ce dernier personnage voir l'Historia Abbatiae de Lanthony, dans Dugdale, Monaslicon Angl., i846, VI, p. 139.
(2) Texte de la Vie inédite de Wulfric de Haselborough (Br. Mus., Cotton, Faustina, B. IV, fol. 69''), cité par H. Thurston, « Afflictions » (Month, mai 1917, p. 44i); Vita Godrici, 27.
(3) Loc. cit.
(4) Vita Godrici, 29.
(5) Vila, 2.
(6) Vita, 3, p. 227, 228.
(7) GuiBERT DE NoGBNT, De vita sua, I, 9 (P. L., GLVI, 85i). (8). R. M. Clat, Hermit and Anchorites, eh. i3.