‹ Ernest HelloChapitre 5 sur 8 · SA PENSÉE · texte numérisé non relu

SA PENSÉE

Hello est, avant tout, un penseur. C'est là, dans ce domaine de l'esprit, qu'éclate en sa supériorité incontestable, en sa magnificence, la force de cette organisation essentiellement intellectuelle. Telle est même la puissance de la pensée dans Hello qu'elle absorbe, pour ainsi dire, toutes les sèves de cette riche nature, et semble faire autour d'elle, comme le chêne du poète, un vide superbe.

« Notre ami, m'écrivait Henri Lasserre, était, avant tout, un esprit^ l'homme de ses livres. Sa vie consistait surtout en ses pensées, en ses entretiens, en les merveilleux jets de lumière dont il éclairait tout à coup la conversation, quand on s'entretenait avec lui. Mais les faits proprement dits tenaient peu de place en sa vie, et un corps manque à nos souvenirs. »

La vie extérieure est nulle dans Hello. La vie physique est mourante, nous l'avons vu. La vie

morale elle-même est un long cri de faiblesse, et, quand nous parlerons du style et de la littérature, nous verrons que cet homme qui n'eut aucune des souplesses et des patiences de la vie pratique, n'eut comme écrivain aucune des habiletés de la rhétorique ordinaire, — tout aussi incapable de s'assujettir à une règle classique que de supporter un mal de dents.

Hello n'est pas un littérateur, il est à peine un homme.

C'est un penseur.

Mais admirez ici la force de la pensée catholique et universelle. Parce qu'il est un penseur catholiQue et universel ; — parce qu'il est un philosophe non pas partiel el séparé, non pas abstrait et mort comme les sophistes d'écoles, mais large, profond, vivant ; — parce qu'il est un philosophe dont la philosophie contient tout, et la foi, et la conviction, et l'art, et la vie, et la science, et tous les rayons et toutes les splendeurs intellectuelles et morales ; — parce qu'il pense la vérité totale et qu'il la pense avec son âme tout entière ; — par cela seul Hello, qui n'est pas un littérateur, est un écrivain de premier ordre, par cela seul Hello, qui est à peine un homme, est un sage, et son style et sa vie sont des modèles. Il a su écrire, il a su vivre, uniquement peut-être parce qu'il a su penser.

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Je touche donc ici, ce me semble, au point culminant de mon sujet. De ce point qui est la Pensée et dont j'ai fait le centre de cet ouvrage parce qu'il est le cœur démon héros, sort et découle tout le reste : et les vertus de la vie et les qualités du style, comme d'un glacier coulent des fleuves. hliomme et Y écrivain dans Hello sont en quelque sorte les deux versants du penseur.

Nous voici déjà en pleine philosophie, car Hello m'apparaît comme une incarnation vivante de la philosophie pleine, de cette coordination universelle que cherche le xix" siècle, sans le savoir. Il y a unité dans cette âme, et unité faite par le sommet, par la pensée. A une époque de confusion et de trouble, alors que les forces éparpillées vont trop souvent au hasard de leurs caprices, tirant chacune de sonsùté, rêvant pourtant de synthèse; — alors que, faute d'être unie à l'idée, l'art tombe dans le réalisme ; que, faute d'être unie à la conviction et à la foi, l'idée s'énerve dans le dilettantisme, dans le scepticisme; — alors que, destituées de lumière supérieure, la science se noie dans les détails de l'analyse athée, et la vie dans les complications des opportunismes de hasard ; — alors qu'on entrevoit cependant, alors qu'on appelle, à travers les brouillards du désir, la venue de l'immense unité: il est bon de montrer aux horizons de l'avenir, réalisée par avance, l'image de cette

unité glorieuse. Et, puisque l'esprit moderne est un esprit scientifique, il est bon que ce soit par Fintelligence, par la magnificence d'un front lumineux, que cette image éclate aux regards. Ce siècle veut voir, Hello est avant tout un être qui voit. C'est un œil ouvert, si beau qu'il éclaire tout l'homme, et jusqu'à la plume de l'écrivain, dont la splendeur est faite de ce rayon qui la dore.

Je disais tout à l'heure que le penseur dans Hello était si fort qu'il absorbait tout le reste ; mais remarquez-le bien : non pas pour tout détruire, mais pour tout vivifier. Ce n'est pas en vain que l'idée pleine et totale, vivante parce qu'elle n'est pas mutilée, s'est emparée de cet esprit. Du foyer intellectuel, elle éclaire la conscience, elle échauffe le cœur, elle anime tout de sa puissance. Prise dans le soleil, la lumière est en même temps la chaleur et le mouvement et la fécondation universelle. La haute science contient la morale et l'art, l'art de la vie et l'art du style. Car le vrai, au fond, n'est pas autre chose que le bien, n'est pas autre chose que le beau, et le philosophe complet serait l'homme universel.

Le vrai philosophe serait un saint I Hello est un saint. — à sa manière. Plusieurs en ont douté, faute de s'être mis au point de vue. Hello n'a pas la sainteté de l'ermite ni celle du martyr, ni celle de l'obscur artisan qui se réjouit d'être inconnu : il

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a la sainteté du penseur. Il ne peut en avoir d'autre. Or le penseur ne pense que pour parler. Hello n'a pas la sainteté du silence, il a la sainteté de la parole. La publicité est son premier devoir, lui que le zèle de la vérité dévore. Le penseur, s'il est grand et convaincu, est de la race des conquérants et des missionnaires. Et ne faut-il pas que le g^rand homme mange son pain, comme les autres ! mais c'est un pain formidable qui ne ressemble pas à celui des autres. « Les conquêtes, s'écrie Hello, entrent dans la substance du pain des grands hommes. L'Amérique était le pain de Christophe Colomb. »

Il lui fallait cela pour vivre, et pour être le saint que l'Eglise va canoniser.

Mais, quand on parle des philosophes, il semble que cette espèce n'ait aucun droit sur le monde, et que l'idée, bonne à charmer les loisirs des désœuvrés les plus délicats de l'aristocratie humaine — ■ ou à les endormir, — n'ait pas plus de rapport pratique avec la réalité et l'histoire, avec la vie et le bonheur, qu'il n'y en a entre la chanson d'un oiseau et la direction des astres. C'est la thèse de Renan, dans une de ses pages les plus joviales, où ce dileltante de l'idée, posant en principe sa fantaisie personnelle, fait de la philosophie un jeu à l'usage des raflinés de lintelligence. Il parle de sa philosophie. Non seulement, dit-il, il n'y

attache aucune importance, mais il espère bien qu'elle ne triomphera jamais, sans quoi, assuret-il, il ne se la permettrait pas. Ecoutez, car c'est charmant de bêtise:

« On ne philosophe jamais plus librement que quand on sait que la philosophie ne tire pas à conséquence... Sonnez, cloches, s'écrie M. Renan (la cloche, c'est l'Eglise, c'est le christianisme), sonnez bien à votre aise. Plus vous sonnerez, plus j'e -me permettrai de dire que votre gazouillement ne signifie rien de distinct. Si je craignais de vous faire taire, oh ! c'est alors que je deviendrais timide et discret. »

Sur quoi Ernest Hello fait les réflexions suivantes :

« Ainsi, vous l'entendez ; il parle à condition qu'on ne le croie pas, ou du moins qu'on ne le croie pas trop. 11 a besoin que les cloches sonnent. Il s'enhardit, parce qu'elles sonnent malgré ses discours. M. Renan a confiance dans la force invincible des choses qu'il attaque. Il se sent protégé par elles ; il est à leur ombre, sous leur protection, et, de cet abri tranquille qui lui est fait par elles, il se donne le plaisir de les attaquer sans courir le danger de les vaincre ^ »

Après tout, Renan n'avait pas tort de ne point vouloir le triomphe de ses idées, et sa sainteté à lui ne pouvait consister à les répandre. Entre la gloire de Renan et le bonheur de l'humanité, il ne

> J.e dernier aveu de M. Renan {Courrier de Bruxelles, 25 février 1885.)

pput y avoir qu'un rapport absolument négatif, s'il est permis de parler de gloire quand il s'agit d'une œuvre de destruction, et de destruction /?o?/r rire! De même que le style de Renan consiste à cacher sa pensée sous les habiletés de la phrase, à se contredire finement et, en fin de compte, à ne pas s'exprimer, je conçois qu'il ait mis l'honneur de sa vie à ne pas se croire lui-même, et son zèle à ne rien conquérir. Nous sommes là dans le domaine du néant, du néant fleuri et de la mort qui saminie. Là tout est séparé, tout est contradictoire : la vie. la pensée, le style ; tout cherche à se masquer, à s'atténuer, à s'anéantir avec grâce: l'Etre est absent, et l'Unité.

Mais dans Hello il n"en va pas ainsi. Ah! chez lui la pensée n'est plus un jeu. Ce qu'il pense, c'est ce dont il vit ; ce qu'il écrit, c'est ce qu'il pense. Et pourquoi pense-t-il? pourquoi écrit-il? Parce que cette pensée, qui est sa vie, est aussi la vie de l'humanité, parce qu'elle est la pensée qui civilise, la pensée qui sauve, exprimée avec magnificence pour les hommes du xix* siècle. Ah ! celle-là, qui est la pensée vraie, n'est pas une abstraction inutile, un amusement de l'esprit, et celui qui, la possédant, ouvre la main répand un trésor. Après Renan, écoutez Ilello. et vous verrez que. si le sophiste est un jongleur, le philosophe a des droits à la conquête. Voici les deux premières

pages du chapitres la Lumière et la Foule dans les Plateaux de la Balance.

« Beaucoup d'hommes, en face des principes les plus élevés delà métaphysique, disent :

« Qu'importe ?

« Les théories transcendantes, qu'elles soient fausses ou qu'elles soient vraies, ne pénètrent pas les masses. Je veux faire le bien ; or je suis entouré d'hommes qui n'ont lu ni les grands philosophes de la vérité, ni les grands philosophes de l'erreur. Ce sont des jeux d'esprit qui ne mènent pas le monde. Donnez-nous des choses pratiques. »

« Dans l'opinion des hommes médiocres, les principes ne sont pas des choses pratiques.

« Je supplie ceux qui veulent faire le bien d'écouter ce que je vais leur dire : I

« Toujours, et partout, ce sont les principes de la métaphysique la plus élevée ([ui gouvernent les masses les plus ignorantes de la métaphysique, non pas directement, il est vrai, mais indirectement. La vie privée des hommes, dans ses plus humbles détails, est la traduction de la métaphysique adoptée, et cette vie privée est d'autant plus mauvaise que la métaphysique de Terreur a plus généralement et plus longtemps prévalu. Tout homme qui agit, obéit, en agissant bien ou en agissant mal, a une théorie métaphysique très profonde, qu'il ignore presque toujours, mais que d'autres savent pour lui.

« Vous qui coudoyez les passants dans les rues, et qui dites : Qu importe? en face des vérités sublimes, que vous croyez abstraites, vous ressemblez à un boulanger qui, au fond de son four, en remuant sa pâte, parlerait de la lumière et dirait: Que m'importe? On dirait.

à entendre les hommes, qu'entre les rayons du soleil et le pain qu'ils mang-ent Dieu n'a mis aucun rapport. Ils ne savent pas comment le blé mûrit. Ils oublient la lumière en se nourrissant d'elle. »

Et, plus loin, parlant de la grande ide'e, de l'Idée catholique et universelle :

« Le monde est façonné par cette lumière qu'il reçoit et par cette chaleur qu'il sent, quelquefois sans vouloir et très souvent sans le savoir. Tous n'ont pas plongé dans les sublimes profondeurs de la philosophie catholique ; eh bien ! cependant, regardez le globe terrestre : c'est la proximité ou l'éloignement de cette lumière qui fait ou qui défait les civilisations ; les vérités admirables, que le vulgaire croit inutiles à sa vie pratique, protègent les corps comme les âmes ; les rayons qu'il croit lointains le gardent jour et nuit. L'orthodoxie catholique veille sur cette terre, et, quand l'orthodoxie est attaquée, la terre tremble, même sans savoir pourquoi.

Hello revient fréquemment à cette synthèse de l'idée et du fait, de l'idéal et du réel, à cette valeur pratique de la haute Vérité pour l'amélioration humaine. Ecoutez encore (car on ne se lasse pas à citer Hello) l'auteur de Philosophie et Athéisme.

« On dit que la philosophie n'est pas une science pratique... Voilà l'erreur et voilà l'absurdité. »

Qui donc sera pratique, sinon la science du vrai ?

« Dieu est Cacte pur. Plus vous vous approchez de lui, plus vous êtes actif. La vie d'en bas, la vie sans

sagesse, la vie sans philosophie, la vie sans loi supérieure, la vie perdue dans le fait, isolé, dans le caprice, dans le multiple, dans l'accident, c'est cette vie-là qui n'est pas pratique. C'est elle qui est un rêve; c'est elle qui est une illusion.

« Les hommes d'en bas qui accusent les hommes d'en haut, comme si ceux-ci étaient les rêveurs, ressemblent à des animaux qui diraient entre eux : Les hommes n'existent pas, car ils ont une âme raisonnable; la brute seule est quelque chose.

« Et ces animaux, contents d'eux-mêmes, regarderaient la vie de l'humanité comme un rêve, et celle des chiens comme une substance ^ . »

On voit qu'Hello n'est pas un rêveur, et que, si la pensée l'absorbe, ce n'est pas pour l'isoler dans Tégoïsme et l'indifférence, dans l'abstraction et le nuage, mais bien pour l'unir plus profondément, lui et ses semblables, à la raison et à la vie, à la sagesse et au bonheur.

(( Un homme qui fait un livre, dit-il encore, qui a une imprimerie à son service, dispose d'une puissance incalculable. Nul n'a mesuré et ne mesurera jamais les actes intérieurs ou extérieurs qu'il provoque ou qu'il arrête. Or, demandez donc à un étranger, à un voyageur qui ne serait pas au fait des habitudes de la terre, qui ne connaîtrait pas la stupidité humaine, quel usage font, en général, de la force qui est dans leurs mains ceux qui portent ainsi la parole devant le monde.

« Imaginez sa réponse, et imaginez son étonnement

* Philosophie et Athéisme^ p. •4.

s'il ouvrait au hasard un livre et un journal. Mais quelles proportions prendrait, dites-moi, cet étonnement si l'auteur de ce livre ainsi ouvert ajoutait : « 11 est vrai que j'ai parlé pour ne rien dire ; mais c'est dans l'intention d'amuser mes lecteurs, car nous sommes tous convaincus que les choses insignifiantes, qui ne touchent en rien ni Dieu, ni l'homme, offrent seules de l'intérêt au public, et que la vérité est ennuyeuse. »

« De toutes les folies que le diable inspire, voici la plus digne de lui. La vérité est ennuyeuse. La vérité ! mais c'est elle qui est la béatitude ! La vérité ! mais c'est elle qui est le principe des extases ! C'est elle que toutes les splendeurs connues s'efforcent de symboliser. C'est elle dont les rayons lointains causent des transports inconnus.

a C'est elle qui faisait fondre de bonheur, au centre du désert, l'intelligence glorieuse de saint Athanase exilé, pendant que ceux qui l'avaient envoyé là pour le punir s'ennuyaient à mourir dans leur palais !

« L'âme humaine est faite pour la pâture divine, dans le temps comme dans l'éternité. Il n'y a pas deux sources de bonheur, il n'y en a qu'une, mais elle ne tarira pas et tous peuvent y boire ! Avez-Tous donc l'amour de l'ennui ? Adressez-vous au néant ; avezvous l'amour de la Vie, l'amour du Bonheur, l'amour de l'Amour. Adressez-vous à l'Être ^ »

Aussi le philosophe, le vrai philosophe, qui est l'homme de la Vérité et do l'Etre, est-il aussi l'homme delà Vie, Tliomme du Bonheur, l'homme de l'Amour, et sa mission d'intelligence est une mission de charité. C'est ainsi que la volonté et le

• L'Homme, p. 31.

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cœur ne font qu'un avec la pensée dans Hello, et que sa parole est un acte, l'acte total de son être. Lisez les fameuses pages qu'il a écrites sur la charité intellectuelle, la plus noble de toutes et la plus rare, bien que la plus importante, la plus urgente des temps présents:

(( La parole écrite est une immense charité, et sa diffusion, quand elle est bonne et belle est, par excellence, Tacte de charité au xix^ siècle. Ce mot de charité a perdu, parmi nous, sa splendeur. Nous oublions beaucoup trop que charité veut dire grâce. Charité veut dire splendeur. Nul ne fait acte de charité s'il ne fait acte de beauté.

« Il est temps de restituer aux mots leur gloire, et le plus glorieux des mots, c'est le mot de charité.

c( Dans ces temps où nous sommes, où les besoins humains semblent se faire plus criants, plus impérieux, plus décliirants, personne ne peut savoir combien le beau fait de bien.

« Il existe, au fond de beaucoup d'âmes, des faims et des soifs dévorantes qui appellentla parole écrite. Entre ces lecteurs avides et l'écrivain, avide aussi, il doit se faire un courant de charité sublime, car tous donnent et tous reçoivent. Le lecteur donne immensément à l'écrivain, et l'écrivain ne sait pas lui-même combien il reçoit de son lecteur...

« La parole est essentiellement nourrissante et désaltérante. Tout homme qui garde une parole de vie et ne la donne pas est un homme qui, dans une famine, garde du pain dans son grenier, sans le manger ni le donner.

« Quiconque aura contribué, d'une façon positive

OU négative, par l'acte ou la négligence, à désaltérer ou à ne pas désaltérer une âme, sera stupéfait en face des conséquences et des importances inouïes de sa détermination.

« Seigneur, dira-t-il, quand est-ce que vous avez eu soif, et que je ne vous ai pas donné à boire ? Et il sera confondu par ses souvenirs.

« Vous me direz peut-être que c'est là une façon bien haute de considérer la presse et ses devoirs, et les devoirs qu'on a envers elle ?

« Sans doute, elle est haute, puisqu'elle est vraie ^ »

Les catholiques à l'heure actuelle ont à méditer ces paroles. Mais écoutons encore Hello, car nul n'a mieux compris la charité moderne par excellence.

« Cependant, me direz-vous, on s'occupe beaucoup d'œuvres de charité. On travaille beaucoup pour les pauvres.

« Sans doute, vous répondrai-je. On travaille beaucoup pour les pauvres officiels, pour ceux qui sont officiellement désignés et secourus comme pauvres. Ceux qui ont dans le monde une position de pauvres ne sont pas oubliés.

« Mais ce n'est pas de cela que je parle... Je parle de cette charité profonde et intérieure qui se dit en face d'une âme et d'une intelligence : Quels sont ses be.soins, et que puis-je pour les satisfaire?...

<( La charité dont je parle, c'est cette charité intellectuelle et intelligente qui part de l'âme et va à l'âme.

' Plateaux de la Balance, p. 378 et s.

« Pourquoi celte charité sublime est-elle négligée de quelques hommes consciencieux?...

(( Il faut aimer de tout son cœur, de toute son âme, de tout son esprit...

« Aimer de tout son esprit, c'est deviner, là où elles sont, la faim et la soif de Tesprit, et aller au-devant d'elles...

« Aimer de tout son esprit, c'est aller au secours de l'esprit, partout où il vit, partout où il souffre *. »

Eh bien, la gloire d'Hello, qui malheureusement n'a pas joui de la réciproque, c'est précisément d'avoir aimé de tout son esprit^ la Vérité d'abord, (qui, elle, le lui a rendu, je l'espère), les hommes ensuite, qui, je l'espère encore, le lui rendront un jour. La gloire c'est d'avoir compris avec profondeur les besoins supérieurs de notre époque. Sa douleur fut de n'avoir pu venir plus efficacement au secours de l'esprit contemporain.

Il a pratiqué magnifiquement la charité intellectuelle, la sainteté de la pensée.

Mais il est temps d'esquisser en ses grandes lignes cette philosophie moderne par excellence, la plus belle peut-être des aumônes faites à l'intelligence d'un siècle.

' Plateaux de la Balance, p. 385 et 8.

Catholique veut dire universel.

Tout le problème de l'avenir, toute la philosophie moderne est dans la traduction de ce mot.

J'entends par philosophie moderne celle qui répond à l'esprit des temps modernes, celle que le monde attend, dont il a faim et soif, celle que cherche le xix" siècle sans le savoir et que proclamera le XX* siècle.

N'avez-vous pas remarqué la place que tient le mot universel dana le langage moderne? Depuis la morale indépendante, qui n'est autre chose, dans la pensée de ses partisans, qu'un essai de morale universelle au-dessus des dogmes locaux et contradictoires, jusqu'à ces rêves de langue universelle, d'heure universelle, de République universelle, les indices abondent de cette aspiration vague à l'universalité. Ce grand système de l'évolution, qui tourne actuellement tant de tètes, à quel près-

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tige doit-il son succès, si ce n'est à l'apparente universalité de sa gigantesque synthèse, qui, allant de l'atome à l'astre, de l'infusoire à l'homme, de la chimie à la pensée, entraînant tout dans un même élan, satisfait (extérieurement du moins) ce besoin d'unité et de grandeur que notre siècle porte en son esprit inquiet.

Et, si tant d'intelligences ouvertes et distinguées, tant de nobles cœurs, n'ont pas de religion positive et se condamnent à flotter, toute une vie, dans l'indécision doctrinale, n'est-ce pas, très souvent, qu'ils croiraient, en se fixant, limiter leur horizon, s'emprisonner en quelque chose d'étroit, de partiel, d'exclusif, et renoncer à tout le reste ? Car enfin, se disent-ils inconsciemment à eux-mêmes, le catholicisme est sans doute une religion belle et bonne, mais c'est une religion.

Il en est tant d'autres ! Le catholicisme n'est pas le protestantisme. Adhérer à Tun, c'est repousser l'autre; c'est rejeter une idée, c'est faire acte anti libéral. Arrière les partis; et les systèmes! La Vérité est large, et je suis un esprit large : je ne m'emprisonnerai pas, même en un palais. — Voilà ce qui est au fond de leurs pensées.

Et, de quelque côté que nous creusions l'esprit moderne, nous y trouvons ces tendances. Les principes de 89, la tolérance théorique, l'indifférence

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pratique n'en sont que des applications. Je viens de parler d'acte antilibéral. Qu'est-ce que le Libéralisme?

Précisément la doctrine de cette tendance, la philosophie mal entendue de la largeur d'esprit mal comprise. L'esprit libéral, qui est lo fond de l'esprit moderne (bien qu'il ne soit pas son dernier mot), l'esprit libéral a triomphé au xix^ siècle dans toutes les nations du globe et toutes les sphères de l'esprit humain. C'est au cri magique de: Liberté ! qu'on a fait toutes les révolutions, qu'on a soulevé les masses enthousiasmées et frémissantes. Qu'est-ce que le Romantisme, sinon le Libéralisme littéraire, la révolte contre la tyrannie et les exclusions classiques.

Je fis une tempête au fond de l'encrier,

or

(V. Hugo.)

Je mis le bonnet rouge au vieux dictionnaire

Qu'est-ce que FHégélianisme, sinon la théorie profonde et raisonnéede ce Libéralisme? Hegel et Hugo sont les héros de l'esprit large — • et ses victimes, — l'un en métaphysique, l'autre en littérature.

Et partout c'est au nom du libéralisme que le catholicisme est attaqué. La Franc-Maçonnerie, cette association universelle et admirablement habile, étonnamment intelligente, qui s'empare de

l'esprit d'un siècle et en emploie toutes les forces parce qu'elle en épie toutes les tendances, la Franc- Maçonnerie s'est emparée du xix" siècle pour s'être incarné le Libéralisme. Et c'est par lui qu'elle triomphe, c'est de lui qu'elle colore ses lois les plus tyranniques, et sous le couvert du mot magique tout passe. Le libéralisme est le pavillon universel, qui protège les pirates eux-mêmes, si les pirates l'arborent.

Et la politique des politiciens est la philosophie des philosophes. Ce que ceux-là font par les lois, ceux-ci le font par les idées. Le fin scepticisme de l'auteur de la Vie de Jésus et des Études d'histoire religieuse n'est pas autre chose qu'un hégélianisme délicat et francisé, c'est-à-dire la forme la plus subtile du Libéralisme intellectuel. Ce libéralisme est dangereux parce qu'il parodie la largeur d'esprit véritable, qui sera probablement la philosophie du xx' siècle.

Si nous pouvions lire dans l'âme d'un Renan et des ennemis les plus fameux de l'Eglise catholique au XIX* siècle, nous y verrions — et ne la voyonsnous pas dans leurs œuvres? — une dédaigneuse fierté d'esprit large en face des prétendues étroitesses et puérilités de nos croyances. L'incrédulité, presque toujours, est faite de cette fierté dédaigneuse ; presque toujours c'est comme étroite et puérile que la foi est rejetée. Le mot« Cléricalisme »

n'est-il pas l'expression vulgaire de ce mépris suprême, qui fait de la Religion une sacristie ? Ainsi rapetissé par la parole, le christianisme est jeté en pâture au ridicule : car, le peuple le sent, ce qui est petit n'est pas divin.

La vérité, c'est l'immensité. Et voilà pourquoi, sous la plume brillante d'un Flammarion par exemple, l'astronomie moderne se pose si fièrement en religion de l'avenir, et regarde de si haut les religionsterrestres. L'astronomie, c'est l'immensité, et cette immensité matérielle, simple image de l'immensité philosophique de l'idée universelle, suffit à éblouir bien des lecteurs et à leur masquer le catholicisme.

Tout l'effort de l'astronomie incrédule se porte à lier les destinées de la foi chrétienne à celles du vieux système de Ptolémée, dont la science a fait éclater la mesquine petitesse. De même, toute l'habileté de la politique incrédule consiste à identifier les deux causes de la foi chrétienne et de l'ancien régime social, pour rapetisser celle-là aux proportions et à la durée de celui-ci. Tactique ingénieuse qui entretient le malentendu entre le catholicisme et l'esprit moderne.

Je n'en finirais pas s'il me fallait retourner sous

toutes ses faces, philosophique, politique, scientifique, populaire, la grande objection de l'esprit large, du faiÀX esprit large, contre l'Eglise orthodoxe, honnie et repoussée par le siècle non comme fausse en ses dogmes et ses préceptes (si admirablement vengés des Voltaire par d'éminents apologistes), mais comme étrangère au mouvement, à la vie, à la liberté, au progrès, à la science, à tout ce qui constitue les aspirations modernes, laïcisées par le fait de cette séparation. Des sectaires poursuivent la laïcisation universelle, c'est-à-dire la séparation de l'Eglise non seulement de l'Etat, non seulement de l'école et de l'éducation, non seulement de la Science, de la Morale et de l'Art, mais de toute chose vivante. Alors, ils la présenteront au siècle nue et dépouillée sur son grabat, échouée en un coin comme une épave inutile, et. montrant d'un côté la lumière, la civilisation, toutes les grandeurs, toutes les splendeurs, de l'autre cette éplorée ridicule, ils diront au monde en la désignant du doigt : — La voilà, leur Eglise universelle!

Car c'est là que le libéralisme, le faux libéralisme, aboutit: à la persécution du catholicisme. Sous le libéral, le sectaire. Sous la conciliation apparente, la haine masquée. Le libéralisme, ce Janus à deux visages, souriant au bien, souriant au mal, manque essentiellement de franchise. Sous sa forme la plus

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haute qui est la philosophie d'Hegel, il n'est autre que la contradiction même, la double face, rÊtre-Néant.

Tout d'abord c'est \être qui apparaît : c'est l'embrassade des peuples et des principes, c'est la conciliation universelle, c'est 89 qui éclate, triomphant et joyeux. Puis la médaille se retourne : voici l'autre face, le néant! 93 ! L'histoire est la philosophie vivante. Mais l'expérience n'a pas suffi et nous l'avons reprise en grand.

Qu'est-ce que le xix'' siècle ?

Le siècle du libéralisme, c'est-à-dire une application immense des principes de 89. (J'entends par principes de 89, par libéralisme, la liberté du vrai et du faux, leur égalité, leur fraternité devant la loi ou, pour mieux dire [car où est le vrai, où est le faux? ], l'indifférence philosophique et religieuse.) Voilà le dogme des temps modernes, la base de nos constitutions. Et qu'en sort-il de cette magnifique impartialité apparente? Comment se clôt le grand siècle libéral ? Nous le voyons : par la persécution la plus raffinée, par la tyrannie légale. C'est l'étranglement en règle du catholicisme.

Le siècle du libéralisme expire dans les crochetages et les expulsions.

Et partout la haine. L'armée immense du travail s'agitant au fond de la société, comme un

océan do colères mouvantes ; le paupérisme débordant de toutes parts; la foule asservie à quelques barons juifs, maîtres de l'or et de la presse et, par eux, du mond(»; la liberté aboutissant au règne de la pornographie universelle et, dans la boue où germe la graine des Marat et des Robespierre (caries hommes de la chair sont les hommes du sang), l'espoir d'un 93 européen, dont le premier peut-être n'aura été que la pâle aurore.

Alors, l'expérience suffira, je l'espère. L'expérience, qui creuse les idées à coups de tonnerre, creusera l'idée moderne, et l'on comprendra. Alors s'ouvrira par le vrai 89, par le véritable embrassementdes principes, le xx^ siècle, qui n'aura pas de 93, — parce que le vrai 89 n'a pas de 93. La lumière n'a pas de sang dans ses rayons.

Ce sera, non pas la mort, mais le triomphe de l'esprit moderne, vrai et légitime, purifié et agrandi. L'esprit moderne! Beaucoup de catholiques semblent avoir peur du mot, sans doute parce qu'ils ont peur de la chose, identifiée à leurs yeux avec la Révolution. Ils la croient condamnée par les papes, et se retirent saintement, quitte à s'attirer le quolibet de réactionnaires. Cette prudence est fâcheuse, car les catholiques doivent marcher en tête de leur siècle, et non pas en queue. Laissé aux mains de l'ennemi, le mouvement tourne à l'impiété et va se perdre dans les

sables de l'athéisme après d'irréparables ravages.

Est-ce à dire que le mouvement moderne soit mauvais, pris en lui-même ? Pas le moins du monde. En lui-même tout mouvement est bon, toute idée est bonne. Mais il ne faut pas la mutiler, il ne faut pas la défigurer et la meurtrir. J'ai souvent pensé que le plus grand service intellectuel à rendre au xix* siècle serait une théorie lumineuse du véritable Libéralisme.

Or, nulle part, je n'ai encore rencontré, profonde comme en Hello, cette philosophie du libéralisme véritable, car le libéralisme, qui est peutêtre la plus dangereuse des hérésies, est aussi la plus importante des vérités, et l'esprit moderne, l'esprit moderne non mutilé, non défiguré par l'ennemi, ne demande qu'à éclater pour transfigurer le monde.

C'est sans doute cette transfiguration qu'entrevoyaient les deux amis du Croisé sous le soleil d'avril et dans l'enthousiasme de la jeunesse et du regard. Quelle est donc, au fond, la vraie définition de l'esprit moderne? La voici :

La largeur desprit.

L'esprit moderne est un esprit de conciliation universelle.

Or cette conciliation est-elle possible ?

Oui.

Non seulement elle est possible, mais en plus

d"im esprit elle est faite ; dans la nuit actuelle, elle apparaît comme une blancheur à l'horizon du xx^ siècle. Et comme Fa dit le poète

Cette blancheur est plus que toute cette nuit.

Car c'est la lumière, c'est le soleil de demain.

Peut-être qu'en parlant ainsi j'étonne plus d'un lecteur catholique. Il en est si peu qui soupçonnent jusqu'où peut aller la magnificence, la munificence de leur religion. Mais qu'ils se rassurent, Hello était catholique 1 et s'il s'agenouillait si bas devant l'Hostie de nos tabernacles, c'est qu'il s'agenouillait de haut, de toute la hauteur de sa philosophie superbe ! Car cette philosophie est à la fois la philosophie catholique par excellence. et par excellence la philosophie moderne.

Qu'est-ce que la largeur d'esprit ?

La réponse à cette question est aujourd'hui d'une importance capitale. Ce mot mal compris, c'est l'hérésie actuelle, le faux libéralisme ; ce mot bien compris, c'est l'esprit de l'avenir, le libéralisme vrai.

L'hérésie s'attache aux idées comme la Franc- Maçonnerie à la République, comme le matérialisme à la Science : dépouillons de cette vermine qui les ronge toutes ces choses splendides, et nous les verrons resplendir.

Nous sommes à une époque de confusion uni-

verselle^ précédant une époque à' harmonie universelle. Il faut faire la lumière d'abord, et du chaos peu à peu naîtra le monde.

Or la lumière se fera peut-être par la persuasion que voici :

Ce qu'on appelle aujourd'hui le libéralisme n'est que la contrefaçon du libéralisme, ce qu'on appelle aujourd'hui V esprit moderne n'est que l'hérésie de l'esprit moderne. Hegel est un masque de ténèbre qui cache un visage de clarté.

Le masque, c'est l'hégélianisme. Le visage, c'est l'idée universelle.

Je m'explique.

L'esprit sent aujourd'hui le besoin d'échapper aux affirmations partielles, étroites, systématiques, le besoin de respirer au large^ et certes, il n'a pas tort, car tout système, toute dispute, toute discussion, tout dissentiment, tout désaccord, ont un père commun : l'esprit étroit (dans l'un ou dans l'autre des discuteurs, si ce n'est dans tous les deux).

L'esprit étroit, voilà l'ennemi!

Analysez une discussion quelconque, si vive, si mouvementée soit-elle : au-dessous des emportements de la forme, au-dessous des chicanes extérieures, des contradictions de surface, que trouvezvous au fond? Une double vérité.

Une vérité à deux faces.

Chacun des deux adversaires, des deux disputeurs, voit une face de la vérité. Son contradicteur voit l'autre face.

C'est ce que remarque fort bien Hello dans son chapitre sur l'esprit de contradiction ', déjà cité.

« Si je considère toutes les personnes ou toutes les choses de ce monde, je peux les considérer sous plusieurs faces, et vous aussi.

« Paul voit une chose d'un certain côté, il la voit blanche.

« Pierre voit la même chose d'un autre côté, il la voit noire.

« Tous deux ont raison, tous deux ont tort, car la chose est blanche d'un côté et noire de l'autre.

« Elle est blanche ! s'écrie Paul.

« Elle est noire! s'écrie Pierre.

« Et voilà deux ennemis.

« Paul et Pierre, au lieu de s'entr'aider et de compléter le regard de l'un par le regard de l'autre, s'acharnent l'un et l'autre à nier ce qu'il ne voit pas lui-même.

« C'est l'esprit de contradiction qui ferme les yeux et qui aigrit le cœur, qui aveugle et sépare les âmes.

« Plus Paul voit la chose blanche, plus Paul la voit noire.

« Pierre la voit horriblement noire, parce que Pierre l'a vue excessivement blanche.

« Leurs regards, au lieu de se prêter secours, s'irritent les uns contre les autres.

« C'étaient deux hommes intelligents, faits pour s'entendre.

« Ce sont maintenant deux ennemis , stupidement

' Les Plateaux de la Balance.

l'esprit moderne 223

entêtés, stupidement aveuglés, parce que le serpent de la contradiction a levé sa tête entre eux deux ' . »

Tel est peut-être le spectacle qui a inspiré Thégélianisme. Hegel, dont Hello aimait la vaste largeur d'esprit, a pressenti, je le crois, une des grandes lois de la vérité.

Cette loi, la voici :

La vérité totale est faite de l'union de deux vérités contraires.

La vérité est ronde et elle a deux pôles, comme la terre, — deux pôles comme la pile électrique, où la lumière jaillit du choc des deux courants opposés.

En toutes choses la perfection est dans l'union des contraires, dans la conciliation des extrêmes. 11 serait intéressant, mais un peu long, de faire le tour du monde et de la réalité pour démontrer ce que j'avance ~.

Je parle du monde. Qu'est-ce que le monde? Un équilibre. — Qu'est-ce que le mouvement des astres? Une conciliation des deux forces, centripète et centrifuge. — Qu'est-ce que la physique du globe? Un balancement des forces physiques, — Qu'est-ce que la santé? Un balancemenl des forces vitales. — Qu'est-ce que la morale? La morale est

1 Plateaux de la Balance, p. 365.

• Voir mon livre Au Larye I

dans l'union de ces deux extrêmes : la loi, d'une part, et la liberté, de l'autre. Otez l'un des deux termes de l'opposition, la morale disparaît : vous n'avez plus qu'un esclave qui se soumet de force, ou un libertin. Faire le bien, mais le faire librement : voilà la perfection morale.

Vous la trouverez partout, cette loi des contraires : dans le mouvement de l'atome, dans le battement du cœur, dans la respiration animale, dans le flux et le reflux de la mer, dans l'alternance des nuits et des jours, des hivers et des étés, dans la musique, faite de souffle vague et d'arithmétique austère, la musique, ce sentiment chiffré ; dans le vers, ce cri d'âme dont il faut compter les syllabes; dans la phrase, faite d'esprit et de mot, de vétilles grammaticales et de pensées sublimes. Vous la trouverez dans les deux pôles de la politique : l'Autorité et la Liberté, dans les deux pôles de l'âme : la Raison et l'Amour, comme dans les deux pôles de la pile électrique.

Telle est donc la loi universelle : l'union des contraires.

Qu'en a conclu Hegel? Cette chose absurde: la contradiction universelle.

11 en a conclu que la contradiction était la loi de l'être et de la pensée, ce que M. Scherer traduisait ainsi dans la Revue des Deux Mondes (février 1861) : « Un principe s'est emparé avec force

de l'esprit moderne; c'est ce principe en vertu duquel une assertion n'est pas plus vraie que l'assertion opposée. Cette découverte est le fait capital de l'histoire de la pensée contemporaine. » Ce qui signifie, comme le fait remarquer Hello : « Pensons au hasard n'importe quoi. » Il n'y a plus de vrai ni de faux : destruction de la métaphysique. Il n'y a |»lus de bien ni de mal : destruction de la morale ; plus de beau, plus de laid : destruction de l'art. M. Scherer, d'ailleurs, ne s'en cache pas : « Aujourd'hui, dit-il, rien n'est plus parmi nous vérité ni erreur. Il faut inventer d'autres mots... Nous ne connaissons plus la religion, mais des religions ; la morale, mais des mœurs; les principes, mais des faits. Nous expliquons tout, et, comme on l'a dit, l'esprit finit par approuver ce qu'il explique. La vertu moderne se résume dans la tolérance. » En deux mots : inditîérence intellectuelle, indifférence morale, voilà l'esprit moderne, d'après la Revue des Deux Mondea. Mais qu'est-ce que cela, sinon la suppression môme de la pensée et de la vertu, la destruction universelle.

Grâce à Dieu, nous avons de l'esprit moderne une j)lus haute idée. Et cette idée, noble, grande, magnifique, Hello nous la donne dans toute sa

pureté. Non. la largeur d'esprit n'est pas l'indifférence, n'est pas le scepticisme, n'est pas la tolérance béate et bête, cette vertu du règne inanimé. La largeur d'esprit n'est pas la destruction de la pensée; elle est, au contraire, la Pensée même, la plénitude de la pensée, la pensée intégrale et complète allant d'un pôle à l'autre de toute question et de toute idée ; elle est l'intelligence grande ouverte, volant, toutes ailes déployées, à tous les aspects du vrai, à tous les points de vue de la lumière. La largeur d'esprit a pour devise ces vers de Victor Hugo :

Tous ont la déraison devoir la vérité, Chacun de sa fenêtre et rien que d'un côté, Sans qu'aucun d'eux, tenté par ce rocher sublime, Aille en l'aire le tour et monter sur sa cime.

La largeur d'esprit, c'est cet apologue trouvé dans un manuscrit d'Hello :

« Trois aveugles désiraient voir un éléphant.

« La chose n'était point facile. On leur amène un de ces animaux ; ils s'en approchent. L'un touche la trompe, l'autre le pied, le troisième la queue.

« — Il ressemble à un pilon, s'écrie le premier.

« — A un mortier, riposte le second.

« — Mais non, mes amis, reprend le troisième, c'est tout le portrait d'un balai.

« Qui avait raison ? Tous, et pas un Car tous avaient jugé le détail et personne ne connaissait l'ensemble. »

Hello ajoute :

a Les traditions orientales ne contiennent peut-être pas de leçon plus profonde. Comme les trois aveugles ressemblent bien aux hommes, et comme l'éléphant ressemble bien à la Vérité !

« Chacun la touche et personne ne la voit. Chacun la touche par le côté qui se rapproche de sa personne ; personne ne la voit dans sa grandeur et dans sa totalité. »

Voir la vérité dans sa grandeur et dans sa totalité sans en refuser un rayon, voilà la largeur d'esprit.

Mais qu'est-ce que la vérité?

Précisément cette doctrine totale et universelle, qui ne détruit rien parce qu'elle est assez forte pour toul embrasser, qui n'exclut rien parce qu'elle concilie tout ; celle qui dans l'immensité de son sein généreux et prodigieusement libéral nourrit en paix les contraires eux-mêmes, comme la terre porte ses pôles, unis par les milliers de lieues qui les séparent.

Les systèmes ont fait leur temps, la discussion est usée depuis quatre mille ans qu'elle dure. Il ne reste plus que deux partis à prendre : Ou tout nier, et jeter au monde un ricanement comme Voltaire : c'était la tendance du xviii" siècle, c'est le scepticisme. Ou tout accepter, sans rien exclure, s'ouvrir à toute idée et à tout rayon, remplacer le ricanement par la générosité absolue de l'intelligence : c'est la tendance du xix" siècle, c'est le Libéralisme.

Grand progrès assurément, et je n'hésite pas à le dire : L'esprit moderne est à cent pics au-dessus de l'esprit voltairien. Mais j'ajoute: A quoi servirait ce progrès, s'il ne devait pas aboutir? L'esprit moderne est un esprit de transition, car c'est un esprit de confusion. Il prépare l'avenir, comme le chaos prépare le monde. Le chaos est supérieur au néant. Mais je le demande, en quoi le chaos serait-il supérieur au néant, si le monde ne devait pas en sortir ? J'aimerais autant le scepticisme vide et fermé du siècle de Voltaire que le libéralisme moderne, ce scepticisme ouvert à tout vent et à toute idée, si de ce pêle-mêle des éléments qui se heurtent, de cette tolérance toute passive de l'esprit, si de cette affirmation confuse et négative, ne devait jaillir enfin l'harmonie, et la conviction, et la plénitude positive de l'affirmation et de la pensée. La largeur d'esprit, c'est le cadre. Il s'agit de le remplir, et notre siècle broie les couleurs ; il entasse les pierres : mais qui fera le tableau? qui élèvera l'édifice? qui satisfera ce besoin moderne de largeur et de plénitude?

Quelle est-elle, la philosophie de l'esprit large, la religion de l'esprit large? Existe-t-elle, la doctrine de conciliation universelle, de lumière totale, rêvée par le siècle des lumières?

Elle existe ; et j'étonnerais peut-être bien des

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libéraux — et bien des catholiques — en la nommant : c'est le ratholicùme.

Oui, le catholicisme, le vieux catholicisme éternel, mais vu dans une lumière nouvelle, car, bien que la Vérité soit immuable, elle apparaît aux hommes sous des aspects qui peuvent être nouveaux, et verse ses trésors à mesure des besoins et des siècles. C'est le Progrès, dans l'Immutabilité.

Au dernier siècle, elle eût pu dire aux philosophes : « La philosophie, c'est moi. » Aujourd'hui elle peut dire aux libéraux et aux esprits larges: (( La largeur d'esprit, c'est moi. Je suis le vrai libéralisme. »

La vérité est la conciliation universelle. Il y a là, ce me semble, un aspect qui n'a jamais été développé dans sa majestueuse ampleur. Pour ma part, je ne l'avais entrevu que dans Gratry, cet esprit admirablement vaste et synthétique, et dans Donoso Cortès {Essai sur le catholicisme). Bien d'autres, sans doute, l'ont effleuré, car parler du catholicisme, c'est parler de synthèse et de conciliation universelle. Mais beaucoup, et principalement les lutteurs, Veuillot par exemple, n'ont pas l'air de s'en douter. Ils montrent l'autre face de la vérité : l'intransigeance.

Car la vérité, qui concilie tout, concilie aussi ces deux contraires: l'Intransigeance et le Libéra-

lisme ; et nous verrons dans quelle harmonie. La vérité est la largeur d'esprit même et l'intolérance même, je l'expliquerai ailleurs ; elle n'est pas un mélange des deux, une atténuation de l'un par l'autre ; elle est l'un et l'autre, dans toute la force des deux termes opposés, et c'est la gloire d'Hello de n'avoir jamais rompu cet équilibre superbe.

Veuillot est un intransigeant, Lacordaire un libéral. Hello est plus libéral que Lacordaire et plus intransigeant que Veuillot. Mais ces mots, il les ignore, car il n'est l'homme d'aucun parti. Les nuances se fondent chez lui dans la splendeur de la lumière une et pure, et il est simplement catholique parce qu'il est simplement universel.

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