LA LARGEUR D'ESPRIT
Le chapitre précédent pourrait paraître à plus d'un lecteur bien vague et bien abstrait, inintelligible même ou suspect, si je ne m'empressais de le commenter, de le vivifier par des citations et des exemples. Feuilletons au hasard t Homme ^ les Plateaux de la Balance^ Paroles de Dieu, Philosophie et Athéisme, les conceptions les plus profondes du penseur ou les simples articles du journaliste, partout, dans l'ensemble de l'œuvre comme en son détail, dans les plus grandes pages comme au fond du plus humble alinéa, nous trouverons cette largeur d'esprit qui s'étend d'un pôle à l'autre des questions, ce libéralisme intellectuel qui joint les contraires dans l'ampleur de la synthèse conciliatrice, cette plénitude de la pensée enfin, si dense, si serrée dans sa lumière, qu'on dirait qu'elle veut tout dire à la fois, et éclater en un seul mot, cathoHque et universel. Ilello me fait
l'effet d'habiter ce point central et, en môme temps, supérieur, qui, dans le monde de l'intelligence, correspond au Soleil, centre céleste des mondes, foyer géant qui est la synthèse des rayons avant leur dispersion dans l'espace.
La synthèse ! elle existe d'abord dans son âme, qui pense comme elle vit, qui aime comme elle pense. L'âme d'Hello est une unité ardente et lumineuse à la fois, lumineuse de son ardeur, ardente de sa lumière, et cette flamme n'est pas un feu follet de sentiment ou d'intelligence, flottant à la surface de l'âme. Elle sort des profondeurs. Elle est l'âme même. Elle est la vie de l'homme, elle est la foi du chrétien, le zèle de l'apôtre, la splendeur de l'écrivain, toute une existence, tout Hello, nous l'avons vu. Mais, pour nous en tenir à son œuvre, c'est à chaque pas qu'éclate cette plénitude de l'idée dont nous parlions tout à l'heure. Ouvrons Philosophie et Athéisme (p. 10) :
« Jadis tout se tenait ; et si la vérité triomphe, un jour tout se tiendra.
« Dans la haute antiquité, la poésie, la philosophie, la science de la vie, rien n'était séparé. L'ombre du sanctuaire s'étendait sur toutes choses ; dans le peuple choisi cette vérité éclatait toute pure ; dans les peuples séparés, dans les Gentils, elle éclatait encore, altérée, mais reconnaissable. Les philosophes s'abritaient derrière Dieu ou les dieux; la Religion ou les religions
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remplissait ou remplissaient la terre. Ces philosophes, qui demandaient la lumière à la source pure ou corrompue de la religion ou des religions, étaient eux-mêmes pour les peuples des sources de lumière vraie ou fausse ; mais leur jugement était respecté. La haute antiquité n'avait pas inventé le mépris que certains hommes professent pour les penseurs ! Elle n'avait pas relégué aux deux extrémités du monde la théorie d'un côté et la pratique de l'autre : — Comme s'il y avait des gens destinés à connaître la vérité et à demeurer inutiles de même qu'elle et avec elle ; puis d'autres gens appelés à l'action et à la puissance, dans l'oubli radical de toute vérité. II y a des contemplatifs, et il y a des hommes d'action. Mais c'est là une distinction, non pas une séparation, et l'erreur, qui sépare, est toujours la parodie de la vérité qui distingue.
« Les contemplatifs ne sont pas étrangers aux destinées du monde: de loin ils influent sur elles. Les hommes d'action ne doivent pas être étrangers aux lois de la vérité ; ils doivent les connaître pour les appliquer.
« Dans le monde moderne, et depuis Descartes particulièrement, l'art semble étranger à la science ; les formes de l'art semblent même étrangères entre elles : la philosophie s'égare loin de la théologie, et la vie, la vie qu'on appelle la vie pratique, s'en va de son côté, tournant le dos à la théologie, et se constituant à part, nou pas comme une science, mais comme une habileté indépendante de toute vérité supérieure, comme une habileté qui ne relèverait que d'elle-même, comme une petite sagesse, égoïste et séparée, contraire à la sagesse.
« Depuis que la science s'est séparée de Dieu, elle s'est séparée d'elle-même. On dirait que les sciences ne tiennent plus les unes aux autres. On dirait que les
sciences physiques constituent une sphère séparée ; les sciences morales, une autre. L'astronomie, la géologie, ne croient pas être parentes de la philosophie ; et la philosophie, méconnaissant sa propre gloire, ne sent plus comment elle dépend de la théologie. Ce mot de dépendance lui paraîtrait peut-être humiliant, tant les points de vue sont renversés. Elle ne s'aperçoit pas que pour elle, comme pour nous, régner c'est servir Dieu. L'art, de son côté, promène où il lui plaît sa fantaisie. 11 croirait aussi subir une honte s'il avouait qu'il relève de la philosophie. Prenant son erreur pour son indépendance, il veut vivre pour lui-même. La théorie de Vart pour l'art lui parait être sa glorification. C'est son humiliation, au contraire. Quoi de plus glorieux que d'obéir à la loi éternelle, absolument vraie et absolument belle? Quoi de plus honteux que d'être esclave de sa propre fantaisie ?
« La fantaisie est une rude et dure maîtresse qui vous mène par les mauvais chemins, au bout desquels il n'y a rien, le but n'existe pas. Si le but existait, ce ne serait plus la fantaisie qui vous aurait guidé. Le propre de la fantaisie, c'est de n'avoir pas de but. Et, comme c'est le but qui constitue la douceur et la grandeur du moyen, marcher sans but est une fatigue aussi grande qu'elle est vaine. L art qui ne veut que lui pour principe et pour fin se sépare des éléments avec lesquels il est uni. Si on allait au bout de la théorie, si on avait le courage de la logique à outrance, il faudrait dire que le beau doit vivre pour lui-même, étranger au vrai et étranger au bien. Mais cette logique absolue n'existe heureusement pas dans les théories séparées, et à chaque instant les théoriciens de l'art pour l'art déclarent avoir charge d'enseigner. A chaque instant, ils parlent de leurs responsabilités et de leurs devoirs.
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Par là, ils sont pris en flagrant délit de vérité, de conscience et de beauté.
« La haute antiquité nous présentait une ébauche incomplète et certainement égarée de la science. Sans doute sa synthèse péchait par une grande ignorance et une grande corruption. Cependant la synthèse y était. L'unité de l'art et de la science, unis tous les deux à la religion, est un des plus antiques et des plus profonds souvenirs de l'humanité. L'incroyance est antiphilosophique. Elle a brisé le faisceau de la science, le faisceau de l'art, le faisceau de la philosophie. Elle a morcelé le grand domaine de l'esprit.
« La synthèse nouvelle se fera dans le christianisme, par lui et avec lui. Aussi sera-t-elle plus vaste qu'autrefois, et tout à fait pure en même temps quuniverselle. La science et l'art, comme des enfants prodigues, se tourneront vers la philosophie, qui se tournera vers la théologie. Et chacun des éléments de notre vie intellectuelle comprendra que la gloire, comme la force, réside dans l'union.
« En dehors de Dieu, principe d'union, l'union n'est pas possible.
« Voyez la sphère et étudiez-la.
« Les rayons partent du centre et vont à la circonférence. Quand ils sont loin, bien loin du centre, on dirait que jamais ils ne seront réunis. Leur distance est si grande et leur force de divergence si croissante qu'on les dirait partis sans esprit de retour.
« Mais rapprochez-vous un peu du centre, les rayons sont moins éloignés les uns des autres. Rapprochezvous encore : les voilà (pii convergent les uns vers les autres. Us tendent à se réconcilier. Enfin, regardez le
point central : tous les rayons sont là, présents et ardents. C'est le rendez-vous. Ils se touchent, ils se pénètrent. La chaleur va et vient de l'un à l'autre, et chacun profite des lumières et des ardeurs de tous.
« Ainsi en est-il des sciences, ainsi en est-il des formes de l'art, ainsi en est-il des âmes humaines. Plus les êtres sont près de Dieu, plus ils sont près les uns des autres. Quand ils s'éloiç^nent du fover commun, ils se séparent et s'égarent dans la même mesure où ils se refroidissent. »
Et si tout doit s'unir dans la nature, la nature elle-même doit s'unir à Tordre surnaturel.
Écoutez encore l'auteur de Philosophie et Athéisme :
« Une des erreurs les plus radicales qui soient au monde, c'est de croire que l'ordre naturel, scientifique et philosophique, est d'autant plus à l'abri, d'autant plus en sûreté qu'il est plus séparé de l'ordre surnaturel, du domaine théologique : l'ordre naturel et l'ordre surnaturel sont distincts, non pas séparés. La distinction et la séparation sont si parfaitement dissemblables entre elles, qu'il a fallu pour les confondre des prodiges d'ignorance. L'ordre naturel appelle l'ordre surnaturel. Celui qui croit protéger le premier par l'absence du second les ignore aussi radicalement l'un que l'autre ; au lieu de sauver l'ordre naturel, il l'isole ; au lieu de le sauvegarder, il le découronne. La philosophie, qui oublie radicalement la théologie, n'est pas seulement incomplète, elle est fausse. Elle n'est pas seulement tronquée, elle estégarée. A force de dire peu, elle dit faux. A force de se restreindre, elle finit par mentir. »
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Et ailleurs :
« Le XIX® siècle, qui a faim, et soif de plénitude ^ ne peut commencer véritablement que par l'union profonde de la Science et de la Religion.
a II faut que les sciences constituent la Science. Il faut que la Science sache, comprenne, sente et proclame que la vérité est une et que la religion, étant vraie, ne peut ni contredire ni gêner la vérité. Il faut établir l'unité de Dieu '. »
Le sens de l'Unité est vraiment pour Hello le sens de la vie même. Voici des paroles profondes :
« L'homme vivant, l'homme actif qui est uni à Tunité, saisit les rapports des choses, et unit entre elles les vérités.
« L'homme mort a perdu le sens de l'unité. Il n'unit plus les vérités entre elles : il ne concilie plus, par la contemplation de l'harmonie, les choses qui doivent être conciliées, les choses vraies, bonnes et belles.
« Mais, en revanche, il compose une parodie satanique de l'unité : il tâche d'aimer à la fois le vrai et le faux, le bien et le mal, le beau et le laid : il ne se fâche pas toujours, au moins en apparence, si on affirme les dogmes, mais il aime encore bien mieux (ju'on les nie.
« N'ayant pas voulu unir ce qui est uni, croire à toute la vérité, concilier ce qui est conciliable, il tâche d'unir ce qui est nécessairement et éternellement contradictoire, de croire, à la fois, à la vérité et à l'erreur, de concilier le oui et le non ; n'ayant pas voulu aimer Dieu tout entier, il tâche d'aimer à la fois
1 L'Homme, p. 194, 2» éd..
Dieu et le diable ; mais c'est le dernier qu'il préfère'. »
Voilà bien, pris sur le vif, les deux libéralismes : le vrai et le faux. Nous les retrouvons dans un article paru dans le Monde du 14 décembre 1861, sur le faux libéralisme, cette parodie hégélienne de la largeur d'esprit véritable :
« 11 y a une classe d'hommes qui semblent croire que le mal est une chose dont il faut user, mais dont il ne faut pas abuser; que le bien complet serait monotone et exclusif; que le mal, pris à petite dose et mélangé au bien par une main discrète et délicate, a ses avantages et ses agréments.
« Dans l'ordre de la religion, cette disposition d'esprit mène au protestantisme. Dans l'ordre de la politique, elle mène au libéralisme. »
C'est que pour eux la vérité totale est trop grande.
'.( 11 en coûte à l'humme pour accepter une chose entière, et il se réfugie dans la division, parce qu'elle ressemble au péché qu'il porte en lui. »
Il se réfugie dans la demi-mesure, espérant y trouver la paix par des concessions mutuelles.
« La demi-mesure est la parodie de l'accord : l'accord suppose l'union des âmes, la demi-mesure la division de deux âmes qui tâchent toutes deux de se contredire un peu elles-mêmes, afin de se rapprocher un peu l'une de l'autre en apparence. »
' L'Homme, p. 258.
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Suit un magnifique parallèle entre les deux équilibres : l'équilibre faux, qu'Hello appelle aussi rc([uilil)re de la guerre, parce qu'étant fait de demi-mesurçs, il ne réussit qu'à masquer la contradiction et le désaccord intime ; et l'équilibre vrai, qu'Hello nomme l'équilibre de la paix parce qu'il est l'union réelle, profonde, des idées, des âmes, dans la vérité lotale, dans la grande vérité conciliatrice.
« La paix est le don que nous fait la plénitude.
« En philosophie, ajoute Hello, l'équilibre faux porte un nom charmant : il s'appelle l'éclectisme.
« En philosophie l'équilibre vrai s'appelle la philosophie universelle, c'est-k-dire catholique. »
Nous reviendrons plus loin à cet équilibre grandiose et universel qui a nom le catholicisme. Ce que je voudrais montrer ici par des citations éparses, c'est moins la doctrine que l'esprit général et les tendances intellectuelles de noire ])liilosoplie. Ces tendances sont toutes et toujours à la synthèse, à l'harmonie, à la paix, à la plénitude. Lui qui ne pouvait supporter, nous dit-il, le spectacle d'un aigle en cage ; lui qui disait : « Jamais l'homme ne voit sans être ému les quatre horizons, » il se sent à l'étroit môme dans la vérité, si la vérité est partielle. Il lui faut le large, la grande pensée oîi l'on respire à l'aise, et qui est au monde intellectuel ce que le ciel est au monde
physique, le vaste espace où tout se meut sans se heurter. S'il est catholique, c'est que le catholicisme lui apparaît comme l'harmonie complète des sphères, la magnifique pondération des univers de l'intelligence. S'il s'agenouille devant la Croix, c'est qu'il la trouve sur le sommet de la Montagne, au point d'intersection des versants. « Nous sommes avertis que, là où l'homme respire largement et voit de haut, il y a place pour une croix 1. » Ecoutez ce qu'il dit de l'Espace :
« Il est certain que la grandeur de l'espace est la figure d'une autre grandeur. Car il est certain que le sommet d'une montagne, par l'iiorizon qu'il nous découvre, nous parle de la délivrance. De là notre émotion. Cette émotion serait stupide si elle portait seulement sur une plus grande masse de terre aperçue. Elle n'est pas stupide, parce que F horizon qui recule oblige les murs de notre prison à reculer avec lui, et notre joie est profonde, en face de l'étendue. Elle est profonde, parce qu'elle est symbolique. Nous sommes faits pour l'immense, et notre âme se dilate quand le ciel et la mer grandissent devant nos yeux. Cette grandeur ne serait rien, si elle était toute seule ; mais elle nous parle de l'autre, et voilà le mérite de l'espace. Ainsi les ruines séculaires nous parlent de l'éternité,, et voilà le mérite du temps "^. »
« Allez dans la campagne, votre œil se repose, parce que riiorizon s'élargit et parce que les couleurs sont variées. Gravissez une montagne, le repos de votre œil
1 L'Honune, p. 230.
'•* L'Homme, p. 130.
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augmente avec le panorama qui se découvre. Enfin, regardez la mer ; même malgré vous votre œil se tranquillise et s'épure ; il jouit profondément de la limite reculée ; le ciel et la mer lui imposent le repos.
« Voilà ce que dit l'horizon.
« Tout près, l'objet regardé aveugle l'œil ; trop près, il le fatigue ; lointain, il le repose ; immense, il le ravit.
« Et la vue physique est l'image de l'autre.
« C'est la portée du regard qui le fait beau, qui le fait calme, qui le fait souverain et qui le fait pur. »
Voilà l'homme, voilà le penseur Hello : c'est la portée de son regard qui le fait beau, qui le fait calme, qui le fait souverain et qui le fait pur. Il y a des promeneurs qui, arrivés au bord de la mer, baissent spontanément la tête et consacrent à la recherche immédiate des petits coquillages « leurs regards effarouchés par l'étendue de l'Océan ».
« Il y a des yeux et des esprits, dit Hello, qui se détournent instinctivement en face de la grandeur, et qui cherchent à se rassurer, en cherchant l'autre aspect du tableau, l'aspect des petites choses considérées isolément.
« Il y a des hommes qui demandent au brin d'herbe un secours contre le cèdre du Liban, et au caillou du rivage une consolation contre la grandeur gênante de la mer, au lieu de les admirer du même regard. »
Hello n'est pas de ces hommes-là.
Ce n'est pas qu'il méprise le détail, mais il le
voit dans la clarté universelle. Ce n'est pas qu'il regarde uniquement les grandes choses, mais les petites mêmes il les regarde avec grandeur. Et c'est en quoi
La miette de Cellini
Vaut le bloc de Michel-Ange,
pour citer Victor Hugo. Jules Breton dit du peintre Millet, l'auteur fameux de C Angélus:
« Il peut, avec un champ rugueux où repose une charrue, où se hérissent quelques grêles chardons, avec deux ou trois tons et une facture maladroite et laineuse, il peut remuer le fin fond de l'âme et chanter l'infini. »
J'en dirai autant d'Ernest Hello. Il a une façon de traiter et de regarder les questions, qui les pénètre d'immensité. Lisez son chapitre la Goutte d'eau au deuxième livre de fHomme^ et dites si cette goutte d'eau n'est pas un océan de pensées. - J'écris ce dernier mot au pluriel ; peut-être devrais-je l'écrire au singulier, car on l'a dit avec autant de profondeur que d'esprit : « Le progrès intellectuel consiste à diminuer le nombre de ses idées, » et, si l'on monte très haut, la pensée devient unique. Dieu n'a qu'une idée. Le génie n'atteint pas, certes, à cette unité sublime, mais il y tend; il y tend de plus près que nous. L'envergure de ses deux ailes ouvertes touche, à la fois, aux deux extrémités des choses dont il embrasse