LA LARGEUR D'ESPRIT
Le chapitre précédent pourrait paraître à plus d'un lecteur bien vag^ue et bien abstrait, inintellig-ible même ou suspect, si je ne m'empressais de le commenter, de le vivifier par des citations et des exemples. Feuilletons au hasard l'Homme, les Plateaux de la balance, Paroles de Dieu, Philosophie et Athéisme, les conceptions les plus profondes du penseur ou les simples articles du journaliste, partout, dans Tensemble de l'œuvre comme en son détail,, dans les plus g-randes pages comme au fond du plus humble alinéa, nous trouverons cette largeur d'esprit qui s'étend d'un pôle à l'autre des questions, ce libéralisme intellectuel qui joint les contraires dans l'ampleur de la synthèse conciliatrice, cette plénitude de la pensée enfin, si dense, si serrée dans sa lumière, qu'on dirait qu'elle veut tout dire à la fois et éclater en un seul mot, catholique et universel. Hello me fait Teffet d'habiter ce point central et, en même temps, supérieur, qui, dans le monde de l'intelligence, correspond au soleil, centre céleste des mondes, foyer géant qui est la synthèse des rayons avant leur dispersion dans l'espace.
La synthèse! Elle existe d'aliord dans son âme, qui pense comme elle vit, qui aime comme elle pense. L'âme d'Hello est une unité ardente et lumineuse à la fois, lumineuse de son ardeur, ardente de sa lumière, et cette flamme n'est pas un feu follet de sentiment ou d'intelligence, flottant à la surface de Fâme. Elle sort des profondeurs. Elle est l'âme même. Elle est la vie de l'homme, elle est la foi du chrétien, le zèle de l'apotre, la splendeur de l'écrivain, toute une existence, tout Hello, nous l'avons vu. Mais, pour nous en tenir à son œuvre, c'est â chaque pas qu'éclate cette plénitude de l'idée dont nous parlions tout à l'heure. Ouvrons Phi/osop/ne et Athéisme :
Jadis tout se tenait; et si la vérité triomphe, un *our tout se tiendra.
Dans la haute antiquité, la poésie, la philosophie, la science de la vie, rien n'était séparé. L'omhre du sanctuaire s'étendait sur toutes choses. La haute antiquité n'avait pas inventé le mépris que certains hommes professent pour les penseurs! Elle n'avait pas relégué aux deux extrémités du monde la théorie d'un côté et la pratique de l'autre : Comme s'il y avait des gens destinés à connaître la vérité et à demeurer inutiles de même qu'elle et avec elle ; puis d'autres gens appelés k l'action et à la puissance, dans Tonhli radical de toute vérité. Il y a des contemplatifs, et il v a des hommes d'action. Mais c'est là une distinc-
LA LARGEUR d'eSPRIT 235
tlon, non pas une séparation, et l'erreur, qui sépare, est toujours la parodie de la vérité qui distinscue.
Les contemplatifs ne sont pas étrangers aux destinées du monde : de loin ils influent sur elles. Les hommes d'action ne doivent pas être étranei-ers aux lois de la vérité; ils doivent les connaître pour les appliquer.
Dans le monde moderne, et depuis Descartes particulièrement, l'art semble étranger à la science; les formes de l'art semblent même étran^^res entre elles . la philosophie s'ég-are loin de la théolog-ie, et la vie, la vie qu'on appelle la vie pratique, s'en va de son côté, tournant le dos à la théolosrie, et se constituant à part, non pas comme une science, mais comme une habileté indépendante de toute vérité supérieure, comme une habileté qui ne relèverait que d'ellemême, comme une petite saeresse, ég-oïste et séparée, contraire à la sag-esse.
Depuis que la science s'est séparée de Dieu, elle s'est séparée d'elle-même. On dirait que les sciences ne tiennent plus les unes aux autres. On dirait que les sciences physiques constituent une sphère séparée • les sciences morales, une autre. L'astronomie, la g-éolog-ie, ne croient pas être parentes de la philosophie; et la philosophie, méconnaissant sa propre g-loire, ne sent plus comment elle dépend de la théolog-ie. Ce mot de dépendance lui paraîtrait peut-être humiliant, tant les points de vue sont renversés. Elle ne s'aperçoit pas que pour elle, comme pour nous, régner c'est servir Dieu. L'art, de son côté, promène où il lui plaît sa fantaisie. Il croirait aussi subir une honte s'il avouait qu'il relève de la philosophie. Pre-
236 BRNEST HELLO
nant son erreur pour son indépendance, il veut vivre pour lui-même. La théorie de l'art pour l'art lui paraît être sa jLj^lorification. C'est son humiliation, au contraire. Quoi de plus glorieux que d'obéir à la loi éternelle, absolument vraie et absolument belle? Quoi de plus honteux que d'être esclave de sa propre fantaisie?
La synthèse nouvelle se fera dans le christianisme, par lui et avec lui. Aussi sera-t-elle plus vaste (ju'autrefois, et tout à fait pure en même temps qu'universelle. La science et l'art, comme des enfants prodigues, se tourneront vers la philosophie, qui se tournera vers la théologie. Et chacun des éléments de notre vie intellectuelle comprendra que la trJoire, comme la force, réside dans l'union.
En dehors de Dieu, principe d'union, l'union n'est pas possible.
Vovez la sphère et étudiez-la.
Les rayons partent du centre et vont à la circonférence. Quand ils sont loin, bien loin du centre, on dirait que jamais ils ne seront réunis. Leur distance est si grande et leur force de divergence si croissante qu'on les dirait partis sans esprit de retour.
Mais rapprochez-vous un peu du centre, les rayons sont moins éloignés les uns des autres. Rapprochezvous encore : les voilà qui convergent les uns vers les autres. Ils tendent à se réconcilier. Enfin, regardez le point central : tous les rayons sont là, présents et ardents. C'est le rendez-vous. Ils se touchent, ils se pénètrent. La chaleur va et vient de l'un à l'autre, et chacun profite des lumières et des ardeurs de tous.
LA LARGEUR d'esPRIT 23^
Ainsi en est-il des sciences, ainsi en est-il des formes de Tart, ainsi en est-il des âmes humaines. Plus les êtres sont près de Dieu, plus ils sont près les uns des autres. Quand ils s'cloig-nent du foyer commun, ils se séparent et s'ég-arent dans la même mesure où ils se refroidissent.
Et ailleurs :
Le xixe siècle, qui a faim et soif de plénitude, ne peut commencer véritablement que par l'union profonde de la Science et de la Relig-ion.
Les tendances d'Hello sont toutes et toujours à la synthèse, à Tharmonie, à la paix, à la plénitude. Lui qui ne pouvait supporter, nous dit-il, le spectacle d'un aig-le en cage ; lui qui disait: « Jamais l'homme ne voit sans être ému les quatre horizons, » il se sent à l'étroit même dans la vérité, si la vérité est partielle. Il lui faut le larg-e, la grande pensée où l'on respire à l'aise, et qui est au monde intellectuel ce que le ciel est au monde physique, le vaste espace où tout se meut sans se heurter. S'il est catholique, c'est que le catholicisme lui apparaît comme l'harmonie complète des sphères, la ma^-nifique pondération des univers de l'intelligence. S'il s'agenouille devant la Croix, c'est qu'il la trouve sur le sommet de la Montagne, au point d'intersection des versants. « Nous
sommes avertis que, là où l'homme respire largement et voit de haut, il y a place pour une croix. » (i) Ecoutez ce qu'il dit de l'espace :
11 est certain que la grandeur de l'espace est la figure d'une autre grandeur. Car il est certain que le sommet d'une montagne, par l'horizon qu'il nous découvre, nous parle de la délivrance. De là notre émotion. Cette émotien serait stupide si elle portait seulement sur une plus grande masse de terre aperçue. Elle n'est pas stupide, parce que l'horizon qui recule oblige les murs de notre prison à reculer avec lui, et noire joie est profonde, en face de l'étendue. Elle est profonde, parce qu'elle est symbolique. Nous sommes faits pour l'immense, et notre âme se dilate quand le ciel et la mer grandissent devant nos veux. Cette grandeur ne serait rien, si elle était toute seule; mais elle nous parle de l'autre, et voilà le mérite de l'espace. Ainsi les ruines séculaires nous parlent de l'éternité, et voilà le mérite du temps (2).
Allez dans la campagne, votre œil se repose, parce que l'horizon s'élargit et parce que les couleurs sont variées. Gravissez une montagne, le repos de votre œil augmente avec le panorama qui se découvre. Enfin, regardez la mer ; même malgré vous votre œil se tranquillise et s'épure ; il jouit profondément de la limite reculée; le ciel et la mer lui imposent le repos.
(i) L'Homme, p. 280.
(2) L'Homme, p. i3o.
LA LARGEUR d'eSPRIT 289
Voilà ce que dit l'horizon.
Tout près, l'objet reg-ardé aveusrle l'œil ; trop près, il le fatig-ue ; lointain, il le repose ; immense, il le ravit.
Et la vue physique est Timag^e de l'autre.
C'est la portée du regard qui le fait beau, qui le fait calme, qui le fait souverain et qui le fait pur.
Voilà rhomme, voilà le penseur Hello : c'est la portée de son reg^ard qui le fait beau, qui le fait calme, qui le fait souverain et qui le fait pur. Il y a des promeneurs qui, arrivés au bord de la mer, baissent spontanément la tête et consacrent à la recherche immédiate des petits coquillages a leurs reg-ards effarouchés par l'étendue de TOcéan ».
Il y a des yeux et des esprits, dit Hello, qui se détournent instinctivement en face de la errandeur, et qui cherchent à se rassurer, en cherchant l'autre aspect du tableau, l'aspect des petites choses considérées isolément.
Il y a des hommes qui demandent au brin d'herbe un secours contre le cèdre du Liban, et au caillou du rivao'e une consolation contre la a'randeur sêuante de la mer, au lieu de les admirer du même resrard.
Hello n'est pas de ces hommes-là.
Ce n'est pas qu'il méprise le détail, mais il le voit dans la clarté universelle. Ce n'est pas qu'il ree;-arde uniquement les srrandes choses, mais
24o ERNEST HELLO
les petites mêmes, il les reg^arde avec grandeur. Et c'est eu quoi
La miette de Gellinl
Vaut le bloc de Michel-Auge,
pour citer Victor Hugo. Jules Breton dit du peintre Millet, l'auteur fameux de VAiujelns :
Il peut, avec un champ rugueux où repose une charrue, où se h(!'rissent quelques grêles chardons, avec deux ou trois tons et une facture malatlroite et laineuse, il peut remuer le fin fond de l'àme et chanter l'infini.
J'en dirai autant d'Ernest Hello. Il a une façon de traiter et de regarder les questions, (pii les pénètre d'immensité. Lisez son chapitre lu Goutte d'eau au deuxième livre de Vllomme^ et dites si cette goutte deau n'est pas un océan de pensées ?
J'écris ce dernier mot au pluriel ; peut-être devrais-je l'écrire au singulier, car on l'a dit avec autant de profondeur que d'esprit : « Le progrès intellectuel consiste à diminuer le nombre de ses idées », et si l'on monte très haut, la pensée devient unique. Dieu n'a qu'une idée. Le génie n'atteint pas, certes, à cette unité sublime, mais il y tend; il y tend de plus près que nous. L'envergure de ses deux ailes ouvertes touche.
LA LARGEUR D ESPRIT H^l
à la fois, aux deux extrémités des choses dont il embrasse les contradictions apparentes dans l'ampleur d'une puissante harmonie. Pour l'ignorant, la vie, la science, l'art sont des choses sans rapport entre elles; l'ig-norant, bien loin de s'élever à la conception de l'unité de ces trois choses, conçoit à peine l'unité de chacune d'elles ; la musique pour lui n'a rien de commun avec la peinture, à plus forte raison avec la morale ou l'astronomie. Une pomme qui tombe n'a rien de commun avec les astres, et la loi sidérale avec la loi évang-élique. Chaque chose apparaît au vulg-aire comme une spécialité isolée des autres, comme un enclos muré, et le monde est un amoncellement de prisons, comme la philosophie un amoncellement de systèmes.
Mais le penseur, l'esprit lar^e, sent la fraternité universelle des idées, l'identité divine des choses; il enlève la limite, fait tomber les murs de séparation, et la lumière, la vaste lumière unique et totale, ruisselle partout. Voilà ce que j'appelle un philosophe! Un philosophe qui est en même temps un poète et un grand poète (car, dans la paix des hauteurs, ces contraires humains sont réconcilies, philosophie et poésie ne font qu'un); Hello est poète sans cesser jamais d'être philosophe, philosophe austère et splendide. Il est grand poète parce qu'il est grand philosophe, car le lieu de l'unité est
aussi le lieu de la splendeur : c'est Dieu.
Dieu, c'est la suppression absolue des limites. C'est l'esprit large par essence, l'Infini. Donc
l'esprit étroit, voilà l'ennemi L'erreur et
le mal sont des étroitesses. Hello poursuit partout l'étroitesse : il la poursuit en morale, en métaphysique, <'n littérature, dans la vie, dans la science, dans l'art. La philosophie d'Hello est une chasse à l'esprit étroit comme son cœur est un cri d'indijjnation méprisante contre la médiocrité et la petitesse. Car en lui riiuninie et le penseur, le cœur et res|)rit ne l'ont (pTuii.
H faudrait ici prendre un à un tous les volumes d'Hello et en serrer la pensée en un mot ([ui, sous ses faces multiples, l'exprimerait Umi entière.
Ce mot serait, je crois. Largeur. Nous allons en voir le rayonnement dans les diiections diverses.
Dans la vie et clans l'àme, le manque de larg-eur, l'esprit étroit, s'appelle Végoïsmej, Temprisonnement en soi-même.
L'ég"oïsme, dit Hello, occupe dans l'ordre moral la place qu'occupe dans l'ordre intellectuel l'étroitesse.
L'ég-oïsme est la borne par excellence, dit-il ailleurs. L'amour-propre est le sentiment qu'éprouverait le néant s'il se repliait sur lui-même pour se complaire en lui au lieu d'aspirer à l'être. Le ridicule découle de ce sentiment, qui est son essence même (i ).
Hello a une expression pittoresque et vulgaire pour exprimer cet état d'àme étroite et séparée, cette demeure isolée et noire de régo'isme : il l'appelle le cJiej: soi. (Voir dans les Plateaux de la balance, au chapitre Isolement et Solitude.)
Devenir universel, devenir catholique, sortir de l'isolement, ce qui ne veut pas dire de la solitude, sortir de soi par la foi et l'amour, par la communion au g-enre humain et à Dieu, en d'autres termes,faire tomber la borne de l'ég-oïsme
(i) Plateaux de la balance, p. 261,
244 ERNEST IIELLO
pour se convertir à rinfiiii, telle est la morale d'Hello. Je pourrais la définir d'un mot : largeur d'ame.
Beaucoup de gens, quand on parle de morale, surtout de morale religieuse, ont sous les yeux une douairière rigide, ennemie de l'élan et des aspirations jeunes, dont elle se plaît à rogner les ailes avec ses ciseaux rouilles. Telle n'est pas, certes, la conception d'Hello :
On recommande quelquefois aux hommes de borner leurs désirs, s'écrie-t-11. Conseil stupide, absuide, infâme! Nos désirs sont faits pour se dilater dans l'infini.
Et ailleurs :
Quelques-uns ont dit : Laissez là les grands désirs! Faites des affaires. Que les jeunes gens soient des hommes pratiques, des hommes positifs. Le remède de l'ennui, c'est le bon sens
Ouand la froideur veut étouffer le désir de l'homme, elle se déguise et se fait appeler le bon sens. Alors elle dit à l'homme : Contente-toi de rien (i).
Et ailleurs, dans une étude sur Hoffmann:
Les gens qui parlent au nom du bon sens comme nous venons d'entendre parler Waller Scott compromettent le bon sens. Ce sont eux peut-être qui
(1) L' homme f p. 382.
LA MORALE ET l'eSPRIT LARGE ^45
donnent à beaucoup de jeunes e:ens le £;"oùt de la folie, en leur faisant croire que le sens commun est un sot. Pour «"uérir les hommes de la folie, le vrai moyen, Tunique moven est de leur montrer que toute beauté, tout ainour réside dans l'ordre, que Tordre est la loi qui réoût tout, surtout la splendeur, surtout le feu (i).
Delà une conception des passions orig^inale et splendide. On reproche d'ordinaire aux passions de pécher />ar excès. Hello se garderait bien de leur opposer pareil g^rief, peu philosophique, peu profond. Il leur reproche précisément le contraire de pécher par défaut, — comme il reproche aux mauvais romans non pas Texcès d'amour, mais « l'absence d'amour ». (2)
L'homme qui a égaré ses désirs, écrit-il, loin d'avoir désiré trop a désiré trop peu. Il n'a pas porté assez haut ses regards. Le vulgaire croit qu'égarer ses désirs, c'est être trop ambitieux. C'est le contraire qui est vrai. Égarer ses désirs, c'est manquer d'ambition, c'est vouloir se contenter de ce qui n'est pas infini (3).
Et ailleurs :
La maladie naturelle de la passion consiste à adorer
(i| Plateaux de la balance, p. 353.
(2I L'Homme, p. 384-
^3) Plateauœ de la balance, p. 42.
un objet y? /i/ (je soulig-nc le mot « fini » et non pas le mot « adorer »). La passion est un arrêt de développement (lu d('sii\qui cherche à se satisfaire dans ce qui est l)orné, n'aVant pas la force de s't^ancer au delà : (( Les passions humaines pèchent par défaut d'ambition. »
C'est dans ce même chapitre des Passions au xix*^ siècle, que je trouve, comme conclusion, ce cri sublime :
Le sani^' de l'homme n'a jias sufli ; c'est le sang* de l'Honinu^-Dleu qu'il faut boire!
En somme, ce qui est mal dans le désii' passionné, ce n'est ni le désir ni la passion, ni h' feu, ni l'élan, ni rien de ce qui fait la hardiesse et la beauté ; ce qui est mal dans la passion, c'est la petitesse de son objet, c'est le ridicule de cet ourag-an qui se borne à soulever une paille, mais rourae;-an est sublime. On sent que, dans les convictions d'Hello, tout ce qui est beau est bien, et toute sa morale est dans la synthèse de ces deux g^randes idées, que le vulgaire isoleet sépare, les opposant l'une à l'autre. L^ne des erreurs les plus dangereuses et les plus popidaires est cette séparation, cette scission de l'Être, comme l'appelle quelque part notre philosophe. Croire que le mal est beau, croire que le bien est froid; mettre d'un côté la vertu raisonnable, plate, ennuyée.
LA MORALE ET l'eSPRIT LARGE 247
la douceur niaise, la sainteté morose; de l'autre la joyeuse vie, le crime grandiose, la révolte fière, voilà le préjuçré par excellence.
Il y a des gens, dit Hello, qui voudraient faire croire que les criminels sont de oTandes âmes, ardentes et égarées, qui ont envahi les domaines du mal, parce qu'elles étaient trop grandes pour être emprisonnées dans le bien. On fait croire facilement ces choses-là au pauvre monde. La vérité est qu'en général les criminels sont des hommes mous, flasques, froids, qui glissent dans la boue et qui glissent dans le sang.
L'erreur dit souvent à l'homme : Donne, si tu le veux, ton approbation à la vérité, à la bonté, à la pureté, à la sainteté, mais donne-moi ton admiration, car je suis la révolte, et la révolte est belle.
Voilà le mensonge qu'il faudrait marquer d'un fer rouge. La révolte ! C'est elle qui a fait de l'Anefe admirable, de Lucifer le magnifique, ce monstre que nul de nous ne pourrait voir sans mourir, tant il est laid! Laid, entendez- vous, laid! Je ne dis pas seulement coupable, je dis laid!
Les mélodrames de i83o, dont le goût semble revenir, croient la vertu bonne et le crime beau.
Ecoutez encore [Croisé, 4 août 1860) ce que Hello dit de Luther. La page est belle et porte ce titre : la Grandeur.
Quand Luther entra à la diète de Worms, on dit que Charles-Quint se leva du trône impérial, au
moment où il aperçut ce moine avec sa soutane perche au coude.
Est-ce qu'il y aurait donc de la beauté dans le mal, et de la grandeur dans la révolte? Jamais.
Mais, en ce jour solennel, Luther allait dire à Dieu : Oui ou Non. Il pouvait se repentir, et ce qu'il y avait de grand dans son attitude, c'était la majesté du repentir possible; tous sentaient que les deux routes s'ouvraient devant Luther; si Charles-Quint eût été certain d'avance du choix misérable que le moine allait faire, il ne se fut pas levé de son trône, il eût dit seulement : Voilà un entêté.
Et rien n'est plus opposé à la g-randeur que l'entêtement.
Mais il se leva, parce qu'il respectait en Luther la liberté humaine en face d'un grand acte; il respectait cette grande occasion de dire cette grande parole : « J'ai failli! » Il vit d'avance, sans peut-être s'en rendre compte, le magnifique spectar/e de Luther à genoux, et il en frissonna intérieurement. La certitude du crime consommé eût détruit chez les spectateurs, non seulement le respect, mais l'émotion, car le crime est froid.
Après le triomphe du mal et du néant, il n'y eut plus, j'en suis sûr, pour les spectateurs, que de l'ennui.
Mais, dans le premier moment, Charles-Quint avait salué, en la personne de Luther, cette sublime prérogative de l'homme : le pouvoir de s'humilier.
L'Humilité! Hello ne nous la présente jamais que dans une splendeur de fierté éblouissante.
LA MORALE ET l'eSPRIT LARGE '2^^
Car en lui les extrêmes se touchent : l'humilité et la fierté ne font qu'un, comme l'orgueil ne fait qu'un avec rétroitesse, la bassesse et la honte. La vertu des humbles n'a rien de commun avec « la honteuse niaiserie qui, sous prétexte d'humilité, oublie de désirer et de vouloir les grandes choses. »
L'humilitô, cVrit l'auteur des Paroles de Dieu, l'humilité est la racine, la condition, l'aliment, la substance des choses sublimes. Plus elle est profonde, plus elle est insatiable de mao^nificences. Plus elle est radicale, plus elle est dévorante. Plus elle est intime et plus elle est avide.
La plus humble des créatures a demandé et hâté par ses vœux l'événement auquel l'orgueil n'aurait pas osé penser, l'Incarnation du Verbe.
Près de l'humilité de la Vierge, l'orerueil est timide.
Et plus loin, à propos de la colombe de l'Ecriture qui a posé son nid dans les lieux escarpés :
Albert le Grand, dit-il, voit ici une allusion aux lieux d'où furent précipités les ang-es rebelles : l'humilité se tient debout sur l'escarpement des hauteurs terribles; l'org-ueil est trop faible.
Nous venons de voir l'Humilité et la Grandeur. Admirons une autre synthèse, celle de la pureté et de la magnificence :
25o ERNEST HELLO
Sémiramis fut grande et large dans son amour pour les splendeurs de l'architecLure : Ninivc devint superbe. Mais la tentation orientale qui attaque le cœur de la mag'nificence s'empara d'elle.
Le cœur de la magnificence, c'est la pureté. La corruption vainquit Sémiramis.
Et ailleurs, parlant de Judith:
Judith est la parole que l'Ecriture dit à l'oubli des hommes qui croient voir dans la sainteté l'effacement des couleurs et la niaiserie qui accepte tout, sans détester ce qui lui est contraire. Le tremblement de la crainte (de Dieu) est la mag-nificence de la sécurité. La chasteté de Judith est fière, sublime, humble, sans timidité et sans embarras. Triomphante et éblouissante, elle illumine le camp d'Holopherne, comme la lumière traverse la boue. Est-ce que jamais un rayon de soleil a eu peur d'un ruisseau?
Aussi la Vierge toute pure, la Reine innmaculée qui vient de la Montagne blanche, ose abriter les pécheurs dans son manteau :
Ceux qui viennent des bas-fonds et des boues du ravin peuvent courir sans crainte au-devant d'elle, car la Vierge vient du Liban et sa blancheur n'a peur de rien (i).
Ce dernier mot est superbe. Toute vertu,
(i) Paroles de Dieu, p. aSo.
LA MORALE ET l'eSPRIT LARGE 2.5 1
SOUS la plume d'Hello, toute forme du Bien, se revêt de magnificence; il la creuse jusqu'à son contraire, et rétincelle jaillit :
La miséricorde? Qui donc la vengera du visag^e niais qu'on lui donne très souvent? Quand donc comprendra-t-on qu'elle est inséparable d'une haine active, furieuse, dévorante, implacable, exterminatrice et éternelle, la haine du mal? Quand donc comprendra-t-on que pour être miséricordieux il faut être inflexible
Et la douceur :
Beaucoup de petits livres et de petites images ont donné à la Vierge Marie une douceur affadissante. une douceur niaise qui n'a pas l'air de garder au fond d'elle-même l'énergie d'avoir horreur, la sainte puissance d'exécrer. Cette exécration du mal est la plus rare des vertus et la plus oubliée des o-loires (i).
La Vierge est douce comm.e la colombe, mais terrible comme une armée rangée en bataille :
Là où l'horreur manque, dit notre o^rand héo-élien orthodoxe, il n'y a ni amour ni lumière. L'horreur est la lueur de feu que fait dans l'air le glaive de l'amour quand on le brandit au o^rand soleil (2).
(i) Paroles de Dieu, p. 288.
{2) Ibid., p. 287.
Uâme d'Hello se plaît à ces contrastes qui sont la splendeur des choses, peut-être parce qu'ils en sont l'essence intime. Car l'humilité est bien vraiment la grandeur, et hi Merge est bien véritablement la première puissance (hi monde.
Au fond, les extrêmes se touchent : c'est par la reconnaissance de notre rien que nous attirons l'Etre en nous; c'est au moment où une pauvre fille obscure dit : « Je suis la servante du Seigneur », qu'il est fait en elle de grandes choses.
Vous-môme, par vous-même, qu'étioz-voiis, dit Hello à la Vierg-e mère de Dieu, sinon le néant? Mais vous avez reconnu cela si profondément que la lumière transportée d'amour vous a embrassée dans uneétreinte inconnue et vous a pénétrée absolument fi).
Hello a creusé beaucou[) la philosophie de l'Humilité; il l'a creusée jusqu'à ce point profond où elle devient la grandeur, où le néant, en un sens sublime, devient l'être.
Car le Néant et l'Infini s'attirent, dit Hello (voilà
l'hégélianisme vrai); l'abîme appelle l'abîme Il
faut donc, continue-t-il (j'emprunte cette philosophie de l'humilité au manuscrit des Méditations inéditca),
(i) Croisé, 4 août 1860.
il faut donc que l'homme descende dans le dernier fond de son abîme, se sépare, lui, néant, de l'être qu'il a reçu, contemple sa nudité et crie d'une voix inconnue : Je ne suis pas, je ne suis pas! Seig-neur, ayez pitié du néant!
Il faut qu'il demande, la tête entre ses genoux, dans le silence profond du rien.
Quand l'homme ne voit plus que son néant, Dieu ne le voit plus que dans sa miséricorde.
Dans un frag-ment étrang-e sur Prométhée^ je retrouve la même très profonde philosophie. Ecoutez le secret de la toute-puissance humaine :
Il faut donc conquérir la foudre. Cette conquête est le sujet du drame de la création. Depuis le jour où Jéhova déploya cet univers, les intelligences créées pensent à conquérir la foudre. Prométhée a seulement commis une erreur de méthode. Il a cru que le néant réduirait la foudre à l'obéissance en disant: «Je suis celui qui suis » ; la foudre qu'il voulait tenir a fondu sur lui, mais pour le foudroyer.
Quand le néant dit : Je suis celui qui ne suis pas, — la foudre fond encore sur lui, mais pour lui obéir au nom de l'Etre.
Ainsi le néant attire l'Infini. Hello dit ailleurs à propos du pauvre :
Dans les Ecritures, il y a généralement des mots
qui s'appellent; quand on voit paraître l'un d'eux, l'autre va venir. Quand le nom du pauvre arrive, le nom de Dieu n'est pas loin.
Et ailleurs :
Quand il s'ag-it d'entendre le nom de Dieu, la poussière est toujours là (i).
Comme Pascal, j'allais dire cumme Hég-el, HcUo se plaît dans les profondeurs de ces divins paradoxes, ou, loin de s'exclure, les contraires s'appellent, où « la Misère et la Gloire contemplent toutes deux le face à face de leurs abîmes » ; où la Prière, style humain par excellence, cri de détresse et de triomphe à la fois, nous entr'ouvre une log-ique nouvelle:
Terre et Ciel, vous ne pouvez pas mépriser celui qui vous parle, car // est faible, en vérité!
Obéissez-moi, car je suis faible! C'est la Logique à l'état sublime.
Si quelque chose sur la terre, dit Hello, pouvait donner une idée de la grandeur de Dieu, ce serait de le voir reculer devant les larmes. Les larmes, signe suprême de faiblesse et de défaillance, sont les armes contre lesquelles ne résiste pas la force toute-puis-
(i) Paroles de Dieu, p. 52.
LA MORALE ET l'eSPRIT LARGE 255
santé. Les larmes sont terribles; elles ne souffrent pas de réplique ; les raisons ne valent pas contre elles ; les arrêts de fer qu'a rendus la Justice fondent devant leurs flammes (i)
Ecoutez encore cette philosophie divinement lîég-élienne, profondément catholique, des larmes:
Les larmes sent le signe de la faiblesse, et c'est pour cela qu'elles sont données dans l'Ecriture comme
le sig-ne de la puissance (2) On dirait que cette
faiblesse suprême produit la force L'histoire de
Joseph est pleine de larmes, elle est donc pleine de
victoires (3) Que de larmes dans les fondements
de l'Eg^lise Les larmes de Jésus ont coulé: la
résurrection (de Lazare) n'est pas loin (4).
Les larmes, remarque-t-il ailleurs, précèdent les grandes manifestations de la puissance.
Et il y a les Héros des larmes :
L'héroïsme et les pleurs peuvent dans les pensées du monde habiter aux deux extrémités des choses. Mais, dans les pensées vraies, une de ces choses ne s'étonnera jamais du voisinage de l'autre (5).
Dans la pensée d'Hello, et c'est ce qui en fait
(i) Paroles de Dieu, p. 164.
(3) Ibid., p. 466.
(3) Ibid., p. 397.
(4) Ibid., p. 474.
(5) Ibid., p. 43i.
l'orii'iiiaUté et la i^randcur, une chose ne s'étonne jamais du voisinag-e de l'autre, si éloignée soitelle en apparence, et les contraires cohabitent, rapprochés par la puissante main de l'unité conciliatrice.
Dans le Cantique des cantiques, dit raiiteur de Paroles de Dieu, deux caractères me frappent, deux caractères que l'on ne s'attend pas à rencontrer ensemble : l'austérité et l'enivrement.
J'en dirais autant de notre penseur lui-même : deux caractères me frappent dans sa morale, dont la larj^eur unit ces deux pôles séparés pour le commun des hommes par tant de milliers de lieues : la raison dans toute sa rigueur, et la vie dans toute sa flamme; la loi, inflexible comme le rail de fer du chemin qui ne dévie pas, et le bond de l'àme, rapide comme l'élan de la locomotive ardente. Hello réalise en lui le type idéal, le type complété, par conséquent, de ce xix*" siècle « ardent, mais égaré, qui, à cause de son égarement, ne sait que faire de son ardeur. » Ernest Hello a de son siècle toutes les ardeurs, toutes les aspirations; mais il a de plus la Lumière qui préserve de l'égarement, la Foi qui donne un but à l'ardeur. Il a l'audace, mais il a la boussole; il a l'amour, mais il a la pureté. La pureté, il le sait bien, est la sœur du désir; et « plus le désir porte haut », ajoute-t-il, plus un homme.
plus un siècle est ambitieux dans ses visées, (( plus la sao'esse lui est indispensable. » (ij
Plus la navio'ation est hardie et lointaine, plus rétoile polaire est nécessaire à fixer (2).
Pour aborder rinfini, l'homme a besoin de guides qui connaissent ce pays-là; sans quoi la folie est le nom de l'abîme qui attend ceux qui veulent monter sans suivre la route tracée par Celui qui connaît la carte des hauteurs, car Dieu seul sait la voie qui mène à Lui, et il n'a dit qu'à l'Eg-lise le secret sacré.
Mais, pour être enfant soumis de lEg-lisc, l'homme va-t-il sacrifier quelque chose de sa force et de sa dignité virile, de ses ambitions superbes et de ses audaces de cœur ou de regard ?
C'est précisément le contraire. Il va pouvoir être audacieux impunément. Et, puisque nous parlons de morale, il va pouvoir aimer, il va pouvoir vivre. L'esprit étroit, l'esprit superficiel et voltairien n'a pas la force de concilier ces extrêmes: l'amour et l'ordre, la vie et la loi, la liberté et Tobéissance. Il croit incompatibles ces antipodes, comme il croit incompatibles l'L'nité et la Trinité
(i) « L'Eglise est d'une sagesse surhumaine. Saint François d'Assise, ne l'oublions jamais, était un homme de bon sens, taudis que ceux qui veulent monter, en dehors de l'Eçrlise, sur les hauteurs de l'Amour, tombent dans les bas-fonds du caprice et du désordre. » {L'Homme, p. 208.)
(2) L'Homme, p. 209.
en Dieu. Le voltairien, pour être libre et fier, sépare sa morale de rÉglise et de toute loi religieuse, comme le viveur, pour mieux vivre, je veux dire pour vivre plus, sépare sa vie de la morale et même de la pensée. Et qu'arrive-t-il? 11 arrive ce que vous savez. On connaît \a fierté de Voltaire, et, quant au viveur, écoutez Hello :
Quand un jeune homme a fait sur sa route beaucoup (le bêtises, qu'il a perdu beaucoup de temps, qu'il a des dettes, qu'il est sot, médiocre, inutile et ennuvé, on dit qu'il a beaucoup vécu.
Il faudrait dire qu'il est beaucoup mort. Ce qu'il a fait, c'est le rien ; il n'a rien fait. Il a laissé fermenter le rien; le néant a produit le néant, l'ennui est venu, et voilà tout.
Le néant est une racine qui produit l'ennui pour fleur, et pour fruit le désespoir.
Le désespoir, c'est l'ennui qyi arrive à maturité : aussi ceux qui ont vécu beaucoup finissent volontiers par se pendre (i).
Voilà la vie séparée, dig-iie sœur de la morale indépendante.
Ecoutez encore :
Voici comment certains hommes conçoivent la conversion. Ils croient que la conversion, c'est le refroidissement. Ils croient que les jeunes gens doivent
(i) L'Homme, p. 19.
jeter leur feu, pendant un certain temps, mais qu'à un autre àg-e il est temps de se convertir, c'est-àdire de s'ennuyer suivant certaines règ^les. Ils ne s'aperçoivent pas que le contraire est vrai exactement. Se convertir, c'est se tourner vers le Dieu qui est un feu dévorant. Se convertir, c'est s'associer au transport des joies. Se convertir, c'est se tourner vers Vamour.
Et ailleurs (i).
Peut-être la vanité deviendrait-elle presque impossible si les hommes avaient une idée de leur g-randeur. La voix de la gloire ferait taire en eux la petite voix de l'amour-propre.
Dieu veut vous faire vivre de sa vie, il veut se donner, Lui, l'Infini, et vous défend, tant vous êtes g-rand, de vous contenter à moins. Il vous dit le prix de votre rédemption afin que vous sachiez ce que vous valez : il vous ordonne des Joies et des gloires dont il faut devenir capable de supporter la pensée, et vous, dans vos plus beaux rêves d'ambition, vous, jeune homme, frère de saint Jean, vous aspirez à devenir l'émule de tel ou tel imbécile qui depuis vingt ans parle sans rien dire. A la fin du carnaval on promène un bœuf dans les rues de Paris, et la foule suit le bœuf, et, s'il y avait ce jour-là, quelque part dans un coin, une assemblée de saints et de gfrands hommes, les saints et les grands hommes resteraient
(i) Croisé, 22 juin 1861.
20o ERNEST IlELLO
seuls, et la foule suivrait le bœuf Jeune homme,
dont la voix a le droit de s'unir au Sa/icfiis des séraphins, pourquoi voulez-vous devenir le rival vaincu du bœuf g-ras!
Il y a im nialhour: Ihonime ne s'aime pas assez.
L'Iiotinne ne sninir pris! Voilà le grand mot. Sainte Catherine de Gènes dit que l'amour-propie devrait s'appeler la haine projire. (Ju'est-ce, en etVet, que l'amour-propre, sinon le sacrifice que l'homme fait de lui-même à la vanité? L'homme ne s'aime pas, et l'hominp doit s'aimer beaucoup, car il doit aimer beaucoup son prochain, et il doit aimer son prochain comme lui-même (i).
On saisit bien ici l'esprit de la morale d'Hello, esprit de lari^eur qui n'exclut rien — pas même l'ég-oïsmc, en ce que réf/oi'sme a iraniour, ne lui reprochant que de ne pas en avoir assez. Et ceci nous ouvre un horizon sur la nature du bien et du mal, d'après le grand philosophe.
Le bien, c'est tout sim[)lement l'être sous toutes ses formes : lumière, ardeur, vie, beautt', action, joie, élan, expansion, charité; le bien, c'est tout, c'est l'amour et c'est l'ordre, c'est la liberté et c'est la loi, c'est l'activité et c'est le
(i) L'Homme, j». r>'>(j.
LA MORALE ET l'eSPRIT LARGE 261
repos, c'est la synthèse de toutes les formes de
I être, même les plus opposées, car pourquoi les contraires s'excluraient-ils? (Je dis les contraires et non les contradictoires. ) Le bien, c'est la synthèse universelle.
Et qu'est-ce que le mal?
L'exclusion. Rien.
Le mal absolu n'existe pas, car c'est le néant.
II n'y a pas de dieu du mal. Pris dans les êtres bornés qui, seuls, ont pu lui donner naissance par la lutte de l'être et de la limite en eux, le mal est la complaisance de l'être dans sa limite, c'est le rétrécissement volontaire de l'être, c'est la tendance au néant.
Le bien, c'est la tendance à l'Infini. C'est l'enfant ouvrant ses bras à Dieu.
Le bien dit: Oui, Sei-neur, à Celui qui est la Plénitude.
Le mal dit : Non.
Le mal est essentiellement négatif. Il est « le
rien », et aucune face de l'être, ni la joie, ni la
. beauté, ni la force, ni l'activité vraie, ne saurait
lui appartenir. C'est là une des vérités les plus
profondes de la morale, et qu'on oublie.
Parmi les personnes vertueuses, il y en a quelquesunes, j'ai honte de le dire, qui croient que leur vie aurait plus d'intérêt, plus de variété, plus de liberté, SI le mal se mêlait plus souvent au bien dans leur pratique journabère. Ces pauvres gens s'abstiennent
quelquefois du mal parce qu'ils croient devoir s'en abstenir, mais ils s'en abstiennent sans le mépriser ; ils s'en abstiennent avec une sorte de regret. Quelque chose d'eux-mêmes reste avec lui quand ils le quittent, ils ne le désertent pas à tous les points de vue. Ils ne savent pas combien il est fade, combien il est ennuyeux. Ils n'ont pas horreur de lui! (i)
Et plus loin :
Beaucoup de gens croient qu'il faut, par vertu, s'abstenir du bonheur parce que le bonheur est dangereux. Ils ne savent pas qu'il faut, par vertu, s'abstenir du malheur parce que le malheur est dangereux (2).
Ces préjugés, qui ont de lamentables suites, se glissent dans les âmes par la fente que notre penseur appelle la « déchirure de l'Unité ». On perd de vue celle évidence qui est la philosophie même, qui est la pensée même: à savoir que Têtre est un; que le bonheur ne peut pas être d'un côté et le bien de l'autre, comme se l'imaginaient l'épicurisme et le stoïcisme, ces deux moitiés de morale; qu'il n'y a pas à choisir entre le bien et le bonheur, entre la religion et la joie, entre le bon et le beau; qu'il faut tout prendre, et qu'il n'y a rien à chercher ailleurs,
(1) V Homme, p. 74.
(a) Ihid.., p. 70.
LA MORALE ET l'eSPRIT LARGE 263
parce qu'il n'y a rien en dehors de la plénitude.
Si le mal est essentiellement négatif et mort, la morale est essentiellement vivante et positive. Il faut agir. « L'ardeur! voilà, en effet, la ligne de démarcation qui coupe en deux la race humaine; le trait qui sépare les morts et les vivants est un trait de feu. » L'ardeur n'exclut pas son antipode, le calme, l'ordre, la paix, bien au contraire; l'ardeur n'est pas la passion, elle est l'action, ce qui n'est pas la même chose, car l'action est bonne et la passion est mauvaise.
En quoi la passion est-elle mauvaise? Est-ce en ce qu'elle agit trop? Répondre ainsi serait ne pas connaître notre philosophe. C'est précisément le contraire :
En effet, la passion ne fait rien, elle défait, elle détruit. Elle est le contraire d'une œuvre édifiante. Pour agir, il faut se posséder. La passion pourrait être définie : la perte de soi-même.
La passion soustrait l'homme à la souveraineté de l'ordre et le place sous l'empire du caprice.
Sous l'empire du caprice, on peut bien se remuer, et même on se remue beaucoup, mais on n'agit pas, on s'agite seulement. Celui-là seul édifie qui construit suivant les lois de l'équilibre; les autres peuvent remuer, amonceler, placer, déplacer et replacer des pierres : ils ne bâtissent pas, la tour de Babel est là pour le prouver. La confusion règne partout où
régnent les passions. Jamais elles ne parlent, elles crient toujours.
Les actions sont les paroks vivantes que prononce, clans l'universel accord, la voix musicale de l'unité.
Les passions sont des hurlements que vocifèrent, comme dans un charivari, les voix discordantes de celui qui s'appelle L(hii<)ii.
Ce qui caractérise l'action, c'est la fécondité. Ce qui caractérise la passion, c'est la stérilité. Rien de plus curieux que de voir combien de choses résultent d'une action simj)le et combien de cho.ses avortent qui semblent devoir sortir d'une passion complitjuée. La passion est inquiète, remuante, a'^'-itée, tracassière; elle veut et ne veut pas, elle interrog-e, elle s'interrog-e, elle doute, elle aftirme, elle adore, elle renie, elle s'enthousiasme, elle se moque; elle va subitement de la présomption au désespoir, du désespoir à la présomption; elle s'indigne contre les autres, elle s'indigne contre elle-même ; elle se vante, puis se calomnie; elle s'exalte et se rabaisse; elle s'accorde tout, se refuse tout, se prodig-ue et se réserve, se livre successivement à tous les emportements les plus contraires jusqu'à ce qu'elle tombe épuisée, ruinée, sans vie, sans souffle, lançant les dernières ruades de la bête féroce blessée; et, de tout cela, que résulte-t-il? Rien (jue du bruit.
L'action, cependant, est calme, vise au but et l'atteint. L'n homme saint qui fait un pas agit plus qu'une multitude passionnée qui se débat pendant la durée des siècles (i).
(i) Plafeaua- de la balance, p. 170.
LA MORALE ET l'eSPRIT LARGE 265
Mais s'il repousse la passion en ce qu'elle a de négatif et d'inactif, Hello réserve ses plus rudes coups à un ennemi plus subtil de la morale et de l'action (pour lui ces deux mots sont synonymes), à l'ennemi muet, mais radical ; je veux parler de l'inaction pure et simple.
La faute par inaction! Le crime par omission! Pour Hello, c'est le crime suprême.
L'Evangile nous dit sur quelles paroles sera jugé le genre humain. Ces paroles, mille fois étonnantes de simplicité et de profondeur, tout le monde croit les connaître. Mais combien sommes-nous à les connaître réellement.
« J'avais faim et vous m'avez donné à man^-er. — J'avais faim et vous ne m'avez pas donné à manger! »
La récompense éternelle est promise à l'acte; le châtiment éternel à l'absence de l'acte, à l'abstention, car Dieu est acte pur.
La charité est toute en acte.
Mais voici ce qui arrive. L'homme est paresseux.
L'homme ordinaire ne se donne pas la peine de haïr, caria haine est une fatigue, mais il ne se donne pas la peine d'aimer, car l'amour est un repos laborieux.
Alors, il se persuade que le bien est un état négatif; qu'il suffit, pour faire le bien, de ne rien faire; que ceux-là seuls sont coupables qui ont l'énergie du mal et son initiative passionnée.
266 ERNEST IIELLO
Ils arrivent ainsi à admettre, au moins implicitement, que le mal est l'action, que le bien, c'est l'abstention, le sommeil, la nég-ation pratique, la limite du mal en un mot.
Ainsi, Satan se moque d'eux au point de leur persuader que c'est lui qui est l'acte pur et que Dieu est une restriction.
Or, Dieu est riiifini, et Satan est le prince du néant. Que fait ce dernier? Il fait moins que rien, il détruit. Ne l'oublions jamais: le bien est essentiellement activité et plriiitude. le mal est essentiellement le vide.
Et c'est pourquoi son dernier mot, c'est l'ennui, en attendant le désespoir.
Au fond des vains plaisirs que j'appelle à mon aide. Je trouve un tel dég-oûtque je me sens mourir! (i)
C'est qu'au fond du gouffre le mal se dévoile dans sa nature intime, il se découvre et dit : Je suis le néant.
Je viens de citer Musset, un de ceux qui ont le plus contribué en ce siècle à la légende de la poésie du mal, à l'hérésie de la scission entre le bien et le beau. Il a commis ce crime de séparer dans les imaginations humaines ces deux idées : la joie et l'ordre. Mais ce crime au fond n'est
(i) Alfred de Musset.
qu'une duperie, car la poésie du désordre, la joie du mal, vous venez d'en entendre le dernier mot dans ce cri suprême qui résume sa vie et son œuvre et que je viens de citer. D'ailleurs, voici la remarque essentielle à faire : D'où vient la poésie, d'où vient la joie dans Tàme et les vers du plus charmeur, du plus enivrant de nos poètes?
Du mal? Du désordre?
Point du tout, mais de l'amour. Or. l'amour déborde d'autant plus de poésie et de joie qu'il est plus profond et plus pur. L'amour est d'autant plus le beau qu'il est plus le bien. A'oilà ce qu'on oublie, et ce qu'Hello nous rappelle :
Toutes les splendeurs, dit-il, toutes les magnificences, toutes les profusions, toutes les richesses semblent, dans la pensée du vuleraire, accompasrnées d'une idée de désordre.
Cette erreur énorme et étrane^e est réfutée par toutes les splendeurs, par toutes les mao-nificences, par toutes les richesses, par toutes les profusions de la création et par toutes celles de l'art humain, par toutes celles de la poésie, par toutes celles de la musique. Elles s'appuient toutes sur l'ordre, sur )e nombre, le poids et la mesure, comme une cathédrale ou comme un palais sur ses fondements (i).
Cette idée est de celles qui reviennent le plus
I) Paroles de Dieu, p. 195.
souvent sous la plume et à la pensée de notre philosophe. Je la retrouve dans P Homme, au livre de VArt :
La poésie et la musique, qui vivent d'amour, ont leurs racines dans les mathématiques, inflexibles et absolument exactes, comme si l'amour et Tordre, qui quelquefois nous semblent ennemis, mettaient je ne sais quelle affectation à se proclamer unis dans ces hautes manifestations d'eux-mêmes ( i ).
Et comme la loi de l'art est en même temps la loi de la vie, qui, elle aussi, doit être harmonieuse et musicale, la morale d'Hello pourrait se résumer en cette phrase d'un de ses plus beaux articles du Croisé: « L'amour et l'ordre sont les deux pôles de la vie. » (2)
Uamoiir^ c'est l'élan, l'ardeur, la g-énérosité, l'enthousiasme, l'inspiration, l'expansion libre de toutes les puissances de l'homme ; ce sont toutes ces forces vives, toutes ces spontanéités splendides, qui menacèrent un moment, nous l'avons vu, d'opérer dans l'âme du jeune Ernest, comme elles l'ont fait dans l'âme de son siècle.
(i) L'Homme, p. 3i4.
(2) « S'il s'agit d'un artiste, le désordre chez lui est monstrueux. La musique a pour essence les mathématiques, les vers trouvent leur harmonie dans les rigueurs de la loi. L'artiste doit vivre dans l'austérité de l'ordre. » {L'Homme, p. 370.)
LA MORALE ET l'eSPRIT LARGE 269
la rupture de cet équilibre universel dont le catholicisme est la traduction relig-ieuse.
L'ordre, c'est la sag-esse, le bon sens, la loi, la voie. C'est le rail dont a besoin la vapeur, non pas pour aller moins vite (je ne crois pas avoir jamais lu le mot frein dans Hello), mais pour aller au but. L'ordre, c'est l'autre face de la réalité, la face austère, — et ces deux contraires, l'amour et l'ordre, bien loin de s'exclure ou de se nuire, ou même de s'atténuer l'un par l'autre, s'appellent et se vivifient; et leur séparation, c'est leur mort, car le libertin est-il dans l'amour, et le pharisien est-il dans l'ordre?
Le mariasse de lOrdre et de l'Amour est la vérité complète et féconde, d'où naît la Morale, comme la Relisrion et l'Art.
Parmi les hommes vulg-aires, a dit Hello, les uns croient que TAit est un exercice soumis à certaines rèerles et dont on vient à bout au moven de certaines formules ; les autres le prennent pour un fou, qui a le désordre même pour condition, pour essence.
On pourrait appeler les premiers pharisiens, les seconds libertins de l'art.
Esprits étroits, bien qu'en sens contraire, les uns veulent se passer de l'amour et de la vie, et par là même rapetissent l'ordre jusqu'à la convention et à la rêcfle: les autres veulent se passer de l'ordre et de la loi, et par là même rapetissent l'amour et l'inspiration jusqu'à la fantaisie et au caprice.
L'école classique et l'école romantique personnifient assez bien ces deux tendances exclusives. Mais admirons d'abord le portrait du grand artiste d'après Hello, de l'artiste libre et vivant? opposé à l'artiste médiocre et étroit, enfermé dans un système, quel que soit d'ailleurs ce système.
Quand il trouve que son exécution est vivante, c'est-à-dire pleine de sa pensée, imprég'née, humide, ruisselante de feu, l'homme de arénie s'arrête aussi,
2^2 ERNEST IIELLO
mais il .s'arrête malgré lui, Irisle el vaincu dans son triomphe. Pour l'artiste ordinaire, qu'il le sache ou non, la loi est formule. Voilà pourquoi il peut se satisfaire; son programme peut être rempli.
Pour l'homme de g'énie, la loi est vie, vie et lumière. Aussi son océan n'a pas de rivag-e; il sait que la formule, quelquefois féconde ou, du moins, utile dans la science, est absolument .stérile dans l'art. 11 faut la sueur du front pour que les champs de la vie soient labourés. XuUe formule ne crée, ne fait produire; nulle formule ne suspend à la viç-ne pendante la g-rappe de raisin. L'habitude du i»-énie est de sub.stituer en toute chose la vie à la formule. Et c'est là le secret de rétonnement qu'il cau.se. Ceux qui le voient pas.ser étaient persuadés, sans en avoir conscience, que la loi était une formule, et s'aperçoivent, en le regardant, qu'elle est vie et lumière (i).
Pour apprécier les unités mécaniques de Boileau, il suffit de savoir compter ju.s(|u'à trois. Pour sentir l'unité vivante et organique dont elles sont la parodie, il n'y a pas de procédé : il faut la sentir, il ne faut savoir compter que jusqu'à un.
En général, les règles mécaniques séduisent le vulgaire par l'appât grossier de la difficulté vaincue. L'homme médiocre aime les règles nombreuses, comme il aime une haie placée à dessein devant un cheval au galop. Il ne jouit pas du cheval, mais il jouit de l'embarras ridicule et laid, où la sottise humaine va placer le noble animal : il aime les tours de force.
(i) L'Homme, p. 3o4, 2« éd.
L ART ET L ESPRIT LARGE 2;i
Or, plus les règles sont nombreuses, plus l'homme médiocre croit qu'il y a mérite à les observer. Il ne s'aperçoit pas que ces règ-les sont des faux- fuyants, des tane^entes par lesquelles l'artiste, incapable de créer, échappe honteusement à la seule difficulté qui vaille la peine d'être vaincue, à la lutte réelle, sérieuse et glorieuse dans laquelle, saisissant la matière corps à corps et lui imposant l'action de la forme, il dés;^g-e et produit la beauté.
L'amour et l'ordre, en d'autres termes la vie et la loi, tels sont donc les deux éléments de l'art, et, comme nous venons de le voir, ces deux ne font qu'un. Car, si l'amour, la vie, l'inspiration, ig^norent les recettes et les récries, ces parodies mesquines de l'ordre, l'ordre lui-même fait partie de leur spleudeur, et plus la vie est ardente, plus sa loi est austère. Le vers, cette splendeur sing-ulière faite d'enthousiasme et d'arithmétique, nous fournit de cette vérité une application mag-nifique et mystérieuse.
Voici une des plus belles pag-es d'Hello; je la cite, non pas comme belle pa£re, mais comme échantillon des idées artistiques du maître et de l'esprit de sa philosophie tout entière :
Le g-rand poète n'est pas seulement g-rand écrivain. Il est quelque chose de plus : il est ministre d'un mystère que je vais constater.
Si l'on vous disait qu'il est une forme de lang-ag-e
particulièrement adaptée à la poésie qui vit d'enthousiasme, vous répondriez peut-être : cette forme de langag-e doit être la plus libre de toutes, toutes les entraves doivent tomber devant elle, et le poète ne relève que de son inspiration.
Or, c'est le contraire précisément. Il semble que riiomme ait prisa tâche de compliquer les difficultés, d'inventer pour l'esprit qui s'envole des chaînes inconnues. Le vers est une création mystérieuse dont l'habitude seule nous empêche de nous étonner.
Ou'est-ce que la rime? Un hasard en apparence. Si jamais personne n'eût fait un vers, et si quelqu'un vous disait: Commencez; sans doute, à ne consulter que le raisonnement, vous déclareriez la chose, non pas difficile, mais impossible. Comment espérer que la phrase, sans violer la pensée, ramènera naturellement au bout de chaque ligne la consonnance exigée; que la ligne aura douze svllabes, que les rimes masculines et féminines alterneront et que ces exigences inouïes de la forme, qui devraient contrecarrer le sens commun, amener un jeu grotesque, une série de propos interrompus, revêtiront l'idée d'un manteau roval qu'elle regretterait toujours, s'il n'était venu s'offrir à elle? Ainsi contrainte et comprimée par sa loi, la poésie se dilate avec ampleur et surabondance : elle est l'expression de nos désirs les plus intimes, les plus ardents. La parole puiserait-elle aussi dans le sacrifice une force d'élévation? Ainsi éteinte en apparence, la poésie est la splendeur de la parole humaine; ainsi rétrécie, elle enveloppe tout; ainsi captive, elle est le chant de la délivrance.
Le vers est condamné au rythme, qui représente
pour lui Tesclavai^e du temps et de l'espace. Et. aràcc à cet esclavasre, la poésie éclate dans sa liberté, elle domine le temps et l'espace, elle nousoblig-e à sentir en frissonnant le voisinasse de l'éternité qu'on oublie (i).
Voilà le vers, voilà l'amour el l'ordre, la vie et la loi.
Que Dieu, s'écrie Hello, nous donne des bommes de e;énie assez ambitieiLT pour s oublier, assez grands pour être humbles, assez humbles pour être grands, qui restituent aux choses leur majesté perdue (2).
L'humilité de l'artiste! Nous sommes là au point d'union de l'ai't et de la vertu, car la profondeur est le lieu de la synthèse : dès qu'elle creuse, la pensée touche à tout, les extrêmes se rapprochent, Tart et la morale ne font plus qu'un. Les idées artistiques d'Hello sont des idées morales, comme ses idées morales, nous avons pu l'entrevoir, sont des idées artistiques. La pensée qui termine son chapitre d'esthétique littéraire : « L'homme est si petit qu'il se complaît en lui, mais il est si grand qu'il ne se satisfait qu'en Dieu, » cette pensée est la théorie du Bien, comme elle est la théorie du Beau.
Comme la florale, l'Art pour Hello est une
(i) L'Homme, p. 807.
(2) L'Homme, p. 3i3.
ascension, une ouverlure du cùlé de l'infini, une échappée vers la splendeur.
Ecoutez :
L'aitisto, l'artiste di^no de ce nom, donne de l'air à l'àmc humaine. L'art, dans une certaine mesure et dans un certain moment, est la force qui fait éclater la voûte du souterrain où nous étouffons. De quel levier disposc-t-il donc? Quelles masses a-t-il à son service? La parole, la musique. 0 faibles choses, un pou d'air battu par des lèvres de chair!
Pauvres notes fugitives, pauvres svllabes qu'emporte le vent, majestés invisibles, que vous êtes puissantes! Vous remuez la terre, et le ciel vous écoute. Dans les instants solennels où nous vous appartenons, l'âme a de l'air : elle respire, elle prend conscience d'elle-même. Elle dit : « Oui, mon Dieu, je suis js;-rande et je l'avais oublié. » Par vous, l'àme humaine goûte les prémices de sa délivrance. Elle s'étonne alors de ses oublis habituels; elle s'étonne dv ne pas se rappeler toujours ce qu'elle se rappelle instantanément. La lumière accidentelle lui découvre la profondeur des ténèbres ordinaires. En face du réveil, elle ne compiend plus que lui et ne se souvient du sommeil que pour s'en étonner. Elle s'étonne d'avoir pu oublier les tvpes, au point de s'ensevelir dans les accidents, dans la laideur. Une porte épaisse et lourde, la porte de notre prison, nous masque notre grand amour; elle nous en dérobe quelquefois jusqu'au souvenir. Mais tout à coup l'horizon apparaît, large et profond, lointain, chargé d'éclairs, ruisselant de feu. Emporté
par la parole et la lumière, enlevé sur les ailes croisées de ces deux ailles, Tart a passé, il a traversé, il a détruit : le mur s'est écarté un instant, déchiré par la puissance impondérable, par la vapeur d'encens, comme une nuée ouverte par la foudre
Terminons par ce remarquable aperçu de l'art §"rec et de l'art moderne, de Tart purement humain et de l'art qui a touché l'infini :
Possession de la beauté satisfaite et jouissant d'ellemême, tel est le fondement du Parthénon.
Aspiration immense de l'amour non satisfait, tel est le fondement de la cathédrale de Colosrne 1 1 1.
Le caractère de l'art e:rec, qui est l'art classique,
est un rapport d'équation entre l'idée et la forme. Le marbre n'est pas brisé; il est façonné élégamment. L'horizon ne s'étend pas derrière l'œuvre ; le temple ne s'élève pas. La colonne élésrante et régulière détermine le caractère de l'esprit qui a élevé cet édifice sans grandeur. La prière entraîne avec elle vers le ciel tout ce qu'elle touche, parce que l'ascension est de son essence. Mais le temple grec, sans voix, sans désir, trahit, par l'aplatissement de son sommet, la limite de sa pensée. Le temple grec ressemble à une habitation humaine, comme le dieu qu'on y adore ressemble lui-même à l'homme.
L'art moderne, s'il est vraiment moderne, travaille la matière presque sans la regarder; il s'en sert
(i) Philosophie et Athéisme, p. 283.
comme d'un moyen : il a pour principe et pour fin l'idée
D'où vient que l'auréole accordée aux saints par la société moderne, l'art antique ne l'avait pas inventée pour ses dieux ? C'est parce que l'auréole est le rayonnement visible d'une vertu invisible, la traduction de l'âme en lumière. L'auréole suppose une splendeui cachée dont elle devient la parole. C'est la joie qui se fait visible. C'est le caillou qui déclare l'étincelle latente en lui. Mais si la forme dit tout, si elle ne cache rien au fond d'elle, si Jupiter apparaît tout entier, si la beauté s'offre aux yeux tout entière, si le souffle invisible ne la pénètre pas, si le mystère n'a pas de place en elle, l'auréole n'a pas de sens, puisqu'elle n'est le reflet de rien, puisque le feu intérieur est absent.
L'art g"rec a encore pour caractère l'inflexibilité. Il y a quelque chose de fatal dans la beauté même de la ligne grecque. Elle ne s'incline pas vers la faiblesse. Elle ne sourit pas. Sa pureté est rigoureuse, sévère. Sa sculpture est sans douceur, sans pitié. On dirait que le marbre a peur de rien relâcher de ses droits (i).
L'art g-rec est représenté par la sculpture, qui n'a rien de transparent. La sculpture, c'est la matière à son maximum de densité. L'art moderne tend à rapprocher la matière de la. transparence, pour la faire entrer dans la liberté de l'esprit
Dans l'art moderne, l'idée déxange la
(i) Philosophie et Athéisme t p. 288.
forme. Ne pouvant être contenue par elle, elle la brise en éclatant, et la forme brisée laisse apercevoir derrière ses ruines un horizon immense. Quand le sublime apparaît, toute chose aspire autour de lui à une sorte d'anéantissement. Les mots voudraient mourir devant l'idée. L'idéal, parce qu'il a conscience d'être ineffable, se réfugie dans sa hauteur. Placé trop haut pour recourir à la beauté extérieure, il renonce à elle, il s'abstient presque de la forme; il ne lui demande que le sig-ne rig-oureusement nécessaire à sa manifestation intelligible. 11 apparaît seulement : il nég-lig-e de resplendir. L'indifférence est le caractère propre de cette beauté suprême qui, abdiquant la limite jusqu'à un certain point, s'abdique elle-même pour se retrouver dans les rég-ions supérieures, où se retrouvent les puissances qui ont abdiqué en bas.
Les athées préfèrent l'art grec, l'art classique à l'art moderne. Ils préfèrent de beaucoup la beauté placide de Jupiter à la maigre image d'un supplicié tiraillé par quatre clous. Ce sont leurs propres expressions.
C'est qu'en effet le Crucifix est sur la terre une terrible apparition. C'est le brisement de la forme qui éclate sous les coups de l'idée.
C'est le sublime, (i)
(i) Philosophie et Athéisme, p. 290.
Parlons de la critique telle qu'elle est,, et de la critique telle qu'elle de^Tait être.
Si je dis à la petite critique qu'elle est médiocre et niaise, je ne l'étonnerai pas beaucoup. Les hommes prennent assez bien leur parti d'être médiocres, dans la conviction où ils vivent qu'on ne peut pas être autre chose, à moins de tomber dans l'exagération.
Mais si je lui dis qu'elle est cruelle, je l'étonnerai. car, ne se prenant pas au sérieux, elle ne prend pas au sérieux les blessures que fait sa main froide et gantée. Si je lui dis qu'incapable d'édifier quoi que ce soit, elle est capable de détruire beaucoup ; que, sans force pour donner la vie, elle a la vertu de donner la mort, à force d'être faible, et que, pour cesser d'être cruelle, il faudrait devenir intellisTente, alors, ne sachant plus ce que je veux dire, elle me répondra que je vais un peu loin. Elle me dira qu'elle n'a pas l'intention de donner la mort. — Eh! je ne vous parle pas de vos intentions! Je sais bien que vous n'avez pas d'intentions; mais voilà précisément ce que je vous reproche : vous devriez en avoir.
J'insiste sur la cruauté de la critique inintelligente, parce qu'il faut appuyer sur les vérités utiles. Il faut dire à celui qui va ju^er que l'élévation, la largeur et la profondeur ne sont pas pour lui des objets de luxe, mais des lois.
28^2 ERNEST UELLO
Offrez au critique vulgaire un chef-d'œuvre inconnu; il prendra votre avis avant d'oser donner le sien. Avant d'avoir une opinion, il consultera tous ses intérêts et le visage de tous ses amis. Ayant épuisé sa faveur sur les anciens, il n'a plus que raideur et indifférence pour ceux (jui luttent, qui souffrent, qui ont besoin de courag-e (i).
Voilà la petite critique. Voici maintenant la -grande, celle qu'on pourrait appeler de ce nom superbe: La conscience de l'art.
(Juand l'art se voit et se sent, quand il dit : a J'existe, me voici », son cri de joie, c'est l'essor de la critique qui se lève. Aussi vit-elle d'enthousiasme et non de négation. On se la figure toujours tournée vers le néant, je la vois tournée vers l'ôtre. Il est temps qu'elle admire.
Une des prérogatives du génie, c'est que l'enthousiasme, qui seul a le don de le sentir, a seul aussi le droit de le juger. La médiocrité, qui est privée de ce sens, n'aperçoit en lui que le côté négatif, le défaut; elle le juge comme un magistrat juge un coupable. Aux yeux de la médiocrité, le génie est le coupable par excellence; et même si la médiocrité ne trouve pas dans les leçons qu'elle sait par cœur le texte qui le condamne, peu importe, il est condamné d'avance par une loi sans formule, faite tout exprès pour lui. La grande critique vit d'admiration, la petite de chi-
(i) L'Homme, p. 291.
LA CRITIQUE ET L ESPRIT LARGE sBS
caue. L'enthousiasme manque en ce monde : que la critique s'emploie tout entière à le rallumer, et elle deviendra vivante. Qu'elle apporte sa pierre à l'édification d'une jeunesse nouvelle, de la jeunesse que le monde attend, car la jeunesse manque sur la terre.
Citons encore cette belle pasre :
Le g-rand critique cherche le g-rand poète, comme le fer cherche l'aimant. Ne me demandez pas lequel des deux domine l'autre ; je ne leur assis^ne pas de rang". Je les enveloppe dans le même respect, dans la même admiration.
Celui qui peut dire à un travailleur inconnu : Mon enfant, tu es un homme de génie! celui-là mérite l'immortalité qu'il promet. Comprendre, c'est égaler, a dit Raphaël (il.
Puis, élargissant encore, et au delà du domaine artistique et littéraire, le champ de la critique ainsi glorifiée, le penseur ajoute :
Elle doit être partout où il y a une «grandeur en péril ; elle a passé le cap de Bonne-Espérance avec Vasco de Gama. Quant à moi, je crois qu'il est bon que quelqu'un soit là, debout et vaillant, qui puisse, après l'Amérique découverte, n'ayant ni calomnié ni trahi, regarder en face Christophe Colomb ! (2)
L'Homme, p. 299.
L'Homme, p. 3oo.
La petite critique excliiî Tadmiration et Teiithousiasme; la petite science exclut la relioioii et la foi. Car il est une petite science comme une petite critique, et ces petites choses sont essentiellement nég-atives, comme les roquets sont essentiellement rag-eurs. Il en est, en effet, de la science comme de la morale, comme de l'art, comme de l'homme lui-même, lequel peut s'enfermer en soi par l'égoïsme et l'étroitesse, ou s'ouvrir humblement et superbement à l'amour et à l'infini. La petite science peut être athée, la grande science est naturellement relig-ieuse.
Un homme, dit Hello. peut connaître une multitude de faits, le nom des batailles, leur date, la nomenclature des rois, etc et ig-norer radicalement
rhistoire. Car l'histoire n'est pas un composé de faits : elle est un esprit qui procède des faits en tant que matière et de leur intelligence en tant que forme.
De la même manière, un homme peut avoir une multitude de connaissances en physique, en chimie, en astronomie, en mécanique, en o'éologie, et ne pas posséder la science, et isrnorer les lois de la création.
Il y a. ajoute-t-il. et la remarque est profonde, il
Y a entre l'idée (l'uii Dieu Un et l'idée de la science quelque affinité plus grande que l'altinité évidente et visible (i).
Les anciens n'avaient pas ou plutôt avaient perdu la science, parce qu'ils avaient perdu l'unité de Dieu.
Quant à ceux (jui l'avaient gardée, ils avaient gardé l'idée de la science. Platon la possédait. Lisez, dans sa République, la fameuse allégorie de la caverne, vous y verrez l'idée de la science, parce que l'unité intervient.
L'homme antique a toujours regardé la nature avec une terreur mystérieuse et inavouée, comme une ennemie qu'il fallait sacrifier à la colère du ciel, sous peine d'être sacrifié lui-même, et qu'il fallait sacrifier sans la connaître, de peur d'attenter aux secrets qu'elle garde.
Les animaux n'apparaissent guère dans l'antiquité que comme les instruments de la guerre, ou comme la matière du sacrifice. Virgile commence à les regarder d'un autre œil, sans peur et en ami. Mais aussi Virgile altend le grand réconciliateur. Il commence à se pencher sur la nature pour la voir de près; mais aussi il annonce les siècles nouveaux, et, ce qui est bien remarquable, il les annonce dans une églogue, comme s'il tenait à chanter le grand événement tout près de la création qu'il aime, comme s'il voulait an-
(i) L'Homme, p. 184.
LA SCIENCE ET l'eSPRIT LARGE 287
noncer la grande paix au milieu du repos de la campaerue. faire retentir la voix des traditions orientales à côté de bœufs qui mug-issent, et célébrer dans une étable la venue de Celui qui allait naître entre un bœuf et un àne.
L'immense édifice de la science moderne commença bien plus tôt qu'on ne le supposait il y a cinquante ans. Je me erarderai bien de dire que le moyen âare ait tout fait. Mais il faut rendre justice aux siècles comme aux hommes. Le moyen àsre a travaillé immensément (i).
Il a creusé l'idée dont la nature est l'imag-e. Il a, par des génies comme saint Auaustin, comme saint Thomasd'Aquin, vastes synthèses vivantes de la philosophie et de la révélation, créé la théologie catholique.
Or, dit Gratry, je crois pouvoir vous assurer que, quand vous aurez commencé à comprendre la théoloo-ie catholique, vous serez profondément étonné de risrnorance et de l'aveuglement de notre siècle à l'égard de ce foyer de lumière, auquel aucune autre
lumière dans le monde ne saurait être comparée
Vous verrez aussi que la théologie catholique ila science de Dieu) implique réellement toutes les sciences Vous verrez que, par le fait, la théologie catholique directement inspire tout le grand mouvement scientifique moderne, créé par le xvn^ siècle (2).
(i) L'Homme, p. i85.
(2) Les Sources, p. 175.
Le grand sièck', celui qui auni faim et soif de plénitude, dit Hello, ne peut commencer véritablement que par l'union profonde de la religion et de la science.
Et, d'abord, il faut que les sciences constituent la
science En elVet, les hommes comme Humboldt
ont énormément travaillé. Ils ont amassé et même réuni d'innombrables matériaux; ils ont préparé.
couru, reg-ardé, constaté, amoncelé Ils ont amené,
co/fune des ouvriers, la nature sous les veux de l'homme.
Maintenant il s'agit de comprendre
Il s'a«^il d'abord de comparer. La coniparaisoii des sciences, sur laqiiolh' rautour des Sources a écrit d'immortelles pages, cette comparaison ([ui «léjà faisait dire à Leibiiitz : « Il y a de la morale, de la géométrie, de la miisicpie partout, » et à Hegel: « Tout est identi(pie, » ce rapprochement des sciences jetterait sur chacune d'elles des clartés qui en illumineraient les profondeurs. Alors s'inaugurerait cette science d'ensemble qui, en se rapprochant de Funité, se rapprocherait de Dieu.
La science est chose sainte et chose ihéologique. Plus on la creusera, plus on y verra resplendir, incrusté en ses entrailles, le reflet des grands dogmes qui sont tout le christianisme : unité, trinité, incarnation. La nature est un reflet divin. Plus on l'approfondira, plus on y
LA SCIENCE ET LESPRIT LARGE o8q
découvrira ces deux choses : qu'elle n'est qu'un reflet, mais qu'elle est un reflet divin. Est-ce que la physique la plus moderne, en train de faire évanouir la matière, est-ce que la critique la plus moderne, en train de faire évanouir la raison, ne nous prêchent pas, comme la théolog-ie même, que le fond des êtres, isolés de Dieu, est le néant pur? La g-rande vertu chrétienne, l'humilité, va devenir scientifique. Mais en même temps, et tandis que l'être du monde s'évanouit, Têtre de Dieu va s'affirmer, et par le monde. Est-ce que l'histoire naturelle, à mesure qu'elle avance, ne nous montre pas partout, plus ing-énieuse, plus mag-nifique à chaque pas, ridée directrice, l'intellig-ence? Est-ce que l'astronomie ne nous dévoile pas l'ordre immense, dans sa terrifiante splendeur ? Est-ce que, dans cette nuit et dans ce néant, il n'y a pas de quoi adorer? Oui, car il y a l'Être. Oportet ilhim crrscere, me autem minui, semble dire la nature en s'abîmant devant Dieu.
Voilà le dernier mot de la science. C'est le dernier mot de la sainteté.
En terminant, je dirai de la science tout entière ce qu'Hello dit magnifiquement de lélectricité :
L'électricité ressemble à un effort do la matière pour devenir esprit. On dirait l'élan de la matière
qui veut franchir ses frontières et sortir de chez eUe. On dirait que la matière, par l'électricité, essaye d'avoir une extase (i).
Vu dans la science, c'est le monde entier qui semble franchir ses frontières et sortir de chez lui. Ce n'est plus lui qui est là, mais la pensée qu'il exprime. Vu dans la science, le monde s'anéantit devant Dieu. Il est en extase.
(1) L'Homme, p. 1G9,
Comme la petite science, Thistoire étroitement comprise (ou pour mieux dire incomprise) exclut la philosophie et la relig-ion. L'histoire séparée est insig-nifiante et peut être sceptique.
Mais, dit Hello, dès que le terrain monte, dès qu'on arrive sur une hauteur, dès que le reg'ard s'étend, la Croix apparaît.
L'Histoire est une montag-ne du haut de laquelle l'homme regarde le globe dans son présent et dans son passé. C'est la Croix qui éclaire le grand paysage, c'est elle qui dirige le regard, c'est elle qui oriente le voyageur.
Gomme la Science, l'Histoire est essentiellement moderne et chrétienne.
Il faut à l'histoire une certaine somme de lumière pour qu'elle puisse voir et écrire : le degré de lumière est déterminé par la proximité ou l'éloignement de Jésus-Christ. Que sait-elle et que peut-elle nous dire des destinées de l'Océanie? Que sait-elle de l'ancienne Amérique, de l'ancienne Russie? Si le Japon moderne a une histoire, il la doit à ses martyrs. Leur mort a rendu aux temps historiques le lieu qui a eu l'hon-
292 ERXEST HELLO
iieur de la voir. Les missionnaires portent avec eux riiistoire à travers les mers.
L'histoire va vers la Croix, comme le fer vers l'aimant. L'histoire courait jadis vers la Croix à travers le temps, l'histoire court maintenant vers la (]roix à travers l'espace. Quand la Croix paraît, la harbarie recule, et l'histoire s'avance. Les actes rpii s'accomplissent en présence de la Croix s'accomplissent sur la montagne, en vue des peuples. Les actes qui s'accomplissent en présence de la Croix perdent le caractère de l'isolement et entrent dans l'ordre universel, dans la communion ^vnérale (i).
L'n acte est histoi-itjur clans la mesure on il communie à cet ordre universel.
Puis, dans une esquisse rapide à la Bossuet, ou mieux à la Tacite (car il y a du Tacite et du Bossuet dans Hello), le penseur note en quelques traits l'histoire du monde : le peuple juif séparé de tous les peuples par une lig-ne si marquée « qu'elle ressemble à l'épée flamboyante d'un ange g-ardien (pii cond)at » ; le peuple juif partout semé connue une graine mystérieuse, mais sans rien perdre de lui-nnMue au milieu de ses vainqueurs dont il fait plus ou moins la conquête :
Nahuchodonosor proclame le Dieu de Daniel ; Cvrus avoue qu'il doit rebâtir le temple; Alexandre
(i) Plateau.T de la Balance, p. 80.
l'histoire et l'esprit large 293
se courbe devant le graud-prêtre et rend g-loire au Dieu qu'il ne connaissait pas ; Aug"uste lui lait offrir des sacrifices dans le sanctuaire de Sion, et Platon s'inspire de la vérité. Par les mouvements du peuple juif à travers les peuples, la vérité circulait et s'infiltrait plus ou moins dans l'univers ; l'attente se répandait, la terre se préparait sans le savoir.
Puis, autour de la race choisie, voici "Toupés les vastes empires: l'Egvpte et la science; la Phéuicie et la richesse; l'Egypte, où « Moïse fit, parmi les hiérog-lyphes et les symboles, la partie humaine de son éducation », et a but le suc de la terre en attendant le Sinaï »; la Phénicie, qui donne au Temple de Salomon ses cèdres, symbole de sa gloire, car « tout retourne à Dieu, les richesses et les âmes. » Mais les Pharaons sont morts, Tyr expire dans les bras d'Aslarté, la Vénus orientale, « recueil des nations qui aiment la beauté sans avoir le cœur pur », et le roi de Macédoine « vendra les cendres de cet immense bûcher d'or et d'argent. » L'histoire al^andonne la Phénicie comme elle a abandonné FEt^-ypte : Elle passe et va a Jésus-Christ.
Peu d'IiOJiinies sont aussi historiques, dit Hello de Gyrus, car peu d'hommes ont autant travaillé au plan divin. Il ouvre le drame de la Perse (i),
^i) Ptateauœ de la Balance, p. G8.
Alexandre le fermera. Ces deux fig-ures se reg^ardent, comme deux statues de marbre, placées au commencement et à la fin d'une g'alerie. Alexandre ne ressemble qu'à la tempête, mais Gyrus ressemble à la foudre. Il arrive pendant la nuit, pendant l'or ja^ie, pendant le sommeil des précautions. Il entre quand les portes sont fermées: il entre comme un voleur. Il convertit les obstacles en moyens. Il fond sur sa proie, et rien ne l'annonce, excepté les doigis qui écrivent trois mots sur la muraille.
Il entre au nom du Seig-neur. 11 est terrible et miséricordieux. Il règne, il délivre.
Hello iTaime pas la Grèce. « Elle pré[)ara la laiiii^ue, elle fit faire au monde sa rhétorique, mais elle ignora le sublime. » Voilà le grand crime pour Hello. — « Uuand Platon est sublime, il est oriental; quand il est subtil, quand il se joue misérablement dans les arguties de la rhétorique, il est grec. La Grèce fut une école. » Sa classe faite, « la Grèce s'enterre sous ses disputes et Alexandre, qui la dévore, va se faire
dévorer lui-même par ses vices, après avoir ravagé la terre comme un torrent. »
Rome ! — Rome passele niveau sur toutes les nations vaincues; elle jette dans le même trou toutes les tètes coupées et charge la terre de boire le sang. Quant à elle, elle emporte sa proie, comme le ti^re, et non comme l'aigle. Elle mange et ne regarde pas. C'est une force aveugle qui promène la justice sans la
comprendre, et absorbe, sans savoir ce qu'elle fait, les peuples qui n'ont plus de mission. Elle possède et établit Tordre dans la mesure où l'ordre peut exister sans amour.
Appuyée sur cet ordre et sur un certain nombre de vertus qui ressemblent un peu à des machines de g-uerre, la Rome de la louve prépare l'unité, fraye la voie et, croyant travailler pour elle, dispose le monde pour Celui qui doit venir : ses vertus étaient le triomphe intérieur de la force, son action fut le triomphe extérieur de la force.
Elle fut renversée par le sang- des martyrs {i).
\i\ Plateaux de la Balance, p. 74.
Hello n'est pas un philosophe, si vous entendez par philosophie une manière d'être, séparée et sèche, de l'esprit et du lang-age : la raison pure et la langue abstraite. Il est un grand philosophe, et il n'est même que cela, si la philosophie est tout, si elle est l'approfondissement et l'illumination de toutes choses, l'unité vivante, la manière d'être universelle et totale.
Car il en est de la philosophie comme de l'histoire, comme de la science, de la critique, de la morale et de l'art: il y a la petite philosophie et la grande.
Le petit philosophe est ce raisonneur de profession qui n'a qu'une faculté dans l'àme, la faculté raisonnante. Les autres sont éteintes ou atrophiées. Par ce petit bout de sa lorgnette, il contemple, non, il lorgne la vérité, c'est-à-dire l'abstraction. Il discute les preuves de l'existence de Dieu, afin de savoir si TEtre peut exister. Il l'accorde ou la refuse : concedo, nego. Il dit : a Je pense, donc je suis. » Il ferme les yeux pour ne pas voir le monde, pour ne pas voir Dieu, et dit : « Moi, moi seul et c'est assez. »
iî^S ERNEST HELLO
Et pendant ce temps-là le brin d'herbe tressaille, L'aube pleure et le vent çémit,
comme chante le poète. Mais j'oublie que la poésie n'existe pas pour le petit philosophe, ou du moins la poésie n'a rien à voir dans la philosophie, qui est une chose à part, — à part de la vie, à part de la beauté, à part de la religion et de la morale, toutes questions fort respectables sans doute, mais en dehors de la métaphysique.
« Sonnez, cloches, » s'écrie Renan (Vous
connaissez le morceau que j'ai cité dans ce volume.) Renan espère bien que le christianisme sonnera toujours dans le monde, car il est la religion même; mais, que voulez-vous? la véritr est ailleurs. La religion est bonne, mais c'est la philosophie qui est vraie.
Je lisais dans la Revue des Deux Mondes (i«r juin 1891) un article au reste remarquablement impartial de Taine sur rÉglise catholique. 11 appelait la foi <( Torgane spirituel, la errande paire d'ailes indispensables pour soulever l'homme au-dessus de lui-même, au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés, » et reconnaissait, parlant de l'Eglise, que « sa chaleur est nécessaire dans le nionde. » Mais pour Taine (il était physicien pourtant!», la chaleur et la lumière n'ont aucun lien de parenté, et, si l'Église est a la maîtresse dirigeante de la morale
efficace, » la science est « la maîtresse enseio^nante des vérités positives. » Vous le vovez : pour Taine, le bien et le vrai n'ont rien à démêler ensemble. Oh! il est bon d'être chrétien,
c'est si (( consolant » ! Mais la vérité, c'est
la chimie. Or, dans la cornue, on ne trouve que des atomes: la Rédemption et l'Eucharistie n'y sont pas. Donc
Voilà les petits philosophes.
Hello avait un mépris de penseur vaste pour ces étroitesses de la pensée séparée et qui se tue par sa séparation même, car la séparation, c'est la mort, comme c'est l'irrélig-ion.
La vraie pensée est l'union de toutes choses. La pensée fausse est la séparation universelle. Ah! c'est alors que « la vérité est triste », comme l'a écrit Vacherot. Triste comme la mort, car c'est la mort même : le cada^TC est une dissociation. C'est alors que la philosophie s'en va d'un côté (et quelle philosophie!), la religion de l'autre, que la vie isolée se perd dans Fég-oïsme de la vie, que l'art séparé se perd dans Té^-oïsme et la vanité de l'art pour l'art. Il est des g-ens qui font des vers pour faire des vers, d'autres qui vivent pour le plaisir de vivre, d'autres qui pensent pour le plaisir de penser. Pour ceux-ci la philosophie est un jeu comme le billard, et suivant le mot de Renan, ne tire pas à conséquence. La [pensée s'enferme chez elle, dans ce
3oO ERNEST HELLO
chez SOI qu'a maudit le grand Hello, et n'eu sort, pas plus (jue les cartes ne sortent du ta[)is vert. — Eh bien! voulez-vous savoir où nn^Mie ce jeu ég-oïste de la pensée isolée? Kant Ta dit, lui (pii en a fait l'immortelle expérience : au snhjccfivisme, c'est-à-dire au scepticisme universel.
« L'Allemagne dit cpielcpiefois le dernier mot, » observe Hello dans un de ses livres ( i ) : Kant a dit le dernier mot de la raison pure, c'està-dire de la raison isolée, séparée de Uieu et du monde, séparée dans l'àme elle-même du cœur, du sens moral, de toute autre faculté. Ce (li'nùcv mot, c'est le d(juleabs<)lu, c'est le noir univeiscl.
Le père du rationalisme, Descartes, avait commencé cette vaste expérience. Il l'avait commencée de bonne foi et dans l'intérêt de la philosophie même. Lui, physicien et même théologien, comme tous les grands penseurs du XVII® siècle, lui, savant et chrétien, qui croyait au monde et à Dieu, il a voulu faire abstraction de sa double foi, de sa foi scientifique et relig-ieuse, se cloîtrer dans sa pensée pure, fermer les yeux et dire : Coffito, ergo siim.
Dès lors, la philosophie est allée s'isolantde la religion et de la science, de la théologie et de la physique, et de la morale elle-même, sans parler de la poésie et de l'art, et du cœur, qui ne se sou-
(i) Plateaux de la Balance^ p. 243.
LA PHILOSOPHIE ET l'eSPRIT LARGE 3oi
ciaieiil pas de demeurer en si maussade compagnie (i). Si bien que le philosophe aux veux crevés, et enchaîné dans sa caverne d'ombres, finit par oublier l'étymolog-ie de son nom, qui est sag-esse et amour, pour devenir ce sophiste sec et froid, remplaçant la plénitude splendide et harmonieuse de l'Être par le vide inintelligible du néant contradictoire, et aboutissant à ce Credo de l'athéisme au xix® siècle, dont Hello nous donne la formule et le résumé.
Je crois en Dieu (2), je l'adore; mais il n'existe pas. Je crois en l'humanité; je l'adore; mais l'humanité est une folle qui ronge un os de mort pour essayer de s'en nourrir. Son pain quotidien, c'est le néant, c'est l'erreur. Je crois en l'àme humaine, je l'adore ; mais on a bien fait do déclarer que nous n'en savons pas assez pour affirmer son existence. Je crois en la science humaine; je l'adore; mais la notion de l'âme lui échappe comme celle de Dieu. J'adore le bien ; mais peut-être le mal, représenté par Satan, a-t-il autant de droit que luiàmon adoration. Je veux sortir de moi-même, m'anéantir, vivre dans un autre que moi, adorer; mais l'humanité est le seul Dieu véritable, et je suis mille fois au-dessus de
(i) On pourrait dire de cette philosophie séparée ce qu'Hel-o dit de la science séparée aussi : « La science laisse quehji e chose à désirer, connme par exemple la vie, l'amour, la resj)iration. » {L'Homme, p. 24.)
(•?) Philosophie et Athéisme, p. 27J.
l'humanité, qui vit d'erreur, puisque, moi, je découvre son erreur. Mais, comme je n'aperçois pas de vérité qui puisse remplacer les erreurs humaines, il me reste à adorer en moi, sans rien conclure, la critique toute seule, c'est-à-dire la nég-ation universelle divinisée. La raison est détruite, la philosophie est détruite, et par elles-mêmes. C'est le suicide de la raison et de la philosophie.
L'antipathie d'IIello pour Descartes a ici sa racine très profonde. Dans le Croisé du 22 septembre 1860, sous ce titre : Réponse à un de nos lecteurs (qui avait fait Tapologie du doute méthodique), je trouve ces réflexions d'Hello :
L'entreprise de Descartes est profondément contraire à la raison. La raison nous est donnée pour dire : oui, non pour douter. La raison qui doute se trahit.
Pendant que Descartes s'amuse et se fati!Lj;-ueà douter, les roses s'ouvrent, les fraisiers portent des fraises, les moissons se préparent; elles préparent la g-erbe d'or qui deviendra le sani;- de Dieu.
Si Dieu se prêtait au nihilisme provisoire que Descartes s'impose à lui-même, les cœurs nebatlraient plus, la respiration universelle serait suspendue, le soleil ne donnerait plus de lumière, la terre attendrait pour produire que ce philosophe sorte de son cabinet pour lui affirmer qu'elle existe. Pauvre Descartes! Pauvre enfant ! Laisse là ton jeu puéril : pendant que tu doutes niaisement et subtilement, le Dieu que tu voudrais mettre à l'écart fait battre ton cœur et te répond.
LA PHILOSOPHIE ET l'eSPRIT LARGE 3o3
La philosophie est une affirmation ( i ). La. philosophie estune/o?'. Le vulg-aire oppose ces deux mots et les croit inconciliables ; il oublie cette vérité capitale, à savoir: que toute science est une/o/.
Depuis la simple vue phvsique des choses, qui est une foi aux sens, jusqu'à leur connaissance supérieure, qui est une foi à la raison ; depuis la science proprement dite (la conception astronomique de l'univers par exemple), qui est une foi au calcul et à mille données très souvent fort délicates, jusqu'à la foi proprement dite, qui elle aussi est une science (lisez les apolog-istes, ces savants de la foi), jusqu'à la grâce, qui, elle aussi, est une connaissance expérimentale (demandez aux saints, ces expérimentateurs de la plus sublime des forces), partout et en tout ordre de choses, physique, scientifique, philosophique, religieux, un certain deg-ré de foi, une certaine humilité, est la condition de la certitude et de la lumière.
Ceci est l'intime point d'attache de l'esprit et du cœur, le trait d'union mystérieux de l'intellectuel et du moral .La lumière est auxhommes de bonne volonté. On peut douter, si l'on veut. On
(i) Et la première des affirmations est celle-ci : non pas : Je suis, mais l'Être est. L'Être est: voilà l'évidence et la certitude absolue.
3o4 ERNEST IIELLO
peut douter de la raison. Kaut l'a fait; on peul la renverser, Hég^el l'a fait. La raison a ses Voltaires. La matière elle-même a les siens, Berklev par exemple; et, quant à la science, j'en sais qui n'admettront jamais la phualilé des mondes ni môme le mouvement de la terre. Ils n'ont pas la foi, parce qu'ils n'ont pas la science, ils n'ont pas la science parce qu'ils n'ont pas la foi. Ces deux contraires se tiennent.
Et plus l'on s'élève sur l'échelle intellectuelle, plus ils se tiennent étnjitement embrassés. Plus vaste est la lumière, [)lns i;rande doit être la part de la bonne volonté, c'est-à-dire plus l'àme doit s'ouvrir tout entière, esprit et cœur. Lisez les belles études de M. Ollé-Laprune sur la certitude morale. Pour croire à Dieu, peut-être faut-il être bon. Pour le comprendre, pourquoi ne faudraitil pas l'aimer? (i) La sainte vérité ne se livre qu'à l'amour.
La vérité pleine ne se livre qu'à Tàme entière, épanouie en tontes ses facultés. La raison pure, cette mutilation de l'àme réduite à son squelette géométrique, ne suffit pas pour comprendre l'Infini. Ce n'est pas trop de toutes nos puissances. L'Infini est vivant, il faut être vivant; l'Infini est moral, il faut être moral; l'Infini est beau, il faut être artiste; l'Infini est saint, il faut être saint,
(i) « Aimer, c'est la moitié de croire, » a dit Victor Hu|ço.
LA THILOSOPHIE ET l'eSPRIT LARGE 3o5
pour le saisir et l'embrasser. Il ne suffit pas d'avoir de l'esprit, comme Voltaire.
Un grand philosophe est, avant tout, uneg-rande âme.
C'est, de plus, un g-rand esprit, capable d'eng-lober de vastes ensembles dans son coup dœil svnthétique, ayant le sens profond de l'unité et de l'harmonie.
Dans uu fait, dit quelque part Helio, Voltaire n'a jamais vu autre chose que le fait lui-même ; encore ne l'a-t-il jamais vu, car il n'en a jamais vu que le côté petit, c'est-à-dire le côté apparent. 11 était l'ennemi né de la lumière ; son paradis, c'était de ternir, de rapetisser et d'obscurcir. Ecarter la lumière, écarter la grandeur, écarter l'unité, écarter la joie et l'admiration, telle fut l'œuvre de sa vie.
Eh bien! un grand philosophe, c'est le contrepied de cela. C'est un homme qui a le sens universel, un esprit qui n'écarte rien, qui harmonise tout.
Miisicus Christus, dit quelque part un saint. Le catholicisme est l'harmonie universelle. Et c'est cela, la philosophie.
La vérité est un concert, c'est le concert. Le philosophe est celui qui a l'oreille juste.
L'oreille juste, Qu'est le sens svnthétique.
Ah ! les objections sont faciles contre la foi philosophique et religieuse; il est facile de discuter
3o6 ERNEST HELLO
et d'ergoter, de rire et de sourire, mais pourquoi? Parce qu'où s'arrête au détail, qui n'est à sa place que dans l'ensemble; parce qu'on n'a pas le sens synthétique. La vérilé est un superbe équilibre de toutes les forces combinées, de toutes les idées unies; c'est la synthèse musicale des lumières : il est facile, en n'écoutant qu'une note, en isolant une nuance, en ne prenant qu'une idée e( en entourant ce poini d'une poussière d\»bjections, de faire des railleries ou des systèmes. (Car, notez-le, qu'est-ce (pTun système? C'est un débris de la vérité, une note em[)risonnée du j^rand concert. Elle est fausse, mais rendez-la à la liberté, rendez-hi à l'ensemble et écoutez l'harmonie !) 11 n'y a qu'une philosophie, comme il n'y a cpi'un ciel, contenant dans son immensité tous les mondes.
Je pourrais prendre un à un tous les systèmes et, les dépouillant de leur es[)rit d'exclusion, délivrant les idées captives (car il y a une àme de vérité, dit fort bien Spencer, en toute erreur) des emprisonnements que l'esprit étroit leur impose, je reconstituerais par la réunion des philosophies éparses la philosophie universelle. Car on parle beaucoup des contradictions des philosophes (et de là leur discrédit et le doute en bien des âmes). Mais, remarquez-le bien, ce ne sont pas les idées qui se contredisent, mais les systèmes, c'est-à-dire les prisons où les
LA PHILOSOPHIE ET l'eSPRIT LARGE 3o;
idées sont retenues, isolées et exclusives, par l'esprit étroit. Elarg-issez les prisonnières, faites tomber les murs de séparation, et toutes ces idées partielles vont s'unir dans l'ampleur de l'universelle synthèse et constituer les faces multiples, les teintes opposées, mais harmonieuses, de la Philosophie unique et totale où tout est réconcilié.
Voilà pourquoi le i<-rand Hello termine son Introduction par ces paroles :
Nous essayerons de montrer comment l'erreur n'est jamais qu'une contrefaçon, et comment la vérité, qui enveloppe tout, est toujours plus larsre et plus belle que tous les systèmes et toutes les illusions.
Tout ce qu'il y a de vrai dans les systèmes partiels et trompeurs vient de la vérité universelle.
Nous essayerons de restituer à cette vérité universelle la splendeur qui lui appartient. Il faut que la philosophie soit véritablement catholique (i).
Je ne sais si je me trompe, mais je pressens ici le germe d'une méthode nouvelle, applicable à tout, remplaçant la discussion usée, acceptant les idées comme des faits; essentiellement positive; ne réfutant pas, complétant (2); ne rejetant des systèmes que la borne, l'esprit d'exclu-
(i| Philosophie et Athéisme, p. i8.
(2) Suivant le mot de M. Fouillée, qui a entrevu cette méthode et l'a fort bien distinguée de l'éclectisme.
3o8 ERNEST HELLO
sioii qui les force à s'analhémaliser les uns los autres; affirmant la matière avec les matérialistes, l'esprit avec les idéalistes, Dieu avec les panthéistes, prenant tout le contenu positif de ces conceptions partielles, et conciliant les contradictions soudainement évanouies, éclipsées, dans l'harmonie d'une lumière supérieure (i).
N'est-ce pas là la méthode que cherche en tâtonnant l'esprit moderne, et qu'il parodie j)ar le libéralisme, celte contrefa(;on de la lar^^jMir d'esprit vraie? N'est-ce pas elle (pie les héj^éliens du milieu du siècle dernier pressentaient sans le savoir, annonçant en pleine Revue des Deujc Mondes une nuson nouvelle^ une logique nouvelle^ qui ne concevraient plus l'erreur et la vérité comme autrefois?
Est-ce à dire que la vérité chan^^e? Non, mais on la concevra autrement, ou, du moins, ses relations avec l'erreur apparaîtront sous un nouveau jour, dans une lumière plus haute, venî^eresse, j'allais dire dans une lumière de gloire. Car ce sera bien pour la vérité « l'ère de la g-loire », suivant un mot mystérieux d'Hello que je m'explique aujourd'hui.
La philosophie d'Hello est essentiellement positive, pleine, synthétique, affirmative, orientée
(i) J'ai développe ces idées i)lus longuement dans mon livre Au large!
LA PHILOSOPHIE ET l'eSPRIT LARGE 3o9
vers Têtre et la splendeur, — et ses colères et ses haines, bien loin de rien démolir ou de rien éteindre, ne sont que des formes de son enthousiasme et de son amour pour la pensée pleine, pour ridée intéi-rale, pour la réalité universelle à défendre contre la vraie haine et la vraie colère, celle du néant fanatique qui, lui, vise à éteindre et à détruire, même quand il parle de lumière et d'amour.
Xe sommes-nous pas déjà en pleine relis^ion? Nous venons de parler de foi, d'affirmation et de Dieu. Nous n'avions pu parler de la science sans faire de la religion, de l'histoire sans faire de la religion, de l'art et de la morale sans aboutir à la religion, car l'Etre religieux par excellence est par excellence TEtre universel. Au fond, la religion n'est pas autre chose que la relation universelle, le rapport de tout à Dieu.
En ce sens, la relioion, c'est la philosophie même, dans toute sa profondeur; c'est la science même, dans toute son étendue; c'est l'art, dans tout son éclat; c'est la morale, dans toute sa sainteté. C'est l'acte unique de la création tout entière.
On se fait trop souvent de cette g-rande chose une bien petite idée. L'esprit de séparation et d'étroitesse, qui nous masque les larg-eurs et les mag-nificences de l'unité universelle, nous habitue à concevoir et à pratiquer la religion comme un détail isolé, sans rapport et sans harmonie avec le reste, sans communion de sève avec tout acte et toute chose. Nous faisons à la religion sa part.
3l2 ERNEST IlELLO
Nous parquons la reliij;'ioii universelle. Catholiques le dimanche; commerçants la semaine
Sans doute, la religion ne doit rien détruire; mais, au contraire, elle doit tout animer (i). Elle est Tâme. Elle est le but, l'unique but de la vie : tout le reste est moyen ; aussi tout est grand : Qu'est-ce que le théâtre? Qu'est-ce que la presse? Des moyens de sanctification modernes. Dans leur idéal, ils sont cela.
Il y a une manière étroite, partielle, séparée, d'entendre l'art, la morale, la science, la philosophie, la religion.
Les petits esprits conçoivent de cette manière. Mais l'esprit large dit avec Leibnitz, l'aïeul des Gratry et des Hello : « Il y a de l'art, de la morale, de la science, de la philosophie, de la religion partout. »
De la religion partout! A voir le monde en surface, on serait tenté de dire : de la religion nulle part. C'est que la foule est médiocre. Mais regardez le saint, regardez l'impie. L'impie n'a qu'un mot dans l'àme, Dieu, et sous son laïcisme de surface, sous ses neutralités apparentes, c'est Dieu qu'il poursuit par tous ses actes, par tous ses décrets s'il est au pouvoir.
(i) Le travail est une forme de la relit^ion. La relig^ion doit prendre pour chacun la forme ordinaire de ses devoirs d'état, comme elle prend à certains jours la forme officielle du culte proprement dit.
LA RELIGION ET l'eSPRIT LARGE 3l3
Observez, vous qui avez des yeux, et dites si la religion n'est pas aujourd'hui, comme à toutes les heures solennelles, le fond même de la politique (i).
Comme Timpie, le saint n'a qu'un nom dans l'àme, Dieu, et en le redisant toujours il ne le répète jamais, car c'est le mot universel. Il le voit dans l'art, et il peint à genoux; il le voit dans la nature, et une fleur lui parle d'amour; il le voit dans la science, et la science s'illumine.
Pour le saint, tout est marchepied, tout est sacrement. Il va de tout à Dieu. Et ceci, n'est-ce pas la méthode philosophique elle-même, dans toute sa profondeur, et la méthode poétique, et la méthode artistique? (Car absolu, idéal, infini, sont des noms de Dieu. ) Et remarquez, en passant, comme tout aboutit à ce mot immense Dieu, comme tous les fleuves s'y jettent.
A aste océan de l'être où tout vient s'enoloutir.
s'écrie Lamartine. Dieu, c'est le point de jonction de tous les sommets, de l'absolu des philosophes, du beau des artistes, de Finfini des mathématiciens, du réel des savants, de Tidéal des poètes; c'est vraiment le rêve universel que nous faisons tous, le but de nos recherches
(I) L'étude toute moderne de la Franc-Magonuerie jette sur ce Sujet des lueurs étrangement révélatricesé
ai
3l4 ERNEST HELLO
multiples et de nos carrières diverse^s, qui viennent se fondre dans la religion qui est la carrière totale et le rendez-vous de g^loire des travailleurs de tous les mondes.
Hélas ! combien tombent en chemin , et , perdus dans les détails absorbants d'une profession — athée, comme toute chose, si on la regarde d'en bas, — n'arriveront pas à Dieu! Esprits étroits, cœurs étroits surtout, qui no veulent pas de F immensité du ciel.
Car le ciel, c'est V immensité {^voîowdi^ philosophie du langage, profonde analogie de la physique et de la métaphysique!) Le ciel, c'est l'immensité qui renferme tous les mondes.
On se faisait du firmament, avant les sublimes découvertes de l'astronomie moderne, une idée bien mesquine et bien étroite : le monde dV/i bas absorbait tout, et le paganisme régnait dans la science comme il avait régné dans la vie.
L'astronomie moderne fut le triomphe du ciel, la victoire de Timmensité. Eh bien! le christianisme opéra dans l'ordre moral et religieux une révolution analogue: il ouvrit Timmensité, l'immensité sainte, la religion universelle.
Il inaugura le Catholicisme.
Le catholicisme! Mot qu'il faut creuser, car on y fera des découvertes !
Je me souviens encore de l'ëtonnement que j'éprouvai la première fois que m'est apparue
LA RELIGION ET l'eSPRIT LARGE 3l5
dans sa lumière cette idée, je pourrais dire cet axiome de ma philosophie désormais : Tout est