‹ Ernest Hello, l'homme, le penseur, l'écrivainChapitre 11 sur 15 · CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

CATHOLIQUE

Je pensais un jour à tous ces systèmes ingénieux, brillants, grandioses, qui séduisent les hommes et les détournent de la foi, en ce siècle où les mirages abondent. J'avais lu Taine, j'avais lu Renan et Vacherot. J'avais lu Thistoire des philosophies diverses et ondoyantes qui, le longdès âges, de Thaïes à Hegel, de Confucius à Littré, ont bercé des générations d^esprits, en les heurtant parfois les unes contre les autres. Et je me disais, dans un de ces moments de doute voulu où l'intelligence prend ses ébats : Où est la vérité?

La vérité, je la connaissais, j'y croyais comme j'y crois aujourd'hui. Mais, faut-il le dire? ce n'était pas sans un regard de curiosité sympathique pour toutes ces « belles erreurs », pour toutes ces fortes idées qui avaient le malheur d'être fausses. J'emploie mon vocabulaire d'alors, car je croyais en ce temps-là qu'il y avait des idées fausses. Je croyais à l'existence de splendeurs en dehors de la vérité, de splendeurs hérétiques et excommuniées. A force d'entendre parler de science antichrétienne, de courants d'idées malsaines, de philosophie anticatholique, je m'étais dès l'enfance habitué l'esprit à cette dualité monstrueuse dont je rougis maintenant (^bien qu'elle existe dans l'immense

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majorité des intellig-ences les plus chrétiennes, les plus pieuses), à cette dualité intellectuelle qui, sans mettre absolument d\in côté la philosophie et la science, de Tautre la religion, comnic on faisait au siècle de Voltaire, fait néanmoins à la vérité l'injure d'une comparaison, dune lutte avec quelque chose, qu'on lui sacrifie sans doute si l'on est orthodoxe, et auquel on la />/v''f'ère, mais qui n'en existe pas moins en faec» d'elle comme un ennemi réel, comme une réalité positive, bien que fausse et condamnée, .le m'imaginais de très bonne foi et le [)lns dévotement du monde que, lorsque TE^lise lan(;ait Tanathème à une erreur, elle lan(;ait l'anathème à une idée y à un front, et je plaignais ce front de penseur. Je le condamnais avec elle, mais en regrettant qu'un rayon ait été éteint, et je me consolais en songeant au danger de certaines lumières (!).

Bref, j'étais catholique, mais je n'étais pas universel. Je n'avais pas encore traduit le mot.

Je l'ai traduit, tout mon progrès est là. J'emprunte les Kgnes suivantes à mon livre la Religion de V esprit large (ij :

Historiquement, en effet, la vérité religieuse a commencé par être en quelque sorte une spécialité et comme la propriété nationale d'un

(i) Chamuel, Paris;

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petit peuple exclusif et jaloux; puis elle a brisé son écorce et s'est répandue sur les cinq parties du monde; de spéciale elle est devenue universelle. Voilà la marche matérielle du catholicisme, voilà le premier pas du progrès.

Mais en même temps les idées se dressaient en foule contre l'idée catholique: hérésies, philosophies, sciences. L'idée catholique semble avoir contre elle aujourd'hui toutes les forces intellectuelles conjurées, unifiées dans une immense synthèse, comme au jour où l'empire romain se dressait, colosse, contre l'E^-lise naissante. Que va-t-il se passer?

Que s'est-il passé? L'empire romain est devenu le saint empire catholique.

Eh bien! dans l'ordre des idées, attendez-vous au même miracle : le moment terrible est le moment tçrandiose, et l'unité va se faire dans les domaines de l'intelligence. Au profit de qui? De l'idée universelle.

Quand on étudie les hérésies, on les reconnaît à cette marque : la mutilation de l'idée, qui est chrétienne. L'erreur est une diminution. Quand on scrute les relii^ions de l'Inde, de l'Arabie, de la Perse, et tous les pag"anismes et toutes les idolâtries et tout ce qu'on oppose aujourd'hui dans les musées et les revues à la religion du Christ, on y trouve les fragments mutilés de nos vérités et de nos dogmes. Quand on rap-

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proche les systèmes philosophiques divers opposés et contradictoires : matérialisme, idéalisme, athéisme, panthéisme, etc., on voit se reconstituer la philosophie catholique et universelle, totale et orthodoxe.

Qu'y a-t-il donc au fond des hérésies, au fond des erreurs religieuses ou philosophiques? Rien autre chose que la vérité — la vérité blessée et meurtrie, mais la vérité; — rien autre chose que ridée — l'idée mutilée; — et ce que l'Eglise anathématise en elles, c'est seulement, c'est uniquement la mutilation et la meurtrissure. Ce qu'elle anathématise, c'est le néant. Le reste, elle l'adore; et le reste, c'est tout.

Le reste, c'est elle; c'est l'idée divine et universelle.

Le reste, c'est Dieu.

Tout le contenu réel et positif des systèmes, des philosophies et des doctrines, toute pensée, tout acte d'esprit est catholique, est forcément catholique. Et, si nous passons de l'intellectuel au moral, nous pouvons ajouter que tout sentiment, tout acte du cœur est catholique aussi, est lég^itime comme toute idée est orthodoxe. Oui, tout acte est bon, car le mal n'agit pas, le mal ne fait pas, il défait. Le mal est dans le monde moral ce qu'est l'erreur dans le monde intellectuel : une force négative, une diminution d'être et de vie, une mutilation, une meurtrissure du

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bien. Il n'est pas autre chose, et ce que l'Edise condamne en lui, ce n'est pas ce qu'il renferme de vie et dêtre ; ce qu'elle anathématise, ce n'est pas l'élan, ce n'est pas le cœur, ce n'est pas la pensée et l'amour, c'est la meurtrissure de ces choses.

Elle ne veut pas du culte de la raison avilie ou prostituée ; mais la raison humaine est sur ses autels, divinisée dans le Christ, et elle adore la raison-Dieu. Elle ne veut pas du culte de l'amour abaissé et animalisé, mais l'amour infini est sur ses autels, brûlant dans un cœur de chair, et elle adore le Cœur d'un Dieu. Elle ne veut pas du culte de la beauté déshonorée et flétrie, mais elle a donné à Celle qui est toute belle et sans tache un trône au-dessus des Séraphins. Elle a divinisé la raison, elle a divinisé l'amour, elle a dorifié la femme, Yierg-e et Mère.

Rien de ce qui est humain ne lui est étrang-er, ni la naissance, ni le mariage, ni la mort; ni l'éducation ni l'enseignement ; ni même le manger et le boire. Elle consacre le pain et le vin, et dit aux hommes: Soyez des dieux!

Il y a là tout un panthéisme sublime. L'Eglise, bien loin de vouloir l'amoindrissement de l'homme, le rétrécissement de Tesprit et du cœur, la diminution de la lumière, de l'amour et de la félicité — même terrestre. — rêve d'agrandir l'homme au contraire, d'exalter toutes

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ses puissances jusqu'au ciel et à la divinisation. On a trop représenté l'orthodoxie comme un frein, et la vertu comme un empêchement à la vie. Sans doute, le catholicisme est une relig^ion sévère; mais sévère contre qui? Contre l'erreur, contre le mal; sévère précisément contre ces amoindrissements, contre ces diminulions de la pensée et du cœur, contre les obstacles à la grande lumière et à la grande joie humaine et divine. Sans doute, le catholicisme est une religion de combat, mais quels sont ses ennemis? Les êtres du néant, rien de plus: la synthèse des lumières n'a contre elle que les ténèbres extérieures.

\J Église catholir/iie, pour parler grec, dit Tauteur de L'Homme, est une des institutions les plus inconnues qu'il y ait au monde Son nom déplaît à bien

des gens. Peut-être que, si on leur parlait dcV Assemblée universelle, ils éprouveraient une curiosité sym ■ patliique, un sentiment d'unité et de grandeur.

C'est qu'alors on aurait traduit le mot, et la chose apparaîtrait.

Les hommes de ce siècle sentent vaguement que la vérité doit être V Assemblée universelle^ qu'elle doit tout contenir. Or, je me permets de poser cette simple question : Est-ce un effet du hasard qu'il y ait précisément une doctrine, une institution en ce monde qui s'appelle — en grec, il est vrai, — l'Assemblée universelle?

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Pour moi, fils du xx=' siècle, je suis très frappé de ce fait, de ce simple fait grammatical, mais profond (car la g^rammaire, c'est souvent la philosophie). Observez ceci :

Tout ce qui irest pas le catholicisme, le catholicisme total, porte un nom partiel, comme si le mot voulait indiquer l'étroitesse de la chose. Le libéralisme ne voit que la liberté, le socialisme ne voit que la société, l'État; le rationalisme ne croit qu'à la raison, le traditionalisme ne croit qu'à la tradition. Qu'est-ce que le sensualisme? Le mot l'indique : la foi exclusive aux sens. Qu'est-ce que V idéalisme ? La foi exclusive à l'idée. En histoire, les uns expliquent tout par l'influence des milieux, les autres tout par la liberté humaine. En morale, le stoïcisme ramène tout au devoir, l'épicuréisme tout au plaisir, l'utilitarisme tout à Tintérét. En politique, tandis que les prog-ressistes ne voient que le progrès (et parla même l'entendent mal), les conservateurs s'attardent aux vieux réi^imes. En littérature, l'imagination romantique exclut trop souvent le bon sens classique, qui l'exclut à son tour. Le poète ne voit que la poésie ( ij, comme l'enfant son jouet, et M. Flammarion l'astronomie. Ecoutez-le : <( L'astronomie est tout : en

(Il On pourrait, je crois, expliquer par là toutes les opinious de Victor Huço en politique, en relisrion, en littérature.

dehors d'elle il n'y a rien, à côté d'elle il y a

rerreur. » Si l'esprit étroit pouvait parler, il prendrait là sa formule. Chacun vit dans son trou; l'un, dans sa cornue ; l'autre, dans son ciel étoile! Et presque toujours l'incrédulité sort de cette étroitesse, car l'incrédulité est une myopie de l'œil, un défaut d'horizon. De là, l'immense débordement d'incrédulité actuel, depuis que la science s*est enfouie dans la matière. La science ainsi entendue est une vue étroite des choses, et parce qu'elle estétroite, et par ce qu'elle a d'étroit (non par le reste), elle est anticatholique.

Le catholicisme ! Le voilà enfin le mot de l'esprit large, le grand mot universel, le seul nK>t universel de la langue.

Tout autre mot reflète un coin d'horizon, puis C'est la borne; tout autre mot est un terme. Celui-là seul est le mot sans limites, le mot total, le mot divin. Ceci est une leçon de grammaire.

Tout autre mot exprime un détail, un détail isolé qui ne saurait enfermer l'idée divine. Et plus l'on va s'isolant dans le détail, plus l'on s'enfonce dans l'athéisme et le néant.

Disséqué jusqu'à l'atome, le monde s'évanouit en poussière, comme un brouillard. Pourtant le monde matériel n'est qu'un composé d'atomes, mais d'atomes eîi relation et qu'il faut voir dans leur ensemble harmonieux. Il en est de même des idées. — Eh bien ! le catholicisme est l'en-

semble de tous les rapports, lliarmonie de toutes les sphères de la pensée. C'est le point où l'art, la science, l'histoire, la morale, la vie, la relig-ion, le bonheur, la matière et l'esprit, la nature et le surnaturel, l'homme et Dieu se rencontrent et s'embrassent, où le mal lui-même se fond dans les cris de la g-loire.

L'esprit catholique est l'esprit même de la science, de la vraie et larg-e science, qui est relation, religion universelle.

Prenez une vérité catholique quelconque, la Trinité par exemple : elle rayonne en tous sens, et partout vous retrouvez ses reflets. La Trinité, ce mystère suprême, est la première des lois scientifiques et générales. Au temps de Voltaire (mais que Voltaire est vieux aujourd'hui! ) on se raillait ag-réablement de cette absurdité pieuse, et l'esprit plaisantait dans les salons sur l'arithmétique de l'Eglise. Eh bien, la science a répondu à Voltaire, et la Trinité est partout. Elle est dans le soleil, puissance de lumière et de feu, et dans l'àme, force de pensée et à' amour, car l'âme et le soleil se ressemblent, parce qu'ils ressemblent à Dieu. Elle emplit la philosophie et la physique sous les noms que je viens de souligner ou leurs analot^ues. Elle est dans la musique et l'accord pariait, dans l'espace et sa triple dimension, dans la géométrie et le triangle, dans la famille et la grammaire qui ont trois per-

sonnes (i). Elle est dans les puissantes synthèses, ces accords parfaits du g"énie, et dans les petites fleurs. L'univers tout entier n'est qu'un immense reflet, triple et un, le reflet de la Substance, de la Forme et de la Vie éternelles. — Voilà un premier échantillon de l'universel catholicisme.

Prenez un autre dog-me: la transsubstantiation, par exemple. S'il est catholique, il doit être universel. Il l'est en effet. La transsubstantiation est une des grandes lois de la nature.

L'humus s'épanouit en verts bourgeons, en fraîches corolles roses, et le papillon vient boire dans le calice entr'ouvert le suc du fumier changé en nectar. Ce qui appartient à la chimie a passé dans le domaine supérieur de la physiologie végétale.

Voici le mouton qui paît dans la prairie silencieuse, tondant le gazon ras : que devient celte pâture ?

Elle évolue d'une vie à l'autre, elle mon le d'un degré encore, et se fait chair. A son tour, l'homme dévorera cette chair de bête, qui va couler liquéfiée dans ses artères, s'imprégner de la nature humaine, s'élever à la pensée dans son cerveau, à l'émotion dans son cœur ! Ascension magnifique de la matière à ce sonnnel où l'esprit

(i) Je, tu, il. Essayez d'en concevoir une qualrième!

la transfiej'ure î Mais l'ascensioii, va-t-elle s'arrêter là ?

La science s'arrête, mais la religion s'élance et la transsubstantiation doe;"matique n'est pas autre chose que le couronnement relig-ieux de cette loi scientifique dont la fameuse évolution de Darwin n'est que la contrefaçon i^rossière et la oTÎmace simienne.

Lisez le beau livre de M^'" Landriol sur l'Eucharistie : vous y verrez que la foi n'est que la science à l'état sublime, et que la matière peu* s'élever à Dieu même !

La communion, autre mystère, corollaire du précédent, nest, elle aussi, que la conclusion céleste d'un phénomène universel. Pour vivre, en tout ordre de choses, ne faut-il pas communier?

On peut dire,, avec un jeune philosophe, que « le dogme catholique tout entier n'est autre chose que la raison à une expression supérieure, comme la morale catholique n'est que la morale naturelle élevée au-dessus d'elle-même et devenant la morale sainte, la sainteté. On peut dire que le surnaturel tout entier est à la nature ce qu'est, dans la nature même, le règne végétal au règne minéral, le règne humain au règne animal: une transposition glorieuse de l'au-dessous. » (i) Tout monte à l'homme, dit la science; l'homme

(Il Arlotto.

monte à Dieu, dit la religion, — et THomme- Dieu est le résumé universel (i).

Mais qui songe à ces choses? Je lisais ce matin dans un journal, à propos d'un Conseil d'administration quelconque : « Ces messieurs appartiennent à toutes les nuances des divers partis réactionnaires : nationalistes, bonapartistes, orléanistes, cléricaux, etc » Cette

simple phrase, si naturelle que personne assurément ne Ta remarquée et n'y voit rien d'étonnant (que mon étonnement même), ce simple échantillon du vocabulaire et de la pensée courante au commencement du xx® siècle, m'entr'ouvre les abîmes de mépris où le préjugé vulgaire se plaît aujourd'hui à plonger l'Eglise. L'Eglise, l'Eglise catholique, la religion universelle, rapetissée d'abord en cléricalisme, puis transformée en parti, en nuance des partis réactionnaires! Tous les mots suent le dédain, et chacun le sien propre. Il y a cumul d'injures. Et ce mépris est devenu une conception, et la manière officielle de voir les choses infusée aux chrétiens eux-mêmes par les habitudes du langage! Qui nous donnera de voir grand et large, et de délivrer l'Église de ces mesquineries et de ces étroitesses ? Qui nous montrera le catholicisme

(i) Voir mon livre La Religion de l'esprit large, Chamuel, Paris.

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enveloppant tout, comme le ciel? Oui nous traduira le mot catholique par le mot immense, qui est sa traduction française et sa traduction moderne?

Hello en a ball)utié quelque chose. Ce fut son 2rénie.

Ce sera sa srloire.

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