SON STYLE
M La parole est l'ex[Hosion de la nature intime d'un être. »
(Hello.i
La Trinité, je le disais tout à Theure, est si bien la loi universelle, que ce livre — très philosophique, il est vrai, trop peut-être, — est divisé en trois parties : ce n'est pas moi qui l'ai voulu, ni le hasard, mais la force même des choses, et c'est pourquoi j'en fais la remarque.
Tout livre ayant quelque prétention à la profondeur est divisé en trois parties; tout sujet, tout homme, vu à fond, est triple et un. Ceci est la division naturelle (sans doute parce qu'elle est la plus surnaturelle de toutes), de sorte que, dans Tart de faire un livre, il y a du v-hristiaiiisme.
Le chef-d "œuvre d'Hello, L'Homme, est divisé en trois parties : la vie, la science, l'art. Et ces trois ne font qu'un : l'homme.
J'applique à Hello lui-même sa propre division et j'étudie: sa vie, sa science (c'est-à-dire sa pensée) et son art (c'est-à-dire son style).
L'homme, le pensenr, l'écrivain : ils sont
332 ERNEST IIELLO
trois, et ces trois ne sont qu'un: c'est précisément cette unité qui fait le grand mérite d'Heliu.
Car, il y a des viveurs autour de nous, des hommes qui vivent ou qui croient vivre; il y a des savants et des sectateurs de la pensée; il y a des artistes et des stylistes. Mais où est l'unité vivante de ces trois g^loires : un homme, un penseur, un écrivain?
Hello appartient à cette phalaniçe rare, et peutêtre est-il celui où la fusion dont je parle est la plus profonde, la plus complète. Chez lui, si j'ose le dire, la fusion va jusqu'à l'incandescence; elle va jusqu'à la splendeur. Sa pensée n'est que l'éclat de son àme, son style n'est que l'éclat de sa pensée.
L'erreur, qui scinde tout, dit-il, a trouvé le moyeu de donner une certaine direction à la pensée, une autre à la vie, une troisième à la parole, d'inventer pour toutes ces choses des règ-les diverses et contradictoires.
Réveillons-nous. Ouvrons les yeux. Apercevons la plus simple et la plus inaperçue des choses, l'unité de la loi.
La vérité, c'est la vie. Il est clair que l'homme doit vivre dans la vérité.
Il est clair que la pensée de l'homme doit être conforme à la même vérité que son acte, puisqu'il n'y a pas deux vérités contradictoires.
Il est clair encore que la parole de l'homme doit être conforme à la même vérité que sa pensée et son acte, puisqu'il n'y a pas trois vérités contradictoires.
LA LITTÉRATURE ET l'eSPRIT LARGE 333
Ainsi riiomine doit :
Vivre dans la vérité, Penser comme il vit, Et parler comme il pense.
Voilà la loi du style. Nous sommes ici en pleine simplicité, parce que nous sommes en pleine vérité (i).
Tout ceci a l'évidence et la beauté de la lumière.
Qu'est-ce que réloquence? Précisément le contraire de la rhétorique. C'est la parole jaillissant de la pensée et de Tàme, c'est la flamme de la conviction et de la vie. La rhétorique, c'est la parole séparée, et par là même morte et stérile.
En tout ordre de choses, la séparation, c'est la mort. Voyez la philosophie. Descartes a inauguré, en France, le rationalisme, c'est-à-dire la philosophie séparée, basée sur la raison pure. Où est-il arrivé? Kant répond. De sorte que la philosophie pure, qui devrait être l'union de toutes les certitudes, devient le doute universel. Voilà pour la théorie. Quant à la pratique, la philosophie séparée aboutit, au xviii*^ siècle, au culte de la déesse Raison, u la plus profonde des plaisanteries de l'histoire, » a dit Hello. Car ici ce n'est plus Kant, c'est la prostituée qui répond, — et la Terreur.
(i) L'Homme, p. 4oO.
Mais je me demande si le culte de la parole séparée ne cache pas en lui des dane^ers pareils, quand je vois la France, en proie au dicendi perdus de profession de la tribune et du journal, courir aux abîmes, pendant que le vir prohus, séparé à son tour, reléç^ué dans sa vie honnête, mais sans influence de pensée ou de parole. prouve, lui aussi, par son exemple, les périls de l'isolement et la grande loi de l'unité.
Cette loi qui, dans l'ordre intellectuel, s'appelle synthèse, et dans l'ordre moral char dé (et attraction dans Tordre astronomique, et catholicisme dans l'ordre relig-ieux), cette loi de solidarité universelle, non pas seulement des hommes, mais des idées et des choses, qui fait que dans le cerveau d'un Newton la pomme touche aux astres, qui fait que tout se tient et s'enchaîne et se pénètre dans l'harmonie, dans l'union, dans l'unité; cette loi qui, poussée à bout, donne Dieu (Dieu, c'est-à-dire la compénétration infinie de toutes les splendeurs dans la splendeur unique et totale), cette loi, cet instinct d'unité et de plénitude, ce sens divin qui se nomme en bas le bon sens, en haut le génie, constitue le fond même de l'âme et de l'intelligence d'Hello, je dirais presque de son langage. Ernest Hello est un très grand écrivain; mais, si quelqu'un se fiit avisé de F appeler un littérateur, il eût bondi d'indignation. Pourquoi? Parce que la
LA LITTÉRATURE ET l'eSPRIT LARGE 335
littérature, telle qu'on l'entend, j'allais dire qu'on V exerce, est chose étroite et séparée. « Homme littéraire, dangereux et vain, » a dit quelqu'un qui les connaissait. Le littérateur à la mode n'est que littérateur, charmant ég-oïste qui, pendant que le monde est en péril de mort, « cherche sous la coupole de son cerveau avarié ces papillons qu'il nomme épithètes rares. Il croit que le mal n*a d'autre but que d'être converti en copie par lui En dehors de sa copie.,
tout lui devient étrang-er ; il est une sorte de monomane, d'alcoolisé par l'abus de l'encre, un inconscient qui écrit ainsi que tel interné de Bicètre a volé ou tué. » (i)
Le g-rand écrivain, lui, méprise la littérature, comme le s^rand philosophe méprise la philosophie. Le grand écrivain s'oublie, et c'est le secret de sa puissance. Il oublie le style, et pendant qu'il plane, pendant qu'il aime, la vie descend de son âme dans sa pensée, de sa pensée sous sa plume qui vibre, et, de plume d'oie, devient plume d'aig'le, parce qu'elle s'est oubliée !
Hello a dit ce mot superbe : « Est-ce que la parole puiserait dans le sacrifice une force d'élévation? »
Oui, certes, comme la raison elle-même, comme la vie morale. La vie non sacrifiée s'ap-
(li Figaro, i mars )8qo.
336 ERNEST IIELLO
pelle régoïsme; la raison non sacrifiée s'appelle le raisonnement à outrance, qui mène au doute absolu; la parole non sacrifiée s'appelle rhétorique et littérature. Or, l'ég-oïsme est le linceul de la vie, le doute est la mort de la raison, et la rhétorique est le néant de la parole, car elle ne (lit rien. Pour s'être recherchées, ces g-randes choses, la vie, la pensée, le style, se sont perdues. Par le sacrifice elles se retrou veni ; mais — remarquez-le, car ceci est capital, — ce sacrifice, mot nég-atif uniquement par la forme, ne sacrifie rien que l'étroitesse, ne tue rien que la mort. Ce sacrifice est la vertu de l'esprit larçe, dont il sauvegarde la grandeur et la fierté'.