‹ Ernest Hello, l'homme, le penseur, l'écrivainChapitre 3 sur 15 · I. KNIANT · texte numérisé non relu

I. KNIANT

se fâcha, rectifia les chiffres et perdit sa pension en sauveg^ardant la vérité.

Vivante iniaee de l'honneur et de la dis^nité qui s'étaient penchés sur son berceau, qui lui avaient donné le sang- de ses veines, Ernest Hello les manifesta de bonne heure dans sa puissante nature.

On cite de cet enfant des mots superbes, celui-ci, par exemple : son père, alors procureur ii'énéral à Rennes, avait écrit au roi Louis-Philippe au sujet d'un condamné dont il demandait la g:ràce. N'ayant pu l'obtenir, il s'en affligeait devant la famille, et son lils Ernest, lui, s'en étonnait.

— Comment, papa, vous ne pouvez donc pas tout? Vuus ne pouvez pas faire grâce à ce pauvre homme? (Faire grâce était un mot qui paraissait magnifique à cet enfant et faisait battre son cœur.)

— Xon, mon fils, dit M. Hello. cela dépend du roi.

— Ah! le roi est au-dessus de vous? Et audessus du roi, qu'y a-t-il?

— Au-dessus du roi, il y a la loi.

— Et au-dessus de la loi? reprit Ernest.

— Ah! au-dessus de la loi, répondit M. Hello, il n'y a plus que Dieu.

— Eh bien! s'écria l'enfant, c'est à Dieu que je veux obéir.

Il a o-éiiéreusement tenu parole.

Mais ne sentez-vous pas déjà le philosophe dans cet interrogateur inti;-énu qui veut aller au fond des choses et vers la puissance? Ce besoin du deiMiicr mot et de l'absolu, (pii Ht la gloire el le tourment de cette àme pour laquelle le mot de saint Aui^ustin sendjle avoir été écrit, ce radicalisme d'une pensée qui creuse jusqu'à ce qu'elle trouve le divin, percent ici sous la naïveté enfantine comme un bouton près d'éclore.

La vraie philosoj)hie est pratique : la vraie philosophie, c'est la sagesse; la pensée n'est rien si elle n'est la prémisse intellectuelle d'une conclusion morale: « Eh bien! c'est à Dieu que je A'eux obéir. »

Une des grandes thèses d'Hello sera celle-ci : l'idée la plus pratique, c'est l'idée la plus haute. La métaphysique est la plus pratique des sciences.

Mais de métaphysique il n'était point question encore dans le lang"ag"e du jeune Hello, bien qu'il en fût question dans sa pensée, ou, tout au moins, dans son àme.

A cinq ans, ce petit cœur, déjà, avait une passion : l'amour de la vérité. Sa prodii^-ieuse mémoire faisait l'orgueil de sa mère, qui lui avait appris l'histoire avant qu'il sût lire. Un jour, jour de réception dans la famille, on était à table; la conversation vint à tomber sur je ne sais quel fait historique dont on recherchait la

date. Le plus docte des invités venait de renseig-ner les convives, quand le petit Ernest, qui s'açitait sur sa chaise au bruit de ces discussions, cria tout à coup, bravant sa timidité et les reproches certains de sa mère :

— Ce monsieur se trompe; et il donna la vraie date.

Le petit Ernest avait raison; réflexion faite, on se rano-ea à son avis et on reconnut l'erreur commune. Mais qui fut Gironde, le soir, par sa mère? Ce fut Ernest.

— yion enfant, tu n«' devais pas reprendre un vieillard respectable.

— Mais, maman, puisque c'était vrai, puisqu'il se trompait! s'écria Ernest.

Voilà l'homme. C'est bien lui qui écrira un jour: « La vérité! mais c'est elle qui est la béatitude! » Jamais le jeune Hello ne mentit.

Jusque dans ses manifestations les plus innocentes (il aurait dit les moins coupables), il abhorrait le mensonge, il en fuyait jusqu'à l'apparence, à ce semblant qui s'appelle la plaisanterie ou l'hyperbole.

Lui, qui avait le sens profond du ridicule et de la gaieté des choses, lui, qui plus d'une fois poussa l'esprit et même le comique, naïf ou mordant, jusqu'à réloqueucc, jusqu'à l'épopée. n'ainiEÛt pas le plaisant. Peut-être y sentait-il la trivialité, et, outre cette frivoliié un peu perverse

lO ERNESÏ HELLO

de l'esprit qui se complaît dans le faux el s'y amuse, une sorte de i><)iit de la l)étise (jui olVusquait sou besoin (riulelliocuce, sou i('S[)ecl de la pensée, sa passion de lumière, ee (|ui i-e\ icnl eneore (car c'est le l'onil de celle àniei au cnlle de la vérité et de la justice.

(]et amoui' jaloux el ardeul doniiiiail loiiles ses auKMirs. L<' liait sui\aul eu lait loi :

Ernest avait quatie ans et s'amusait fort à un exercice à sa façon qui Ciuisistait à faiie le tigre.

Dans un accoutrement bizarre, le cou lier issé de longues plumes de paon en guise de ciiuière, le bambin se jetait à quatre pattes poussant des rugissements dont sa nièce voulaii bien s'«''j»ouvanter.

— Est-ce que je suis elfrayant? demandait le petit monstre.

— Ah! oui, tu es effrayant!

Et, devant un bond du fauve, M'"^' llello prenait la fuite avec des gestes de teireur.

Le tigre se prenait au sérieux, croyant à l;i frayeur de sa mère.

Un jour qu'il y avait du monde au salon, le tigre voulut expérimenter sa puissance et mettre en fuite les visiteurs qui retenaient sa mère et l'empêchaient de s'occu])er de lui autant qu'il l'aurait désiré.

Il s'habille, se hérisse, ouvre la porte et se

présente en rugissant, puis fait un bond

Tout le monde le trouve charmant, on s'extasie sur ses beaux veux bleus, ses lonos cheveux bouclés et ses joues roses; on accable de caresses l'animal féroce

Le tii^re reste confondu et dit à sa mère :

— Maman, pourquoi m'avez-vous trompé, moi qui suis un petit enfant!

Sa voix, déjà harmonieuse et pénétrante, avait l'accent du reproche et d'un étonnement scandalisé. M'"- Hello mère a souvent raconté que jamais rien ne pénétra plus son cœur que ce juste reproche de son enfant.

Ce n'était pas seulement un rêve de puissance qui s'évanouissait pour Ernest, c'était la confiance en sa mère qui subissait une atteinte.

Elle ne lui avait pas dit vrai, et voilà ce qu'il ne pouvait comprendre.

La gloire ! autre idéal futur de la ç^rande âme d'Hello, ou plutôt splendeur du même idéal, la vérité. Car cet homme dont l'esprit, nous le verrons, ne s'éparpillait pas dans nos petites catégories et nos mesquines sépaialions, cet homme dont la vie fut un long rêve d'adoration de la chose unique et sublime en qui la gloire et la vérité et toutes splendeurs ne font qu'un, Hello, qui ne séparait rien, ne séparait pas la vérité de la gloire. La vérité, à ses yeux, avait

droit à la gloire; la ^loin* était due à la véritr.

(iO simple mot j<'(te une lumière sur la vie de ce î^rand philosophe, et si, pour l'heure, la tète du petit enfant ne renferme pas encore ces associations d'idées supérieures, si son esprit ne s'élève pas à ces hauteurs de la suprême synthèse, déjà nous pourrions trouver épars dans sa jeune âme tous les rayons (pii, |)his tard, formeront son soleil.

Qui sair? S(mi jeu du lii;re était peut-être un jeu de gloire, de gloire mal entendue, puisqu il la plaçait dans Tépouvante.

Un peu plus tard, Técolier avait sur ce sujet des idées plus nobles déjà, plus vraies.

Sa mère entendait parfois, dans la petite pièce où il aimait à s'enfermer, un vacarme de démon. J.es chaises étaient renversées, les meubles s'ébranlaient; puis, c'étaient des cris, des trépignements d'enthousiasme ou de colère, des bruits de fer et d'enfer.

Un jour, brusquement elle ouvrit la porte

Ernest était là, au centre de la mêlée, rouge, essoufflé, l'éclair dans les yeux, le front rayonnant, les lèvres frémissantes.

— Que fais-tu là? lui dit sa mère.

— Maman, dit-il, je suis les trois cents Spartiates !

N'est-ce pas épique, ce mot, ce rêve de gloire d'un écolier de huit ans?

l'enfant i3

Je crois le retrouver, ce même rêve, celte fois sous forme çracieuse, dans ce trait naïf d'une de ses petites lettres d'enfant :

Nous nous promenions en bande joveuse, quand nous avons vu arriver ma cousine Elise et sa nourrice. Elise m"a (//«///i^/ze. Nous avons joué ensemble, toute la soirée, aux échecs et aux dames. Elle pleurait quand je disparaissais, et elle riait quand je revenais

Cela est fort touchant, mais c'est surtout très g-lorieux : « Elise m'a disting-ué ! »

Le reste de la lettre est d'une simplicité enfantine qui témoig-ne que les faveurs d'Elise n'avaient pas exalté outre mesure chez le jeune vainqueur le sentiment de lui-même :

Mon cher papa, nous t'embrassons tous, ainsi que ma tante et Elise. Donne-moi des nouvelles de la caille d'Emile ; demande à Louise si elle a conservé les petits os de poissons qui servent à faire des fleurs.

Cette simplicité, sans laquelle on n'entre pas dans le royaume de la ^•loire, nous la retrouverons sous une forme supérieure dans le style et dans la pensée d'Hello. Car le o-énie et l'enfant se touchent, comme les extrêmes, et peuvent se donner la main.

Dès sa plus tendre enfance, Ernest aima l'étude. Sa mémoire prodigieuse la lui rendait

lî ERNKST HKLT-O

facilo. (Vost lui qui, un jour, chare^é par son père (le \e rem[)lacer à une rcMiniou eu vSorbonne où un discours eu ^rec de\ait être prouoncê, rapporta uiol poiii' mot le disi^oui-s à sou [lèi'e. I IK' Il aductiou , puMit'-;' par !<'> joiiiiiaux, uioiilra (pu» pas une viitiiiN' du texte n'a\ail <''cliapj)é à riud('iceli!)l(' uu'iiioiie (TEruest.

C'est lui (|iii. a\aiil à laiie une citatifui de Delilledoïit ila\ail leuillcl*' dans sa jeunesse les uoud)!eu\ Noliiuics, pria (jut'Njn'nii de la lui eliei'eher.

— N'ovez, dit-il, loiiic \ II, j)ai;(' -i/lo. El elle était là !

('élut à lleuiics (pic le jeune l^^rucst eonnuenea ses classes, son pèi*e v étant procureur i^t'iu'ral. L'entant prodige lut ininuMliatenienl reniaicpié pour ses aptitudes intellectuelles (pii forcèrent cependant l'admiration j)lus «pu' le i-espect de ses condisciples. (](Mte race est sans pitié, et le i»iand lïello eut, toute sa \ie, besoin de l'encontrer la hienveillaiili' intelligence, celle (pu devine : mais, en général, les eidants ne devinent pas; ils ne ména^^^eaient pas le pauvre petit.

Mais, déjà, la fierté luttait chez reniant conlr<' une certaine gaucherie natur«dle à ceux de son espèce. In jour, elle l'emporta. Maltraité par de méchants «gaillards (pii nuMiayaient d'en venir à des brutalités, Ernest les regarda en face :

— Vous êtes les plus forts, leur dit-il, vous

pouvez me tuer, je ne me défends pas; mais, moi, je vous méprise !

Le mépris d'Helio, paraît-il, était déjà quelque chose, car les agresseurs lâchèrent leur victime. Une chose pouvait cependant le rendre ridicule aux yeux de ces bambins, c'était la peur qu'il avait des chiens. Pour ne pas rencontrer un pauvre toutou, le toutou le plus inofFensif, il aurait pris un long- détour; il se serait écarté de sa route, et si, enfin, il fallait braver la rencontre, ce n'était pas sans tremblement.

Cependant on vint vite à le respecter. Ses camarades l'estimaient pour sa bravoure d'esprit, pour sa vaillance, pour sa sag-esse qui le fit, plus dune fois, choisir pour jug-e et arbitre dans les querelles du lycée.

Plus tard il pèsera les réputations dans les Plateaux de la balance.

Son père ayant été nommé conseiller à la Cour de cassation, le jeune Ernest termina ses études à Louis-le-Grand, où son appétit de gloire, s'il en avait, dut trouver à se satisfaire, car ses succès y furent ininterrompus. Jamais second, toujours premier, sauf une fois.

Le second était un romancier des plus en Mie de notre temps, qui a rempli les journaux de sa prose prosaïque et joyeuse, et qui a écrit des livres dont on a fait g^rand bruit et desquels on ne parle plus.

l6 ERNEST HELLO

1 ri jijur, par bionv<"illaiict'|MMii' Irinavo î;ai'r«jii qui s'escrimait de son mieux, le maître demanda au triomphateur Hello la permission de passer sur la tête du second la couronne du premier.

Hello, qui avait la passion de la justice, mais aussi Fenthousiasme de la miséricorde, sur laquelle il écrira plus tard de si n;-randes choses, n'hésita pas à faire un «généreux abandon.

Voilà comment, une fois, Hello ne fut j)as premier.

De g-rands prix obtenus aux concours «j-énéranx couronneront ses études, et peutnMre, un malin, lisant Vauvenar^ues, le jeune vainqueur sourit-il à cette pensée : « Les rayons du printemps sont moins doux «pie les premiers renards de la g-loire. »

A quinze ans, lauréat du prix (riiomieur, invité par le ministre N'illeniain au i^rand bal de l'Instruction publique (son premier bal), il eut, dans cet éblouissement des lustres et des toilettes, un battement de cœur au moment où, priant son père de lui indiquer sa danseuse, il s'entendit répondre :

— Le choix t'est permis.

Son cœur battait-il pour l'éphémère plaisir de danser avec la danseuse de son choix? J'en doute. Mais il pouvait choisir!

Ce palais était à lui pour un instani, et il pouvait choisir sa reine!

L EXFAXT

Son cœur battit au sentiment de la beauté de la eloire. la g-loire du choix et de la liberté dans la splendeur.

Les vacances du jeune Ernest se passaient à Kéroman, le manoir paternel perdu au fond de la Bretag^ne.

Peut-être, si le coUésien n'avait pas quitté cette fourmilière qui s'appelle Paris, la pensée d'Hello n'eût pas eu toute sa grandeur. Mais, au sortir de Paris, il yai^nait l'Océan. Il allait respirer sous les grands chênes.

Ces brusques passades de l'activité fiévreuse à la vie paisible, de la foule où l'esprit s'excite, mais où le sens de l'unité s'émousse, à la majesté du désert, où l'àme reprend possession de sa propre majesté; ces alternatives d'ai^itation et de recueillement, de société et de solitude, sont peut-être ce qu'il y a de mieux pour la formation de la pensée. Les hommes peuvent aiguiser Tesprit, mais l'Esprit souffle dans le silence et l'espace.

Le détail aiguise le reoard, les o-rands horizons le reposent et l'élaroissent.

Hello l'écrira un jour : « La mvopie phvsique est très rare à la campasne, parce que la campag-ne étend le domaine du regard. »

Il se passe pour la vue intellectuelle un phé-

Moinèrip aiialoi»n(' : la pensée a besoin du larg-e pour s'y d('veIopper tout entière. Il suffit du bosquet à la fauvette, et de Paris au littérateur; il faut l'Océan ;iu penseui", même avant (ju'il pense.

Noble et fier, d'une fierté et d'une noblesse sucées avec le lait du berceau, avec le parfum des chênes de Kéroman et des souffles de l'Atlantique, l'âme fermée à tout ce qui est bas ou simplement puéril, l'esprit ouvert aux vastes espoirs, aux grandes idées,

Avant devant les yeux l'azur de ses ving^t ans, Et le sourire de l'aurore (i),

le jeune homme entrait dans la vie en vainqueur, déjà charg-é de couronnes. Voici comment le dépeint, au moment où elle le vit pour la première fois, celle qui devint sa femme après avoir été dix ans son amie, la confidente de ses joies candides et de ses peines déjà profondes.

La candeur ardente de son visag^e le faisait rayonner au milieu des autres hommes, et son éclat rendait terne toute autre physionomie. Bien qu'il fut laid, il semblait beau ; son front et ses yeux étaient superbes ; le nez et la bouche défectueux; mais l'innocence bril-

(i) Victor Hlgo.

20 ERNEST IIELLO

lait sur ce front d'une coupe large et hardie; une ardeur fiilg-urante éclatait dans ses yeux bleus. Ses mouvements, son geste étaient vifs, décisifs, dominateurs. La douceur et l'harmonie de sa voix saisissaient le cœur. Cette impression était si triomphante que ses plus cruels ennemis en ont subi le charme vainqueur. Ses cheveux bouclés, toujours en désordre, d'une belle couleur brune foncée, ajoutaient, par le pli que leur laissait prendre son insouciance, à l'étrang-eté frappante et dominatrice de toute sa personne-

Il était évident que ce jeune homme serait quelqu'un. Palpitant d'une vie intense, fougueuse, et ne voulant la dépenser qu'à la gloire du vrai, il se sentait armé pour combattre et pour triompher. Se faire une carrière, au sens courant du mot, bii importait peu. Pour condescendre au désir paternel, il fit son droit et fut reçu après les plus brillants examens.

Mais, un soir, il entra chez son père et, déposant sa robe devant le conseiller :

— Je ne la porterai plus, dit-il; j'en prends ici l'engagement irrévocable. Je sors de la Conférence; on y a posé la question de savoir si un avocat, connaissant l'injustice d'une cause, peut la défendre en conscience. Ils ont voté l'affirmative. Ils ne me compteront pas parmi eux!

Ce fut un bonheur. — Hello avocat! Lui, l'ennemi mortel de la moindre attéiuiation du vrai, l'intransigeant chevalier de l'Idée totale ;

lui qui dira un jour dans un cas difficile : « La question est délicate, donc, le seul moyen de la résoudre est la franchise absolue; je ne connais ni ne veux connaître aucune autre habileté ! » ( i ) Ame toute de feu et de lumière, il se sentait attiré par une ambition phis vaste et pkis haute; il cherchait sa voie sans la trouver encore, mais rejetait d'instinct tout ce qui pouvait rétrécir riiorizon intérieurement contemplé. Avocat, il devra l'être, car l'homme profond est universel, mais avocat au sens superbe et philosophique du mot : avocat de la vérité à la barre de Tesprit humain.

Il se mit, vers le même temps, poussé par son insatiable curiosité intellectuelle, à l'étude d'une science dont le seul nom eût fait, sourire le scepticisme ig-norant du siècle dernier, et ferait fuir à grandes enjambées nos jeunes étudiants modernes; mais Hello était intrépide. Cette intrépidité eut une récompense digne d'elle. La théologie catholique, ijo-norée et dédain-née, enfouie sous la montag-ne de nos railleries et de nos ignorances, fut pour ce jeune et libre penseur la révélation d'un nouveau monde. Il fut ébloui, et put dire : « Ciel ! » mais comme Colomb avait crié: « Terre! » Car ce n'était pas un rêve, c'était une réalité, c'était une

1 1 Hello, Lacordaivc.

22 ERXKST HKLLO

science qui apparaissait à ses yeux, H la pins Ix'lle, la plus lumineuse, la plus vaste et la plus sublime des sciences, la science d'en haut, (les dogmes méprisés, où r<eil \ollaiiieM «'t snpeificicl ne voyait ({ue de maii'i'cs étincelles cloui'es au plafond de la ciéduliti' populaire comme les clous d'o!" <hi cei'ciieil liiiniain, ces ('tincelles étaient des mondes, ('taieiil les soleils de l'infini ! Le firmauM'ul s enli'ouN lait, ruisselant de splendeurs conuiu' dans l'asti-onomie ïnodeine. déroulant comm<' elle jiistpraii delà des Ixunes les plus lointaines où l'intel licence t'ati^ut'e puisse* F'eposer ses ailes, les [xMspectives et les ma^-niticences d'un univ<M's (jneNpie peu plus larii<' <P"' la Inude des cliiinistes «'l des plivsiciens. Il s'op('ra, dès lors, dans la pensée du jeune philosophe, une révolution analo«:ue à celle (pii, dans l'ordre astronomique, substitua au vieux système étroit de l'erreur et du préju«-é la vaste et superbe conception de Newton et de f'opernic. Je vous dirai que l'astronomie moderne m'est toujours apparue comme une imai*e splendide de la j)hilosophie véritable. J'aime tous ces horizons ouverts, cette largeur d'esprit pour qui la terre est petite, tant les cieux sorit grands ! L'astronomie moderne, c'est le triomphe du ciel. C'est le trionqdie du grand, du l)eau, de la poésie, de l'enthousiasme, de l'affirmation, de l'immensité.

Et vuilà la philosophie d'Hcilo, en imatie î Mais n'anticipons pas.

Et, d'abord, rendons jnstice. Deux hommes ont exercé à cette époque sur l'intellie'ence du jeune Ernest une influence himineuse et fortifiante, dont la trace est difficilement visible, car le génie est original et ne se souvient pas de ses maîtres. — En a-t-il des maîtres? — Il a du moins des amis : saluons en passant Gratry et Lacordaire.

Gratrv, le plus large, le plus synthétique, le plus cathoUqup^ après Hello, des penseurs du xix*" siècle.

Lacordaire, le moinr-roi dont le troue était à Notre-Dame. Ecoutez Tenthousiasme du jeune auditeur des conférences :

Que de fois, le dimanche, à la sortie de Notre- Dame, le soleil m'a paru heau ! Oue de fois j'ai conduit à Notre-Dame, de srré ou de force, les amis dont je voulais contraindre l'attention et l'admiration

Je me prêtais à l'action oratoire du P. Lacordaire avec avidité. Quand on est affamé, on n'examine pas sou pain, on le dévore.

Je suis allé, un jour, à lui dans sa cellule; je lui ai dit : « Mon Père, je vous remercie. •» Je lui envoie encore aujourd'hui, de l'autre côté de la tomhe, la même parole: « Mon Père, je vous remercie! »

Dans ma profonde et monstrueuse ignorance, j'associais, je m'en souviens, la pensée du christianisme

à la pensée de l'ennui Je croyais que la beauté.

l'émotion, la puissance, l'ardeur, la jeunesse, la force, l'action, l'amour, je croyais que toutes ces choses étaient les néications vivantes et brûlantes du christianisme. Je croyais que le christianisme était la

pierre d'un tombeau posé sur la tête de l'homme

etqii'un chrétien était une brute dressée, le dimanche, vers midi, à aller dans une étj-lise pendant une dmiiheure.

Le P. Lacordaire m'obligea à modiher ce portrait

Mais Lacordaire lui-niènie, ce n'était pas assez pour Hcllo.

Son demi-jour apprivoisa nos ténèbres, dira-t-il de l'illustre conférencier, et, s'il ne noiis introduisit pas dans le sanctuaire, il habitua nos yeux à supporter les rayons (jui eii\lronnent le temple.

Mais l'esprit profond veut pénétrer. Le génie est intime avec la vérit»', il veut entier dans le sanctuaire.

Le sanctuaire, c'est la théologie.

Plus tard, jugeant le grand orateur du haut de son impartialité, il écrira ce qu'ufi autre n'aurait pas le droit d'écrire :

Au point de vue de la pensée, le P. Lacordaire est extérieur et superficiel. Il a exprimé, à propos du

christiaiiisiiie, beaucoup Jidées iutéressautes; il n'a jamais rien sondé. Il sest promené autour du christianisme; il n'a pas plongé ^^cs regards dans l'intélicur des choses. En général, ses théories sont des tableaux, non des doctrines, et ces taldeaux. s'ils représentent la vérité, peuvent certainement porter cette inscription : Vues prises du dehors. Il ne pénétrait pas dans la citadelle de la lumière.

Hellu voulut pénétrer. C'est alors qu il entreprit, sous la direction d'un théologien émérite, l'abbé Baudry, plus tard évèque de Périgiieux. les fortes études dont nous parlions tout à l'heure.

L'éminent professeur de Saint-Sulpice s'intéressait fort à cet élève, qu'il instruisait seul chez lui, en dehors des cours du Séminaire, qui répondait à ses leçons avec une ardeur inspiratrice et auquel il témoiiçna toujours une grande amitié, voyant en lui, disait-il déjà, un homme oarmi les hommes.

La théolog^ie catholique, nous l'avons dit, eut sur l'esprit du jeune Hello une influence décisive. Il y trouva ce qu'il cherchait, ce qu'il fallait à cet ceil et à cette envergure : le sublime espace, la haute et vaste lumière.

Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement,

a dit le prosaïque Boileau. Ce n'est pas seulement à sa pensée que cette habitude des régions

supélieuros, cviiv familiaiitr avec le soleil, donnera une force, une précisi<jn, une ampleur, une clarté mae;-nifique ; c'est, par là même, à son style, ('ar, plus on moule, |)lus la liini'n'i»' est simple, et, à la fois, universelle; plus elle éclaire toutes choses d'un uui<pie et liche rayon; l'ensemble silliiiniiie, ri, du niriu«* coup, le détail, la phrase, le mot. Le soleil dans les cieux n'a (pi'à lancer un regard [umii- faire F-espleiidir ici-has tous les hrius d'heilM'.

Lu andc ((''snllal plus cousideraliic euiMHc, plus intime, d»' ses éludes de théologie Irauscendante fui de laisseï* dans l'ànu* du jeune homme une impression si puissante de la vérité et <le la lM*aul«'' du ealholicismi', ipu' sa foi, li«Mup(''e dans relie lumière, en soilira in\inrible. llello couuaftra bien des douh'urs, et jtis- (|u'à des tentations de haine, mais jamais le doute u'efthMirera cette intelliî^encede sa mortelle pi(pire. Ci'est (pie la ;;rande source du dout<', c'est robscurit*' de la foi. Or, puisée à une certaine hauleui-, la loi de\i<'nl lumineuse, i.v n'est plus la formule cpii trahie à terre, épaisse el lourde connue le caillou du chemin, comme lui insignifiante et stérile. < '.e n'est plus la lettre qui tue, (piand elle nesl {\iw la lettre. C'est un esprit vivant et ardent. Ht cet esprit, le notre le reconnaît; il peut s'y mirer et y voir sa ressemblance. Et, plus ils montent tous deux, [)lus ils

s'éclairent : ce n'est plus ce dogme noir, qui faisait rire dans la rue, et ce n'est plus cette raison moqueuse prenant ses quolibets dans la boue du ruisseau. Ils s'expliquent, en g-ra vissant la montagne, font échange de regards et de reflets — et au sommet, c'est la réconciliation, j'allais dire c'est la transfiguration. Le Calvaire est devenu le Thabor. Chez Hello, la raison est glorieuse, et y-lorieuse de la foi. Car la foi a changé de nom: c'est la lumière.

Cela, c'est tout le problème des temps modernes et toute la philosophie de l'avenir : la réconciliation, sur les sommets, de la raison et de la foi tranfigurées dans la lumière.

J'ai souvent pensé que cette philosophie conciliatrice et synthétique, cette grande philosophie humaine et divine, pourrait être d'une utilité suprême dans 1 éducation de la jeunesse. Cette éducation, quand elle existe, est trop souvent superficielle, purement morale chez les uns, vaguement ou étroitement religieuse chez les autres. Ce jeune homme est bon, mais que sait-il? Un peu d'algèbre, un peu de physique — c'est bien insuffisant, la physique et l'algèbre, — s'il est chrétien, un peu de catéchisme, sitôt appris, sitôt oublié. Il ^fait sa philosophie, ce qui veut dire qu'il n'a point fait de philosophie, car puis-je appeler de ce nom auguste les pâles abstractions jargonnées sur les bancs d'école entre la chimie

îiH EUX EST IlELLO

r( rMllri)iMii(l, cl (loiil Ir rcsiillal Ir jjIiis r\n\v «vsl robscurcissoinent de la pciistH'? \/,\u;c de la liberté arrive, ràij;e des passions, hélas! A <|ue!ie profondeur l'idée morale est-elle einacinec dans cette àme pour qu'elle résiste aux coups de vent? — II a la foi, dites-vous? — El si la loi esi emportée avec le reste ? Je sais tel li\ rc. hl article de revue (|ui peut, dans nn csjuil laihle (Hl eu une anie défaillante, tuer la Ini jxMil-èlrc pour jamais.

Et c'est la Inlle de tous les inslanis, en ce siècle où les quatre vents de l'espiit soni d»chafnés. Il faut être fort pour se jouer «lans la tempête et planer sur l'ouras^an. Oui le sauvera, jeune homme?

La science! La science à l'état suldirne. la science même de Dieu !

Il y a en Ire le mariaee d"ua homme et sa destinée un rapport mystérieux; on y voit le degré d'intérêt que Dieu prend à une existence.

(Ernest Hello.i

— Ernest n'avait que dix-huit ans, raconte M""^ Hello, quand je Tai vu pour la première ii»is. J'en avais ving-t-quatre. Mon père et ma mère liabitaient, en ce moment, la petit(» ville de (niing-amp. M. Hello, conseiller à la Cour de cassation, sa femme et l'un de sesfds se trouvèrent, au temps des vacances, chez une de leurs parentes qui y demeurait aussi. Nous ne les connaissions pas, lorsque, un soir, une réunion où me conduisit mon père amena ma première rencontre avec celui dont la vie fut ma vie.

On dansait. Dès qu'Ernest entra, je fus frappée de sa physionomie.

Rien en lui n'était ordinaire : son reg-ard était pénétrant, lumineux et doux; toutes les audaces de la jeunesse, toutes les audaces de la candeur, éclataient sur son front; la confiance et

3o ERNEST II E LIA)

)His

raideur do sou attitude modeste Hxèrent au pi haut poiut mou attention.

Certainement j'étais en face de f/iiclqu'ffn. lu intérêt puissant me subju^^uait, et, quand mon père vint, à minuit, me rappeler qu'il était l'heure à laquelle j'avais coutume de quitter le bal, je le priai de me laisser, sans lui en cacher la raison.

11 tut convenu que des amies me reconduiraient chez ma mère et je restai. Quant à lui, il ne m'avait pas remarquée, pas regardée, pas invitée à danser; je lui demeurai tout à iail inconnue.

J'avais appris ({ui il était, commeni et die/ qui il se trouvait à Cïuin^anq), et j'avais su, en même temps, que la famille Hello devait !'e|)ar(iile lendemain même j)oui" l^ai'is.

Au moment où nous prenions coiu^é, jues amies et moi, du maître de la maison :

— Vous avez t'ait une conquête, me dit-il, d(M inez

— Ah ! qui donc?

— M. Hello père ajouta-t-il avec malice. Jl vous trouve un air d'intellii»^ence et de réflexion peu ordinaire; il vous trouve distiîKjuèr, mais il dit ce mot-là d'une manière bien flatteuse pour vous !

— C'est une conquête sérieuse, celle-là, répondis-je.

SON :mariage 3i

Une année s'écoula, que j'employai de mon mieux à faire la connaissance des parents de la famille Hello. Je fus bientôt en relation avec eux. On me lisait les lettres d'Ernest, et l'intérêt que j'y prenais fit bientôt de moi Famie de sa tante et de ses cousines.

Lorsqu'il revint aux vacances suivantes, il comprit l'intérêt que m'avaient inspiré ses pensées et ses projets et je devins la coiifidente de ses luttes et de ses tristesses. Ce jeune homme, presque un enfant, était dévoré d'une soif de vérité, d'un désir de voir le rèi^ae de Dieu triompher et s'établir sur la terre : il souffrait d'une douleur peu connue et ijien incomprise à la pensée que Dieu est oublié dans le monde! Je le recevais avec l'assentiment de ma famille , qui , malg-ré quelques représentations que j'écartai victorieusement, permit entre lui et moi cet échaniie d'expansion de sa part, de conseils et d'encouragements de la mienne. . A la fin des vacances, nous étions grands amis.

Il demanda la permission de m' écrire.

Ma mère srardait sur ce point un silence in quiétant. Mais mon père plaidait avec moi ma cause près de ma mère :

— Tu parles, lui disait-il, avec admiration des u"cns qui ont de vieux amis, des amis de viuiii ans, de trente ans. Eh bien ! ma chère amie, pour avoir des amis de ving-t ans, il faut

3q ERNEST HELLO

s'y prendre vnis;-t ans d'avance. Ça, vois-tu, ajoutait-il plaisamment, c'est comme pour le g-içot de mouton: quand on l'aime froid, il laut le faire cuire la veille. Soyons conséquents : si nous voulons que notre fille ait, un jour, un vieil ami, il est temps de s'y prendre et elle ne saurait pas mieux choisir.

11 se plaii;iiait cl je Ir cons(jlais; il m'exposait ses plans, ses efforts, ses douleurs; sa vie «'Mail eu haut, hors des proporticms accoutumées; il souffrait du contact avec les opinions vulgaires et se pliait difficilement au jouî»- des idées courantes. Son père était maii;-istrat distingué, haut placé, en vue par ses opinions. Ernest avait fait son droit, il était reçu avocat; mais, saisi d'une indignation (jue soulevait en lui sa passion de la justice, il avait renoncé à embrasser une carrière ({ue son père eut souhaité de lui voir adopter. Plein d'une foi ardente, Ernest me la inontrM dès nos piemiers enti-etiens.

h'ille d'un officier, élevée dans des principes d'honneur surtout humain, j'étais loin d'avoir la religion qu'il aimait et pratiquait hautement. Mais il y conquit mon àme et, (piand dix ans plus tard, il m'eut offert de devenir l'inséparable compagne de sa vie :

— Je ne demande, me disait-il, que la seconde place en votre cœur, ma chère Zoé. La première appartient à Jésus-Christ.

Tel était Ernest Hello à yuvj;\. ans. Mais continuons le récit de M""^ Hello :

— Ma mère faisait observer qu'Ernest faisait chez nous de trop fréquentes A'isites et que cela pouvait prêter à de fâcheux propos; car enfin, disait-elle, personne ne peut savoir à quel point ce jeune homme est exceptionnel ft même unique.

— Vovons. disais-je, je suis laide, je ne suis pas riche ; non. vraiment, je ne suis pasriche. Jene me marierai donc pas, c'est plus que probable. Il faut bien cependant que la vie serve à quelque chose : je serai l'amie fidèle et dévouée d'Ernest Hello. Xous serons de vieux amis.

— Entendez cela! disait ma mère en souriant à mon père : voilà les idées que vous mettez dans la tête de votre fille !

Quelques mots préliminaires sont nécessaires ici pour expliquer comment furent possibles les rapports, absolument exceptionnels et hors de toute tradition, qui allaient s'établir entre Ernest Hello et M'^*^ Zoé Berthier.

Douée par Dieu de facultés intellectuelles remarquables, d'un caractère droit, d'un cœur prédisposé aux plus exquises délicatesses, apte à tout comprendre, à tout supporter, à tout ressentir, M'^*" Zoé Berthieravait reçu une éducation fort dissemblable des éducations ordinaires et qui lui donnait, parmi les autres jeunes filles.

31 ERNE8T HKLLO

mu' j)li\si(momi(* [lersoiinelle très accentuét'. Elle trancliail cuire toutes, comme traucherait, à côté des fleurs d'une serre, quelfjue ])laute agreste et puissante, éclose dans le sol vieru^e dv la montague, colorée par les rayous du soleil, ayant demandé son parfum à la brise qui passe et sa vis;"ueur à ses propres luttes contre l'iiilenipérie des saisons.

Elle était fille d'ufi (►Iticiei* sup(''rinii-, Ir conimandant Berthiei". IN'u (riiomnies, dans r.niin'*e, possédaient le haut mérite, le savoir varié, Timperlurhahle raison, l'espi-it oriy-inal, la plnlosopITu' pratifpie et l'heureuse humeur de ce mili- (;iiie. Son in;\le couranc, à la t'ois bouillant et calme, son di'Nouement loujouis j)rét, sa pit'sence d'espritausein du péril faisaient de lui unluunme de IMutanpie. Devant le devoir à lemplii- et le dang-er à all'roulei', il avait le sana;- chaud, car sa décision était plus prompte que l'éclair: dans l'exécution, il a\ail le sang-fioid, cai* il se mouvait sans trouble au milieu des plus mortelles occurrences.

Digne épouse d'un tel mari, M""' lierthier, la mère, était une très grande ànie, — dans le sens purement naturel d'un tel mot, mais dans toute l'étendue de ce sens. Si la foi ne l'avait point éclairée, rien n'avait altéré en elle cette clartéintime qui illumine toute créature humaine qui vient en ce monde, et, comme les sa^-es de

l'antiquité, elle marchait à la lueur de ce flambeau, dans une a oie sans détour. Elle y avait conduit sa fille, ou plutôt elle l'avait amenée à s'y élancer spontanément, se bornant à la relever si elle faisait quelque faux pas.

Les entretiens avec son père, maintes fortes lectures avaient formé Tesprit de Zoé : l'exemple et les leçons de sa mère avaient formé son âme. L'école de la liberté avait formé son caractère, lui donnant le sentiment de sa propre digfnité, lui enseignant le rapide et sûr discernement des choses et des personnes.

Son éducation se composa aussi de ce que, par insouciance ou dédain, on lui laissait isfnorer. Elle connut peu cet ensemble de conventions qui forment le code des lois mondaines, et se pénétra, en compensation , de l'amour de la vérité.

A la table de famille, dans le cercle des amis, voire même des indifterents, on lui permettait de tout dire. Aussi, en plus d'une occasion, Zoé avait-elle été une enfant terrible. Mais, si elle eut, un jour ou l'autre, le malheur de choquer quelque oreille susceptible, elle avait pris en même temps la coutume de parler pour exprimer sa pensée, telle que cette pensée naissait au fond d'elle-même, contenant quelquefois sa parole par charité, ne l'employant jamais pour mentir, jamais pour flatter, jamais pour se g-lorifier.

Faute d'une autre lelig^ioii, on lui avait, dans le milieu militaire où elle vivait, inculqué le culte de l'honneur. Elle avait, d'instinct, une horleur profonde pour tout ce ([ui n'est point lionnt^'le.

— Pniscpie tu dis à lou( le monde tout ce cpu' tu penses, sache ne lien taire non pins (pie tu ne sois prête à dii-e à toni le monde, lui répétait souvent sa ni ère.

Dès Tenfance, elle allait seule dans la rue, sans être accompagnée.

— Eh tpioi ! s'écria un jour le colonel en la rencontrant qui trottinait loin du lo^is avec un paiii<M' à la main, vous voilà tout isolée dans la rne! Où donc est la personne (pii vous yarde?

— Je me yarde m(>i-méme, i«''pondit la j)etite Zoé, avec une majesté tièrr.

Elle grandit à cettr lihrr école, justifiant ce principe de sa mère :

— Quand une fille a le co'ur haut placi', rlle peut sortir seule : elle sera respectée.

Zoé recevait également de M'"^ Herthi<'r d'autres leçons d'une exceptionnelle nature.

A Tâj^e où elle commençait à être une jeune fille, sans cesser encore d'être une enfant, elle aimait passionnément à courir et à jaser avec ses compag^nes: elle était alerte; elle était vive; elle était pleine de saillies imprévues.

C'était à Auch, où son père se trouvait alors

eu garnison. Précédaiil un peu les pareuls, au pas moins agile, Zoé Berthier, en compagnie de quelques-unes de ses amies, allait entendre la musique sous les ombrages du cours d'Etigny, où se réunissail à cette heure la société fashionable de la ville. Or, il advint que, sur le chemin de ce bourdonnant essaim de fillettes, un vieux pauvre en cheveux blancs, courbé par l'âge et les infirmités, suivait la même direction. Il portait à son bras une misérable besace trop peu gonflée, hélas ! des aumônes reçues, lourde néanmoins pour sa faiblesse : ce bissac traînait de temps en temps sur le sol, par suite des secousses que lui imprimait la marche saccadée du mendiant, qui boitait inégalement des deux côtés. Li tète de ce bonhomme misère était coiffée d'un chapeau sans fond. L'un des pans, presque entièrement déchiré, d'une redingote en guenille lui faisait comme une queue qui balayait la poussière. Il était arrivé, lui aussi, au bas du grand escalier du cours d'Étigny et se disposait à le gravir.

Al'aspect de cet accoutrement bizarre, le petit groupe des jeunes filles ne put s'empêcher de rire, et il s'en trouva qui, sournoisement, se mirent à imiter en charge et en parodie la démarche de l'homme en haillons.

Tijut à coup. M"'" Berthier, qui suivait avec les autres parents à une légère distance, presse

38 KHNKST 1I1:LL0

le j)as et af)paraît hiiisfun'inciil, vu proie à une généreuse iiicli^^naliuii.

— (Comment! s'écrie-l-elle, vous vous riez des choses les plus respectables qui soient au monde: la vieillesse, la pauvreté, la soutlVaiice, le malheur!

Et, avec un de ces accents (jui liioinphrnl de toute résistance, elle ajouta, s'adiessant à sa Hlle :

— Allez, Zoé, allez à l'instant et faites-vous, s'il se |)eut, paidonner voti'e indiyiiitt'. ( MVrez votre; hias à ce panvi-e. Aidez-le à poit<M' sa Im'sace; aidez-le à iiKHiter cel escalier. Agissez de façon (jue je n'ai<' pas à rougir de mon rnlanl; allez, hàtez-vous!

Les yeux de cette mère brillaient sans doute d'un irrésistible f(Mi, car, Zoé, sans hésiter uiu' sec(Midc, (piitta le petit groupe, dcNcnu muel ; e(, lonle couNtMle de confusion, irhMianl ses larmes, elle courut au mendianl, prit sur ses bias la besace, et, saisissant de sa main ("troilement gantée la main du vieillaid, monta avec lui rescalier.

Ouand elle eut fianchi la dernière marche, une de ses compa^i'iies, tout à l'heure rieuse comme elle, la rejoignit, le visage tout ému et bouleversé, la regardant en silence. Et, au moment où, reprenant son fardeau, le pauvre s'éloignait en remerciant la « charitable demoiselle », cette jeune fille, la pressant dans ses bras:

— C'est bien, ce que tu as fait là, Zoé!

Oh ! ta mère ! voilà une mère !

Et toutes deux, demeurant enlacées, fondirent en larmes.

Cette journée, cette grande journée, fut, en effet, une journée de larmes. La promenade ne put avoir lieu, Zoé et Laure ne cessant de pleurer. M"'^ Berthier, retournée en sa maison, leur fit entendre les plus nobles paroles qui eussent jamais frappé leurs oreilles.

De quel vin g-énéreux ces deux âmes furentelles abreuvées ce jour-là?

La nature de Zoé avait-elle une particulière ouverture à de tels enseig-nements? Peut-être, car le soir de cette scène du pauvre se passa dans des effusions inoubliables, dont le souvenir, toujours vibrant, rend encore ses yeux humides toutes les fois qu'elle en parle, après un demisiècle écoulé!

Sans doute, il faut le dire, une mande humiliation, dans cette publique épreuve, avait einalii le cœur de Zoé. Mais, il faut le dire aussi, le sentiment de la justice, subitement implanté en son àme d'une main ferme, avait prévalu; la grandeur de la bonté et de la charité, tout à coup eiit revue, avait haussé son horizon et lui avait montré désormais des sentiers peu frayés et sublimes, que ne connaissent point les vallées du monde.

4o ERNEST HELLO

L'ciii'aiit, ainsi noiiirie d'une parcillr moelle (le lion, nV'l ait-elle pas préparée à comprendre, un jour, ee fort, pourtant si faible, Ernest Hello?

(Juand ses amies échangeaient avec elle des rêves d'avenii- :

— Moi, s'écriait Tune, j'épousei'ai un général.

— Moi, disaient les autres, j'épouserai un mai^istrat, un ;;rand artiste, un poète, un millionnaire Et toi, Zoé?

— Moi, répondait-elle, j'épouserai un jkiun rr homme que je trouverai malade au bord de la route.

Combien de fois, dans un lointain avenir, Ernest Hello devait-il dire à sa femme, dont on lui avait rapporté cette parole du temps passé :

— Et, en effet, Zoé, vous avez épousé un homme fpie vous avez trouvé malade au bord du chemin. Vous lui avez rendu et conservé la vie pendant plus de trente ans.

Nous serions incomplets si, voulant donner une idée de cette jeune Zoé Berthier, toujouis par voies et par chemins, selon le hasard des garnisons où les ordonnances ministérielles promeiuiient le régiment de son père, nous omettions de parler de ce que cette ànie si élevée avait, einnéme temps, de matériellement pratique.

Sa mère, sachant que sa fille pourrait être sans fortune, car la famille ne possédait que la solde d'officier et quelque lopin de terre au pavs maternel, sa mère avait voulu que Zoé pût vivre un jour de son travail et lui avait enseigné la plupart des métiers de femme. Elle coupait et cousait ses robes comme une habile tailleuse; elle brodait comme une fée; elle connaissait l'art de la tapisserie comme jadis la reine Mathilde; elle savait dresser un menu et exécuter un plat comme un maître-queux. La même main, qui n'avait qu'à se promener sur les touches du piano pour en faire jaillir des flots d'harmonie, n était pas moins remarquable à faire rôtir un poulet. Zoé avait appris à tenir la maison, à gouverner la basse-cour, le verger et le jardin. Rien ne lui était étranger. Entrait-on dans un mag-asin, elle appréciait avec autant de compétence qu'un chef de rayon la qualité des étoffes. Au marché, elle jugeait sûrement, d'un coup d'oeil, la valeur et le prix de chaque denrée. Était-on malade? Elle était médecin, et, en dépit des lois qui défendent le cumul, elle était en même temps pharmacien et admirable infirmière.

L'ordre et l'économie lui permettaient d'avoir du temps pour tout et d'être o'énéreuse envers tous.

Ce qu'il y avait de profondément caractéristique en cette puissante nature, c'est que Zoé Berthier, comme ce roi fabuleux qui changeait

4t2 ERNEST HELLO

eii or tout ce qu'il rlttcurah de ses (loiy;ts, donnait un sens supérieur aux détails les plus vulgaires.

Henri Lasserre nous a raconté qu'il alla, un malin, à Auteuil, tVa{)per à la porte d'Ernest Hello. En traversant le vestibule, il aperrut dans la cuisine M""' lïello très atl'airée. Elle tenait à la main la chair encore crue iV\\]] bifteck (ju'elle venait de tailler.

— Eh (pioi? dit Jleni'i Lasserre avec surprise», vous dont les pensées sont si extpiises et si empreintes de poésie, dont le style est si délicat, ètes-vous, ainsi que Cemlrillon au loî»is, une princesse de l'idéal se cachant, dès qu'elle rentre en son château, sous lavul^-aire enveloppe d'une cuisinière?

— Mon cher ami, répondit-elle gravement, la poésie et l'idéal peuvent parfois habiter la cuisine, tout aussi bien que l'atelier de Tartiste ou le cabinet de l'écrivain. Voyez ce bifteck! Avec quel soin j'en ai enlevé tout ce qu'il pouvait contenir de muscles ou de parties cartilag-ineuses ; je l'ai paré, pour employer l'expression du métier. Moi-même je l'ai coupé de l'épaisseur voulue; je viens d'amener parfaitement à point le feu du fourneau. Je vais surveiller avec sollicitude cette cuisson, en même temps que les ponnnes se gonfleront à l'instar des beig-nets dans la friture bouillante....;

SOX MaIUAGK 4^

— C'est fort bien! dit Henri Lasserre en souriant, mais la poésie et ridéal?

— La poésie et l'idéal, les voici. Si, au lieu d'apercevoir tout à l'heure ce bifteck succulent sur son assiette, Ernest y faisait la pénible rencontre d'une viande filandreuse, moitié incuite et moitié calciiuk', avec laquelle il serait obliiî"é de livrer une sourde et silencieuse bataille et qui opposerait à ses armes, à sa fourchette, à son couteau, à ses dents, une résistance passive, il sortirait de table fatigué de la lutte. Son estomac, jii^e sévère, lui répéterait à toute minute que la conquête ne valait pas le combat, et se plaindrait intérieurement comme une conscience physique. Et lorsque Ernest, après une promenade troublée par cette nature de remords, viendrait à prendre la plume, les idées ne trouveraient pas en lui un instrument préparé pour les recevoir : les cordes de la harpe trop tendues ou relâchées ne vibreraient point, etle génie du o-rand musicien serait, à cause de cela, impuissant à nous charmer et à nous élever par sa merveilleuse harmonie. Tandis qu'avec le bifteck tendre et saig-nant qui bientôt lui sera servi, comme un objet d'arî, dans son cadre de pommes soufllées, il n'v aura pas de duel dans le champ clos de l'assiette : mon mari sera tout entier à l'étincelante conversation que vous connaissez. La paix habitera dans son estomac; Son oreille, durant la prome^

nade, écoutera avec un lecucilleuient dout rieu ne le détournera les mélodies de la nature et la grande voix de ses propres pensées. Assis ensuite en son fauteuil, à sa table de travail, il sera merveilleusement disj)osé à écrire, à traduire dans son incomparable langue les plus hautes conceptions de l'esprit. Et moi, qui suis la 4;ardienne de ce beau génie, j'aurai de la sorte collaboré à son oeuvre, j'aurai ma part cachée dans ses inspirations. Le couteau de cuisine que vous voyez entre les mains de la femme d'Ernest Hello est pour elle un moyen de tailler la plume de son mari. Et c'est ainsi que dans les mystérieux labeurs des créations de ce monde, le plus humble peut servir au plus grand.

Henri Lasserre se plaisait à raconter cette histoire. Il nous a semblé bon de la raconter à notre tour.

Nous avons, en cela, anticipé sur les événements, mais nous tenions à présenter la vraie physionomie de Zoé I^erthier, qui devait occuper dans la vie d'Ernest Hello une place si i'iande.

11 semblait qu'elle eut été créée pour le comprendre, le compléter, le suppléer.

Vivant totalement dans le domaine de la pensée, Hello i^-norait, comme un enfant, maintes choses de la terre, et il lui advenait, souvenles et souventes fois, de ne tenir aucun

compte de celles qu'il n'iyiiorait point. Livré à hii-inème, il ne se fût jamais aperru, dans son unique préoccupation de ce qui est éternel, que ses vêtements n'étaient point inusables. S'attardant au banquet des idées, il eût ajourné, en plus d'une occasion, jusqu'à 8 heures du soir le déjeuner du matin. Quant à ce que l'on nomme les « affaires », les « intérêts », les (( marchés », les « ventes », les « achats », il éprouvait à s'en occuper, voire même à en ouïr parler, une répugnance invincible, qui n'avait d'égale que son inexprimable incapacité en ces matières. A l'endroit précis de la tête où le comptable Barrême avait une bosse fort proéminante, Hello avait un creux très prononcé. Quoiqu'il possédât en maître la langue française, il ne parvenait pas à s'expliquer certains mots, employés d'une certaine façon. Alors que le mot « li^Te » sio-nifiait pour lui « œuvre intellectuelle, poème, littérature, philosophie », il lui paraissait abominable de profaner ce nom sacré par des expressions comme celle-ci: les livres de compte, les livres de la maison, la tenue des livres.

D'une entière hardiesse dans les régions de la pensée, il était prompt à se décourager et à s'abattre devant les difficultés et les obstacles que lui opposaient les mille incidents de l'existence, les intelligences ennemies et les inintelli-

/S6 i:nxi:sT hkllo

geiices passives et obstinées. Quand il était malade, il se troublait et voyait tout au pis. Quand il se portait bien, il compromettait sa santé, abusant du travail.

Lorsqu'un jour, sur le chemin de la vie, Ernest Hel!o rencontra Zoé Berthier, doui l'àme partageait ses enthousiasmes et ses as[)iialions, dont Tesprit s'harmonisait en tout à son propre esprit, dont le caractère et la force lui étaient nu soutien, ils se trouvèrent l'un et l'autre si pleinement d'accord par leurs affinités et, par leurs contrastes, si intimement unis, si véritableuKMit et si j)roiV)ndément de race et de saut; identiques, qu'ils se considérèrent, en elfet, comme d'une même famille, c'est-à-dire comme frère et sœur, la sœur, qui était l'aînée de trois ou quatre ans, regardant parfois autour d'elle pour chercher parmi les jeunes filles celle qui pourrait rendre Ernest heureux, tandis qu'Ernest se demandait aussi si, dans le monde (pi'il connaissait, il serait possible de découvrir un mari digne de Zoé.

Ce bizarre malentendu devait durer plusieurs aimées.

Reprenons.

L'échange des lettres contimiait plus assidûment que jamais, quand la famille Berthier dut quitter la Bretagne pour aller à Nancy,

t( Je récrivis à Ernest, raconte M""' Hello; nous devions traverser Paris, je l'avertis du jour où nous arriverions. Il était là, nous attendant, à l'arrivée, ma mère et moi.

— Vous allez chanerer de toilette, nous ditil, et vous viendrez chez ma cousine, M"^*^ de Gaspérini, elle vous attend à dîner.

— Non, répondis-je, c'est impossible; ma mère est fatiguée, nous n'irons pas.

— Mais, repartit Ernest, mon père, malade, s'est tenu debout pour vous recevoir!

— C'est autre chose, repris-je avec joie; je suis prête à l'instant.

M. Hello nous invita à dîner pour le lendemain. J'étais fort émue, je me demandais avec anxiété ce que pensait la famille Hello, je ne savais pas si M. Hello était au courant de ma correspondance avec son fds ni s'il en connaissait les termes. Je ne savais quelle opinion il se formait de moi. Le lendemain, après le dîner qui eut lieu en famille, chacun déclara la manière dont il comptait employer la' soirée.

— Quant à vous, nous dit Ernest, je vous conduis au Français. Rachel joue, et je me fais une fête de vous la faire entendre.

Ma mère s'excusa sur sa fatig"ue passée et son vovaGfe à venir, encore long* pour arriver à destination, mais elle ajouta:

— Si vous voulez vous charg;^er de reconduire

4H EKxXEST IIKLLO

ma fille à l'hôtel après le spectaele, je vous la confierai.

Ce fut ainsi convenu; chacun |)ensa à ses préparatifs et se retira pour les faire. Ernest sortit aussi, ma mère était partie; je restai seule avec le conseiller; il était fort malade; nous étions dans son cabinet.

— Mademoiselle, me dit-il après un silence, vos lettres sont là lil ouvrait un tiroir); je les ai lues; je vous connais et je vais vcmis nwmtrer l'opinion (pie m'oiil lait concevoir de aous les lettres que vous écrivez à mou fils. Aiiuezvous beaucoup mon fils Ernest?

— Oui, Monsieur, beaucoup.

— Ecoutez-moi. \'ous voyez un niour;inl. Pour vous (pii ne de\ez pas me revoir, j«' suis à mon lit de mort. Vous connaissez mon fils : il est jeune, ardent, sincère; il a trouvé en vous une amie précieuse; avec une nature comme la sienne, tout peut arriver. Usera peut-être ini^ral, léger; il peut s'écarter, il reviendra pour oublier encore; tout, tout est possible. Voulez-vous me promettre, quoi qu'il arrive, de lui i»arder votre amitié, de ne tenir aucun compte de rien et de lui être fidèle, comme un ami?

Je le promis, non sans une émotion très vi\ e.

A ce moment de l'entretien que sa simplicité, sa grandeur et sa soleimité ont gravé pour toujours dans mon cœur, Ernest rentra.

La soirée s'écoula pour nous ainsi qu'il l'avail projeté, et, de retour à l'hôtel, je dis à ma mère :

— J'ai eng-as^é ma vie.

— Tout au plus ton amitié, dit ma mère.

— Non, tu me connais, c'est ma vie. Je sais que je n'épouserai pas M. Hello ; tout me sépare de lui.

Alors, je racontai en détail la scène de la promesse par laquelle je m'étais liée et fis part à ma mère de ma résolution de consacrer ma vie au soutien et à la consolation de cette existence troublée par la seule ambition et la recherche de l'idéal.

Quelques années après, nous habitions Paris; les entretiens avaient pris la place des lettres ; avant cette réunion, j'avais revu Ernest à Niort, où mon père était en garnison: puis, une fois encore, à Kéroman, où sa mère m'avait invitée à passer un mois. La santé d'Ernest Hello s'ébranlait, son père était mort. Le voyant dans une situation de fortune modeste, M"'^ Hello souhaitait voir son fils embrasser une carrière où il pût trouver honneur et profit ; mais son esprit n'était pas fait pour se prêter aux calculs de la vie, et ce seul mot: gagner de Vargent, l'exaspérait.

Il céda toutefois aux désirs exprimés par sa mère, et, pour lui prouver sa soumission, il accepta de donner des répétitions, en attendant

mieux; c'était pour lui une dure contrainte. Il souffrait et il s'inquiétait ; sa tristesse devenait plus g-rande ; il commençait à entrevoir les obstacles de la vie et la dureté des hommes. Un soir que nous étions ensemble :

— Je voudrais, me dit Ernest, vous adresser une demande.

— Eh bien! je vous écoule.

— Je voiichais être si\r que vous ne refuserez pas.

— D'où v(uis vient tant d'hésitation?

— (W (\uv je veux vous demander est très difficile.

Il était sur le point de partir poui* la liretag^ne et je m'imaginais qu'il avait à me recommander la surveillance de l'impression d'iiii ouvrage qu'en ce moment-là il allait faire [niraitre.

— Mon hésitation vient du prix que j'attaclic à votre réponse, continua-t-il.

— Mais je n'ai pas ooutuin*^ de vous faire désirer les services que vous pouvez réclamer de mon amitié. Parlez donc! Vous ne pouvez rien me demander de mauvais, et moi je ne veux rien vous refuser de ce qui est bon. Vous voyez que, si ce que vous voulez dépend de moi, vous êtes assuré de l'obtenir. Parlez-moi sans hésiter et sans craindre un refus. Que voulez-vous ?

— Cv'est que la chose est grave! J'ai à vous

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