SON M A III AGE OX
demander si vous consentiriez à vous marier avec moi?
— Mais c'est impossible! m'écriai-je. Y avezvoiis pensé? Votre mère, avec beaucoup de raison, n'y donnera pas son assentiment: tout est contre moi. J'ai six ans de phis que vous, je suis loin d'être riche et je suis laide! Par son refus, je me verrai forcée d'écarter vos visites; vous recevoir ne me sera presque plus possible, et voilà notre belle amitié compromise.
— Ah ! dit Ernest, si ma mère n'avait pas dû, demain, venir vous répéter la parole que, le premier, j'ai voulu vous dire, vous ne l'auriez pas entendue. Je vous en prie, répondez-moi!
— S'il eu est ainsi, repris-je, oui, je le veux bien.
— Je suis certain, me dit Ernest, que vous êtes née pour éclairer ma vie.
]\jnie Hello vint, en effet, et nous eûmes, ma mère et moi, avec elle, un entretien sérieux: elle avait dû souhaiter, pour son fils, un autre mariag-e. J'étais sans beauté, sans fortune, et non plus de la première jeunesse. Ernest devait
prétendre à une alliance plus considérable
et mieux assortie. Nous allâmes, ma mère et moi, au-devant de toutes les objections que pouvait soulever dans l'esprit de sa mère la résolution d'Ernest.
— Ce sont les raisons confrp, nous répondit
lyiiiie Hello, mais vous avez iiéii;-li^é de luv parler des raisons />o///*: laissez-moi flonc vous les faire connaître. Je me joins à mon fils pour vous prier d'accueillir favorablement sa demanrle.
Alors je priai Ernest de partir avec sa mère, ainsi qu'il en avait l'habitude en cette saison. Il «'tait fort souffrant et, pendant son absence, il m'écrivait comme de coulume; il me parlait de s<\s études, de ses tristesses, beaucoup de sa santé. Et, lorsque ma mère me demandait en riant si Ernest était galant comme un vérilable chevalier français :
— Hélas! ma pauvre maman, lui disais-je, de chevalier français il n'es! point question, et de g-alanterie encore moins!
Je lui montrais les letties. bien faites pour la surprendre.
— Ce n'est pas ainsi, disait-elle, ([ue les choses se passaient de mon temps ! Etje ne sais pas, ajoutait-elle, si tu as ce qu'il faut pouié[)ouser un homme de cette valeur. Ce qu'il lui faudrait, ce serait une femme supérieure; réfléchis bien, il lui faudrait une femme supérieure.
Avant la fin des vacances, Ernest arrivait et me pressait d'accomplir ma promesse. Il ne voulait pas de retard. Mais, lui disais-je en riant, il faut remplir les formalités, faire les [)ublications; il faut donner à votre mère le temps de revenir. Aujourd'hui, il est déjà tard,
nui mèiL' attend à dîner un ami; nous pourrons à peine parler de nos affaires.
— C'est un ami fâcheux, que je voudrais voir bien loin, dit-il; de mon côté, tout est prêt. Où sont donc vos papiers?
— Peut-être ici ou là; et j'indiquai la place. Je m'occupai dans la maison. Ernest avait
disparu; il ne revint qu'à l'heure du dîner. Il avait oublié sa colère contre l'ami de ma mère, avec lequel il fut aimable, et, le soir, avant de nous quitter, il me dit :
— Nous sommes plus avancés que vous ne le pensez. J'ai trouvé vos papiers et j'ai tout emporté. Ma mère reviendra et nous nous marierons.
^[me Helio revint et le jour fut fixé ; mais, avant ce moment, la mère d'Ernest me prit à part et me dit :
— Je crois de mon devoir. Zoé, de vous faire connaître le résultat d'une consultation sur la santé de mon fils: il est fort malade. Andral lui donne six mois de vie !
— Hélas ! Madame, dans six mois je serai donc veuve; mais, rassurez-vous; d'ici là, je vais donner tous mes soins à Ernest, et j'espère, avec l'aide de Dieu, prolong-er sa vie.
— .)'ai soisrné Ernest, ma chère Zoé.
— Sans doute, mais trop, et de là sa faiblesse. C'est dans ces conditions que, le 12 no-
04 KUNEST SI!:!.I,0
vcnihiY' 1857, dans réalise (rAiHcuil, sans pompe, à 8 heures du matin, avec une assistance qui ne s'étendait guère au delà des témoins, je fus mariée à Ernest Hello.
Un déjeuner eut lieu chez ma belle-mère, et à 3 heures je rentrais chez moi avec ma mère el Ernest elje devenais g-arde-malade. Dieu bénit mes efforts: trente ans plus tard, le i4 juillet i885, une des dernières paroles (pi'il m'adressa fut celle-ci :
— INIaman Zoé, vous m'avez fait vivre l rente ans! Vous a^ez été une mère pour moi, une femme bonne, un ange dans le vrai sens de ce mot.
C'est ainsi que, par une suprême bonté, il déposait dans ma mémoire des paroles qui devaient, plus tard, être une consolation ou, tout au moins, un adoucissement à ma d«'solation. »
Un ange ! Hello en avait besoin, comme tous ces grands misérables qui s'appellent les grands hommes, plus que tout autre peut-être. Les forts sont si faibles! Mais ce que Vange ne dit pas, c'est l'ingénieux dévouement, ce sont les petits riens, parfois sublimes, dont sont faits ces trente et un ans si vaillamment conquis sur la mort; c'est la façon dont elle sauva, dont elle sauvait tous les jours « son pauvre enfant » qui l'appelait: « Maman Zoé », sentant l)ien qu'il lui devait rexistence; ce sont tous les caîl-
SON maiuagl:
loux anguleux qu'elle excellail à éeailer de son chemin, toutes les épines dont elle brisait la pointe sur ses doigts pour lui en éviter la piqûre. Depuis que, le jour de son mariage, elle s'était enei-ag-ée à vivre de sa vie, elle s'était emparée du soin de la gouverner. Après avoir rappelé Heilo à l'existence, elle n'avait pas abdiqué.
— J'avais hâte, dit-elle, de soigner à ma mode l'enfant malade qui, depuis, m'a toujours appelé maman Zoé, et ce mot maman Zoè fut toujours pour moi ce qu'il y eut de plus doux au monde.
Sans entrer dans le détail de cette mission maternelle de l'épouse, il serait intéressant de constater l'influence exercée sur la vie et la pensée d'un g-rand homme par celle qui fut la rompag-ne de sa vie et de sa pensée.
Hello avait deux frères, dont l'un, Charles, de douze ans plus âgé que lui, est mort à Kéroman, le 2 octobre 1882. Il était conseiller à la Cour d'appel de Paris. Magistrat intègre, s'il en fut, raide et brusque dans son langage et ses manières, et cachant une compatissante bonté, facile pourtant à découvrir, avec le même soin que d'autres mettent à cacher leurs vices, fort estimé au Palais pour son inflexible droiture, et, de plus, très éloquent.
Son autre frère, Emile, est mort en 1900. Il était prêtre et s'occupait des fils d'ouvriers^
Sur les champs de bataille, penclanl la guerre, il exposa mille fois sa vie au profil de nos soldats, et, s'il put en sauver plusieurs, il ne fut ni moins dévoué ni moins heureux au milieu des terribles événements de Paris. Un grand nombre de ceux que la misère et Tét^'arement rendaient dignes de pitié lui durent la vie. Chose remarquable! Il ne quitta pas un seul joui' l'habil ecclésiastique.
— S'il faut mourir, ce n'est pas une affaire! disait-il.
Son neveu Henri Hello, fils de Charles, continue à Paris ses oeuvres de dévouement démocratique et social.
« Le nom d'une femme est l'histoire de deux vies : la sienne et celle de son mari. »
C'est notre philosophe qui a dit cela, parce qu'il le savait mieux qu'un autre. Nul ne fut à la fois mieux compris et mieux complété par celle que Dieu donne à riiomme pour le compléter et le comprendre.
Car telle est bien, ce me semble, résumée en deux mots, la double mission de l'épouse : en comprenant l'homme, elle entre dans sa vie; en le complétant, elle l'enrichit de la sienne.
Et j'observe en passant qu'il y a là de quoi préciser la rès'le des dissemblances et des ressemblances entre époux. Le mariage doit-il être l'union des contraires ou l'union des semblables ? Les deux. Mais dans quelle mesure? Dans la mesure exacte de la double mission que je viens d'indiquer. Car telle est la loi : différer assez pour se compléter, se ressembler assez pour se comprendre.
Mais, si telle est la loi de tout mariasse assorti, combien plus des mariages supérieurs, des mariages princiers! J'entends les princes de l'intel-
licence, car les autres se soucient peu de cette loi et obéissent à d'autres convenances que les convenances philosophiques. Si le dernier des hommes a besoin d'être compris et complété, combien plus l'homme supérieur, inférieur aux autres à tant d'ég-ards, et supérieurement inférieur, profondément incomplet et inég-al, bordé de vides énormes, comme la haute montagne ; avec cela assoiffé d'intimité, aimant la çcloire parce que la g-loire peut-être est une intimité immense. Plus l'homme est grand, plus il a besoin d'être compris et complété, et plus aussi il est difficile à compléter et à comprendre. De li\, sans doute, le nuage qui assombrit le front des grands hommes.
Hello, qui rêvait d'intimité universelle, de communion du genre humain à sa pensée, eut du moins la gloire, enviée parfois des plus illustres, d'être compris à son foyer. Si, comme je le crois, celle-ci pour Hello n'est que le présage de l'autre, qui sait s'il ne devra pas l'honneur de faire vibrer le cœur des hommes, à cette intimité conjugale qui le soutint trente et un ans contre le découragement toujours prêt à l'envahir? Eugénie de Guérin parle en son journal a d'un appui à hauteur d'âme » : ;\Ime Hello fut pour son mari cet appui à hauteur d'âme. Plus heureux que Jacob, il eut mieux qu'une pierre où reposer sa tète, sa tête
MADAME HELLO Sq
lourde de pensées, il eut un cœur; mais cela peut-être ne lui eût pas suffi, il eut une intelligence.
Parcourant, un jour, quelques feuilles manuscrites d'Ernest Hello, tombées des plus hautes cimes de cet esprit, j'y lisais cette remarque sur les rapports de la raison et du sublime : (( L'acte sublime n'est pas raisonné, l'acte raisonné n'est pas sublime. » Puis, au bas de la pag-e, cette note : « Serait-ce parce que l'acte sublime est une directe impulsion de Dieu? » Signé: Zoé. La note était de M'"^ Hello.
Il est vrai que M""^ Hello se connaissait en sublime pour l'avoir pratiqué, mais un peu comme M. Jourdain dans Molière, sans le savoir. Le grand homme qu'elle appelait « son pauvre enfant » souffrait, nous l'avons dit, d'une susceptibilité physique, étrange et excessive, lui rendant très difficile le sommeil réparateur et profond qui était pour lui une nécessité et une impossibilité tout à la fois. Le moindre bruit, le cri d'un animal, un roulement inaccoutumé de voiture, le sifflet obstiné d'un gamin Ténervaient parfois au point de compromettre sa nuit entière, et par là même la journée du lendemain. En ces organisations exceptionnelles, où la moindre impression retentit jusqu'à l'àme, où, comme le dit le poète, un parfum éveille la pensée^ il semble que l'esprit soit en quelque
Go ERNEST HELLO
sorte à fleur d'épiderme et sursaute au moindre choc. Nul ne sait ce que l'aboiement d'un chien peut nous ravir de chefs-d'œuvre !
M'"^ Hello s'élevait-elle à ces considérations? Sans doute, car nous avons vu que la ménaei-ère en elle était doublée d'un philosophe, et d'un philosophe très pratique :
— Nul ne sait ce que peut une côtelette tendre sur l'esprit d'un homme, me dit-elle un jour. C'est ainsi que j'ai collaboré aux œuvres d'Ernest, et j'ai toujours pensé à écrire un livie dont le titre eut été : Philosophie de la cuisine. J'amusais beaucoup Ernest avec ce livre, car ce livre, je le lui ai parle,, si je ne l'ai pas écrit, et avec cela je l'ai bien amusé. Quand je le trouvais plus souffrant et plus triste que de coutume, je lui disais, avec beaucoup de gravité et un air capable, un chapitre de la Philosophie de la cuisine, et je le faisais rire comme un fou. Il avait un ami, M. Pradié, grand philosophe, lui aussi, et député de l'Aveyron, et qui prenait beaucoup de plaisir à entendre cela et à voir de quelle façon je soufflais sur les nuag;-es g-ris amoncelés sur le front d'Ernest. Il me disait que je devrais écrire — ex professo — un livre pour les femmes et sur les femmes. « Oui, oui, disait Ernest, mais son livre pour les femmes serait, en fin de compte, un livre pour les hommes. »
MADAME HELLO 6l
Toujours est-il, pour en revenir au sublime — et aux chiens — (car tout se touche en ce monde, et comme le dira le réaliste Hello dans l'histoire si touchante du vieux Tobie : « La queue du chien remue, et le Saint-Esprit veut que cela soit raconté aux siècles futurs »), — toujours est-il que, certaine nuit, des hurlements plaintifs et prolong-és menaçaient de troubler douloureusement le repos du cher malade. Que fait M™® Hello? Elle descend, on était en plein hiver, traverse le chemin, se rend compte de la direction des cris, va droit à la maudite bête qui continuait derrière un portail ses aboiements furieux, et, prenant le morceau de viande dont elle avait eu soin de se munir, se met à lui en ieter de petits morceaux par-dessous la porte mal jointe. L'effet fut prompt, mais c'était toujours à recommencer. Enfin, après avoir passé cinq heures de nuit, dans la neisce, à amuser un chien, elle revint vers son mari qui s'éveillait dispos, après un de ces sommeils bénis qui rappelaient au biblique penseur des Paroles de Dieu le repos du septième jour : « Le sommeil est une certaine ombre du Sabbat qui tombe sur la terre. » ( 1 1
Si j'ai cité ce trait, c'est moins à la louange de M^^^ Hello, dont je n'ai pas à retracer la vie,
(i) Paroles de Dieu, p. 5.
6i ERNEST HELLO
qu'à la gloire de celui qui inspirait de pareils actes. Peut-être faut-il, pour les accomplir, le contact habituel du sublime, et, pour ma pari, je ne connais pas de penseur plus habituellement sublime qu'Hello. L'enthousiasme est Tair qu'il respire et qu'on respirait autour de lui. Hello est un héroïque de la pensée.
Sa femme était faite pour le comprendre^ mai.s elle était faite aussi pour le compléter. Sans elle, je ne sais si l'idée, l'enthousiasme, l'ivresse de la pensée pure et sublime, n'auraient pas emporté l'aigle, non certes à de plus hauts sommets, mais, au contraire, dans le précipice où le génie peut sombrer. Car la vérité est un superbe équilibre : Hello le dira un jour. Peut-être, jeune, livré à lui-même, eût-il été exposé à rompre au profit de l'inspiration et par conséquent au préjudice de l'Inspiration elle-même (les penseurs me comprennent), ce délicat équilibre.
Il semble qu'il y ait dans la vie des faits insignifiants et décisifs à la fois. Toute l'existence, toute la pensée d'Hello, ont peut-être dépendu d'une heure. Le jeune Ernest avait pour ami intime un certain M. de G... qui le fascinait par l'éclat d'un talent véritablement prestigieux. Car Hello, qui a dépensé contre la médiocrité et la routine de si superbes colères, qui avait en exécration la médiocrité et la routine, avait alors
en adoration le g^énie, comme il l'eut toujours en vénération; et l'éclat, la splendeur de la forme et de l'inspiration personnelle le séduisaient en sa jeunesse au point de se faire tout pardonner. Que n'eiit-il pas pardonné à M. de G...? Je n'en veux pour preuve que ce simple mot, surpris à l'une de leurs conversations intimes. Adulé dans les salons, entouré d'un cercle d'admirateurs, et surtout d'adoratrices, M. de G... avait fini par se marier; mais il se plaignait de ce que Tamour de sa femme « ne suffisait pas à V inspirer dans ses œuvres. »
— Eh bien, lui dit un jour Hello, eh bien! prends-en une autre.
Voilà un mot monstrueux et étrange dans la bouche de celui dont la vie était alors ce qu'elle fut toujours, un modèle d'honneur et de pureté morale. Je veux bien n'y voir qu'une boutade, mais provoquée et quasi lég-itimée aux yeux des deux amis par le principe du droit di^in de l'Inspiration, idole à laquelle on pouvait tout sacrifier. Est-ce que l'artiste, Técrivain, ont à se soucier des lois morales? Vous voyez poindre ici toutes les théories à la mode, théories de l'art pour l'art, de la religion de l'art, du dilettantisme, du réalisme, etc., mots sonores qui se résument en un mot : l'art séparé. Et, si l'on allait au fond des choses, l'art séparé, c'est l'art détruit. Quant à la morale du système, elle
est admirablement résumée par le mot brutal d'Ernest : « Eh bien! prends-en une autre. »
Nous ne suivrons pas M. de G... dans la voie des conséquences de son principe : sa vie perdue et stérile ne devait que trop justifier l'inquiétude maternelle qui veillait heureusement sur le jeune Hello et sut le détacher à temps d'une amitié dang-ereuse et séduisante , longtemps entretenue par Tapparente malveillance de sa mère, qui s'attachait à faire ressortir tout le mal sans vouloir tenir compte d'autre chose; grande maladresse près de celui qui déjà disait : La partialité pour les vaincus est la faiblesse des grandes âmes.
Cette maladresse frappait beaucoup celle que
M. Hello père avait choisie pour amie à son fils
Elle aussi avait en antipathie M. A. de G... Elle ne le cachait pas à Ernest, mais, avec lui, elle admirait certaines choses fort belles qu'il avait écrites et disait tristement :
— Gomment cet homme ne voit-il pas qu'il se perd et que le désordre avilira sa vie?
Avec une nature passionnée comme celle d'Hello, tout était possible, tout pouvait arriver, ainsi que l'avait prédit M. Hello père. Mais Ernest fut sauvé, et l'auteur de V Homme ne songera-t-il pas à cet épisode de sa jeunesse, quand il écrira au chapitre de la Charité et de la clairvoyance du cœur ;
Voyez une mère : je la suppose bonne et intellig-ente. Elle redoute pour son fils une certaine relation. Il y a une fréquentation qu'elle voudrait rompre; une approche qui la fait trembler. Et pourtant, l'homme (levant qui elle sent le malaise de la crainte semble l'ami de son fils. Piien ne justifie en apparence cet avertissement sans parole qui ressemble à une antipathie capricieuse, qui menace et ne s'explique pas. En général, quand ce fait arrive, le moment ne se fait pas long-temps attendre qui justifie la terreur. L'enfant était menacé. La mère le sentait sans le savoir, et l'horreur d'une chose absolument inconnue était née en elle. Cette horreur était née sans connaissance ; elle était née pleine de lumière et vide de science. De quoi l'horreur du mal était-elle née? Elle était née de l'amour (i).
Mais est-ce bien de sa mère qu'il parle ici? N'est-ce pas, plus encore, de celle qu'il appellera : « maman Zoé » et qui déjà, à cette époque, Tentourait d'une sollicitude presque aussi maternelle et plus délicatement intellig^ente? La mère était sag^e, mais entière, comme presque toutes les femmes, en ses façons d'apprécier hommes et choses, nég-ligeant de faire en celui qu'elle redoutait pour son fils la juste part du bien et du beau, cherchant à s'imposer à ce dernier par la violence du sentiment plus qu'à l'attirer à la
{1} L'Homme, p. 82.
vérité par la persuasion de Tesprit et la claire vue des choses. Or, Hello, non par orgueil ou dureté de cœur, mais par besoin d'intelligence, ne cédait complètement qu'à l'idée. Il ne refusait pas de se rendre, mais n'avait pas encore compris pourquoi il devait se rendre. Ce fut le rôle de l'amie de le lui faire saisir, et, connaissant Ernest Hello, je crois deviner que ce fut dans un éclair philosophique que s'opéra ce que je pourrais appeler sa conversion. Non pas qu'ciii lui parlât philosophie proprement dite; mais un mot suffit aux penseurs, ce mot ouvre un horizon qui ne se referme plus.
Quel est le mot qui, enrichissant tout à c(jup l'esprit d'Ernest d'une idée nouvelle et féconde, va, non pas certes rétrécir, mais, au contraire, agrandir son âme, ouvrir à sa pensée des perspectives immenses et créer en quelque sorte la moitié de cette âme et de cette pensée?
C'est, je crois, ce simple mot, Tordre.
Une parole amie, sans le lui dire peut-être, lui avait fait entrevoir ceci : que l'inspiration n'est pas tout, que le génie n'est pas tout, que la splendeur n'est pas tout. Qu'y a-t-il en outre? Il y a l'ordre, il y a la loi : la loi de l'inspiration, la loi du génie, la loi de la splendeur. Non pas Tarrét, non pas la règle, la vieille règle classique et morte des pédants et des littérateurs, mais la loi, la loi vivante et éternelle qui a ses racines
dans les profondeurs des choses, et, loin de s^èner leur expansion splendide, en est la condition essentielle.
Tout ceci s'éclaircira par la suite. En attendant, voici une page de la lettre à la fois profonde et touchante qu'Hello converti didress^ix à son ami perdu :
Je te répondis : a Eh bien ! preiMis-en une
autre. ) C'est ainsi que j'étais. Je ne savais pas que la condition de laniour. c'est Vovdre. Je ue savais pas que la musique, la plus émouvante des splendeurs, est en même temps la plus mathématique, et qu'en dehors de Tordre, il n'y a rien, et que l'inspiration, qui est d'autant plus pure qu'elle est plus calme, est l'affirmation vivante et brûlante de l'ordre éternel au lieu d'en être la uét?-atiou.
En apparence, je méprisais la forme. En réalité, je l'adorais, puisque je sacrifiais ton àme. terrain vivant d'où devait sortir ton œuvre, au profit de cette œuvre, forme morte si ou la sépare de l'àme dont elle n'est que l'expression. Quand je voyais eu toi un défaut bien étrang-e, je m'agenouillais devant, comme si cette bizarrerie eût été de la g-randeur. Pauvre malheureux enfant que j'étais! J'aurais voulu rég-euter le genre humain, et je ne savais pas que la grandeur réelle est de penser, de dire, de faire la vérité, depuis le moment où l'on met ses bas le matin, jusqu'à celui où ou les quitte le soir. Je ne savais pas que ce qui est grand, c'est le courafje défaire tous les jours son devoir, si plat qu'il soit, et que celui qui étouffe une mau-
vaise pensée est bien plus souverain que s'il remuait le ciel et la terre sans être maître de lui.
Je suis clian^é, j'espère. Et toi, mon ami?
L'ordre dont elle avait réchaiitle l'idée et lamoiir dans le cœur d'Ernest, M"'^ Hello ne se contenta pas de l'avoir sug-g-éré à l'inspiration du grand homme, elle en fit la base de la vie de son mari et l'appliqua en rèi^lement pratique. Car, si l'ordre dans la pensée est une des splendeurs de la philosophie, l'ordre dans la vie et dans les menus détails de la vie de chaque jour fait la force et la valeur de l'existence. On peut même dire, en ce sens, que l'ordre, c'est la santé, et que la première loi delà métaphysique est aussi la loi première de l'hygiène. C'est à lui peut-être que le pauvre malade de 1867 dut ses trente et un ans d'existence, tant il est vrai que l'ordre et la force, ces deux manifestations opposées d'une chose unique en son essence suprême, l'ordre et la force (qu'elle soit intellectuelle ou physique), bien loin de s'exclure, comme cela semble au vulgaire, sont faits pour s'embrasser et s'unir pour le bien-être comme pour l'honneur de l'homme, et qu'au lieu d'entraver l'élan de la sève libre de la nature, la loi, la loi vraie qui en Vordonnant la renforce, est un des éléments essentiels de la conservation des êtres et de l'équilibre vital. L'ordre, qui
fait la puissance des armées rangées en bataille (remarquez ces antithèses), fait aussi dans les luttes de la vie, depuis la vie org-anique jusqu'à la vie g-lorieuse de la pensée, la puissance des combattants et leur victoire définitive. M. de G..., qui peut-être aurait eu le génie d'Hello, a disparu sans laisser d'autres traces qu'un faible et fudtif souvenir dans l'esprit de rares amis. Hello a vécu et il vivra.
C'est qu'en lui, sous le penseur débordant et enthousiaste, sous l'homme du monde fin et spirituel, il y avait le bénédictin austère. Je ne parle pas de dignité morale : pour ceux qui le connaissent, son nom est synonyme de dig^nité morale et chrétienne. Je parle de régularité pratique. Ses heures étaient rég-lées comme des heures de couvent, mais sans raideur inflexible. Levé tous les jours à 6 heures, il priait et entendait la messe de 7 heures (le grand Hello allait à la messe, et tous les joursj; puis, après un frugal déjeuner, il se retirait dans son cabinet pour prier encore, méditer, écrire et lire. Il en sortait à midi, déjeunait avec sa femme, et restait jusqu'à 3 heures auprès d'elle, causant et aussi se plaignant, car, s'il ne fut pas toujours malade, toujours il fut souffrant.
De 3 à 6 heures, il faisait des visites ou en recevait, le plus souvent en compagnie de sa femme. Ils étaient fort connus, et les gens du
peuple, en les voyant passer au bras l'un de l'autre, disaient, avec un sourire où dominait le respect :
— C'est Paul et Virg-inie.
Et si des amis le rencontraient seul, leur premier mot était :
— Où donc est M"^'^ Hello?
Rarement il veillait au delà de lo heures, distrait par les entretiens intimes avec M'"^ Hello qui excellait dans l'art de conter agréablement et qui s'appliquait à fixer son attention sur les choses gracieuses de la nature, afin d'y reposer son esprit trop tendu.
— Vos récits sont pour moi comme un bain salutaire et parfumé, lui disait-il; j'y puise la paix et le repos.
Quelquefois, des admirateurs et des amis se joignaient à eux. Jamais il n'écrivait ou ne lisait le soir ni la nuit; la sollicitude très tendre et très sévère de sa femme exigeait qu'il se couchât et qu'il dormît.
A Kéroman, il travaillait dans un pavillon situé au fond d'un grand jardin et perdu dans la verdure. Ce pavillon, dont le rez-de-chaussée sert de remise aux outils de jardinage, a, au premier étage, deux pièces : une assez grande et une très petite. C'est dans ce réduit qu'Ernest Hello priait et écrivait toute la matinée. Les fenêtres du pavillon sont ouvertes sur la mer,
au Midi et à l'Ouest. Au Nord et à l'Est, elles ouvrent sur le jardin; un escalier extérieur en pierre conduit au premier étag^e. De très vieux ormeaux l'abritent de leurs rameaux couverts de mousse. C'est là, au fond de cette Bretag-ne que les anciens nommaient la fin de la terre (dont nous avons fait Finistère)^ entre un bois de chênes et l'immensité de l'Océan, que furent écrites ces pages où se reflètent à la fois, dans la pensée et dans le style, la profondeur des horizons et la précision des habitudes. On sent que, plus d'une fois, en ces matinées du pavillon, l'imagination du grand Hello, ou plutôt son intellig^ence (chez lui les deux ne font qu'un), ont dû suivre de leur regard idéal l'écume de g-loire du vaisseau de Colomb, parti à la conquête d'un monde :
Ces Colombs dans leur main profonde Pèsent la terre et pèsent l'onde Comme à la balance du Ciel, Et, voyant d'en haut toute cause.
Sentent qu'il manque quelque chose A l'équilibre universel! (i)
Mais la vie aussi est un équilibre, et le penseur ne tardait pas à s'en apercevoir, car midi sonnait, et il venait d'entendre la voix de sa femme
(i) V. HcGO.
l'appelant à dîner, tandis que le vieux chat de la maison, venu au-devant de son maître, lui sautait sur l'épaule et le ramenait au louais, qui, lui aussi, est une réalité comme l'Amérique.
Aussi jamais Hello, nous le verrons, ne se perdra dans le vaG;ue, ne s'évanouira dans ses pensées, comme les fameux déséquilibrés de la raison pure, de la raison abstraite et séparée; et, de nuMue que M'"*" Hello, unissant en elle Marthe et Marie, la ménag;"ère consommée et la femme intellectuelle, écrivait, de la même main qui venait de jeter le i'raiii aux poules, ces charmantes nouvelles où l'idéal est précisément dans la réalité de chaque jour, et la poésie dans la prose du devoir simple et vul^^-aire, — la philosophie d 'Hello, à la fois très réaliste et très idéale, sera toujours pratique sans cesser d'être profonde ; et n'est-ce pas à son propre mariag-e qu'il devra l'union et le mariag-e, dans les hauteurs de sa pensée, de la grandeur et du bon sens? Seul, il eût eu la grandeur, — bien que diminuée par son enflure même et appauvrie par ses excès. Seul, il eût compris le génie, au moins cette moitié du génie qui s'appelle la puissance :
Le génie est un certain coup d'aile et un certain coup d'œil. Il est un coup d'œil fixé sur un éclair et plongeant dans un abîme
Un des caractères du génie, c'est d'être extrême en
toutes choses. Il est violent par nature et intolérant par essence
Puis, rejetant avec mépris le mot de Buftbii, de (( Buffûii qui parle du génie comme un aveugle des couleurs » et ose l'appeler nne longue patience :
Parler de patience à propos de ofénie. c'est une
erreur qui touche au prodige Autant vaudrait
en^-ag-er un dindon à devenir un aig-le.
Après avoir essayé lui-même de renfermer en mille définitions, après l'avoir comparé au désir :
Le désir est une des forces qui ressemblent le plus au g-énie. Peut-être le désir est-il le g-énie en puissance. Peut-être le srénie est-il le désir en acte. — Mais, s'écrie-t-il. le génie fait éclater toutes les formules. Il est tellement son nom à lui-même qu'il n'en peut supporter d'autres. Son nom est le g-énie. son atmosphère est la î^loire.
Il brise tous les cadres. Il est le Samson du monde des esprits; et quand vous avez cru le circonscrire, il fait comme le héros juif : il emporte avec lui sur la montag-ne les portes de sa prison.
Hello n'avait besoin de personne pour sentir ces choses et admirer le génie. Mais, seul, eûtil compris le bon sens? Eût-il écrit la pag-e suivante?
Qu'est-ce que le bon sens ?
C'est l'équilibre.
La justice tient une balance à la main. Il a toujours été impossible de la représenter autrement.
Le bon sens (si jamais on fait son portrait) devra tenir, lui aussi, une balance à la main.
Car le bon sens est une sorte de justice intellocluellc exercée vis-à-vis des choses.
Le bon sens pèse et mesure.
Il tient compte de tout, voilà son caractère.
Bâtissez la plus haute des tours, inventez une architecture qui ait le sublime lui-même pour essence.
Créez des hommes de génie pour dresser le plan des monuments que vous rêvez et qui vont être exécutés suivant cette architecture.
Créez des ouvriers de fer, sans nég'lig'ence et sans fatigue, dignes des artistes que vous venez de créer.
Créez une matière nouvelle, un marbre tel que n'en avaient jamais vu ni rêvé ceux qui ont construit le Parthénon. Procurez-vous un marbre idéal.
Je vous place dans de belles conditions. Vous pouvez; vous voulez; vous aimez; vous pensez.
Vous pensez à tout, une seule chose exceptée.
Vous oubliez V équilibre.
Et l'enfant qui, pour se reposer d'une leçon de lecture, fait, sur sa table, un château de cartes, en retenant son haleine, a fait plus que vous.
Ecoutez encore :
D'où viennent les fautes contre le bon sens ? Elles viennent de la prédominance exclusive et jalouse d'une de nos facultés au préjudice des autres. L'orgueil, qui tire tout à lui, ruine la justice, parce
qu'il méconnaît les droits d'aiitrui. C'est le rayon qui veut se faire centre.
La folie vient presque toujours d'une idée fixe qui méconnaît le droit des autres idées.
L'imagination, qui doit donner aux objets, dans l'âme et dans le style, leur couleur, l'imag-ination qui prépare aux souverains rêvés leur manteau de pourpre et d'or, l'imagination qui donne à l'intelligence la richesse et la splendeur, pourvu que l'intelligence existe, saine, robuste, active et nourrie, peut aussi, si l'intelligence est trop faible pour supporter ses dons, l'étouffer, au lieu de l'orner, sous des parures écrasantes.
La loi de l'équilibre a été violée. Le bon sens manque
Le bon sens, qui ressemble dans l'ordre intellectuel à ce qu'est dans l'ordre de la mécanique l'équilibre, ressemble aussi à ce qu'est, dans l'ordre physiologique, la santé.
La santé est l'équilibre des forces ; la maladie est la diminution de l'équilibre; la mort est sa rupture.
Ainsi le bon sens, c'est la santé intellectuelle. Quant au génie, il n'est autre chose, d'après Hello, que la force même de cette santé et ce que les physiciens appelleraient son maximum. Le génie n'est que la splendeur de l'équilibre et du bon sens.
C'est désormais à toutes les pages de la pensée d'Ernest Hello que nous retrouverons cette idée de l'équilibre et du bon sens. Il est juste de
remonter aux sources des idées, comme à celles des fleuves, et les sources portent bien souvent des noms féminins. Cherchez la femme, disent lespsychologues. Cette chose exquise, le sentiment de la mesure, peut-être Hello ne l'aurait-il pas eu seul! J'ai dit qu'il avail aj)porté la foi du Christ à sa fiancée en don de joyeux avènement, mais eût-il compris sans elle tout ce qu'il y a d'équilibre dans cette foi et dans cette croix, jusqu'à l'équilibre des excès? L'homme, depuis la chute, est un déséquilibré misérable.
Tantôt l'homme adore sa raison, dira notre penseur, tantôt il la méprise. Il va par soubresauts, parce qu'il est le jouet du temps et des accidents.
Dans le premier cas, le christianisme lui défend de
s'adorer, dans le second cas de se mépriser Quand
riiomme veut se découronner, c'est le christianisme qui lui garde sa couronne.
Et ce qui arrive pour la raison est vrai de la volonté : là aussi le chef-d'œuvre est l'équilibre.
Le découragement et l'orgueil se succèdent et s'en gcndrent avec une facilité épouvantable. Tantôt l'homme croit qu'il peut tout, même sans l'aide de Dieu; tantôt il croit qu'il ne peut rien, même avec l'aide de Dieu. Cependant le christianisme, de sa voix immuable, dit toujours à la nature humaine combien elle est grande et combien elle est misérable.
La négation fatigue le christianisme sans le troubler, elle le fatigue de ses cris vagues et contradictoires. Mais jamais elle n'a eu, jamais elle n'a, jamais elle
n'aura Timpossible consolation de voir la parole de D'iQw faiblir, ou la parole de Dieu exagérer (i).
Pour clore ce chapitre avec un peu de mag^nificeuce, laissez-moi vous citer une pa£:e, inédite, je crois, sur la chose où l'on s'attendrait le moins à trouver la mesure du bon sens et la rectitude de la loi. Je veux parler de la maÊrnificence même, de l'exubérance, du sublime. Vous verrez que, là encore, l'ordre, un ordre supérieur, se cache sous la beauté.
L'exubérance est chose superbe, mais la beauté
qu'elle étale est le secret d'une /o? qu'elle cache
Les nuits étoilées parlent de masrnificence. Quand le reg-ard s'évanouit au milieu des soleils, sans pouvoir les compter, l'esprit s'abîme avec profondeur dans le sentiment d'une richesse inouïe.
C'est alors que nous sommes en face de la suprême exactitude ! Ces astres de feu. qui jouent dans leurs plaines énormes, rèolent ici nos horloges. Quand il est temps de s'endormir, ce sont eux qui nous préviennent, et la complaisance parfaite avec laquelle Us nous disent l'heure, rend plus belle, plus splendide, plus attendrissante, la traînée de feu qu'ils font dans le ciel. L'homme est si bien fait pour la loi que la découverte ou le sentiment d'une loi nouvelle remue en lui la source des larmes. Nos paupières se mouillent
i) Extrait d'un article intitulé Décembre.
quand la maei'nificence veut bien nous montrer quelque chose de sa paix intérieure
L'ordre? Il est jusque dans la tempête:
Piien n'est mathématique comme une tempête. Ces branches et ces feuilles, qui semblent tournover à l'aventure et exécuter, sans que personne marque la mesure, une danse échevelée, obéissent à des lois rieroureuses comme une addition. L'orale est un fidèle qui obéit à un signe, dès que son maître commande. Le mouvement, l'électricité, Tocé'an qui se soulève, les fureurs du vent qui a l'air d'avoir perdu la tète, comme dit Victor Hug-o, tout cela travaille dans le poids, dans le nombre et dans la mesure, et il n'y a pas d'horlot^er qui fasse une montre avec plus de précision que les astres ne font la lum.ière et que le tonnerre ne fait la terreur
Les choses les plus extrêmes trouvent leur beauté quand elles font la paix, et quand, par leur nature, elles répugnent éternellement, comme par exemple le bien et le mal, la paix résulte de cette répugnance éternellement garantie, éternellement satisfaite par l'éternelle séparation. C'est pourquoi la considération de l'enfer est pacifique au plus haut point.
Mais ne nous perdons pas sur ces hauteurs. Vite, redescendons du sublime, car voici M. Renan. Hello a trente ans. Son premier livre va paraître.
Le 4 avril i858, à l'heure où les airs retentissaient du bruit joyeux des cloches pascales, deux jeunes gens se rencontraient à la sortie de la messe sur les parvis de Notre-Dame de Paris. L'un, aux traits accentués, au teint pâle, ascétique, n'avait pas encore atteint sa trentième année. L'extraction celtique s'accusait viooureusement en cette physionomie énero-ique et rêveuse. Le regard pénétrant, doux, sino-ulièrement vif, fouillait Tàme avec une rare puissance; on était vu, on était deviné. L'autre, un éphèbe de vin^t-quatre ans, Normand d'origine et Parisien de tempérament, présentait le singulier contraste d'une figure candide, naïve, éclairée par deux yeux où brillaient la malice, l'étincelant esprit, que la bouche railleuse accentuait encore. Les premières paroles du Celte subjuguèrent le Normand et ils se mirent à causer sous ce ciel de Pâques, avec cet accent de fête et cette abondance de cœur que donne la jeunesse, quand la jeunesse est sous le feu d'une grande idée.
Deux jeunes hommes et une idée : cela suffit
8o ERNEST HELLO
pour bouleverser le monde. Car, pour être forts, il suffit d'être jeunes et d'être trois, comme la Trinité éternelle. Être deux, ce n'est pas assez, il faut qu'au-dessus des deux amis plane l'idée aux ailes frémissantes, la céleste colombe qui est l'aigle de l'enthousiasme; il faut entre eux le souffle procédant de l'un et de l'autre comme une respiration sublime et mutuelle : alors c'est l'union, alors c'est la force.
Quelle était donc la grande idée qui passionnait les deux jeunes hommes et jetait entre eux, au sortir de la cathédrale, le germe d'une de ces associations fécondes d'où naissent les œuvres et les révolutions?
Etait-ce une question sociale, artistique, littéraire, scientifique, religieuse?
C'était plus qu'une question sociale, artistique, littéraire, scientifique ou religieuse. C'était LA QUESTION (n'est-clle pas unique?), la grande question actuelle et éternelle, une et multiple, A la fois religieuse et sociale, artistique et littéraire, théologique et scientifique.
Ce n'était pas une idée, morcelée et spéciale, c'était l'Idée, l'idée universelle et catholique. Car remarquez le mot : catholique veut dire universel.
Ce qui passionnait ces jeunes gens, au sortir de la cathédrale en fête, c'était le catholicisme, mais le catholicisme entrevu dans une lumière
« LE CROISÉ » 8l
nouvelle, immense et splendide, dorant toutes les sphères de la pensée. Ce qui les passionnait, c'était tout, c'était le monde, le monde des lettres et des sciences, le monde des arts et des idées, le monde de l'art vu, non pas dans le pêle-mêle des détails, à la façon de Férudit ou du chimiste, mais dans l'ampleur de cette unité aux mille faces et aux mille harmonies qui n'a que deux noms capables de l'exprimer tout entière : univers, catholicisme.
Ils cheminaient sous le soleil d'avril, nos deux jeunes penseurs, éblouis de la g-rande idée. La capitale s'éclipsait à leurs yeux. Ils ne voyaient plus que leur rêve; et ce rêve., c'était la réalité suprême, car c'était la vérité, la vérité dans une nouvelle splendeur. Eclairs joyeux de l'intelligence ! Si les rayons d'aurore sont moins doux que les premiers resrards de la gloire, quel lever du soleil vaut ce lever de lumière inondant l'esprit étonné de sa soudaine illumination : le rêve se précisait : il prenait la forme d'un journal, distribuant chaque matin la parole éclatante au public enthousiasmé, émiettant la vaste idée aux humbles et aux petits ou la jetant en blocs superbes aux puissants et aux aigries. La cajiitale s'abreuvait à ce fleuve de haute pensée qui par elle se répandait dans la vie du monde. Et là-bas, dans le lointain bleu, le monde apparaît transformé.
Sa ERNEST HELLO
Illusions divines de la jeunesse, que vous manque-t-il bien souvent pour devenir des réalités? Peu de chose; et de ce peu de chose parfois dépendent les destinées universelles!
Assurément, je ne vais pas prétendre que le journal d'Ilello et de son ami Geore;-es Seie^-neur eut transformé le monde, même avec le temps qu'il n'a pas eu. Il faut s'attendre au déchet que le réel ne manque jamais de faire subir à l'idéal. Mais je vois que, sous l'enthousiasme de ces illusions juvéniles, phis judicieuses, plus perspicaces que nos saç;-esses de vieillards moroses, se cachait un<» viM'ité |>rofond«'.
Il y a, certes, dans le jonriialisme contemporain de sérieux mérites et infiniment d'esprit. Mais, à part quelques g-lorieuses exceptions, les idées me paraissent avoir peu de profondeur; on reste dans les surfaces, on fait de In politique : on est conservateur, monarchiste, républicain. — pendant que la vérité catholique et universelle, aussi républicaine que monarchiste, aussi progressive que conservatrice, ag-onise sous les coups les plus profonds, les plus radicaux qui lui aient été portés depuis le commencement des siècles.
Nos ennemis, dit fort bien Hello {Courrier de Bruxelles, 16 août 1882), nos ennemis nous attaquent radicalement par le fond des choses. Ils visent au cœur : ils savent que là se distribuent les coups mortels.
Les conservateurs, au contraire, sont très souvent portés à croire que le point principal du combat, c'est le détail. Ils ne voient pas toujours qu'en toute occasion, en toute lutte, en toute crise, ce qu'il y a de rjrincipal, c'est le principe.
Le principe sauvé, l'application locale viendra toute seule.
Voltaire a renversé la société chrétienne et même la société humaine.
Gomment s'y est-il pris? Est-ce que. par hasard, il a violemment attaqué les g-ouvernants et les çouvernements ?
Mais au contraire. Il a été le plus plat des valets et le plus commode des flatteurs.
Voltaire n'a jamais articulé une parole contre les puissances établies. Seulement, il a ébranlé les principes sur lesquels repose la société, et la société s'est écroulée.
Si Voltaire avait employé sa vie à lutter sur un point, son nom serait oublié.
Mais il s'est attaqué à la foi chrétienne elle-même, et la société s'est sentie atteinte et endommasrée dans le principe de vie.
Or, Hello journaliste voulait faire à la religion l'honneur que lui faisait Voltaire, et la défendre pour elle-même; la défendre comme la cause universelle, comme l'idée totale faite de toutes les splendeurs; être « catholique », mais au sens larçe de ce mot qui est la largeur même, au sens brillant de ce mot qui est la
lumière et la synthèse des lumières. Il rêvait uu iournal qui, marchant à la tète de son siècle, guidant ses élans, lui parlant de la vérité dans la langue même de ses passions transfigurées, eût fait dire du catholicisme incarné en lui : (( Voilà le progrès! Voilà la liberté et la science! Voilà le xix^ siècle idéal! » Car la vérité, qui contient toutes les idées et tous les siècles, contient le siècle nouveau; le christianisme n'est pas un pieux suicide, mais la vie universelle. U Avenir de Lamennais et de Lacordaire avait inauguré ce programme, en y mêlant rhérésie: le Croisé n'eut pas le temps de le remplir.
N'importe, gloire aux deux audacieux qui allaient tenter une grande œuvre! Gloire à Hello et à son ami, Georges Seigneur, qui rêvaient la vaste croisade intellectuelle des temps modernes et partaient à la conquête du siècle pour y planter la croix.
N'avez-vous pas remarqué ceci : les grandes choses sont, d'ordinaire, non seulement annoncées, mais essayées longtemps avant l'heure? Ces traits précurseurs sont comme les ébauches de l'œuvre. En avant des triomphes, il y a des essais de triomphes et des essais malheureux souvent; précédant les armées victorieuses, il y a les avant-gardes sacrifiées. Le Croisé, dont je vais retracer la courte mais glorieuse carrière, a fait comme le héros de Morat ou de Salamine :
il a crié: « Victoire! » et il est tombé mort. Il semble parfois, dans les affaires de ce monde, et peut-être de l'autre, que tout dépende d'un point insig"nifiant et essentiel à la fois. Ici le point insig^nifiant, mais essentiel, était l'union des deux amis que nous avons rencontrés sur le parvis de Notre-Dame. Ernest Hello et Georges Seigneur, qui différaient assez pour se compléter, qui se ressemblaient assez pour se comprendre, étaient probablement prédestinés à faire ensemble de très grandes choses. Le saint curé d'Ars, que Georges Seigneur était allé consulter au sujet de leur idée, les lui avait prédites; mais, par un instinct remarquable, l'homme de Dieu avait subordonné toutes ses promesses à une condition, à laquelle il paraissait attacher une importance excessive : a Soyez fidèle, lui avait-il dit, à l'amitié qui vous lie et qui doit toujours vous lier à M. Hello. Soyez unis. » Georges Seigneur lui avait lu une page d'Hello intitulée : la Croix: le curé d'Ars avait été vivement impressionné, car Hello, qui semble bizarre aux lecteurs vulgaires, a ce privilège d'émouvoir quiconque a dans l'esprit ou le cœur, comme l'a bien dit Henri Lasserre, « quelque quartier de noblesse », — ne fût-ce qu'une belle simplicité. Quant à la sainteté, elle ressemble trop au génie pour ne pas le comprendre, et le bon curé avait été ému :
86 ERNÊ8T HELLO
— C'est trop beau, c'est admirable ! répétaitil quand la lecture fut achevée.
Il encouragea vivement les projets des deux amis, insista sur l'union qui fait la force et qui ferait le succès, et demanda, joyeux, à être inscrit premier abonné du nouveau journal. Hélas! le bon curé mourait quand parut le premier numéro, le 4 aoiit iSSg.
Grâce à l'activité des fondateurs, les premières difficultés furent rapidement aplanies. Cependant les fonds manquaient encore. Dans la chambre où les deux jeunes gens délibéraient sur cette question vitale, un enfant de quatre ou cinq ans, Edmond Hello, le neveu d'Hello, fils de son frère aîné, Charles Hello, alors conseiller à la Cour d'appel de Paris, vit leur embarras et, après avoir bien réfléchi, à la manière des enfants, finit par en comprendre la cause. Il sortit aussitôt, courut dans la pièce voisine :
— Grand'mère, donnez-moi dix sous, je vous en prie!
— Pour un jouet?
— Non, pour un pauvre.
L'aumône obtenue, l'enfant vint la déposer, grave et souriant, dans la main de Seigneur. Ce fut le premier capital du Croisé.
Je ne sais si le petit donateur attira sur le journal les faveurs du public, mais, à partir de ce jour, les fonds ne manquèrent plus. Les
abonnements ne tardèrent pas à arriver, puis à affluer, après lecture des premiers numéros el des articles du rédacteur en chef.
On ne s'attendait pas à un tel éclat de pensée, à une telle mas'nificence de conceptions et d'expressions. Hello, du coup, avait empoigné ses lecteurs. D'ailleurs, Hello et vSeiiineur avaient su grouper autour d'eux des collaborateurs de mérite : qu'il nous suffise de citer les noms de Léon Gautier , Jean Lander , P . Ventura , Louis Veuiliot, Marie Gjerz, Dubosq de Pesquidoux, Oscar Havard, Paul Vriynault, Firmin Boissin, Louis Moreau, Marc Vig-uié, Louis de Juvisfny, etc., etc., et enfin un homme, un profond penseur, resté inconnu, dont un ouvrasse vient d'être publié ( i ). Numa Boudet ne fut pas seulement l'admirateur d'Hello, il fut et il est resté son ami. il lui a été fidèle jusqu'à la tombe et au delà de la tombe. Le respect de l'un fait escorte à la mémoire de l'autre pour l'honneur de l'un et de l'autre, sans altération, sans défaillance et sans oubli.
L ne ébauche d'association de la jeunesse catholique et philosophique, un cercle enthousiaste et lumineux se formait spontanément autour de la grande idée, qui commençait à jeter de beaux rayons.
(i) Numo. Boadet, par Jo»eph Serre, cl-ez Pcrrin.
Hello publiait sur l'art et le style des articles éclatants de cette netteté superbe qui est le vernis des maîtres, comme l'exactitude est la politesse des rois. Tous les sujets modernes s'illuminaient tour à tour, creusés à des profondeurs où l'accord de toutes les questions, l'harmonie de toutes les sciences, apparaissaient dans l'unité de la science universelle et de la question catholique.
Les amis du Croisé se réunissaient souvent . Hello était Tàme de ces réunions familières, où la magnificence de sa pensée éclatait en mille traits d'esprit.
Il ressemblait sur ce point, non sur d'autres, à Lamennais, dont Maurice de Guérin disait à sa sœur : « Les saillies les plus vives, les plus perçantes, les plus étincelantes s'échappent de lui sans nombre. Son génie s'en va comme cela quand il ne travaille pas: de sublime il devient charmant. »
Une autre attraction des soirées d'Auleuil, grâce à Hello, c'étaient les lectures. 11 lisait admirablement; son organe était harmonieux, tendre, pénétrant, vibrant, passionné. Il aimait à lire des pages inédites de ses amis morts inconnus, à les venger de leur vie obscure et de l'inditîérence du vulgaire, en les offrant à l'admiration d'un public d'élite. Ces lectures étaient une véritable fête pour l'esprit, mais surtout quand
il consentait à se lire lui-même, ou à lire Victor Hug-o, dont il égalait la mag-nificence.
C'était le beau temps du Croisé, le beau temps d'Ernest Hello.
A travers la fumée du combat, s'écrie un ami de ce glorieux moment (Oscar Havard, feuilleton du Monde, [\ août 1885)5 au milieu de la mêlée contemporaine, nous apercevons encore et nous apercevrons long"temps cette Tour d'ivoire d'où Hello et Seisi'neur, plong-és dans leurs rêves divins, voyaient l'Unité de Dieu s'emparer de la terre, et la terre rajeunie s'ensoleiller de miracles. Song-es sacrés, visions surnaturelles qui éblouirent notre jeunesse, et dont notre àme, après vingt ans de désillusions, n'est pas encore désenchantée !
Gomment l'édifice a-t-il croulé, qui s'élevait si beau? Oiiomodo cecidisti? — Question mystérieuse, à la fois mesquine et profonde. Hello ne pensera-t-il pas au Croisé quand il écrira plus tard :
Les bâtiments qui s'élevaient s'écroulent, quand l'amour-propre se glisse par une fente entre deux pierres. J'ai été témoin de cette catastrophe. L'amour-propre arrête et empêche I'Édification, dans le sens précis de ce mot. L'amour-propre détruit les monuments. Il rase les temples et les palais. En style oriental, je l'appellerais : le père des ruines.
Quel fut le coupable?
90 ERNRST HELLO
Le coupable ne fut pas Hello. Le coupable fut celui-là uiéme qui avait appris de la bouche du saint curé d'Ars la condition du succès : « Soyez fidèle à l'amitié qui vous lie et doit toujours vous lier à M. Hello. Soyez unis. »
Tant que l'union avait duré, le succès était allé g^randissant. L'union cessa, etcefut la chute. L'auteur de Philosophie et Athéisme \ml voir h'i une triste confirmation de sa théorie métaphysique : qu'en tout ordre d'idées la séparation c'est la mort.
J'ai souvent pensé que les grands hommes et surtout les i»"rands chrétiens devaient exciter, dans l'invisible monde de méchanceté qui nous enveloppe, des haines spéciales: de \i\ une persécution occulte, et ces coups surprenants qui parfois pour toujours mutilent leur vie. Du choc qui brisa leur union, leur vie à tous deux fut mutilée. Seig-neur, oublieux des sommets, alla échouer dans la politique et ensevelir sa pensée dans les plis d'une feuille bonapartiste.
Hello supporta-t-il mieux l'épreuve? se demande Oscar Havard dans l'article déjà cité.
Sans la digne et noble femme qui apaisait ses rancœurs et calmait ses révoltes, la nostalgie du Croisé l'aurait de bonne heure emporté.
Ceci manque d'exactitude, car, si le Ci-oisé emportait quelque chose de la jeunesse d'Hello
et de son enthousiasme extérieur, il lui laissait sa «randeur intacte et la puissance de sa pensée devenue plus profonde. Il lui laissait son âme, en ce qu'elle avait de plus sérieux et de plus pathétique, et, si la rupture fut un deuil pour Hello, elle ne fut ni une chute ni un amoindrissement. Un nuage en resta sur le front du e:rand homme, mais pas une flétrissure.
Je puis même dire que ce cœur resta jeune, comme en témoig-ne le dernier mot de cette belle et triste histoire, mot généreux comme Tàme de celuiquiraprononcé.G'estdeKéroman que, averti par un ami, Hello l'adressa à Seigneur mourant, à Seigneur qu'il avait pleuré longtemps avant sa mort, et qui, en ses derniers instants, eut le désir de recevoir une assurance de pardon et d'oubli.
Voici la lettre par laquelle Ernest Hello répondit à l'expression de ce désir :
Mon cher et aiicieu ami, mon cher Sei^-neur, j'apprends par Laverdant que vous souffrez beaucoup. Je saisis cette occasion, quoiqu'elle soit triste, pour vous envoyer mes remerciements. Vous avez été mon compagnon d'armes, à cette époque de ma vie dont le souvenir méfait monter les larmes aux yeux, lépoque, malgré tout glorieuse, du Croisé.
Je me souviens toujours, je me souviens avec plus de profondeur que je ne puis le dire, je me souviens de vos etïorts et de votre dévouement. Je me souviens du petit cahier rouge, le Croise de ia seconde année,
que vous m'apportiez le vendredi, et de nos promenades au bois de Boulogne, et de nos conversations, qui étaient, malg-ré tout, malgré l'état actuel des choses, malgré l'apparence plus puissante sur nous que la réalité, qui étaient très souvent pleines de lumière et de vérité.
Revoyez-moi, retrouvez-moi, souvenez-vous de votre ancien ami. Que l'ennemi qui nous a séparés cesse de se réjouir de son triomphe, qu'il tombe dans son pièg-e.
Vous souvenez-vous du chêne qui était le rendezvous de toutes nos promenades? Vous souvenez-vous, Georges Seigneur, des paroles que nous avons dites et des soupirs que nous avons poussés? Vous souvenez-vous des prières que nous avons faites ensemble?
Rentrez, si vos souffrances vous le permettent, dans l'esprit de ces heures de lumière, et sachez que ce sont les seules heures de notre vie dont je veuille me souvenir désormais.
Seigneur put lire cette lettre dans un moment de lucidité, et, avec un sentiment d'indicible émotion, il dit, après Tavoir lue, qu'il mourait heureux.
Ayant, dans un de ses articles, décrit les splendeurs de l'éloquence de Lacordaire, Hello termine en nous disant quel est à ses yeux « le titre de noblesse et la plus sûre grandeur de ce prêtre: Rome, un jour, parla contre son désir, et le P. Lacordaire s'agenouilla. » Hello, sauvé toujours de toute hétérodoxie par la pro-
fondeur même de sa pensée et de son bon sens philosophique, n'a pas eu la gloire de s'agenouiller dans l'humiliation volontaire. Il n'a pas eu la e^loire du repentir, mais il a eu celle du pardon, et, à mon avis, la preuve la plus haute de sa e:randeur, ce n'est pas d'avoir écrit XHomme. c'est d'avoir pardonné.
Le Croisé mort, Hello eut pour tribune la presse entière, ne voulant s'inféoder à aucun parti politique ni à aucune nuance du catholicisme, dont l'intégrité lui était à cœur comme celle de la pensée elle-même. Il y a dans le parti quelque chose d'étroit qui g-ênait l'envergure de cet esprit fait pour planer au-dessus de nos divisions toujours plus ou moins mesquines. A la Chambre, il eut fait probablement comme Lamartine, il eût siégé « au plafond », si ce mot, qui convenait bien à la légèreté du poète» n'était une offense à la gravité du philosophe. Je m'imagine difficilement, d'ailleurs, Hello député, ou même orateur, bien qu'il eût dans la conversation l'éloquence de l'idée. C'est assez de se le représenter journaliste et dans le très grand sens du mot, car les professions de ce bas monde ne pouvaient convenir à cet homme que dans leur acception la plus haute et seulement par leurs sommets. Le classique reporter le vulgaire chroniqueur, « faisant chaque matin la récolte des riens qui courent par milliers, pour servir cette pâture à cinquante mille affamés, ))
comme il dit avec son ironie, ne sont ses confrères que de nom.
Cette industrie qui consiste à nourrir de néant l'humanité, cet art de parler pour ne rien dire, il les ie;-nore profondément. Ce qui ne luiesl pas moins étran*^er, ce sont les coteries mesquines, les cancans de bureaux, les mille petites taquineries, les mille petites infamies qui s'agitent dans Tarrière-boutique d'un journal. Il eut plus d'une fois à en souffrir, si peu qu'il entre-bàillàt la porte.
\ euillot lui-même, l'héroïque Veuillot, « (pii n'a jamais tremblé devant rien, dit Barbev d'Aurevilly, excepté devant les talents qui auraient tenu à honneur de combattre à côté de lui pour la cause de l'Église, » Veuillot, ou pour mieux dire son entourage, prit peur un jour du talent d'Ernest Hello, dont il avait pourtant maei'nifiquement salué l'aurore. « Il est dangereux d'être trop grand, cela rend l'abonné rebelle, » disait Veuillot. Hello, dont la nature ne se courbait pas, comprit qu'il n'était pas fait pour pratiquer le journalisme autrement qu'en amateur éclectique. Dès lors, cherchant l'espace et l'air libre, refusant de s'emprisonner en aucun moule, sa voix jeta un peu partout quelque fragment de ses éclats sonores, et si en France, terre classique de la frivolité et de la routine, cette voix, d'ailleurs trop rare, ne conquit pas la célébrité, elle
n'en impressionnait pas moins, chaque fois qu'elle retentissait entre un premier-Paris et un fait divers, tout lecteur capable de ne point passer sans un frisson dans le voisinasse du S^énie. Car Hello, le penseur Hello, est un journaliste supérieur, et je ne sais si ses articles, recueillis des mille coins de la presse et g-roupés en volumes, ne constitueraient pas aux yeux du public son plus beau titre de sloire ( i ).
Ici, en effet, l'idée, sans être moins puissante que dans les œuvres philosophiques, apparaît néanmoins dans une lumière plus accessible, plus près de terre en quelque sorte et plus humaine, moins sidérale et moins transcendante.
L'article intitulé : /a Ville où l'on na pas le temps a pour thème une pensée profonde, mais il la prend sur le ton lég-er :
Je n'ai pas le temps!
Il n"a pas le temps !
Nous n'avons pas le temps !
Vous n'avez pas le temps!
Voilà le cri de Paris.
Et,dans l'article sur GeorçreSand, cet te rétlexion sur le mariag-e :
Ce pauvre mariage est admirablement placé pour (i) Un volume a déjà paru : le Siècle, chez Perrin.
gB ERNEST HELLO
être écrasé d'ennemis Dans le g^rand combat universel, le mariage joue le rôle que jouait le cimetière d'Eylau dans la bataille d'Eylau.
Et cette fin d'article, où le sublime se cache sous le familier :
Je causais avec un peintre naturaliste
— Gomment avez-vous choisi ce modèle? Avez-vous trouvé cela beau?
— Beau? me répondit le peintre. (Ju'est-ce que cela? Avez-vous jamais vu le beau? C'est comme si vous veniez me parler de Dieu.
Ceci est le mot de la fin.
Cette familiarité dans le grandiose est un des charmes d'Hello journaliste.
Un autre caractère très remarquable et très rare de ces inspirations au jour le jour, c'est leur éternelle actualité. Ceci, je le sais, est un mérite commun à toutes les œuvres du même auteur, dont l'intérêt sera plus vif peut-être pour la postérité que pour les contemporains. Si je le note dans les articles, c'est qu'on ne s'attend pas à l'y rencontrer. Le journalisme vit d'actualités, et, d'ordinaire, les actualités passent. Peut-être appartient-il au génie de dégager des actualités qui passent l'actualité qui ne passe pas. La question d'Orient, par exemple, est une question très actuelle; mais c'est, en même temps, une des
questions éternelles de l'histoire vue des sommets. Écoutez Hello :
Dans les moments les plus vulg-aires do riiistoire humaine, l'Orient et l'Occident semblent s'oublier.
Dans les moments les plus solennels de l'histoire humaine, l'Orient et l'Occident se regardent.
Dans les moments décisifs, l'Orient et l'Occident se touchent.
Napoléon P'" eut de vives aspirations vers
l'Orient :
— Constantinople, disait-il, c'est l'Empire du monde.
Et il ajoutait :
— J'ai manqué ma destinée.
La question qui unit et qui divise les Orientaux et les Occidentaux est bien supérieure à une question politique. Elle est du nombre de celles que la Providence s'est réservées. Elle a les caractères d'un secret, et je dirai presque qu'elle a les proportions d'un mystère.
En g-énéral, l'analyse est plus spécialement le domaine de l'homme ; la synthèse touche de plus près les choses divines
L'Orient et l'Occident s'appellent. S'ils s'unissaient, l'Occident entrerait dans le repos, l'Orient dans le travail.
Les fils de Xoé se retrouveraient en présence, à g-enoux sous la même bénédiction.
Voilà la question d'Orient envisag-ée dans toute sa oTandeur.
lOO ERNEST HELLO
L'Orient! Le penseur y voit la solution, non seulement de la question politique, mais de la question sociale, de la question ouvrière. L'article intitulé : les embarras de l Europe va nous montrer de quelle façon magnifique et supérieure ce large esprit traite les questions du jour.
— L'Europe pèse sur elle-même parce que le temps est venu pour elle de se donner et de se-répandre.
Voici une loi générale : l'individu qui ne pense qu'à lui se ruine, s'afl'aisse, se consume, se détruit
Or, il y a en ce moment, dans le xix* siècle, quelqu'un qui s'afl'aisse, c'est l'Europe.
L'Europe penche la tète parce qu'elle s'affaiblit. L'Europe s'affaiblit parce qu'elle ne fait pas tout son ouvrage.
Son ouvrage, c'est la civilisation du monde entier.
Elle peso sur elle-même, parce que le temps est venu pour elle de se donner et de se répandre.
Pour se sauver, il faut qu'elle tende la main à ceux qui meurent faute de nourriture, il faut qu'elle fasse à l'Orient l'aumône de la civilisation. Son égoïsme serait son arrêt de mort. Elle n'a pas de travail à donner à tous les bras qui en demandent, parce que l'Occident ne suffit pas, et les bras qui demeurent inactifs devraient se tourner vers l'Orient. En Orient, tout est à faire. L'Orient demande pour se régénérer les hommes dont l'Occident ne sait que faire et (jue l'Europe ne sait comment nourrir.
Toute la loi morale a son retentissement dans le monde matériel.
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Et qui sait si réconomie politique ne trouverait pas en Orient la solution des problèmes qui Tag-itent?
De toutes par^ts on ciierclie du travail. Regardes donc la Mappemonde, si vous voulez trouver la place du travail! Qui donc en Europe serait encore inoccupé, si les Européens cultivaient l'Orient? Les bras de l'Europe, comme sa tête, sont charg-és de cultiver le monde et ne peuvent trouver qu'à cette condition, dans un larg-e et fécond exercice, la santé et le développement.
Tout cela est mag-istral de simplicité et d'unité, car tout est embrassé, et d'un regard.
Un recensement de population est un fait assez prosaïque, et celui de décembre 1881 n'a rien de spécialement digne de l'attention de la postérité. Voyez pourtant comme la main d'Hello sait agrandir ce qu'elle touche. Et, tout d'abord, il est impressionné par la beauté d'un fait banal et insignifiant pour l'œil vuleraire :
Le recensement, dit-il, a un caractère sérieux et même solennel. Ce sont les nations qui font leur inventaire. Il me semble voir le général des erénéraux
passer en revue son armée La vie est un combat.
et personne n'en peut douter au xix« siècle. Le recensement oblige chaque individu à dire son nom devant le genre humain; chacun de nous répond : Présent, et cette revue militaire ne manque pas d'une certaine grandeur.
Mais cette grandeur ne suffit pas à Hello.
Hello possède au suprême degré ce que Gratry nomme si bien \ élan philosophique^ le bond de Tesprit vers les sommets. D'un coup d'aile il est en Judée. Ce recensement banal de décembre 1881 le reporte, à travers les 1881 ans qui nous en séparent ou plutôt qui nous y unissent, au recensement fameux du décembre divin.
Il va 1881 ans qu'une femme se présentait au recenseur, et le recenseur se posait peut-être la question s'il devait inscrire Tenfant. Oui, sans doute, « il faut qu'il compte, lui comme un
autre Qu'aurait dit le recenseur s'il avait été
prophète? )) Ou'aurait-il dit s'il avait vu les siècles s'ouvrir au berceau de cet enfant, et l'incroyant de nos jours, par cela seul qu'il date une lettre, avouer qu'il est chrétien! L'œil d'Hello se plaît à ces grands spectacles. L'empire romain lui apparaît dans la majesté de sa paix universelle : l'Orient et l'Occident se touchaient. Dans l'universelle hôtellerie, il y avait place pour tous les peuples, il y avait place pour tous les dieux, (( mais il fallait à cet enfant une place si énorme que les panthéons des dieux et les hôtelleries des hommes se fermaient à son approche instinctivement. » Alors, dans ce bout d'article qui est un coin d'épopée, Hello voit « Rome dans sa placidité victorieuse, la Grèce dans la curiosité brillante de son travail intellectuel, la Judée
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dans sa fierté intérieure et dans sa tristesse immortelle, toutes trois travaillant du même travail, toutes trois oubliant du même oubli cet enfant qui allait naître. » Cet enfant qui allait nai'tre ne préoccupait personne : « Les siècles se disposaient à dater de sa naissance, et les hôtelleries ne se disposaient pas à lui offrir un refuge. »
Nous voilà au cœur des choses, au cœur de Fhistoire, et de la relie^ion, et de l'immortelle poésie de la relig-ion et de l'histoire; — tout cela à propos du recensement banal de 1881. Voilà comment dans le fait du jour on peut mettre de Téternité.
J'ai intitulé ce chapitre: le Journaliste universel. Universel il le fut, il l'est (car j'aime à parler d'Hello au présent) dans tous les sens de ce mot. Il Test, non seulement par la diversité des journaux auxquels il collabore : VUnivers^ le Monde, le Constitutionnel, le Moniteur, Paris- Journal, la Civilisation, le Gaulois, le Courrier de Bruxelles, le Propagateur de la Nouvelle- Orléans, eurent tour à tour l'honneur de publier sa parole. Il Test, non seulement par le caractère de son inspiration, essentiellement universelle et catholique, et par sa façon d'approfondir les sujets qui leur donne l'actualité de tous les temps. Il l'est encore par la variété des ques-
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lions traitées et la souplesse d'une voix qui sait parler dans toutes les g^ammes.
Une nouvelle Année, la Fête des Rois, le Carnaval, le Carême, Pâques, le Mois de Mars, la Pentecôte, les Ouvriers de Babel, l'Actualité, les Actualités de l'Erreur, le Sens du mot (( laïque », le Sens du mot a liberté », les trois Sociétés, la Ville où l'on na pas le temps, les Devoirs de la Critique, la Paix, la Presse, Rencontre de la Science et de l'Art, un Regard à l'Orient, les Embarras de l'Europe, la Réalité, Laissez les morts ensevelir leurs morts, le Libéralisme, la Caricature, la Folie, les Grands Hommes, le Dimanche, le Suicide, les Journaux, M. Pasteur à l'Académie française, les Hommes pratiques, la Revue des Deux Mondes, le Saint Homme de Tours, le Denier de saint Pierre, M. Taine, Victor Hugo, Napoléon, Alfred de Musset, etc., etc.; — peut-être n'est-il pas une idée, pas une question g^rave, pas un homme illustre en ce siècle, sur qui Hello n'ait dit son mot, et toujours ce mot est le mot décisif, parce que c'est le mot profond. Pour ma part, je sais tel alinéa de ce journaliste penseur qui, sur les problèmes enchevêtrés dont la discussion embrouille le monde moderne, a, d'un trait, jeté en mon esprit plus de clarté que des volumes. L'article sur la Liberté, par exemple, est magnifique de précision et de
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lumière. L'article sur le Libéralisme est un morceau mag-istral dont nous reparlerons. Les Actualités de l'erreur, le Sens du mot « laïque », sont décisifs de netteté et d'évidence.
Plus de relio-ion ! Partout des laïques ! C'est comme si l'on disait :
Plus de rég-ime militaire, plus d'armée, partout des soldats!
Le dernier aveu de M. Renan {Courrier de Bruxelles j 20 février 1882) est pétillant d'ironie éloquente :
Il n'y a pas d'exemple, dit M. Renan, qu'une pensée ou un sentiment se soient produits sans cerveau.
C'est absolument comme s'il disait : Il n'y a pas d'exemple qu'un homme ait existé sans corps.
Et plus loin, résumant la métaphysique de Renan, il rappelle le mot de Théophile Gautier : « Rien ne sert à rien, et d'abord il n'y a rien. Cependant tout arrive, mais cela est bien indifférent. »
L'ironie atteint les proportions de l'épopée et de la philosophie de l'histoire dans l'article qui a pour titre les Ironies de Dieu :
La philosophie du siècle dernier était sentimentale
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au dernier point. C'était une bergère de Watteau. Elle
aimait les champs, les prés Elle n'avait à la bouche
que des paroles d'amour. Elle bég-avait aussi fort agréablement le doux nom de l'innocence. Elle rêvait la fraternité. Oh! comme elle aimait tous les peuples, cette douce philosophie! Elle n'eût jamais écrasé une mouche. Un insecte souffrant lui eût arraché des larmes. Elle n'eût pas contemplé la détresse d'un papillon sans verser des torrents de pleurs.
Toutes ces douceurs réunies n'empêchèrent pas 98 d'éclater.
Tout au contraire!
Toutes ces douceurs réunies firent éclore 98, comme le l)Outon fait éclore la rose.
Plus de Dieu, plus de maître! L'homme est affranchi. Il ne relève que de lui-môme. Les peuples sont frères. Plus de g-uerres, plus d'armées, plus de tyrans ! Des philosophes en pleurs célébrant la liberté, la fraternité, la paix universelle. On s'embrasse à s'étouffer. Les échos de la terre ne répéteront plus que le baiser des nations se jetant au cou les unes des autres.
0 bergers! ô berg-ères! 0 Paul! ô Virg"inie!
Tout à coup, un jeuneartilleur très silencieux prend
Toulon, puis l'Italie, puis la France, puis l'Europe
La terre fait silence devant lui comme devant Alexandre, et, dans ce silence épouvanté, une voix brève retentit qui prononce des phrases courtes :
— Soldats, je suis content de vous.
C'est de ce même Napoléon qii'Hello a dit ce mot solennel ; « Il a montré aux hommes ce que
ces ç^ens-là voient rarement : rattitiide g^i^-antesque. » Hello aimait l'attitude e^ierantesque, car il a lui-même dans l'esprit quelque chose de cette attitude. De là peut-être sa sympathie pour Victor Hug-o, « avec lequel il a de grandes affinités artistiques. » (Paris-Journal, 7 mars 1882. )
Le Lendemain des quatre-vingts ans suffirait à en faire preuve.
Le jour même dune fête, on n'apporte que des fleurs.
Le lendemain, il est permis d'apporter des réflexions.
La fête est chose gaie, mais elle est chose gTave.
Le premier jour, la eaieté domine; le lendemain, la gravité.
Le premier jour, c'est la fête du jour présent.
Le lendemain, c'est la fête du jour éternel.
Le premier jour appartient aux petits enfants. La voix de Jeanne et de Georg-es est la musique de ce jour-là.
Le lendemain appartient à l'âme humaine. Si elle a des reg-rets et des désirs, elle est admise à les exprimer.
Le premier jour est la fête deThomme tel qu'il est.
Le lendemain, c'est la fête de l'homme tel qu'il devrait être.
Le premier jour, on le reerarde.
Le lendemain, on le contemple.
Vne seule chose enthousiasme Hello plus que le génie, c'est la sainteté.
Essayez de dire saint Napoléon. Impossible! La lang-ue humaine ne vent pas.
Cependant, sur l'ordre de l'Eglise, on va dire: saint Benoît-Joseph Labre. Et la lang-ue humaine ne va pas se cabrer. La langue humaine obéira.
J'appelle tous les hommes, tous les écrivains,
tous les journaux, depuis les Débats jusqu k Vint ra/isigeant, et je les supplie de m'expliquer ce fait :
Comment se fait-il qu'ils connaissent aujourd'hui le nom de Benoît-Joseph Labre?
Hello, dont Tin tell igence est ouverte ù tout ce qui est lumière, a sur la science moderne des vues spleudides. L'article intitulé : Rencontre de la science et de l'art prouve qu'il sentait la poésie de la vapeur et de rélectricité. Par instants un souffle épique passe à travers son admiration qui en devient grandiose :
Le genre humain a déclaré la guerre à l'espace, et, l'espace vaincu, l'homme marche à pas de géant. L'espace se défend, il recule d'un pas, puis d'un pas, puis d'un autre pas. La vapeur s'est tournée contre lui et il s'est senti perdu. L'électricité est venue au secours de la vapeur, et l'espace s'est senti désespéré. L'homme est vainqueur.
Ceci ne l'empêche pas de voir le Défaut de la cuirasse : c'est le titre d'un très joli article [Univers^ 6 juillet i883), car Hello a de jolis articles, bien qu'en même temps très beaux.
La science discute sur les microbes, je l'en félicite et l'en remercie. Mais Thomme continue à mourir de la fièvre typhoïde.
Effroyable ironie! L'homme visite l'homme et lui parle. Le chemin de fer rapproche les corps, le téléphone rapproche les voix. Et Thomme touche l'homme pour le frapper, et l'homme coudoie l'homme pour le haïr de plus près. Les hommes s'embrassent, mais c'est pour s'étouffer.
La science facilite et précipite les agg-lomérations humaines, mais elle est impuissante à réconcilier deux ennemis, et même, et surtout, deux amis. Les cng;ins de mort sont multipliés et perfectionnés mille fois plus que les instruments de vie. L'art de tuer est mille fois plus sûr du succès que l'art de guérir. La vraie émulation, la vraie fraternité, c'est la fraternité des artilleries. L'artillerie peut se passer du christianisme; aussi sa prospérité est sincère.
Mais, par ailleurs, la fraternité, en dehors du christianisme, est un mot qui cache un piégée. Hors du christianisme, la fraternité est simplement la chose qu'on réclame des autres. Au lieu d'être un don, elle est une exigence. Elle est la fureur de l'ég-oïsme qui crie, et que crie-t-il? Il crie : Dévouez-vous, dévouezvous! Adorez-moi. ou je vous tue!
Mais le journaliste, c'est l'auteur en miniature, j'allais dire c'est l'auteur en pièces. Il est temps de jeter sur les grandes œuvres, où sa ressemblance peut se refléter plus lar2:ement, un coup d'oeil non point encore de penseur, mais d'historien et de bibliographe.
En i858, on voyait aux vitrines de toutes les librairies catholiques un ouvrag:e intitulé : Renan, V Allemagne et l'athéisme au xix^ siècle. C'était le premier livre d'Hello. Il avait alors trente ans, et le coup d'essai était un coup de maître.
Je me souviens encore de l'émotion quexcita ce livre parmi certains groupes parisiens vers i858, dit M. B. dans le Polybiblion. M. Renan, déjà au plein de sa réputation, venait de publier les Etudes d'histoire religieuse. Un jeune homme se levait et le terrassait par la simple et profonde acuité du reg"ard. Hello, ce jour-là, sentit tomber sur lui comme le premier rayon de la srloire.
Georges Seigneur, qui avait corrig-é les épreuves du g-lorieux volume, chantait, à son tour, dans la Question divine, la défaite du dragon Renan par rarchansfe Hello
Puis ce fut tout.
Regardez les ennemis de l'Eglise, s'écrie Hello dans une noble tristesse. Quels triomphes leur sont ménagés ! Comme Voltaire et Rousseau. Victor Hugo a été exalté par les siens, au point d'avoir fourni tout
ce qu'il était possible à sa nature de donner. II a été
multiplié par Tadmiration Et M. Renan! Son
lég-er talent, fait de finesses et de nuances, ne semblait pas fait pour une si grande fortune ; mais il attaquait l'Eglise et il a été porté aux nues. II est peut-être étonné lui-même de la grandeur de ses succès, et compare le sort qu'il a eu au sort qu'il aurait eu s'il était resté fidèle ! Cette comparaison est épouvantable. Lecteurs conservateurs, lecteurs catholiques, je vous le dis en vérité : Vous avez parmi vos écrivains des hommes déplus haute taille que M. Renan. Vous avez ce qu'il fallait pour le confondre. Mais vous ne l'avez pas confondu! Vous avez oublié vos amis, vos défenseurs. Ceux qui ont écrasé M. Renan en principe et en droit ne l'ont pas écrasé en fait, parce que vous les avez abandonnés. Vous n'avez pas mis en évidence les aînés de votre famille. Vaincu en droit, M. Renan est vainqueur en fait, et il se félicite probablement d'avoir choisi pour amis c^ux qui distribuent les triomphes.
Parmi les hommes qui, à la première heure du moins, ont rendu justice à Hello, n'oublions pas d'en mentionner un qui bientôt allait l'abandonner comme les autres, mais qui ne l'abandonna pas sans l'avoir reconnu et acclamé :
Le moment des revers nous semble arrivé pour l'auteur des Études d'histoire religieuse, écrivait Louis Veuillot dans Y Univers du 12 janvier 1869. Voici un jeune homme avec un tout petit livre de moins de 200 pages in-8'\ qui, dans la moitié de ce
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court travail, réduit à très peu de chose l'essence philosophique de M. Renan (i).
M. Hello est jeune; il débute; la critique peu s'exercer sur ses idées et sur son stvle. Méconnaître sa valeur comme penseur et comme écrivain nous paraît malaisé
Il va de grands coups donnés d'une main prompte dans les nuag-es de la sophistique moderne, qui en font sortir, non pas des éclairs, mais de beaux torrents de belle clarté. Nous aimons cet esprit vaillant, cette parole hardie, ce dédain des demi-vérités qu'une apologétique intimidée oppose comme en demandant pardon aux audaces de l'erreur.
Le rude polémiste ne fait qu'un reproche au jeune écrivain : c'est d'être trop bon pour M. Renan en avouant « le charme de cette parole humaine qui s'est tournée contre la parole éternelle ». Hello, en effet, qui avait le culte de la justice et le sens exquis de l'art, n'aurait eu garde d'ôter à Renan son seul et vrai mérite : le charme de la phrase. Ne faut-il pas quelque chose pour recouvrir le néant?
Hello qui, sans avoir besoin des séductions de la phrase (car il n'a pas, lui, à recouvrir le néant, il n'a qu'à exprimer l'ètrej, n'en est pas
(i) Ce qui ne veut pas dire que Renan ne soit point un très ingénieux penseur. Mais c'est V essence philosophique de sa pensée qui se réduit à peu de chose. « C'est simple, et même simpliste », écrit Brunetière.
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moins un styliste de premier ordre, publia, eu 1861, un petit volume intitulé: le Style. C'était la collection des très remarquables articles parus dans le Croisé sur ce sujet creusé mag-nifiquement par sa plume.
Le Style est un chef-d'œuvre. Aussi sommesnous tout à fait de l'avis du journal le Monde (7 juin 1861 ) :
Ce livre, dit-il, devrait ùtre entre les mains de tous les professeurs. Il mérite de remplacer toutes ces rhétoriques où l'on apprend, avec tant d'ennui, à dissimuler sa pensée sous le vêtement de la phrase, au lieu de la présenter dans la belle franchise de son austère nudité.
Tout le prog-ramme du style est dans ces paroles d'Hello :
Jusqu'ici, l'esprit humain a cru très souvent que, pour réaliser le beau, il fallait se déguiser, et le déguisement qu'il a pris s'est nommé l'art. L'art a été le jeu qu'il a joué, quand il a voulu parader devant lui-même, suivant certaines conventions.
Il faut qu'un homme de g-énie se lève, parle, soit écouté et dise :
Je veux que désormais l'art soit sincère.
Je veux que l'art cesse d'être le dég'uisement do l'homme pour devenir son expression.
Je veux que l'art soit l'explosion simple, naïve et sublime des splendeurs de l'intelligence. Pour que
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l'art soit beau et que sa beauté soit vraie, je veux que Tart, désormais, dise les choses comme elles sont.
Dieu voudra, si je ne me trompe, que cette voix soit entendue (i).
Les deux opuscules dont nous venons de parler, Renan et le Style, sont fondus aujourd'hui dans des ouvrages plus vastes : le premier, dans Philosophie et Athéisme; le second, dans la troisième partie de V Homme.
En 1868, Hello, qui est un philosophe complet et, par conséquent, un mystique et un contemplateur, un mystique à grand vol, un contemplateur au profond regard, publia une traduction de la bienheureuse Ans^èle de Foligno, celle qu'on a appelée la Thérèse de ITtalie et dont Hello dira dans Philosophie et Athéisme :
Si Angèle de Foligno, au lieu d'i^tre la bieuheureuse Angèle, avait eu le même génie dans une direction profane, toutes les nations seraient pleines de sa gloire.
Pour ma part, je ne sais rien de plus divinement suggestif que ces pages qui nous ouvrent sur l'inaccessible splendeur et aussi sur l'humaine nature des échappées que ne soupçonne pas la mvopie matérialiste du siècle. Parfois un
(i) L'Homme, p. !\'iZ.
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mot, un cri de cette âme privilégiée vous révèlent tout un monde. Hello aimait ces confidences pleines d'éclairs sur l'infini et sur l'homme, ces drames de l'âme aux prises avec Dieu, toute cette vie supérieure de la sainteté, où l'amour, la métaphysique, la foi, la raison, la poésie, toutes nos i^loires se donnent rendez-vous sur un sommet.
Parlant d'un autre ouvrage d'Hello, les Physionomies de saints, Barbey d'Aurevilly se plaint, comme jadis l'admirateur de Démosthène, de la brièveté de ces esquisses :
Pourquoi un jour, dit-il, ne s'élèverait-il pas de la miniature historique jusqu'à la grande peinture d'histoire? La flamme qu'il a dans l'esprit, je ne voudrais pas la voir passer si vite sur des sujets qu'elle pourrait magnifiquement dévorer.
Il doit y avoir, ajoutait-il, dans l'histoire de l'Eglise, des sujets tentateurs pour une plume si catholiquement osée.
Eh! bien, Angèle de Foligno, dont nous parlons, et Rusbroch\, dont nous allons parler, sont précisément ces sujets tentateurs, ces motifs de grande peinture psychologique qui attirèrent la main d'un traducteur de génie. Ce sont de véritables épopées philosophiques.
Ces épopées, dit un puhliciste, ne sont pas le récit
fatig-ant de combats matériels, comme dans Homère, c'est la psycholoe^ie vivante de la conscience humaine, ce sont les drames réels de l'âme en lutte avec ellemême pour la conquête de l'infini.
Hélas! il a suffi d'un mot pour faire oublier les auteurs et les héros de ces épopées spirituelles. « Ce sont des mystiques, » a-t-on dit, et tout a été dit. Des mystiques? Ce sont des philosophes ! Voilà la vérité. De grands philosophes et de g^rands poètes, comme doivent Têtre les possédés de Dieu.
L'année suivante (1869), notre sublime chercheur ouvrit à la pensée philosophique une seconde mine d'or par la traduction d'un livre inconnu, dont M'"« Hello, fort habile en ce genre de négociations, parvint, non sans peine, à obtenir pour son mari l'exemplaire unique enfoui sous la poussière jalouse de la bibliothèque Sainte-Geneviève .
Voici comment Louis Veuillot, dans V Univers du 3 février 1869, signale cette œuvre et cette traduction. Ce jugement peut étonner, mais il ne dit que la vérité :
M. E. Hello nous donne une magnifique suite de son beau travail sur la bienheureuse An£rèle de Foligno ; c'est la traduction des Œuvres choisies de Rusbrock. Nous avons dans Angèle le drame tragique et la conquête de la vie contemplative ; ici, nous en possédons
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le tableau tranquille et rayonnant, quoique au fond peut-être plus émouvant encore.
Rusbrock (l'ermite de la Vallée Verte) était illettré. C'était un humble prêtre flamand du xi\^ siècle. Néanmoins, si l'on considère Tordre des génies, l'inculte Rusbrock comme théologien, partant comme philosophe et comme poète, surpasse Bossiiet, autciiit que Dante, par exemple, surpasse Boileau, Devant les mystères de l'Iiomme et de Dieu, Bossuet cherche, raisonne et, pour dire le mot, tâtonne; Rusbrock connaît, décrit ou plutôt chante et contemple. Ce mystique illettré de l'âge obscur est chez lui dans le sublime, parle de ce qui lui est familier; le docteur du siècle savant reste dehors. C'est Bossuet qui n'entre pas, qui n'ouvre pas, qui ne voit pas. Bossuet tisse des mots. Rusbrock jette à flot les lumières. Il semble que Bossuet soit ce grand vent qu'on entendit du Cénacle ; les courtes paroles de Rusbrock sont les langues de feu, le feu vivant et enseignant.
Nous n'entreprendrons pas l'analyse de ce petit volume, où tous les mots sont des flammes, et toutes les flammes des idées M. Hello a traduit Rusbrock comme il avait traduit Angèle. C'est la même vigueur et la même habileté, le même éclat naïf, étrange et puissant. Pour un ordre de pensées que le langage vulgaire ne porte pas, il s'est créé une langue qui est tout à la fois parfaitement à son auteur, parfaitement à lui-même et parfaitement française.
Habitués que nous sommes à nos petites séparations superficielles et mesquines, nous pouvons être surpris qu'un philosophe, un des philosophes
les plus iiidépeiiilanls, les plus personnels, les plus clairvoyants des temps modernes, ait débuté par des traductions, et des traductions d'auteurs mystiques perdus dans les brumes du passé. Nous ne voyons pas le rapport entre les hauts problèmes de la théolog'ie chrétienne et la critique philosophique ou littéraire, entre les méditations d'un moine ou les visions d'une sainte du moyen âg-e et la réponse aux dernières questions du jour. Nous n'avons pas l'air de nous douter que le fleuve où nous buvons, qui passe entre nos quais, porte nos bateaux et lave notre linge, a sa source dans les monta^-nes abruptes d'où coulent la vie et la fécondité de la terre. Nous ne savons pas que la science, la science actuelle, épanouie en merveille d'industrie, de bien-être et de civilisation, était tout entière en g-erme dans ie cerveau synthétique et profond de quelques oénies du xxn^ siècle qui tous étaient des théologiens, et qu'une méditation sur la Trinité a mis Kepler sur la voie de l'astronomie moderne. Ecoutez Hello répondre à ceux qui pensent avoir mieux à faire dans les terribles complications du xix^ siècle que de la théologie et de la mysticité.
Le vulg-aire croit que les grands principes éternels sont bons à amuser, pendant les jours de paix et de tranquillité, quelques docteurs armés d'un bonnet qui argumentent les uns vis-à-vis des autres.
Eh bien ! voilà l'absolu contraire de la vérité.
Les principes éternels, les vérités primordiales sont l'actualité suprême des jours de crise et de dang-er. Ils possèdent le secret du salut. Le salut est là, non pas ailleurs.
Mais, malheureux, c'est avec la lumière, la
chaleur et le blé qu'on fait le pain ! Les flots de soleil qui tombent sur la moisson dorée ne ressemblent pas précisément à un morceau de pain. Et cependant qu'est-ce qu un luorceau de pain sinon un rayon de soleil pétri dans la matière terrestre par le travail de l'homme?
Tel livre qui est l'œuvre d'un penseur, et qu'on a oublié parce qu'il était l'œuvre d'un penseur, contenait peut-être la solution de mille difficultés pratiques, contre lesquelles on se heurte vainement parce qu'on regarde d'en bas, au lieu de contempler d'en haut.
Aujourd'hui, comme du temps de David, le salut vient de la montagne (i).
Cette habitude, théolog-ique et mystique^ mais très pratique par cela même, très stratégique, de regarder du haut des monts, donne au regard de certains penseurs une étendue et une portée qui en fait parfois des prophètes. Un ami d'Hello, Henri Lasserre, conte à ce sujet une anecdote qui
(i) La nécessité suprême de l'esprit, qui est la justice et la vérité, devient la nécessité suprême de la vie. Le christianisme n'est plus seulement la nécessité morale du monde; il est devenu la nécessité matérielle.
va couper agréablement les lon§"ueurs de cette nomenclature bibliographique.
C'était aux plus beaux jours du second Empire et d'une corruption morale qui peut-être nous a valu nos défaites, et ce qui les a suivies. Corruption dorée, qui souriait à l'Europe dans les fêtes splendides de l'Exposition de 18G7, en pleine prospérité, en plein triomphe.
Travaillant dur, semaine et dimanche; vendant cher, gagnant gros ; contents de sentir le sol solide sous leurs pieds, les laboureurs labouraient, les commerçants commerçaient, les agioteurs agiotaient. Tout allait pour le mieux dans le pire des mondes.
C'est alors qu'errant un jour avec un camarade dans les jardins cosmopolites de l'universelle Exposition, je rencontrai un homme. Oui, c'était un homme. Sa tête, étrange et fulgurante, sa tète aux cheveux légèrement épars, était illuminée par deux yeux qu'on ne peut oublier. Ils étaient tout remplis de cette flamme semi-douce et terrible, de cette lumière supérieure que les hommes ont appelée le génie. Le front était vaste comme la pensée. Le dos, légèrement voûté comme celui d'Atlas, semblait courbé sous le poids de quelque invisible univers.
Cet homme m'aborda, et, faisant un g-este fatidique, me dit gravement ce seul mot :
— Mon ami, je m'étonne.
Je le regardai comme pour lui demander ce qui causait sa stupeur, car c'était bien la stupeur que traduisaient manifestement les traits assombris de sa vivante physionomie. Il reprit :
— Je viens de passer devant les Tuileries, et elles ne brûlent pas encore !
Cet homme, c'était Hello.
— Il est fou, me dit mon compag"non.
Hélas! le fou était un prophète.
Cette profondeur du regard qui vient de son élévation, nous la retrouvons, aiguë et vibrante, dans toutes les œuvres du traducteur diAngèle et de Riisbrock. Trempé de bonne heure dans la haute lumière qui est la lumière de Dieu, la lumière catholique et universelle, Taigle aura l'air de descendre quand il se posera, éclatant, sur nos sommets. Le chef-d'œuvre d'Hello, VHomme, porte à chaque page la trace de cette serre lumineuse, qui se souvient des soleils.
UHomme d'Hello, aussi bien que l'homme lui-même, est divisé en trois parties, qui embrassent tout dans leur ampleur : la Vie, la Science, l'Art, — comme les dieux d'Homère — en trois pas faisaient le tour du monde. L'univers des idées, des grandes idées actuelles et éternelles, s'agite dans ces pages, ou plutôt s'y éclaire d'un unique et triple rayon. C'est simple, c'est magistral. « Plus de lumière ! » demandait le vieux poète mourant. Hello a répondu, et de façon digne du grand poète. Il a donné la lumière royalement.
Détail que je note en passant : ce livre était
SOUS presse à Paris, lors du siège de 1871 et des horreurs qui suivirent. Il est né dans les crises et les douleurs de la patrie; peut-être y a-t-il eu, mêlées à son encre d'imprimerie, quelques o-outtes de sang". A la hauteur où il plane, il n'a pas l'air de le savoir. Seul un mot de la préface trahit l'émotion patriotique de l'auteur :
A l'heure où je parle, dit-il, il v a quelque chose d'étrans^e et de terrible à parler. Entre le moment où j'écris et le moment où vous lirez, que se passera-t-il? Le secret de Dieu est entre ma plume et vos reerards. La destinée de ce livre dépendra des événements que l'avenir garde. Le nuage qui porte la foudre est aussi secret qu'il est terrible, ce qu'il garde est bien gardé. La situation actuelle du monde est un mystère. Dans le voisinasse de ce mystère, je m'étonne de parler. Quand le poids de l'air, quand les tourbillons de la poussière, quand la couleur du ciel et de la terre, cette couleur particulière qui précède l'ora^-e, quand ces signes se produisent, un certain [silence se fait non seulement sur les hommes, mais aussi sur les animaux, j'allais dire sur les plantes. On dirait que la sève circule plus silencieusement sous l'écorce des chênes menacés, et les oiseaux n'osent plus faire entendre leur voix légère. Une certaine obscurité oppresse leurs petits cœurs.
Mais, ajoute Hello, « la Parole est un acte : c'est pourquoi j'essaye de parler. » Et le philo-
sophe, comme le soldat, comme la sœur de charité, fit son devoir de citoyen. Oui sait si les plaies les plus profondes ne se pansent pas avec de la lumière?
Au-dessus de l'homme, il y a le Saint, qui est l'élévation divine de l'homme. Les P/ii/sionomies de Saints parurent en 1870. Certes, le sujet n'était pas neuf, qu'importe? Hello l'a dit à propos du g^énie :
L'homme de génie n'est pas celui qui pense ou du moins qui pense toujours autre chose que les autres hommes; mais, quand il pense les mômes choses, il
les pense autrement Il peut dire ce que tout le
monde a dit avant lui et dire une chose étonnante. Comment cela? C'est son secret. La griffe du lion laisse son empreinte (i).
Les Vies de Saints abondent. Mais, très souvent, les pieux auteurs de ces pieuses biographies nous présentent des héros monotones et uniformes, tous parés des mêmes vertus, recouverts du même manteau et tous vêtus du même habit de convention taillé dans le même drap et coupé sur le même patron.
Une des grandes erreurs du monde, dit Hello dans sa préface, consiste à se fîg-urer les saints comme des
(i) Plateaux de la Balance, p. 245.
LES ŒUVRES laS
êtres complètement étrang-ers à l'humanité, comme des fig-ures de cire toutes coulées dans le même moule. C'est contre cette erreur que j'ai voulu particulièrement lutter.
Le monde surnaturel comme le monde naturel contient l'unité dans la variété, et tel est le sens du mot Univers.
J'ai essayé de rendre ces deux choses fidèlement
J'ai essayé de montrer que plusieurs saints sont plu* sieurs hommes et qu'il n'y a qu'un seul Evang-ile.
Ajoutons que, pour montrer le côté humain de la sainteté, Hello n'en diminue en rien le côté surnaturel.
Là même est la plus grande beauté de ce livre, « aussi original, dit Barbey d'Aurevilly, de christianisme que de talent, car, par ce temps de mœurs incrédules et superficielles, le christianisme entendu à cette profondeur semble une prodig-ieuse orig-inalité. » Sans souci de ceux « qui cherchent dans l'histoire des faits à la taille de l'humanité, de ces faits parfaitement incapables de déconcerter le train-train ordinaire de leurs petites facultés, » l'auteur des Physionomies « n'a pas embourgeoisé les saints, ce qui est pis, je crois, que de les encanailler! Les saints de M. Hello ne ressemblent nullement aux saints juste milieu de MM. Aug-ustin et Amédée Thierry, ces iconoclastes tempérés, qui n'en brisent point les g-randes images, mais qui les liment. »
Dédaigneux du rire de Voltaire, il « n'a pas cautc-
126 ERNEST HKLLO
Icuscmcnt usé de celte rubrique de l'impartialité moderne qui est de mettre les faits miraculeux embarrassants sous le couvert lâche et traître de la légende. Mais, comme on prend le taureau par les cornes quand on n'en a pas peur et qu'on se fie à sa force, il a pris les saints par leur auréole pour nous les montrer mieux, et cela lui a porté bonheur, car il semble qu'il lui soit resté sur les mains de l'or pur de leur auréole. »
En cela, il a eu ce qu'il a mérité, M. Hello. Le surnaturel de sa foi a surnaturalisé son talent. Les choses du ciel ont donné à son g-enre d'imag-ination des teintes célestes. D'ailleurs, il n'y a de vraiment beaux que les livres braves.
A cet ëi^ard, Barbey d'Aurevilly ne craint pas de mettre Hello au-dessus de Lacordaire :
Quand on compare la Vie de saint Dominique à
ce livre, qu'elle vous paraît décharnée! Le laïque
Hello est autrement ardent de foi et superbe d'enthousiasme que ce moine blanc qui, littérairement, a aux doig-ts de la rhétorique cl — prélude de l'Académie future! — de la rhétorique de Villemain!
Hello ébauche du pouce seulement quelques traits, mais, partout où le pouce a passé, il est resté de la lumière!
Ces notices étranges et terrassantes de nouveauté, par ce qu'elles contiennent d'aperçus et d'illuminations inattendues, sont d'une rapidité étincelante. C'est une succession d'éclairs.
Il y en a trente-deux, et de toutes l'habile physiono-
miste a fait jaillir le trait, indiscerné jusqu'à lui et
saisissant Lavater voyait dans les visages là où
les autres ne voyaient pas. M. Hello a de cette divination féconde. C'est le Lavater de la sainteté.
Il vient de toucher d'un effleurement de feu trentedeux tètes de saints qu'il a rendues flamboyantes.
Après cela, je ne jurerais pas que tout le monde fût de l'avis du grand critique, que je parta2:e pleinement. Hello a ses aveugles. Son (( flamboiement » est austère, intérieur, immobile vibrans. Certains yeux ne le voient pas.
Après le saint, il n'y a plus que Dieu. Les Paroles de Dieu, parues en 1878, sont, pour ainsi dire, le livre sacré d'Hello. C/est le livre des grandes ombres mystérieuses et des grandes clartés, des profondeurs les plus profondes et des hauteurs les plus hautes.
Nous voudrions, s'écrie un Américain (car Hello a des lecteurs en Amérique et des lecteurs fanatiques), nous voudrions pouvoir lire, étudier, méditer et approfondir cet ouvrag'e mystérieux en face du Niagara dont l'aspect et la voix sublimes nous mettraient dans le diapason où nous devrions être pour en admirer la biblique splendeur (i).
Le lyrisme nous met toujours, à nous autres Français, un sourire au coin des lèvres. Ici,
(Il Propagateur de la Nouvelle-Orléans, 1878.
pourtant, le lyrisme n'est que l'explosion ardente d'un enthousiasme sincère. Car, s'il est peu de penseurs et d'écrivains plus inconnus, plus méconnus qu'Ernest Hello, il en est peu, en revanche, qui aient suscité des admirations plus vives, plus débordantes, plus spontanées aussi, je vous assure, car, si Hello faisait payer ses articles, jamais il ne paya ceux des autres. L'achat des louang^es est un commerce où mettre un ce?itime lui eût semblé monstrueux. J'admets bien que celui qui a défini les Paroles de Dieu a une voie lactée de sublimités et de profondeurs » ait pu dépasser la prudente réserve qu'impose le goût; mais je gage qu'il n'a rien dit de plus que son sentiment, — et peut-être que la vérité.
Le titre lourd et classique : Commentaires de V Ecriture Sainte conviendrait mal à cette suite de variations éclatantes sur quelques textes sacrés. Car Hello, qui n'est pas dans ses Vies de Saints a un historien au nombre et au détail » comme dit Barbey d'Aurevilly, n'est pas non plus \\\\ commentateur au verset et à la ligne. Ses Paroles de Dieu sont, comme ses Physionomies, de simples esquisses, mais des esquisses qui font jaillir l'éclair de la physionomie et de la parole.
L'Ecriture est pleine de magnificences; mais ces magnificences sont voilées sous une simplicité telle qu'on ne les aperçoit pas. Comme dit
Hello, a rÉcriturenedaig-nepas se faire admirer. » Il faut que quelqu'un vienne nous dire : Reg-ardez, il y a là des splendeurs. Il faut que quelqu'un dégage l'éclair.
Hello est excellemment l'homme de ce rôle. Son génie, fait d'intimité et de grandeur, est chec lui en quelque sorte dans la magnifique simplicité de l'Ecriture. Ecoutez comme il en parle :
L'Ecriture est un abîme qui garde au fond de lui des prodig-es de mystère. Une des choses qui m'épouvantent le plus dans la Bible, c'est sa simplicité. Si elle semblait profonde, sa profondeur serait moins effrayante. Mais cette simplicité! Des paroles sans ornement, des faits sans ambition, des personnages sans prétention, des vertus sans enflure, des crimes sans déguisement; et puis, derrière tout cela, des profondeurs à donner le vertige aux anges, à faire mourir le regard de l'aigle! Ces paroles si simples, si brèves, semblent dédaiii^ner l'admiration et s'exposer volontairement au mépris de l'homme stupide ; ou plutôt elles semblent, dans un oubli complet de l'admiration ou du mépris, tomber les unes après les autres sur une terre indigne d'elles, sans souci de l'accueil qui les attend
L'Ecriture parle de tout du même ton Elle
nous dit du même ton qu'Alexandre fit la conquête du monde et qu'il se mit au lit.
Pour elle, ce sont deux choses aussi simples l'une que l'autre. Entre l'un et l'autre, l'œil de Dieu ne voit pas de différence essentielle.
l30 ERNEST HELLO
Mais ce decidit in lectum, « il se met au lit », est effrayant de brièveté.
Et jamais toutes les dissertations des philosophes n'ont exprimé la misère humaine comme ce mot jeté là avec la brutalité du fait, sans réflexion : Il se met au lit (i).
Hello, qui est essentiellement Occidental, Français, moderne, par la précision du style et de ridée, par la finesse perranto de l'analyse, par toutes les intentions savantes du penseur et de récrivain, a dans son g-ënie des affinités de mag^nificence avec le pays de la lumière, de l'Himalaya et du Paradis perdu. Son culte du grand et du simple l'attire à ce berceau du monde, à cette poésie des époques patriarcales et primitives,
Où rien n'était petit quoique tout fût enfant,
comme dit Victor Hugo, qui, lui aussi, avait le sens biblique.
Tout était jeune encore dans la mémoire, dans l'intelligence et dans le cœur de l'homme. Les forêts et les roses, l'océan et le tonnerre disaient de leurs voix diverses le nom du même Dieu et les oreilles de l'homme savaient encore entendre (2).
LES ŒUVRES l3l
..*.. L'humanité s'attendrit comme un homme en face de ses souvenirs d'enfance. L'Ecriture présente à l'humanité des souvenirs d'enfance. Qu'ils sont j2:raves ! Qu'ils sont profonds? Et quelle proximité de Dieu ! Les champs où Ruth o:Ianait ressemblent-ils à d'autres champs? X'out-ils pas un parfum céleste? La lumière qui les éclaire n'est-elle pas mystérieuse?... (I)
Il faut lire dans Hello ces gTande.s pag-es, calmes ou terribles, qui s'appellent le Sommeil d'Adam, Rébecca à la fontaine. Moïse et l'intérieur du Désert, Salomon dans sa gloire^ Job; Job, son cri: Job, sa parole et son silence; il faut lire Mane, Thecel, Phares; VAbime; David, les deux et les Etoiles; David et le Xid de tourterelles, le Symbolisme dans l'Ecriture; il faut lire : les Larmes dans l'Ecriture, pour voir battre le cœur de la Parole sacrée et goûter ce qu'on pourrait appeler les profondeurs du charme divin.
Je citais Victor Hug-o qui, lui aussi, a senti la Bible; mais il l'a sentie, en quelque sorte. par le dehors: il en avait le sentiment extérieur et Imaginatif, j'allais dire décoratif et artistique. Hello en a, de plus, le sentiment ^Tai, le sentiment intime et relig-ieux. Il ne porte pas seulement la magnificence et la simplicité comme un
l32 ERNEST HELLO
vêtement ; il est dans l'âme de la simplicité et de la magnificence. « Ce n'est pas un livre, dit M. des Houx dans le Constitutionnel, c'est une adoration. » Huço a écrit Gain comme il a peint Les Orientales. Les Orientales vraies, ce sont les Paroles de Dieu.
Il nous reste à parler des deux dernières oeuvres d'Hello : les Contes extraordinaires (1879) et les Plateaux de la balance (1880).
Voici un livre de contes, dit l'auteur dans sa préface. Il fait suite à mes autres ouvrag^es. H n'arrive pas en qualité d'exception, comme un travail d'un g-enre à part. Il dit, en un autre lang-ag-e, ce que j'ai déjà dit; il escorte, il accompagne, il commente, il résume mes pensées et mes écrits.
Ceux qui me connaissent me reconnaîtront.
J'ai voulu donner le corps d'un récit aux vérités que j'exprime habituellement: ceux qui, dans mon livre de rilomme, ont lu le Veau d'or, ne seront pas étonnés de lire Ludovic dans mon livre de Contes.
La science sans Dieu et la science avec Dieu, étudiées aussi dans mon livre de illoninie, seront resonnues par le regard intelligent qui se fixera sur les Deux étrangers, etc., etc.
Le conte est la parole humble et solennelle, mystérieuse et bienveillante, des grandes vérités.
C'est dire que les Contes d'Hello ne sont que l'incarnation plus vivante de sa philosophie. Je
LES œ:uvres i33
dis /)/w5 vivante, car le style dHello donne par lui seul la vie aux idées. Les Contes ne font que leur donner une vie plus dramatique.
« Ce livre commence et finit par la recherche du nom de Dieu. » Malebranche disait àWthalie: « Qu'est-ce que cela prouve? )> Hello veut que ses Contes prouvent sa métaphysique.
Barbey d'Aurevilly, le grand critique farouche, tout en admirant cette nouvelle forme prise par la pensée du grand homme, « ce tour de souplesse dans le talent, dont la force n'est pas toujours capable » et qu'on pouvait ne pas attendre d'un philosophe, se montre sévère pour quelquesuns de ces contes. Il trouve Hello inégal.
La force en lui — une force intellectuelle par moments immense — tout à coup se fond en faiblesse (i). Où l'homme aie^u, perçant, incroyablement, surnaturellement intuitif, a-t-il passé? Il procède par zigzags comme l'éclair. Son talent, c'est une vision qui foudroie et qui disparaît. Après la lumière, beaucoup d'ombre ! Plus qu'aucun écrivain, il fait penser aux deux vers de Quinault :
Il est beau qu'un mortel jusques au ciel s'élève, Il est beau même d'en tomber!
Il a aussi cette dernière beauté : la beauté de la chute. Fait d'inégalités, il va haut et il tombe, —
(i) Corneille l'avait, cette inégalité terrible.
l34 ER.VE9T HELLO
et parfois il se démantibule en tombant, mais il reste un démantibulé sublime.
Seulement cette inég-alité, qui est le pied d'argile de la tête d'or, et qui existe entre ces contes, différents de sujets, n'existe plus dans ceux-là qui l'emportent nettement sur les autres. Ici le talent de l'autour ne défaille pas une seule fois et il y plane au niveau de lui-même, toujours!
Barbey en trouve trois transcendants : Ludovic^ les Deux étrangers: Caïn. qnas^tn fait de ton frère ? Mais surtout et sur tous Ludovic ! Ludovic, qui est peut-être ce qu'Hello a écrit de plus fort ; Ludovic, cette prodigieuse étude « qui s'est fait drame comme le Verbe s'est fait chair » ! Nous reproduisons ailleurs le jugement tout entier de l'auteur des Œuvres et des Hommes, de l'impitoyable pourfendeur dont l'enthousiasme vaut de l'or.
Les Plateaux de la balance (1880). — « Je voudrais que la Critique vînt s'asseoir sur la montagne très solennellement. » Ce mot de l'auteur dans sa préface pourrait servir d'épigraphe au volume. Il s'agit de critique dans ce livre.
Mais cette critique, a dit quelqu'un, « est si grande et si haute qu'elle perd presque son nom sur la hauteur d'où elle regarde le monde. Elle trouve, pour
LES ŒUVRES l35
parler comme Bossuet, sa sérénité dans sa hauteur. Elle combat énergiquement, mais le lieu du combat est si élevé que cette grande guerre ressemble à une grande paix. Les erreurs qui jonchent ce o-rand champ de bataille semblent célébrer les vérités devant lesquelles elles expirent. La vérité chrétienne ravonne de tous les côtés, sur l'art, sur la vie, sur la science, et les erreurs meurent presque avant d'être touchées; elles meurent sous les rayons du soleil.
Barbey parle, quelque part, a du côté diuin de cette critique »
— Je n'en connais pas, dit-il, qui voie les choses sous un angle de lumière plus hardiment ouvert et plus large.
Par ce temps de banalités plates, où tout est abaissé, les fronts comme le style, on est étonné de cette impartialité superbe où Ton sent la souveraineté du regard.
Plusieurs de ses jugements surprendront le lecteur ordinaire, observe fort bien M. Adrien Duval dans sa notice sur les Plateaux de la balance. Avec Hello on sort du convenu, on est arraché à ses préjugés; il trouble notre quiétude intellectuelle, mais on l'écoute, il s'impose.
Lisez ce qu'il dit de Shakespeare, de la scène du balcon dans Roméo et Juliette. Son portrait de Gœthe est magistral : en quelques traits, en un trait, il nous donne l'esquisse philosophique de Gœthe (tache malaisée); il nous peint ce qu'il
l36 ERNEST HELLO
a été, ce qu'il aurait dii être, car Hello, en vrai philosophe et eu vrai poète, remonte toujours du personnag"e réel au type idéal du personnage : la g-randc critique vit d'admiration et sa colère elle-même n'est que son admiration indiii^née. Lisez le chapitre de la Charité intellectuelle, un des plus beaux du volume. Lisez ce fameux morceau sur la Rê/jiitation et la Gloire, qui à lui seul prouve le génie d'Hello; et les Sables mouvants, où je cueille au hasard ces définitions profondes :
Le romantisme est le désir de riiifiiii, destitué
de Celui qui est hifiiii.
L'homme a besoin de pâture : quand il n'a pas
de pain, il s'empoisonne.
Se convertir, c'est se tourner vers l'amour.
L'homme a perdu la foi, il pleure: voilà Rousseau. Trop léger et, d'ailleurs, trop bas pour porter le sentiment de son malheur, il rit : voilà Voltaire. Voltaire et Rousseau sont les deux grimaces du désespoir.
Et, plus loin, ce parallèle des deux siècles :
Le XIX® siècle est affamé On croyait, il y a
cent ans, que l'homme pouvait vivre avec rien; le xvni^ siècle s'est passé de nourriture ; maintenant nous sentons que l'homme en a besoin. Il est clair qu'il ne peut vivre de rien, il est clair que Diderot et Voltaire
ne rempliront pas son vide énorme ! Le xvni^ siècle
était dans son élément quand il était dans le vide. Le
LES ŒUVRES l3'J
xix^ siècle n'a pas encore fait l'ofFort qu'il faut pour soulever la cloche pneumatique, mais, au moins, il étouffe, c'est déjà quelque chose.
La lettre qu'un docteur, homme très sérieux , dut écrire ci Christophe Colomb au moment où celui-ci s'embarquait pour l'Amérique est encore une personnification très piquante de l'esprit étroit, l'ennemi né du génie et du prog^rès.
Outre les volumes qui ont paru de son vivant, Ernest Hello, nous dit son éditeur, a laissé en quittant ce monde divers travaux à moitié inédits : des études, tantôt complètes et tantôt inachevées ; des articles, publiés çà et là dans de nombreux recueils; des manuscrits plus ou moins considérables.
Si certaines de ces pages semblent ne plus avoir à l'heure présente tout leur intérêt d'actualité, elles n'en doivent pas moins survivre à telle ou telle circonstance qui les inspira. Car il en est peu qui ne contiennent des vérités profondes, des aperçus de génie, des splendeurs de forme, qui sont de tous les temps et de tous les lieux. Les laisser perdre nous semblerait une faute envers l'esprit humain.
De là, la publication des œuvres posthumes d'Ernest Hello.
Toutes les intelligences, toutes les âmes supérieures nous en remercieront.
Les œuvres posthumes d'Ernest Hello formeront trois volumes, dont deux ont déjà paru : Le premier est Philosophie et Athéisme, qui
l38 " ERNEST HELLO
est comme la condensation de la pensée du maître, sa systématisation méthodique, si Ton peut parler de système à propos d'une philosophie qui est la larg-eur d'esprit même, nous le verrons.
Le second volume, le Siècle, se compose d'articles publiés dans des journaux et des revues, sur les sujets les plus variés ; nous en avons cité plus haut quelques passages (i).
Le troisième, entièrement inédit, sera extrait de ses manuscrits.
J'ai eu Lhonneur de feuilleter ces manuscrits, frag-ments épars d'une g-rande pensée, pages intimes, religieusement recueillies, recopiées et mises en ordre par les soins de M"*^ Hello, dont la main intelligente et Tceil exercé pouvaient seuls acccomplir la tâche et sauver pour nous et pour la postérité toute une part des œuvres, la plus belle peut-être, d'un des plus puissants esprits du xix® siècle. J'ai cueilli au hasard quelques parcelles, celle-ci, par exemple, où s'entr'ouvre le mystère de la Création :
Si j'étais infini, mes pensées deviendraient à mou gré des substances.
(i) Tous les ouvrages d'Hello out été réédités ou éditét; cliez Perrin, sauf les Plateaux de la Balance dont les deruicrs exemplaires se trouvent chez Viclorion, libraire, rue Dupuytren, Paris.
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Si j'étais infini, tout-puissant, mes pensées prendraient feu dans l'immensité. Elles l'embraseraient, elles seraient les astres du firmament. Leur réalité objective me montrerait en dehors de moi mes conceptions faites chair et flamme. Et si, dans mon éternité, je pensais le temps, je le verrais apparaître au sein de mon éternité.
Je pense le néant au fond de mon impuissance! Le néant reste le néant et rien n'arrive. Mais si mes pensées étaient des puissances portant la foudre là où elles tombent, qu'arriverait-il le jour où elles heurteraient le néant?
Et ce portrait, vraie perle littéraire, où le génie s'émiette en esprit, et en esprit dHello, ce qui est une espèce à part :
Petit, petit, petit, mais non pas microscopique ! Car le microscope donne des idées de grandeur! Petit sans excès, sans violence, sans extrémité. Petit comme un monsieur et non pas comme un insecte. La petitesse en habit noir, en cravate blanche. Non pas la petitesse inexprimable, non. Il est à égale distance des deux pôles de l'Infini. Tout entier exprimable, limpide, évident, sans mystère et non pas sans secret. Absence totale de réalité ou divine ou humaine ou infernale. Pas d'homme! Un monsieur. Il devrait être préfet à Orléans ou directeur des postes, mais directeur général, directeur à Paris ! Pas un pli dans ses gants blancs ! Personnage discret. O médiocrité sans tache, blancheur éblouissante de la nullité absolue! Pour comble, il sait la grammaire. Il a non
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pas du style, mais de la facilité. De la facilité et de la moralité. Ah! perfection du monsieur f Cs-ÛioViquc par profession, correct comme une pag-e d'écriture faite par un maître d'écriture ou comme un quadrille dansé par un maître de danse. Au courant des affaires. Mesurant les choses et les personnes suivant l'importance qu'elles ont au Palais ou à la Bourse ou dans les journaux ! Pas un mot de trop en aucune occasion. Il ég-orgerait bien une colombe ou un aig-le, mais sans s'en apercevoir; et cela ne nuirait en rien à cette innocence parfaite qu'il porte en tout lieu, au journal, à dîner, à l'ég-lise, au ministère. Il ég-org-erait ce qui est sublime et ce qui est faible, mais sans jamais se compromettre. Voilà la chose dont il est incapable! et, s'il assassine quelqu'un, ce sera pour ne pas aller trop loin dans une direction quelconque! Ah! faites ce que vous voudrez, soyez prophète ou g-alérien; couvrez-vous de gloire, couvrez-vous de honte, vous ne ferez pas un pli dans sa cravate ou sur son front ou sur sa lèvre ; vous ne le ferez pas sortir de sa modération. Il est très doux. Vous ne ferez pas sortir doses lèvres une expression plus vive qu'à l'ordinaire. Vous ne ferez pas entrer en lui une vérité quelconque ou une erreur non patentée. Car c'est un garçon bouché à l'émeri. Rien ne coule là par méprise. L'erreur en lui porte l'uniforme de la vérité. Elle est unie, plane, sans secousse, sans accès, sans violence. Elle est impeccable et officielle. Il est uni au faux hypostatiquement .
YIII L'HOMME
Cette haine du monsieur, de la médiocrité en cravate blanche, n'empêchait pas Hello d'être — à ses heures — un homme du monde plein de gaieté, d'aisance et de réparties, si bien que ses conversations étaient, au dire de tous ses amis, plus étonnantes que ses œuvres.
De très bonne maison, dit Barbey d'Aurevilly, il a le ton de ceux qui ont le bonheur — car c'en est un encore — d'être bien nés. A le voir passer dans la rue, distrait parce qu'il est préoccupé, traînant son infortuné pardessus qui croule de son bras vers la terre, le chapeau en arrière comme un Ang-lais — ayant la seule piété qu'eût jamais Sainte-Beuve, la piété de son éternel parapluie, — la tête au vent dans ses longs cheveux ébouriffés, on ne dirait jamais ce qu'il devient \e soir dans un salon. Spirituellement laid, quelque peu voûté et la tête de côté comme Villemain avec son nés à l'Ouest, illustrépar Balzac, il n'a pas la méchante physionomie de cet affreux cuistre, parvenu en trois t 'mps. mais la bonne humeur qu'on n'attendrait pas d'un hommequi n'arriverait peut-être pasentrente-six.
M. Charles Buet complète cette esquisse par le croquis suivant :
l42 ERNEST HELLO
D'une taille moyenne, fort maigre, les épaules très larg-es et un peu courbé, un profil très net, parfaitement découpé et qu'on dessinerait, semble-t-il, d'un trait: le nez long-, droit, carré du bout; la bouche larg-e, les lèvres charnues qui trahissent la bonté, le menton proéminent et rond, qui annonce la volonté ; le front développé, les tempes unies et sans rides, encadrées des boucles flottantes de cheveux bruns, et les yeux, sous des sourcils épais, d'un arc très pur. Mais ces yeux, ne les peindrait pas Goncourt, le plus raffiné des analystes; des yeux g-ris d'opale, ou plutôt couleur d'aigue-marine, ternes parfois, et parfois reluisant d'un éclat surnaturel, ayant comme un reflet d'or ou de g-emme ; des yeux regardant en dedans et non plus miroir de l'âme, mais miroirs /?o?/r l'âme qui s'y contemplait; <lesyeux candides d'enfant ig-norant les choses de la vie, innocent des fautes d'autrui. . . Et lorsque d'aventure le reg-ard de ses yeux daig-nait se poser sur les choses extérieures, on y lisait un perpétuel ébahissement ; il devenait vite profond, scrutateur, fouill€ur;\\ pressentait le mensong-e, devinait la parole à peine éclose sur les lèvres.
La voix aussi n'était point ordinaire. Tantôt basse, grave, très vibrante, et tantôt grêle, aiguë, vociférante. Hello psalmodiait certaines phrases, en glapissait d'autres à tue-tête; et le geste accompagnait le verbe éloquent : un geste unique, ramenant, par un croisement des mains, des épaules, un manteau royal ; ou le bras étendu, avec autorité, ponctuant de grandes estafilades dans le vide, les mots toujours véhéments et toujours précis.
Car le langage d'Hello ne cherchait aucune fiori-
l'homme 143
ture dans la rhétorique. Sa qualité maîtresse était la précision. Froidement, nettement, tout ainsi qu'un mathématicien zélé à la démonstration d'un théorème, il parlait, par périodes saccadées, poursuivant au vol son idée, malgré les interruptions et les incidents. On eût alors tiré le canon qu'il ne Teût pas entendu. Obsédé par la pensée, il allait tout droit comme le boulet de ce même canon, sans que rien pût le distraire Il m'a bien souvent regardé, puisque je fus
un moment de ses familiers : je suis sûr qu'il ne m'a jamais vu
Dans un discours au lycée de Lorient (le 2 août 1887), M. Arthur d'Haucour nous fait de son g-lorieux compatriote, du Pascal de Kéroman, comme il l'appelle, le curieux portrait que voici :
Cet homme extraordinaire avait dans la physionomie je ne sais quoi d'étransre qui éveillait la curiosité et commandait le respect : ses yeux, bien que d'une douceur extrême, lançaient parfois des reg-ards indig-nés, même vers les étoiles, et cela parce qu elles portent des noms de dénions ; sa voix, grêle et perçante,prenait toutàcoupd'harmonieuseset persuasives inflexions, quand il s'animait et voulait convaincre; son dos était lé^-èrement voûté, comme s'il portait un fardeau sur les épaules : c'était le poids de ses profondes méditations.
A Paris, où il passait l'hiver, on faisait cercle et silence autour de lui pour l'écouter. Ici, pendant Tété, dans une anse de notre rade, et sous l'ombre des vieux chênes, il écrivait ses livres étonnants...
l44 ERNEST IIELLO
En effet, Parisien et Breton, il y a des deux dans Hello.
Les habitants de la rive g-auclie, nous dit Drumont, qui, lui, n'est que Parisien, connaissaient cette étrange figure d'Ernest Hello; ils regardaient cheminer ce passant bizarre, avec ses cheveux en broussaille, son crâne énorme, ses jeux brillant d'un feu intérieur, cet ensemble singulier qui lui donnait l'air d'un personnage d'Hoffmann.
Cet aspect avait, paraît-il, fortement impressionné le futur auteur de la France jiiivc. qui ne refuse pas, à ses heures, d'admirer l'auteur de l Homme et des Plateaux de la Balance, mais le voit surtout sous son aspect de passant.
Pour moi, dit-il, je reverrai longtemps Hello passant par les rues avec celle qui fut la compagne dévouée de sa vie; elle aussi a été un écrivain de talent (i), et la Liberté a publié d'elle une nouvelle émouvante que nous avait envoyée Dumas.
Ce qui manque aux penseurs, c'est l'adresse...
« Avec un lingot d'or, on peut être embarrassé pour prendre un fiacre, » dit encore Drumont, à propos d'Hello . Telle est bien la situation du génie dans les petites affaires de ce monde. Ce qui lui manque, c'est la petite monnaie.
{i) Le Chemin de la vie, Marjiierites en Jleiirs, Récits villageois, etc., par Jean Lander.
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Si là, d'ailleurs, se fut bornée en notre philosophe la contradiction bien humaine de la i^randeur et de l'infirmité, elle ne dépasserait pas les proportions normales et vul2:aires chez ceux de son espèce. Newton, qui pesait les mondes, ne savait pas faire cuire un œuf. En somme, n'y a-t-il pas quelque chose de g-racieux. de touchant, en cette naïveté des û^rands hommes, en cette gaucherie du g-énie qui, comme Taierle, ne sait pas marcher?
La première fois que je vis Hello, raconte spirituellement Henri Lasserre, c'était chez un maître de danse, — et Hello tombait.
Le grand homme surprit un jour, en cet ordre d'idées, et sur son compte, un joli mot d'un paysan breton. L'auteur des Paroles de Dieu travaillait dans son pavillon désert, au bout du jardin de Kéroman, et dans le chemin deux paysans passaient :
— C'est ici chez M. Hello, fit l'un, en indiquant la muraille.
— M. Hello? répliqua l'autre. Ah! oui, ce M'sieu qui a l'air si béte et qu'on dit qu'il a tant d'esprit !
Le brave homme n'avait pas vu, levé sur lui, l'œil du penseur aux heures d'inspiration; il se rappelait le promeneur distrait des rues de Lorient , traînant « son infortuné pardessus qui croule à
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terre » ; l'original des bords de la mer, sa vieille canne à la main, entrecoupant sa méditation de quelque geste immense.
Les grands esprits ont presque tous (Dieu le veut sans doute pour sauvei^arder en eux la première des grandeurs, Thumilité) une tache de ridicule quelque part; c'est le haillon qui perce à travers le manteau de pourpre, trahissant la misère humaine sous la splendeur royale. Chez quelques-uns, et peut-(Mre y a-t-il là l'indice d'une exceptionnelle grandeur, la misère prend des proportions plus vastes, et cesse alors d'être ridicule pour devenir effrayante. Le Fils de Dieu, qui, naturellement, n'était pas soumis à cette loi terrible de la disproportion humaine, le Fils de Dieu ne l'a-t-il pas divinisée quand il a voulu être appelé ver de terre! Ver de terre et Dieu! Le génie après cela n'a pas à se plaindre de ses misères. Mais l'une de ses misères, c'est de s'en plaindre.
Hello, qui est un des esprits les plus puissants du siècle, fut une des âmes les plus souffrantes, ou plutôt (car Tàme qui vit dans la lumière et l'amour, qui plane, comme celle d'Hello, dans la haute lumière et le grand amour, ne saurait être foncièrement malheureuse) eut une des vies les plus souffrantes, les plus gémissantes de notre époque. Ce gémissement qui, dans ses oeuvres, est étouffé sous la force et la
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ïna2:nificence de sa pensée, mais qui fait le fond de sa personne, car M'"'- Hello lui demandant un jour :
— N'est-ce pas, Ernest, que vous sentez votre valeur?
— Oui, répondit-il, je la sens et je la sais. Mais rhomme ajouta :
— Je sais aussi qu'elle n'est pas de moi, je n'ai à moi que mon gémissement.
Ce gémissement avait plus d'une cause, sortait de plus d'un abîme.
Et tout d'abord (car le corps aussi est un abîme), des profondeurs physiologiques d'une constitution exceptionnellement organisée pour la sensation douloureuse des moindres épines de la vie. Il sentait le cri de la faiblesse jusque dans la moelle de ses os, comme le prophète. On peut rire du génie incapable de supporter un mal de dents ou, la nuit, le tic-tac d'une pendule; moi, je trouve beau qu'il y ait, dans le grand homme, sous les splendeurs de l'intelligence quelque misère exquise, et sous les raffinements du luxe les raffinements de la pauvreté.
Mais Hello a, dans son âme, même et dans les hauteurs de son âme d'autres sources de tristesse et de souffrance. Il a été soumis aux douleurs, non soupçonnées du vulgaire, que souffre l'être doué du privilège de voir plus haut et plus loin que la foule. « L'ange de l'iso-
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Icment frappe tout ce qui s'élève, » a dit quelque part notre philosophe : « Aux élévations de la pensée correspondent souvent les déchirements du cœur. » (i) C'est lui aussi qui a écrit: « Toute souffrance supérieure trouve les hommes impitoyables », et « quiconque ne parle pas la langue commune est mis hors la loi. »
Il fut accusé d'orgueil, d'ambition, d'égoïsme; et rien n'était plus loin de lui, affirme quelqu'un qui l'a vu de près.
Ses chagrins avaient le tort d'être de trop haute lignée : on n'y croyait pas, mais il était simplement triste, son âme était traversée d'un glaive, à la vue de l'avilissement où tombaient les hommes, ses semblables, en outrageant la vérité, en méconnaissant la beauté.
Des cris d'indignation s'échappaient des lèvres de
(i) Plus il est homme de çénie, phis il est homme.
En tant qu'homme, il est sujet à la souffrance. En tant qu'homme de ^ènie, il est, mille fois plus que tous les autres hommes, sujet à la souffrance.
En tant qu'homme de génie, il a une susceptibilité inouïe, peut-être maladive, certainement incommensurable à vos pensées.
Et le fer dont sont armés vos petits bras font des blessures atroces dans une chair plus vivante, plus sensible que la vôtre, et les coups redoublés (pic vous frappez sur ces blessures b<^antes ont des cruautés exceptionnelles, et son sang, quand il a coulé, uî coule pas comme le sang d'un autre.
Il coule avec des douleurs, avec des amertumes, avec des d-ichirements singuliers.
11 se regarde couler, il se sent couler, et ce regard et ce sentiment ont des cruautés que vous ne soupçonnez pas. {Plateaux de la balance, p. SqS.)
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cet enthousiaste penseur, continue le même témoin (i), quand il entendait exprimer une idée basse ou vulsraire, et lisant dans un journal cette phrase qu'il estima criminelle : « Le malheur de notre temps, c'est qu'il ne meurt pas assez d'hommes de o-énie à l'hôpital, » sa douleur fut immense.
— Comment! s'écriait-il. il y a un être à visage humain qui a pensé cela, et moi-même je suis un homme! Entre cet être et les autres hommes il y a une parenté? Ah ! je voudrais être anéanti!
Et, en fait, rinjustice le faisait mourir, soit qu'elle écrasât lui-même ou les autres, ceux qu'il appelait ses frères, les hommes à ^-randes idées. Il en a rencontré quelques-uns qui sont morts inconnus, absolument inconnus.
A proprement parler, disait-il, l'injustice me tue, j'en suis mort ; dans un sens très intime, cela est vrai, on a tué en moi ce qui est moi. ce qui eût été moi!
Qu'il y ait dans ce dernier cri une part de sentiment et de ressentiment personnel, au sens étymologique du mot, c'est vraisemblable. Hello avait conscience de son génie, et ce s^énie, fait pour la lumière et pour la gloire, subit trente ans, quarante ans, le supplice de l'obscurité et de l'oubli. Car, en dépit des rares cris d'enthousiasme poussés çà et là par quelques esprits
(I) M™e de Castellan, auteur d'une notice sur Hello.
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d'élite, et des alinéas laudatifs perdus dans les bibliographies des journaux, les œuvres et le nom même d'Hello sont restés inconnus du g-rand public, inattentif aux mag-nificences de pensée et d'expression mises au service de la plus sainte des causes. L'inconnu en a souffert, et l'écho de la souffrance a retenti dans quelquesunes de ses plus belles pages : la Charité intellectuel le; Caïriy quas'tufait de ton frère f TIjI' différence.
Les deux victimes les plus ordinaires de riudifférence sont le malheur et le génie.
Le malheur et le génie parcourent le monde en mendiants; nulle part ils n'ont droit de cité. Pour eux, la foule est un désert, c'est à eux qu'il faut demander comment tue l'homicide par omission.
La passion est la mère des crimes par action. L'indifférence est la mère des crimes par omisision.
11 n'y a que ces deux mendiants, le malheur et le génie, qui sachent appivcier la tournure de ce passant pressé qui s'appelle l'indifférence. L'indifférence est une personne qui n'a pas le temps. Elle a toujours d'autres affaires.
La charité est celle qui a le temps.
Si on priait une toupie ronflante de s'arrêter par complaisance, de peur de blesser quelqu'un, elle répondrait: « Je n'ai pas le temps. Voyez quel bruit je fais et comme je tourne vite ! »
Dans le conflit des affaires, la chose qu'on oublie le plus, c'est l'importance respective de ces différentes
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affaires. Les hommes ne daig^nent pas y réfléchir, mais leur iûtérêt les pousse à donner leur attention aux choses en raison inverse de leur importance. Une aventure du demi-monde remplira Paris, qui n'aurait pas, pour les plus g-rands événements de la pensée, une seconde d'attention. L'indifférence lui permettra de raconter en détail les toilettes d'une courtisane et la couleur de ses cheveux. L'indifférence écrira et lira avec attention les détails de sa dernière aventure et de sa dernière moquerie: l'indifférence dévorera cette aventure sans lendemain, car l'indifférence est capable de passions, pourvu que le néant soit seul en jeu.
Mais qu'un grand acte s'accomplisse le même jour et sollicite une place au soleil, la plus petite, la plus
humble, car la grandeur est timide l'indifférence
n'a pas le temps. Elle est impitoyable.
Elle a pour ceux qu'elle égorge une haine instinctive, elle leur reproche d'être égx)rgés. Elle trouve que les g-ens assassinés sont ennuyeux : ils crient. Et même s'ils étouffent leurs cris dans leur poitrine, on devine encore qu'ils ont envie de crier; c'est déjà l>eaucoup trop, et l'indifférence qui les assassine ne leur pardonne pas cette tentation de crier qu'elle leur suppose et qui la gêne.
Si l'assassiné parle, il a tort; s'il crie, il a tort: s'il se tait, il a tort; s'il trouvait le moyen de n'être plus, de n'avoir jamais été, de supprimer son existence dans le présent, dans l'avenir et même dans le passé, alors l'indifférenee lui ix^procherait son anéantissement comme bizai^e, exceptionnel et peut-être orgueilleux.
Le cri d'une àme profondément blessée éclate
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en ces lignes. La justice sera tardive, mais nous ne doutons pas qu'elle ne soit rendue.
Reg-ardez, dit encore Hello, regardez les noms de tous ceux qui sont parvenus, non pas à la réputation, mais à la gloire: lisez leur histoire, interrogez-les, ils vous répondront qu'ils ont usé, pour écarter la foule et se faire place, plus de force qu'il n'en fallait pour créer mille chefs-d'œuvre. Ils ont passé des heures qui auraient pu être belles et fécondes à subir le supplice de l'injustice sentie; ils ont dépensé le plus pur de leur sang dans une lutte extérieure et stérile qui arrêtait le travail fécond de l'art; le découragement leur a volé mille fois, à eux et au monde, leurs plus beaux transports, leurs plus jeunes ardeurs. Que d'heures, qui auraient pu être des heures de génie, des heures de lumière, qui auraient ravonné dans le temps et dans l'espace, qui auraient produit des choses immortelles, ont été des heures stériles de tristesse et d'accablement! Or, cela a peutêtre été l'ouvrage de la petite critique qui restait indifférente. Elle a pris pour tâche d'éteindre le feu sacré qu'elle était chargée d'entretenir. Puisse-t-elle être enterrée vive! (i)
Et ceci encore :
Ignorez-vous que l'artiste qui veut créer souffre toujours horriblement? Songez-vous qu'il ne réalise jamais ce qu'il voulait réaliser? Songez-vous que tout chef-d'œuvre est nécessairement un sacrifice ? Songez-
(i) L'Homme, p. 294, a* éd.
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vous que le grand artiste livre une bataille avec la certitude de la perdre, qu'il est condamné à manquer toujours son but, son but étant la beauté absolue qu'il lui est ordonné de poursuivre et défendu d'atteindre dans son œuvre. User sa vie, et se demander si on ne l'use pas inutilement; commencer son œuvre et douter d'elle; tout craindre, et marcher comme si l'on ne craignait rien ! L'inspiration exige le bonheur, et il y a pourtant des hommes qui ont travaillé dans la tristesse, dans la nuit, dans la douleur, qui ont imposé silence à leurs cris, qui ont négligé leurs souffrances pour ne pas devenir stériles, qui ont produit parce qu'ils voulaient produire, alors même qu'ils ne le désiraient plus.
En vain le grand artiste essaierait, d'ailleurs, de se répandre autour de lui. Ses pairs ne sont pas de ce monde. Il faut qu'il traverse les terrains glacés de la solitude.
Quand elle le voit de loin, la petite critique (je veux bien reconnaître qu'elle ne sait ce qu'elle fait ) le pique avec mille épingles pour voir, en jouant, combien de gouttes de sang il lui reste encore à verser (i).
On s'est mépris sur cet amour de la gloire qui est un des traits saillants de la physionomie d'Hello et forme avec son obscurité un des plus frappants contrastes de cette étrange figure, à la fois étincelante et éteinte, où la splendeur du regard se noie dans la mélancolie du front. On
(i) L'Homme, p. 809.
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a cru voir dans cette passion de la célébrité une petitesse, et dans Tinsuccès de celte passion constamment malheureuse un ridicule qu'on n'attendait pas de cette grande àme. — Hello serait-il un orgueilleux? se demandaient les gens à courte vue.
Un de ceux qui ont le mieux compris sa nature intellectuelle, Barbey d'Aurevilly, a été trompé lui-même — et longtemps — sur ce point de sa nature morale. Les hommes comme Hello rie prennent pas la peine de s'expliquer sur euxmêmes. Ils ressemblent à TEcritare Sainte <( qui parle de trop haut pour justifier son langage, » dit l'auteur des Paroles de Dieu, et manque des habiletés, lui dit : des lâchetés, de la rhétorique. Eux aussi sont trop hauts pour justifier leurs actions. On les accuse,, les pauvres grands, et ils ne s'en doutent même pas.
Pensifs, ils regardent ailleurs,
comme chante le poète. Donc, Barbey d'Aurevilly s'étonnait avec les autres et ne se gênait pas pour faire part de son étonnement.
Un penseur de sa force, disait-il, aurait de la grandeur à dédaigner la gloire, et un mystique comme lui devrait l'oublier ou ne pas même se douter qu'elle existe, et il rajfole de cette misère.
A diverses reprises, il revient à ce reproche.
Mais voici ce que je lis dans le dernier de ses articles du Constitutionnel sur Hello :
Il ne prend pas, lui, si haut qu'il soit, son parti de cette accablante destinée. L'influence qui pourrait s'échapper de lui, repoussée, revient sur lui et
'écrase Il est souvent descendu — et dans quel
trouble! — de cette colonne où ne monte pas vers lui le regard des hommes, pour se livrer à la recherche violente, haletante, presque furieuse, d'une renommée sur le désir ambitieux de laquelle tout le monde s'est mépris, et moi-même. D'aujourd'hui seulement on ne s'y méprendra plus! Le livre d'aujourd'hui vient, en effet, de révéler dans un de ses plus beaux chapitres — le chapitre de la Charité intellectuelle — le secret de cette ardente préoccupation de la srloire, opposée si lon^-temps dans M. Hello à l'humilité calme du chrétien; et, en le lisant, ce chapitre, on comprendra enfin que ce qui semblait un vulg-aire sentiment humain traînant encore dans une g-rande âme dévorée de christianisme, était, au contraire, tout ce qu'il y avait au monde de plus chrétien, puisque c'était le sentiment exaspéré d'un apostolat impossible (i).
Le grand critique, qui n'était pas un saint, avait mis du temps à comprendre l'étranoe amour d'u«e publicité « qui n'est pas, dit-il, comme pour nous, profanes écrivains, la publicité de
(i) Non possumas itôn loçaî, dit l'Apôti'e.
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r amour-propre, mais celle de la charité. » N'est-ce pas lui pourtaut qui avait dit tout d'abord: « Le caractère du talent de M. Hello, c'est de ne rien faire comme personne. » Il aurait pu deviner que c'était aussi le caractère de son âme.
Hélas! cette originalilé n'est que le devoir même. La publicité est le premier devoir de l'écrivain, parce que son premier devoir est la charité. La publicité, c'est la charité de l'écrivain. Hello avait vu cette chose très simple (mais il n'y a que les grands esprits qui voient les choses très simples), et, par une harmonie très simple encore, il conformait son acte à cette évidence, avec l'ardeur qu'il mettait à tout. Dire le vrai et le répandre, telle fut la flamme de sa vie. Après avoir avec enthousiasme fait son devoir de vérité, il allait avec le même enthousiasme faire son devoir de charité. Il voulait jeter son or à la foule. Au rebours de l'égoïste Fontenelle, auteur de cette phrase ([ui eût fait bondir Hello : (( Si j'avais la main pleine de vérités, je me garderais bien de l'ouvrir, » il voulait ouvrir la main et nous enrichir tous. Cette splendeur qu'il sentait en lui, sous son front, dans sa pensée, dans son style; ces magnificences de la vérité éternelle exprimée par le génie pour les hommes du xix^' siècle, il aurait voulu les verser sur eux; ne pas crier dans le désert, comme
l'homme ID'J
Jcaii-Baptiste; ne pas parler aux pierres, au sable, aux nopals rabougris, aux maigres sauterelles, mais qu'il y eût des oreilles pour entendre et des mains pour applaudir le mot quaujourcrhui il faut dire au monde.
Car l'homme supérieur a l'intuition savante du besoin de son époque : il est assez haut et assez profond pour puiser dans Téternité le mot du présent, le mot actuel par excellence que l'homme du jour ordinaire serait incapable de prononcer, le mot psychologique qui répond à un état d'âme universel et, d'un trait, éclaire tout. Hello, lu et compris, illuminerait l'esprit moderne.
Voilà pourquoi il voulait la g-loire : non par égoïsme, mais par amour. « Il faut, a-t-il écrit, que les passions soient remplacées chez nous par l'ardeur de la vérité. » Et ce qu'il a écrit, il le pratiquait.
A ce mobile se rattache le culte qu'il avait pour le génie. Il a dit du génie de superbes choses. Lisez, dans les Plateaux de la Balance^ Les uns et les autres, rHomme médiocre, dans r Homme, et un de ses plus beaux articles : « Un homme de génie est quelque chose de plus que des milliards d'hommes de talent, » etc. Hello a l'enthousiasme du génie, comme de la gloire. Mais pourquoi? Sans doute, parce qu'il en sent profondément la beauté, vivante en lui-
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même, et que, suivant le mot, retourné, de Raphaël, égaler c'est comprendre ; — mais aussi, mais surtout, à cause du poids que pèse dans les destinées du monde la mission sociale de la pensée confiée à un homme pour le compte du genre humain. L'homme de génie porte dans les plis de son manteau de pourpre la vie ou la mort d'un siècle, car tôt ou tard l'idée s'impose et la philosophie fait l'histoire. C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour saisir l'importance dans la pensée d'Hello — impoitance pour le bien ou pour le mal — des encourag-ements donnés au génie :
Un homme de génie, dit-il, ne travaille pas pour lui seul. Il est, par le seul fait de son existence, le bienfaiteur du genre humain.
Il lui prépare le pain et le vin. Il lui ouvre des sources. Il lui découvre des sentiments nouveaux.
Christophe Colomb n'est pas seulement le bienfaiteur du Nouveau Monde. Il est aussi le bienfaiteur de Tj^ncien Monde. 11 est le bienfaiteur de ceux à qui il demande, pour découvrir l'Amérique, l'aumône d'un navire. Et ceux qui lui refusent l'aumône demandée se donnent la mort à eux-mêmes encore plus qu'à lui-même.
Et remarquez que ceux qui donnent la mort à un homme de génie, à un acte de génie, à un livre de génie, donnent la mort à toute la postérité qu'aurait cet acte et qu'aurait ce livre. Comptez toutes les
grande^s pensées, comptez tous les sentiments gêné reux qui peuvent naître d'une oeu^Te de génie.
Vous qui encouragez le génie, vous êtes le père de cette sublime postérité.
Vous qui découragez le génie, vous êtes l'homicide de toutes les âmes qui auront besoin de lui dans le présent et dans l'avenir. Vous égorgez tous les aigles qui l'attendaient pour ouvrir leurs ailes, vous égorgez toutes les colombes qui attendaient son souffle pour savoir de quel côté diriger leurs soupirs! (i)
Des encouragements au génie ! Est-ce que la iiature morale, j'allais dire la nature physique du grand homme à la fois si fort et si faible, n'apparaît pas dans ce mot? L'encouragement suprême, c'est la gloire, et voilà pourquoi, outre le motif que nous disions plus haut, Hello voudrait la gloire : comme une excitation sublime ( 2 ) ,à remplir plus splendidement sa mission. Vous avez lu ce qu'il dit de Renan et de Victor Hugo, qui ont été « multipliés par l'admiration, exaltés au point d'avoir fourni tout ce qu'il était possible à leur nature de donner. »
Oui, s'écrie-t-il, ceux qui ont encouragé Voltaire et Rousseau ont fait Voltaire et Rousseau, ont fait leur talent et fait leur œuvre.
(ïl Plateaux de la Balance, p. 3y0.
(2) Il ne s'agit pas d'excitation de la vanité, mais d'excitation lie l'esprit.
l6o ERNEST HELLO
Déplorant dans ses tristes résultats l'inditVérence habituelle des catholiques pour leurs grands hommes, il ajoute :
Je suis convaincu que la plupart des hommes supérieurs, dans l'ordre du mal, ont donné tout ce qu'ils pouvaient donner, soutenus, encourag'és, vivifiés par leurs amis.
Je suis convaincu que la plupart des hommes supérieurs, dans l'ordre du bien, sont morts de chai»-rin, assassinés par l'indifférence de leurs amis.
Et ce crime a pour châtiment la diminution de la vérité parmi les hommes, et tous les malheurs qui sortent de ce malheur.
Ici Hello pousse uu cri splendide, un des plus terribles (pii soient sortis d'une bouche humaine. Mais comme il exprime, à mou avis, plus le penseur que l'homme, je préfère, eu ce chapitre, vous citer cette jolie colonne de sou article sur les Journaux, où se trahit la nature impressionnable, avide d'encouraçement et d'appui, et d'intimité intellectuelle, de cette àme pourtant si fièrement trempée :
Une belle pag-e est écrite. A qui est due cette belle inspiration? A vous peut-être, lecteur, qui ne vous en doutez pas. Vous avez peut-être dans une autre occasion encouragé l'homme qui était chargé de porter la parole devant vous et pour vous et pour la vérité- Cet encouragement retourne vers vous aujourd'hui
l'homme i6i
sous la forme d'une inspiration superbe, dont vous avez été vous-même l'instig-ateur. La flamme que vous avez allumée revient à vous, plus ardente etplusg-lorieuse.
Si vous aviez négligé dans une autre occasion le noble et grand devoir de fournir le bois à la flamme qui veut éclairer, cette flamme serait morte d'inanition, et elle ne viendrait pas aujourd'hui vers vous, fière et brûlante, vous rendre avec usure la vie que vous lui avez donnée.
Toute vie est un échange. La vie universelle est un échange universel. Le règne végétal et le règne animal se communiquent l'un à l'autre l'air respirable, c'est-à-dire la vie. Il faut que chacun donne, il faut que chacun reçoive, il faut que chacun se sente responsable de tous les autres. 11 faut que les passions qui peuvent soutenir ailleurs d'autres hommes soient remplacées chez nous par l'ardeur de la vérité, par l'autorité de la justice, par les munificences de la solidarité.
Qu'aurait été le génie d'Hello dans une atmosphère de sympathie universelle, sous le feu des regards de tout un peuple? Ou'eût-il été dans une atmosphère de gloire? Il prétend, dans un de ses articles, qu'un des plus «rands penseurs catholiques des temps modernes, celui dont il a dit à propos des triomphes de Voltaire :
Au commencement de ce siècle, Joseph de Maistre exposait avec une grande profondeur et une grande
l62 ERNEST HELLO
magnificence le^ plus hautes vérités de l'ordre universel.
(Jucl accueil a-t-il reçu des conservateurs?
Ses livres ne trouvaient pas d'éditeurs, et lui-même grelottait à Saint-Pétershourg*, sans manteau. Ses livreij, <|ue tous auraient dû se disputer l 'honneur de faire connaître au monde, ne semblaient ni aussi importants, ni aussi intéressants, ni aussi actuels (|ue le moindre événement de cette époque ag-itée.
Si cependant les conservateurs avaient fait aux Soirées de Saint-Pétersbourg l'accueil qu elles niérit.aient, qui sait s'ils n'en auraient pas été singulière-^ ment récompensés depuis soixante ans.
Si les croyants avaient reçu de Maistre cojiirac les iocrojants ont reçu Voltaire, que serait-il çirrivé?
Mais tout ceci est en parenthèse Hello,
disais-je, prétend que Joseph de Maistre, dans un milieu d'indifférence semblable au sien, « n'a fait que le squelette de son œuvre, n'adressé que le plan du monument qu'il était chargé de bâtir» : Ilello n'aurait-il fait, lui aussi, que le squelette de son œuvre?
C'est probable, car « le triomphe seul, dit-il,.
donne à un homme la plénitude de son génie
Les hommes de la vérité périssent parce qu'ils ne développent pas les germes de lumière et d'ardeur qui ne fleurissent, qui ne s'épanouissent chez l'homme supérieur que sous l'influence auguste, victorieuse et puissante dç la joie. »
l'homme i63
La joie î la joie et le triomphe, la joie et la gloire, les deux grands besoins de l'âme d"Hello; comme les deux grands besoins de son esprit, trahis et traduits par son style, sont la splendeur et l'enthousiasme, l'enthousiasme qui est la joie de la pensée, la splendeur qui en est la gloire. Et dans Hello, remarquez ceci, les deux ne font qu'un : la gloire, c'est la joie.
Mais il faut saisir à fond cette nature originale d'Helio, qui a pu sembler orgueilleuse, égoïste même, aux yeux qui n'ont pas sondé cette âme,
je dirai presque c^tte philosophie Car cette
âme est une philosophie vivante; c'est une synthèse très haute, où les mots n'ont plus le sens étroit, et les choses la place exclusive, et les personnes même les limites jalouses, sans lesquelles ne saurait les concevoir notre intellioence médiocre, trop éloianée du point central où tout se tient dans l'unité. L'âme d Hello, comme son langage^ est une vaste synthèse où joie, triomphe, amour de la vérité, amour de l'humanité, sont synonymes ; où l'intérêt de lun, c'est l'intérêt de tous, et le succès dune idée le salut du genre humain; où la poursuite de la gloire est l'acte de charité du génie, et la joie du grand homme le sourire universel. On a dit de Dieu qu'il a fait tout pour sa gloire : Dieu ne serait-il qu'un égoïste? Eh non! Dieu est la bonté même^ pgirce que sa gloire est notre bonheur. La gloire
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d'Hcllo, qui est encore celle de Dieu, eut été le bonheur d'un siècle.
Ah! si Hello avait aimé la gloire en ég^oïste et pour elle-même, il avait assez de génie pour l'acquérir. Il lui suffisait d'apostasier, de passer dans le camp « de ceux qui distri huent les triomphes ».
Alors, lui dit Barbey d'Aurevilly avec éloquence, vous verriez le sourire s'arrêter sur les lèvres impertinentes des sceptiques, et l'éclat de rire bète ravalé par la bouche ouverte des incrédules et des blasphémateurs. Alors, continue le ju;"rand critique, alors Hello, ce fanatique de gloire, non pour lui, mais pour ses idées, parce que la gloire serait pour elles une toute-puissante propagande, aurait de cette gloire, désirée, convoitée, poursuivie en vain, autant qu'il en faudrait pour satisfaire l'ortcueil d'un lionune qui n'aurait que de l'orgueil.
Mais il restera le mystique Hello, avec son
amour, son enthousiasme et sa foi. Il restera méconnu, inconnu; et de ce que la gloire qu'il a attendue si longtemps ne lui vient pas, il se mettra à genoux une
fois de plus, et ce sera tout! Il en souffrira, mais
qu y (a.ire1 Il/aut avertir toute la littérature chrétienne qu'elle est livrée aux bêtes, et à des bètes qui n'en veulent pas. Pour les attardés qui parlent encore de Dieu, et qui bourrent leurs livres de ce vieux fagot avec lequel les hommes ne veulent plus se chauffer, il n'y a désormais, par ce temps sans Dieu, que l'enterrement vivant du silence et le sacri-
l'homme i65
fice des œu^Tes les plus belles et les plus pleines de lui, à brûler comme un dernier encens sur l'autel secret des catacombes!
Voilà de grandes tristesses. Je sais bien que les catacombes ne sont pas un cercueil, mais un berceau, et qu'on en sort pour monter à la
lumière et à lempire des esprits. Je sais bien
que la pensée catholique, qui aujourd'hui a ses martyrs, pourra conquérir le monde, et qu'après la g-rande discussion des temps modernes elle apparaîtra victorieuse avec la Science, avec la Raison, avec la Lumière, à tous les horizons de l'esprit humain. Alors les martyrs auront leur tour. « Je crois à l'avenir de M. Hello, disait Barbey d'Aurevilly, qu'il sache attendre î » Malheureusement Hello ne savait pas attendre. Il avait la mag-nifique impatience de la vérité et de la justice immédiate, comme les âmes du Purg-atoire ont la brûlante impatience de la vision divine. La comparaison est plus juste qu'elle n'en a l'air, car Hello souffrait en ce monde, dont il a dit dans un sublime paradoxe : « L'inditférence voit Dieu partout, l'amour ne le voit nulle part » ; et, si nous creusons sa souffrance, nous touchons ici à la cause suprême de la tristesse de cette grande âme: le besoin pressant et poignant de l'Infini et de ses magnificences.
l66 ERPÏEST I^ELLO
Car Hello avait, au plus haut degré, ce sens qui est celui des philosophes et des poètes, des chrétiens et des artistes, qui fait le fond de la raison et de la foi, de la poésie et de la logique, et de toute âme et de toute intelligence : le double et unique sens de l'infini ef du fini, du parfait et de l'imparfait, de l'être et de la limite. Et ce sentiment n'est pas chez lui vague et cmoussé comme dans l'homme ordinaire : il sent l'étrc et l'infini jusqu'à l'enthousiasme, il sent la limite et l'imperfection jusqu'à la souffrance.
L'homme supérieur, dira-t-il lui-même, incessamment tourmenté, déchiré par l'opposition de l'idéal et du réel, sent mieux qu'un autre la grandeur humaine, et mieux qu'un autre la misère humaine. Il se sent plus fortement appelé vers la splendeur idéale, qui est notre fin à tous, et plus mortellement endommagé par la vieille déchéance de notre pauvre nature : il nous communique ces deux sentiments qu'il subit. Il allume en nous l'amour de l'être, et éveille en nous sans relâche la conscience de notre néant (i).
Dans sa brillante introduction au livre de l'Homme, Henri Lasserre voit une faiblesse d^'àme en cette impatience d'Hello en face de nos misères d'ici-bas, en face du mal et de la laideur, de la médiocrité et de la bassesse.
(i) L'Homme^ p. 0(3.
l'homme 16^
Mcfaphysiquemént, dif-il, il comprend d'une façon admirable et exprime lui-même, en un splendide kngag'e, comment toutes ces dissonances aboutiront à
la divine harmonie du règne éternel Mais c'est
en vain que son esprit est pénétré de ces vérités, son caractère ne l'est pas et réag-it avec impétuosité, je dirai même avec fureur, contre certaines imperfections de ce monde déchu. Son esprit sait parfaitement que le vrai, le beau, le bien, auront la g-loire définitive; mais son caractère ne se résiç^ne pas à attendre et voudrait que ce fût tout de suite. Son esprit voit clairement que le triomphe des méchants et des sots, des hommes médiocres, est éphémère et s'évanouira comme la brume du mâtin ; mais son caractère s'exas* père de cette victoire momentanée comme si elle devait être éternelle (i).
Ce que M. Lasserre ne dit i>as, c'est la beauté de cette impatience, et la force qui est dans cette faiblesse. Trop souvent nos résignations viennent de nos indifférences. Le sens de Fidéal est si puissant dans Hello que la résignation devient difficile. Esprit fait, en quelque sorte, pour la vie iïïstantanée et divine {tota simiil existens, comme dit saint Thomas), il s'étonne du temps, cette langoureuse attente. On a dit de Dieu cpi'il est patient parce qn'il est éternel, mais c'est plutôt le contraire qu^il faudrait dire : Dieu n'est pas patient, car il est éternel. Sa vie est
(i) Introduction, [;. xix.
l68 ERNEST HELLO
au-dessus du temps et de ses morcellements misérables; il voit à terre ce ver et tous ses tronçons, et n'a rien à attendre de leurs évolu lions microscopiques. Il enveloppe tout dans les gloires de son présent immuable, dans la soudaineté terrible de son éclair éternel. Le penseur lève vers lui un regard et le grand homme se sent fait à son image.
Au reste, pour connaître Hello, il ne faudrait pas voir que les tristesses de son vaste front ou les lueurs profondes de sa prunelle pensive. Sa bouche savait avoir des sourires, et son œil bleu des caresses. A côté du songeur austère et grandiose, du Pascal du xix« siècle que le xx® siècle (j'en émets le vœu) coulera en bronze.
Dans quelque attitude éternelle De génie et de majesté (i),
il y avait, nous l'avons dit, l'homme du monde éloquemment spirituel ; il y avait aussi Thomme charmant de l'intimité.
Par un phénomène de métamorphose admirable, bien que fréquent chez ceux de son espèce, ce géant devenait un enfant sitôt que la pensée s'éloignait. Ou plutôt elle était là tou-
(1) Victor Hugo.
l'homme 169
jours, mais peut-être, aux heures où le roi ^amw^é'.. cherchant, elle aussi, sa métamorphose, n'en trouvait-elle pas de plus dig-ne d'elle que la simplicité et la candeur.
L'ombrelle de M'"^ Hello avait, paraît-il, la propriété d'attirer les roug-es-gorges, très familiers dans les jardins de Kéroman, et le Pascal moderne était là, immobile et ravi, craig-nant de faire envoler cette petite aile perchée au fin bout de l'ombrelle .
Parfois, plus audacieux, ils entraient par la fenêtre ouverte, avec la brise et les rayons de soleil, laissant sur la pag-e blanche commencée du g^racieux conteur Jean Lander ( ij la trace de leurs jolis pieds malpropres et délicats, en souvenir de l'aérienne visite. Peut-être n'osaientils se poser sur les manuscrits du ^rand philosophe, trop sublimes pour des rouges-gorges. Vous aviez tort, charmants indiscrets, car Hello ne vous eût pas chassés, il était trop grand pour ne pas aimer les petits oiseaux.
La preuve, c'est qu'il ne vous a jamais fait de mal. Il est vrai qu" Hello abhorrait lâchasse. J'ai découvert dans ses manuscrits, que sans doute ce jour-là vous effleuriez de l'aile, une page très
(I) Pseudonyme littéraire de M'^^ Hello, auteur de charmantes nouvelles, réunies en deux volumes : Marguerites enjleurs, et Le Chemin de la Vie.
X^O ERNEST HKLLO
métaphysique sur ce sujet qui vous intéresse. Ecoutez, alouettes et pinsons, et si vous ne comprenez pas, chantez :
Lo mal est devenu dans leur pensée l'être et l'acte; le bien, le non-être et le non-acte. Pour consoler les condamnes de la vertu, qui sont les forçats de l'inaction, il y a certaines choses indifférentes en ellesmêmes, mais fort utiles pour la vertu, car elles ont presque autant d'attrait que lo vice et peuvent, jusqu'à un certain point, le remplacer. Elles dédommagent les gens de la vertu par une apparence d'activité, de mouvement et de fête, qui, si elle est infructueuse, est aussi fort avantageuse.
La chasse est la plus recommandahle de ces consolations. Elle fait couler le sang dans une forme permise; elle est cruelle et non défendue, c'est une passion non prohibée, qui se donne à la jeunesse vertueuse à la place du vin, des femmes et du jeu. C'est une fausse monnaie qui veut tromper la soif de l'or et de l'argent.
La guerre est aussi une bonne chose, car on tue là avec la permission de l'autorité. Mais on ne peut pas faire la guerre sans garantie du gouvernement. La chasse est la fête des mauvais instincts qui se développent sans péché. Tuer un cerf qui demande grâce à genoux et qui pleure, ce n'est pas un péché
De là, la société actuelle.
Vous comprendrez mieux cette théorie de la chasse quand vous aurez lu ma deuxième partie;
la philosophie d'Hello. Disons cependant qu'un jour, au mépris de sa théorie, sacrifiant à Tusage, à la camaraderie, à la sollicitation de ses frères, g-rands chasseurs, et je pense, quelque diable aussi le poussant, le grand Hello sortit, le fusil
sur l'épaule. Frémissez, fauvettes! Mais il
avait un livre dans sa poche et s'assit au pied d'un chêne. Un oiseau se fait entendre, le chasseur pose lentement son livre, s'apprête à épauler ; mais l'oiseau est parti. Le philosophe alors pose vivement son fusil et reprend sa lecture.
La pensée est un vin dont les rêveurs sont ivres,
a dit Victor Hugo. Mais, de nouveau, un bruit d'ailes : Hello relève les yeux, et derechef ferme son volume en faisant un pli au coin de la
page, — une page superbe, à reméditer
Après quoi il étend le bras jusqu'à son arme déposée sur le gazon. Il y avait beau temps que le bec-fin n'était plus là.
Après une matinée d'exercices de ce g"enre, Hello finit par s'apercevoir que les becs-fins s'amusaient de lui, et, poursuivant sa chasse aux idées, il rentra à la maison, enchanté du volume et heureux de n'avoir jamais de sa vie causé la mort d'un oisillon.
Son frère, Charles Hello, ne pouvait se rendre le même témoignage. Vrai Xemrod, celui-là, il
apporta un jour à Kéromaii un échassier magnifique, sorte d'ibis, tué au bord de la mer. Ernest jeta sur la victime un reg-ard où l'admiration pour son plumage se mêlait à la pitié pour son sort :
— Comment, dit-il à son frère, tu as vu ce bel oiseau qui se promenait majestueusement sur le rivage, au bruit de l'immensité de l'Océan, sous la splendeur du soleil, près des rochers où il a son nid, peut-être, — et tu n'as pas été ému?
(( La pitié pour les animaux révèle les délicatesses du cœur, » dit Marie Jenna.
Elle révèle aussi quelquefois les délicatesses de la pensée. Peut-être tient-elle chez Hello (car en Hello tout se tient) à l'esprit philosophique lui-même. Vous avez vu de la métaphysique dans sa théorie de la chasse. H y a partout de la métaphysique. Il y en a dans le respect d'un passereau. C'est qu'en effet, tiier^ supprimer et nier sont synonymes. La vaste philosophie vivante et essentiellement /)05«7iW de l'affirmation universelle n'est la philosophie de la destruction en aucun genre, à aucun degré (i). Hello n'a pas supprimé un oiseau du ciel ; il n'éteindra pas une idée, pas un rayon de l'esprit humain.
(i) Sauf la destruction pour la vie, pour la légitime défense de la vie et son entretien nécessaire. Il faut vivre (c'est le principe), — l'homme d'abord, l'animal ensuite.
S'il est beau de voir cet homme, qui sait être terrible à ses heures — mais seulement contre la nég-ation et le mal, — avoir le respect de l'être et de la vie jusque dans leurs manifestations les plus lég-ères, et sourire à un rouge-g'org-e, il est plus beau de le voir, avec sa passion de splendeur, avec ses besoins de g-loire et de mag-nificence, à genoux devant un pauvre.
Ce serait trop peu dire qu'Hello avait Tamour du pauvre; il en avait le culte, et, là encore, le sentiment, chez Hello, sans rien perdre pour cela de sa spontanéité généreuse et naturelle — car Hello est philosophe dans rame et vit instinctivement sa pensée — se rattache à une conception intellectuelle, à la grande conception chrétienne qui fait du pauvre comme une incarnation du Christ, et laisse entrevoir la splendeur divine à travers les haillons de la misère.
Aperçu dans cette lumière de gloire, le pauvre est digne de l'agenouillement du génie. Et puis, le génie est son frère : il est si pauvre! « Il n'a à lui que son o-émissement. » Tous deux, le pauvre et l'homme de génie — deux noms qu'Hello rapproche souvent, — incarnent en eux, traversées de rayons divins, la misère et la souffrance. Tous deux sont à la fois — et cela leur met au front comme un reflet du Christ et du prêtre — les représentants de Dieu et les représentants de l'humanité.
Il y a ces deux choses dans le culte d'Hello pour le malheureux : une vénération religieuse, une compassion fraternelle. Et ce culte n'est pas seulement intérieur, il a ses manifestations, comme tout culte. Hello avait dans sa chambre, au-dessus de sa cheminée, le portrait de saint Benoît Labre. vS'il rencontrait un mendiant, il ne déposait pas son offrande dans cette main tremblante sans se découvrir et se recueillir dans le respect. De sa chambre entendait-il en bas la monotone complainte du pauvre, il n'eût pas souffert qu'on lui jetât dédaigneusement un sou par la fenêtre, mais il descendait lui-même et faisait son offrande, chapeau bas.
A l'église, M'"*" Hello s'était étonnée plus d'une fois de le voir rechercher, avec une sorte de prédilection, certain coin obscur où il y avait des crachats par terre. Elle lui en fit un jour l'observation. Il ne répondit pas et n'en continua pas moins: c'était l'endroit des pauvres. M'"« Hello ne tarda pas à le comprendre.
Inutile de dire qu'il donnait comme il pensait, avec cette abondance de cœur qui a sans doute avec la splendeur de l'esprit des affinités harmonieuses. Il donnait comme il pardonnait : (( Pardonner, donner au delà! » (i) La généro-
(i) « Aujourd'hui, jour de la Pentecôte 1860, au nom du Pcrc et du Fils et du Saint-Esprit, je pardonne à tous ceux qui m'ont fait quelque mal. Je pardonne; ^e donne par delà la Justice.
L'flOMME 175
site est une grandeur qui devait séduire Hello, lui dont 1 âme comme le style peut se résumer en deux mots : g-randeur et éclat. Lisez dans l'Homme, au chapitre de F Honneur, ce qu'il dit des mag-nificences de la Miséricorde. Vous verrez comme il comprenait la g-loire, la gloire de donner et de donner au delà, car il y a de Vau delà dans Hello.
Témoin le joli fait suivant :
Un jour, M"'" Hello vit un homme qui, juché sur un des plus beaux chênes de Kéroman, abattait des branches à g-rands coups de hache.
— Mais, fit-elle en s'approchant, je vous ai donné le droit de prendre le bois mort, mais si vous taillez en cette saison dans le bois vert, que deviendront nos chênes?
— Madame Hello, répondit le pauvre homme, c'est M. Hello qui m'a permis.
Et c'était vrai.
Aussi, les pauvres le vénéraient, et maintenant encore viennent prier sur sa tombe. Les mères viennent lui demander la g-uérîson de leurs petits enfants, et plus d\ine fois on trouva sur la grande croix de pierre sous laquelle il repose
Je prie Dieu de verser siir eiix en pluie, en rosée, la ^àce que je leur fais. (Dit au Seis:Deur à l'occasion de la descente du Saint-Esprit, et signé par moi, Ernest Hello.) » (Manuscrit des Prières.)
de petits bas, de petits souliers, touchants exvoto de la prière ou de la reconnaissance. Le grand homme aimait les petits et les simples.
L'homme de ig^énie, dit-il quelque part, a pour adversaire l'homme de talent, pour ennemi l'homme d'esprit, pour ennemi mortel l'homme môcliocre
Il a pour auxiliaires, en ce monde, l'esprit juste et l'esprit simple
L'esprit simple respecte, admire et aime l'homme de g-énie, parce que le génie n'est que la plus /tante forme de la simplicité humaine.
* Et ne pourrait-on pas retourner cette admirable définition et dire que réciproquement « la simplicité n'est que la forme naïve de la grandeur? » La grandeur! Lui qui partout la cherchait, la trouvait parfois dans ces âmes ignorées et faussement dites ignorantes.
Sur un rivage breton, raconte l'auteur de l'Homme, où il y a quelques baigneurs en été, et en hiver personne (quelques rares familles de pécheurs habitent ce désert où la nourriture môme est rare et difficile) ; sur ce rivage, je causais un jour avec une paysanne, et elle me confia lo désir qu'elle avait de quitter le monde. J'admirai la profondeur de cette parole et la connaissance qu'elle avait du monde, dans le sens vrai de ce mot. Le monde pouvait être dans sa cabane d'autant plus hideux, peut-être, que la grande mer était plus voisine. Peut-être le bourdonnement des
hommes était rendu plus insipide encore par le bruit solennel des vag'ues (i).
Précisément à cause de sa grandeur, Heîlo n'avait rien de cette morgue aristocratique qui méprise les petites gens. Ce qu'il méprisait, c'était la petitesse, qu'elle se présentât sous la forme de l'homme médiocre et prétentieux, de l'idée sotte ou vulgaire, dupédantisme classique, de l'esprit étroit, ou même de l'erreur et du mal, car l'erreur et le mal, au fond, sont des petitesses (et nous touchons là aux profondeurs de la philosophie d'Hello), C'est toujours sous la forme de la largeur et de l'éclat que lui apparaissaient la vérité et le bien.
La malveillance et la sottise ont conspiré, dit-il, pour donner aux vertus l'aspect niais et terne, effacé et lamentable. Personne ne sait jusqu'où vont l'immoralité et le danger de cette erreur. Personne ne sait à quel point les hommes, affamés et altérés de grandeur, sont écartés de Dieu par les petits livres qui font Dieu petit (2).
Le manque d'élévation, la platitude, même littéraire, ne lui étaient pas moins antipathiques, et à cet égard il était impitoyable :
(i) L'Homme, p, 117.
(2) Non pas enfant, mais p^tit. L'enfant peut être divin.
Je connais des écrivains très remarquables, raconte son ami Henri Lasserre, qui aimeraient mieux jeter au feu tous leurs manuscrits, que de publier quoi que ce soit qui pût provoquer chez Hello cejug-ement suprême et sommaire qu'il a coutume de formuler d'une façon souveraine, absolue, hors de toute contradiction: « Cela est bas! » En telles matières, Hello ne discute pas: il prononce; et son verdict s'impose irrésistiblement.
Je me souviens qu'un jour je lui lus quelques vers d'un de nos grands poètes, Corneille : c'était une petite pièce intitulée, je crois : Stances à une marquise. Ces vers, d'une très fière allure, m'avaient charmé. Hello m'écouta, puis il me regarda et dit ce seul mot :
— Gela est bas !
Et il avait raison. Et, à ma honte, je n'avais pas vu, sous la splendeur castillane de la forme, ce que le fond même du sentiment avait de peu élevé. Ce me fut une lumière, presque une révélation. Hello avait d'un seul coup haussé d'un degré considérable le point de vue de mon jugement.
Hello est l'homme des contrastes qui, d'ailleurs, s'harmonisent parfaitement dans l'unité de sa puissante nature. Ce terrible a des bontés exquises. On a dit de Victor Hugo, qui, lui aussi, était Thomme des contrastes puisqu'il a fait les Châtiments et VArt d'être grand-père : « Ce volcan lance des fleurs sur les têtes innocentes. » Mais que dites-vous du grand Hello
priant pour le chat d'une pauvre temme?
Eh oui! la pauvre vieille, infirme, misérable, n'avait pour tout ami, pour tout trésor, que son pauvre chat, non moins vieux, râpé et misérable. Le chat tomba malade, et la vieille pleurait. Hello survint et vit la scène.
Alors Hello dit simplement à Dieu :
— Seig^neur, voici une pauvre vieille, infirme, misérable, qui n'a pour tout ami, pour tout trésor, que son pauvre chat, non moins vieux, râpé et misérable. Et voilà que le chat est malade et que la vieille pleure. Seigneur, guérissez-le!
Le chat fut g^éri. Eh bien, je trouve cela sublime !
L'homme médiocre n'eût pas fait cela ; l'homme d'esprit ne l'eût pas trouvé, l'homme de talent ne l'eût pas osé. Il y fallait l'homme de g-énie ou la naïveté candide de l'enfance, — car c'est le cas de redire la définition :
« Le g"énie n'est que la plus haute forme de la simplicité hnmaine. »