LE FOND D'UNE AME
Une âme est difficile à saisir; le fond d'une âme, plus encore. Et si cette âme est spécialement grande et profonde, n'est-elle pas inexprimable ?
Je serais tenté de le croire, si Dieu n'existait pas.
L'âme profonde ne se verse qu'à demi dans ses œuvres et dans ses paroles. L'âme profonde a d'ordinaire un secret, rig-oureusement personnel, quelque mystère de faiblesse, de douleur ou de joie, qu'elle ne veut pas dire, qu'elle ne peut pas dire, parce qu'il n'y aurait pas d'oreilles pour l'entendre, pas de cœur pour la consoler. La mère ne comprendrait pas, et l'épouse n'y pourrait rien. L'âme se tait. Si elle ne croit pas à Dieu, l'âme ne s'exprime pas à fond.
Mais si elle peut se dire : Dieu existe. Celui qui sait tout, qui peut tout, qui s'est réservé le secret des âmes, est là; si non seulement elle croit à son existence, mais si elle croit à son amour, à cette « goutte de sang » dont parle Pascal; si elle ne se contente pas de croire, si elle prie ; si elle ne se contente pas de prier, si
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elle parle alors seulement elle s'exprimera
tout entière, alors seulement elle éclatera.
Mais ils sont rares ceux qui croient; ils sont plus rares, ceux qui prient; ils sont très rares, ceux qui parlent. Et, d'ailleurs, il y a peu d'àmes profondes. Et puis comment les entendre?
Aussi n'a-t-on pas souvent la bonne fortune de ce spectacle, effrayant et ravissant : le fond d'une âme.
Le fond d'une àme, c'est ce qu'elle dit à Dieu.
Mais ici je me sens pris d'un scrupule. N'y a-t-il pas une sorte de violation de sanctuaire, à pénétrer de force dans Tintime d'une conscience humaine, à répéter les paroles surprises dans le silence sacré? Qu'Hello me pardonne! L'homme de g-énie — même à genoux — est propriété universelle. Et puis, je ne dirai pas tout, je ne lèverai qu'un coin du voile.
Ernest Hello n'a pas écrit seulement l' Homme et les Paroles de Dieu, Anijèle et liusbrock, les Contes extraordinaires et les Plateaux de la Balance, Philosophie et Athéisme. Il n'eût fait que cela s'il n'eût pas prié, et même, certes, il n'eût pas fait cela. Mais le grand Hello, au milieu de tant de petits hommes qui ne s'agenouillent pas, s'agenouillait. Le penseur universel, l'esprit large ouvert à toute idée et à toute chose, à la Science comme à la Foi, au
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dosTne immuable comme aux mouvements des siècles, lui qui ne niait rien que la négation, qui n'excluait rien que l'exclusion, lui qui n'a pas refusé un rayon du ciel ou de l'esprit humain, pourquoi eût-il biffé le genou de l'homme et le mot s'agenouiller du dictionnaire? Le g-enou existe, donc l'Adorable existe, et le genou doit se plier. Oui ne le plie d'ailleurs, ou dans la bassesse ou dans la gloire? Car l'homme, qui n'a toute sa petitesse qu'à genoux devant les créatures, n'a toute sa grandeur qu'à genoux devant Dieu.
Hello, dont la vie est une philosophie en acte, a dit ce que c'est que la prière, il l'a dit magnifiquement, et cela à propos de l'Art, et comme couronnement à sa théorie du style, car tout se touche en ce vaste et rapide esprit, supérieur aux distances des choses.
Après avoir, d'un mot, défini divers styles de grands hommes, y compris Alexandre le Grand et Christophe Colomb (car le style, pour Hello, c'est l'explosion, quelle qu'elle soit, par actes ou paroles, de l'intime d'un être), il se demande s'il n'y a pas un style humain par excellence. Ecoutez :
Il me semble, dit-il, que la prière est le style humain par excellence, je veux dire l'expression de rhomme.
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Qu'est-ce qu'exprimer l'homme? C'est dire sa misère et dire sa grandeur.
Or, la prière affirme la misère, elle met l'homme à genoux, comme le mendiant de l'Evangile! Elle l'affirme aveugle et pauvre, ayant besoin et suppliant.
Mais elle affirme la grandeur d'une façon surémincnte, elle nous la montre agissant sur les décrets de Dieu.
Par elle, Dieu nous introduit dans le mystère du gouvernement, et l'instant où il nous introduit ainsi dans ses conseils est l'instant où il nous précipite la face contre terre ; la prière est à la fois le cri de la détresse et l'hymne de la gloire. Or, le cri de la détresse et l'hymne de la gloire, n'est-ce pas l'expression de l'homme, n'est-ce pas le style humain? Le style humain, c'est la réponse de l'homme à la parole qu'a entendue Moïse : « Je suis celui qui suis. »
0 vous qui Êtes, écoutez donc ; écoutez et exaucez (i ).
Cela est beau, et beau par la profondeur du vrai. Mais le penseur, à la ditFérence des petits philosophes de profession, prenait au sérieux sa théorie, et la traduisait en pratique. Hello priait. Il priait avec la puissance qui le caractérise. Il priait non pas debout, du bout des pieds et du bout des lèvres, non pas à genoux sur un prie- Dieu confortable, mais prosterné; il priait corps
i) L'Homme, p. 427, 2* éd.
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et àme, de tout son corps et de toute son âme, dans la plénitude de son être et l'absorption de toutes ses facultés. On eût dit la statue de la Prière. Ce cri de détresse doublé d'un hymne de gloire, qui est l'expression de l'homme, qui est le style humain, éclatait en lui avec toute l'énergie de son style personnel; et il priait comme il écrivait.
Ces grandes choses ont néanmoins leur côté anecdotique.
Ernest — nous parlons ici d'après M"^*^ Hello, — Ernest avait beaucoup de négligence relativement à sa toilette, et il n'était pas rare, quand il partait le matin pour la messe, d'y trouver un désordre tout à fait hors de l'ordinaire, personne à cette heure matinale n'ayant veillé sur son ajustement. En outre, sa posture devant Dieu était très humble, très abandonnée. Il arriva qu'un jour une dame, rentrant chez elle après la messe, dit à son mari :
— J'ai vu à l'église un pauvre qui priait avec une si grande ferveur que j'ai vivement regretté de n'avoir pas d'argent sur moi. Il occupait, du reste, une place que les pauvres ne prennent pas ordinairement. Je voudrais bien le retrouver, il avait l'air si malheureux et si al^sorbé en Dieu !
A quelque temps de là, la même dame, ouvrant précipitamment une fenêtre, appelait son mari pour lui montrer \e pauvre qui passait.
— Mon pauvre, disait-elle, le voilà! C'est bien lui!
— Mais, s'écria le mari, ce pauvre, c'est M. Hello!
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La méprise fut racontée à celui qui en avait été l'objet.
— Ah! dit Hello, elle avait bien raison; je suis le pauvre des pauvres, car quel est le pauvre, sinon celui qui a besoin? Et mon besoin est immense, il est infini.
Oui, mais ces pauvres-là sont nos g;Tands hommes.
Par ce besoin de Tàme, par cette immensité' de l'aspiration, Hello est bien moderne. « Hottmann, dit-il dans une étude sur ce romancier, Hoffmann appartient au xix® siècle parce qu'il a beaucoup désiré. Le désir est un fait qui donne le droit de prendre place parmi nos contemporains. »
Hello a cette avidité, je dirai presque cette inquiétude de l'âme, qui caractérise le xix'' siècle et constitue son progrès sur le siècle de Voltaire. Seulement, chez Hello, qui ne se trompe pas, comme trop de ses contemporains, sur le véritable Infini, cette avidité et cette inquiétude, sans cesse renaissantes comme la faim et la soif de chaque jour, sont constamment apaisées et rassasiées dans la véritable Adoration.
Que se passait-il dans ces entretiens mystérieux du génie avec Celui qui est la Splendeur, et du misérable avec « Celui qui est la Plénitude »? Nous n'en savons que peu de chose. Car l'adoration, qui est l'acte suprême de l'esprit et
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du cœur élevés à leur plus haute puissance et transfig-urés, s'accomplit dans le silence, comme les très grandes choses.
Le silence de TAdoration ! Ou'Hello a de belles pages sur ce silence, qui est la Parole suprême !
Quand, dit-il. les paroles humaines, appelées tour à tour par l'homme, se réunissent, se déclarant les unes après les autres incapables d'exprimer le fond de son âme, alors Fhomme tombe à g*enoux; et, du fond de l'abîme, le silence s'élève en lui. Et, comme il part du fond de l'abîme, le silence perce les nuages, il monte au trône de celui qui a pris les ténèbres pour retraite ; il monte au trône de Dieu avec les parfums de la nuit ( lU
Le silence ressemble à un hommag-e rendu à l'inexprimable. C'est l'abdication de la parole devant l'Insondable et devant l'Immense (21.
La plus belle des prières ne sera jamais connue, car la plus belle des prières, c'est le silence. Le silence et les larmes!
Les larmes, dit encore Hello, sont le lansao-e le plus profond du cœur, le sione le plus intime de l'intimité humaine. Or, les larmes sont précisément, pour quelques âmes superbes, la lang-ue qu'elles parlent quand elles parlent à Dieu, quand elles
(il Physionomies de Saints, p. i48.
(2) Ibid., p. i4o.
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parlent de Dieu. Lang-ue magnifique et universelle,
victorieuse de Babel et de la confusion!
Les larmes arrivent quand la parole cesse, elles expriment rinefîable. C'est pourquoi elles conviennent spécialement quand c'est de Dieu qu'il s'agit; et sainte Rose de Lima, qui ne savait peut-être pas à quelle hauteur philosophique était placée sa remarque, disait que les larmes appartiennent à Dieu, et qu'il faut les réserver pour Lui seul (i).
Les larmes ni le silence ne peuvent s'écrire. Audessous d'eux seulement commence le domaine de la parole, et ici nous ouvrons le manuscrit des Prières d'Hello.
Car Hello a jeté sur le papier quelques-uns de ses cris d'àme. Pour parler à Dieu dans sa langue d'écrivain, peut-être pour se soulager lui-même, suivant le vers de Lamartine,
J'écris pour soulager ce qui gémit en moi,
il a trempé sa plume dans le flot débordant du cœur, et rempli secrètement, durant les matinées du pavillon, tous ces petits cahiers retrouvés après sa mort dans le mystérieux tiroir où il
les cachait à tous les yeux Car cela, c'était
le fond de son âme, c'était ce qu'il disait à Dieu; l'œil humain n'avait pas le droit d'entrer.
(i) Philosophie et Athéisme, p. i64«
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Sans doute, si la prière, expression de l'humaine nature, style humain par excellence, est « un cri de détresse et un hymne de g-loire », on peut dire que, vue à fond, l'œuvre entière d'Hello est une prière immense. Mais cette œuvre est en quelque sorte sa prière publique et son adoration intellectuelle; il a mis ailleurs, dans l'œuvre intime, sa prière secrète, son adoration de cœur. Et, comme tout se tient dans Hello, cette œuvre intime qui est le fond de son cœur est aussi le fond de son intelliû^ence et le dernier mot de sa philosophie.
Xous ne l'étudierons en ce chapitre qu'au point de vue psychologique et moral, réservant pour la deuxième partie l'étude intellectuelle et philosophique proprement dite.
Il est vrai que la distinction est malaisée. Car nous touchons ici à ce fond des choses, où tout est identique, suivant la formule d'Hé^el. Le dernier mot de la prière, qui est un appel de la faiblesse créée à la puissance et à la grandeur de Dieu, n'est pas autre que le dernier mot de la métaphysique, qui est un appel du fini à l'Infini, du néant à l'Être. Et vous allez voir que la prière et la métaphysique sont aussi la poésie même, et que la poésie est le bon sens, et que le bon sens est l'éloquence :
0 Dieu, souvenez-vous que votre main a allumé
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les étoiles : donnez comme vous êtes, splendidement, immensément. Accablez mes désir» sous l'énormité de vos dons. Faites-moi dire : Dieu est grand, et je
ne le savais pas. Dieu est Dieu, et moi je dormais
Ne me demandez rien, donnez-moi tout. Faites suivant nos deux natures. Versez à pleines mains. Vous êtes l'Etre; moi, le néant. Dieu quiètes, donnez comme vous êtes, sans réserve, afin que je vous reconnaisse. Je suis celui qui ne suis pas. J'ai besoin de tout. Dieu qui êtes tout, donnez tout à celui (|ui n'est rien et qui a besoin de tout et (jui se tient sous la table comme la Cliananéenne. Vous n'avez pas été avare quand vous avez jeté les étoiles dans le ciel!
Et ce cri d'une ame qui a besoin du bonlieur et qui, peut-être, un soir, sous le grand ciel, a tremblé :
Magnificences, mag-nificences , ne .soyez pas en
fête sans nous ! —
L'enfant qui reçoit des élrennes, des anifs de Pâques, se réjouit pour peu de cho.se; le jeune homme qui s'ég-are dans sou amour se réjouit pour moins que rien. L'homme s'enivre avec un peu de vin. Le Dieu de g'ioire, Marie, sera-t-il moins fort pour enivrer qu'une petite créature qui trompe?
Père, le désir est venu des collines éternelles, et ma poitrine a éclaté.
Délivrez \ Alléluia qui veut monter vers vous, car mon cœur éclate et il ne se contient plus.
0 Dieu, qui tenez dans vos mains l'haleine de