ROUL.^ND
(1) Gustave Janicot, directeur de la Gazette de France, faisait remarquer avec raison qu'il aurait mieux valu d'abord ne pas nommer M. Renan.
u M. Renan, dit-il (Gazette de France du 28 février, 1862) pourra trouver peut-être sévère cette suspension de son cours après une seule séance. Il ne comprendra pas, sans doute, comment après l'avoir choisi, lui, dont les doctrines anti-chrétiennes sont très bien connues, on peut lui adresser le reproche d'avoir fait un exposé de doctrines qui blessent les croyances chrétiennes. L'arbre a produit son fruit.
krnilST rknan 85
L'afficho suivante était aussitôt apposée à la porte du Collège de France:
« En vertu d'un arrêté de S. E. le ministre de l'Instruction publique en date du 16 février 1862, le cours de M. Renan est suspendu jusqu'à nouvel ordre.
L'administrateur du Collège de France,
Stanislas Julien.
La mobile jeunesse des écoles qui, huiljoursplust(jt sifllail Renan avec un merveilleux entrain, se laissa complètement retourner cejour-là. Bientôt un immense rassemblement se formait et on allait sous les fenêtres de Henan l'applaudir. La foule parisienne ne résistcjamais aux plaisirs d'une manifestation, surtout quand elle est dirigée contre le pouvoir. La portée des applaudissements dont Uenan tira vanité ce jour-là, n'est pas bien grande. Ce qu'il est plus important de connaître c'est l'opinion desjournaux.
Il est original de la connaître par Renan, dans une lettre encore inédite jusqu'à ce jour, qu'il écrivait à M. Athanase Coquerel fils, pasteur de l'Eglise réformée et rédacteur en chef du journal le Z/o«. La voici en entier:
Paris, H mars, 1862,
Cher monsieur et ami,
Cextes aucun jugement ne m'eût été plus rher que le vôtre, car je ne vois personne avec qui je suis en plus parfaite eommuiiion que vous et ceux qui vous ressemblent.
Mais le motif que vous me donnez du silence du Lion m'afflige bien plus vivement. Quel temps et quel pays!
Je ne connais d'autre brochure. parue à propos de mon cours que celle d'un M. Hello, que jevois affichée sur les murs, mais que je n'ai pas lue.
Le meilleur article a été celui de Prévost-Paradol. LdLGironie de Bordeaux a donné aussi une très bonne correspondance. Neffizer a eu quelques bonnes idées,entre autres, pour prouver que j'avais parlé du Christ comme les Juifs du Nouveau Testament eux-mêmes, il y a ajouté des réticences personnelles dont j'aurais droit d'être blessé, si j'avais l'amour-propre susceptible. Le Co«5///u/Jonne/ a été menteur et perfide, sous l'inspiration de M. Rouland (j'en ai presque la certitude^ Le Vays a cherchée établir une double thèse : que le gouvernement a été libéral en me nommant, mais conservateur en me suspendant.
La Patrie a soutenu que ma suspension é«ait un grand acte en faveur de la liberté de conscience, et que si M. de Montalembert se permettait, dans une chaire de l'Etat, d'attaquer le judaïsme, il faudrait aussi le suspendre.
Mais je m'arrête dans ce catalogue indéfini de sottises. L'Empereur m'écrit de m'entendre avec le ministre de l'instruction publique pour revenir prochainement.
Je ferai une ou deux leçons avant PAques sauf nouvel incident.
Croyez, monsieur et ami, à ma profonde et toute spéciale amitié.
Renan.
Comme on le voit, Renan n'était défendu que par ce qu'il y avait de mauvais dans la presse d'alors. Tout ce qui était simplement honnête comprenaitque le maintien du cours de Renan aurait été une suprême injure aux
croyances de millions de Français. La libre pensée semble l'avoir compris elle-même, car elle n'osa pas trop réclamer. Lille se contenta Feulement de tenter une dérivation de l'orage : un moment Ton prêta au gouvernement l'intention de former quelques maisons de jésuites et de dominicains pour ne point paraître avoir cédé aux exigences cléricales en suspendant le cours de Renan. Il ne tomba point, heureusement à cette désolante faiblesse.
Peu à peu le bruit fait autour de cet uvcuiunent s'apaisa. La brochure de Renan intitulée : La chaire d'hébreu au Collrr/e de France. — Explications à mes col- Irgues, n'expliqua point des hardiesses qui étaient inexplicables et ne satisfit personne. Une des principales raisons de Renan pour légitimer ce qu'il avait fait consistait à dire qu'on n'aurait point bh\mé Burnouf, le professeur de sanscrit, s'il n'avait point reconnu à Çakya-Mouni les « attributs transcendants que ses disciples lui prêtent. » Et il prétendait que le professeur d'hébreu devait être aussi libre avec la Bible que Burnouf l'était avec le code de Manou. Si les catholiques s'en blessaient, ils avaient tort, voilà tout.
La croyance de trente millions de Français est assimilée à la religion bouddbiste dans un pays où il n'y a pas deux cents sectateurs de Bouddha. N'est-ce pas le comble du sans gêne et de l'illogisme ?
Un autre point fort curieux de la brochure est ci'lui où Renan expose ses idées sur le surnaturel et le miracle. Admettre la divinité do .1 ^sus-Christ, c'est reconnaître le surnaturel. Or, d'après Renan « le principe essentiel de la science, c'est de faire abstraction
du surnaturel... Il n'y a pas un seul cas de miracle prouvé. De là celte règle inflexible, base de toute critique, qu'un événement donné pour miraculeux est nécessairement légendaire. »
Nous verrons Renan mettre constamment cette théorie en pratique dans V Histoire du peuple d'Israël et dans l'étude sur les Origines du Christianisme. Notre cadre ne nous permet pas de réfuter longuement cette doctrine (1) que Renan a répétée dans la plupart de ses ouvrages : elle a eu tous les succès des doctrines absurdes et ridicules. L'exégèle a fait bien rire en énumérant les conditions qu'il aurait exigées pour la simple constatation d'un fait miraculeux, et en prétendant que si l'on admet le miracle on détruit le calcul, la météorologie, la médecine, la physiologie et l'histoire !
La brochure où Renan défendait sa cause avec d'aussi piètres arguments ne changea rien à l'état de choses créé par le décret de M. Rouland. Le cours d'hébreu demeura suspendu, mais non supprimé. Renan no dut pas trop s'en plaindre : il était professeur sans avoir de cours à faire, il touchait sans peine de bons émoluments et il pouvait consacrer tout son temps à la préparation de la Vie de Jésus, et à en « éteindre le style, » selon ce qu'il racontera plus tard dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse.
(1) Renan a été souvent réfuté. Cf. Jean Loyseau. Lettres sur ta vie dun nommé Jésus ; rahbé Cognai, M. Renan, hier et aujourd'hui ; les Etudes religieuses, année 1862.
ERNKST RENAN 89
La Vie de Jésus fut mise en vente le 24 juin 18G3. Dès l'apparition du livre, la franc-maçonnerie applaudit et mena campagne pour émouvoir l'opinion publique. Tous ses organes durent donner à la fois. La Revue des Deux-MondeSy et le Journal des Débats, qui s'honoraient de la collaboration de Renan, furent naturellement au premier rang dans la circonstance. Aux Débats ce fut S. de Sacy qui se chargea de louer le nouvel hérésiarque. Il fît ce qu'il put, mais son honnêteté naturelle le mit en rébellion contre ses désirs mêmes. Nous relevons dans son article les passages suivants :
« Un certain vague, qui n'est pas sans charme et sans grandeur, plane sur les idées et sur les phrases de M. Renan. C'est une sorte de culte littéraire qu'il substitue pour ainsi dire au culte positif des simples croyants. J'aime mieux pourtant, quant à moi, la simplicité des vieux évangélistes ; leur candeur parle plus à mon Ame. Ils m'inspirent confiance, précisément parce qu'ils ne sont pas si savants et si habiles. Je crois, en un mot, aux Évangiles de Si Matthieu, de Si .Marc, de Si Luc et de Si Jean ; je ne crois pas à celui de iM. Renan
Vous niez, soyez modeste. Si quelqu'un devait avoir le
privilège du fanatisme, ce ne serait pas, je pense, ceux qui n'ont pas la foi(l). »
(1) Journal des Débats du v!4 juin 18C3.
Cela ne faisait poial l'affaire de ceux qui escomptaient le livre de Renan comme une formidable machine de guerre contre le catholicisme. Aussi, deux mois plus tard, les Débats reviennent-ils sur la question par la plume d'Ernest Bersot, et publient-ils la recommandalion suivante :
a Il n'y a pas à le dissimuler, l'apparition de ce livre
est un grave événement. Quelle que soit sa valeur (1), il représente la libre critique appliquée au christianisme par un homme qui a une situation considérable dans la science
« Un autre fait augmente la gravité de cette publication. L'auteur n'est pas seulement un libre historien de la vie de Jésus, il est un historien attendri. Par là il rompt avec la tradition du XVIIP siècle et marque l'esprit du XIX*" dans la critique religieuse (2).»
L'outrance de l'éloge dithyrambique fui accentué surtout à la Revue des Deux-Mondes.
« Il y a des livres, s'écrie-t-elle, qui répondent à un besoin si profond des esprits, qui donnent, en paraissant, une salisfaction si pleine à quiconque a soif de vérité et de lumière, qu'après en avoir joui d'abord et après les avoir savourés, on se demande, par un retour inévitable, comment cela n'était déjà pas fait et déjà fait par un maître Ni Cousin,
ni Michclet, ni Quinel, ni Victor Hugo, ni Mérimée, ni George Sand, ni Sainte-Beuve, n'ont osé écrire la vie de Jé^us.
(1) On n'ose pas encore le donner comme un chef-d'œuvre; mais cela viendra bientcNt.
(2) Journul des Débats du 23 août i8t>3.
FR^fEST RENAN H!
Parmi tous ceux-là, on s'étonne surtout que Michelet ne se soit
point laissé tenter Cotte histoire paraît aujourd'hui je n'ai
pas hesoin do dire avec quel éclatolau milieu docjuclle attente... Quelles qualités étaient nécessairesà celui ([ui prétendait récrire! Il fallait un penseur, un esprit d'une largeur et d'une élévation sans limites, ahsolument dégagé... de toute tradition. Il fallait un savant, un érudit qui pût tout dire et (jui eût tout lu, et lu avec les ressources de la critique philosophique. Il fallait savoir l'héhreu,... l'héhreu est la langue du Talmud. 11 fallait une imagination de poète, et pourquoi no le dirais-je pas, un esl»rit qui ne fût pas parisien. Il fallait peut-être, c'est M. Renan qui le déclare, avoir vécu dans le temple sous la robe même de Jésus et s'y être pénétré de foi. Mais aussi il fallait en être sorti, c'est lui encore qui le dit. Eh bien ! M. Renan est tout c I;i
« M. Renan sait tout ce qu'on peut savoir, et personne n'a rien à lui apprendre... On ne peut trop redire qu'il n'y a pas moyen de faire à Renan une objection qu'il n'ait prévenue (1). »
L'ofTet de ces dithyrambes incendiaires combla de joie les amis et les patrons do Renan. Une fièvre inquiète de curiosité s'alluma à travers toute la France et le livre se vendit merveilleusement. En mai 18G7, quatre ans après l'apparition du livre, treize éditions (2) de dix mille exemplaires chacune, étaient épuisées. Le livre, édité ensuite dans un format plus restreint, débarrassé de l'introduction et des notes incohérentes,
(1) Quand on se trouve en présence d'adulations aussi basses, on rit de bion bon cœur et cela soulage.
(2) Il s'agit là do la grande édition à 7 fr. îiO le volume. Renan touchait au moins 20 O/o do droits d'autour sur le prix fort. Ce n'était pas, on lo voit, une mauvaise opération.
inonda les campagnes (1). La franc-maçonnerie organisa le colportage et les âmes simples de nos paysans furent d'autant plus facilement infectées par le poison, que ce poison était habilement dosé et revêtu des plus chatoyantes couleurs. Beaucoup de pauvres d'esprit n'y virent pas malice, et burent à longs traits la liqueur empoisonnée.
On a dit que le succès (2) de la Vie de Jésus avait été fait par les catholiques, et par leurs réponses à
(1) On en a vendu plus d'un million.
(2) « Ce succès, dit le P. Félix, avait été préparé de longue main et avec une habileté rare. Depuis un an, au moins, des bruits mystérieux circulaient, chuchotant aux oreilles toujours ouvertes du public parisien que le grand œuvre d'Ernest Renan allait bientôt paraître : c'était son chef-d'œuvre ; c'était le plus grand coup de massue de notre hercule anti-chrétien. La Vie de Jésus n'était pas encore sous les presses de M. Lévy; elle s'élaborait à peine dans la forte tête de Renan que déjà elle galvanisait l'opinion. P]lle allait toujours paraître, et elle ne paraissait pas : on l'attendait, et elle tardait à venir. Le gouvernement l'arrêtait, le gouvernement laissait passer; l'administration s'y opposait ; l'administration ne s'y opposait pas». Encore deux mois, — encore un mois, — encore quinze jours. — C'est la semaine prochaine, — c'est demain, — c'est aujourd'hui ! Bref le jour fameux n'était pas encore levé, que déjà un chilfre fabuleux d'exemplaires retenus montait les têtes et surexcitait les désirs. Les libres-penseurs acclamaient l'œuvre encore environnée du prestige de l'inconnu ; les ricaneurs anti-chrétiens jouissaient d'avance du triomphe attendu; et les chrétiens n'étaient ni moins curieux, ni moins impatients que tous les autres; ils voulaient savoir ce qu'allait être le livre annoncé comme un de ces météores dont les astronomes ont prédit l'etTrayante apparition! » — Etudes Religieuses, 186\, p. 71i.
Renan. Il est certain, que les nombreuses publications qui pleuvaient alors contre le blasphémateur n'ont pas peu contribué à lui donner de l'importance. Mais elles ne l'ont point fait connaître. Le complot des ennemis du Christ était bien formé et sans les innombrables mandements d'évêques qui les dénonçaient, ils se seraient couverts du manteau de la religion pour répandre encore bien plus le liyre infâme dans le peuple. Le titre était très alléchant pour nos campagnes, pour le peuple simple des villes, pour toutes les catégories d'hommes qui font de la religion la principale de leurs préoccupations. Et ceux-là sont nombreux puisque les livres qui se sont les plus vendus en ce siècle sont des livres traitant de religion. Avec les livres de Renan, ceux qui ont été le plus lus, ce sont ceux de Lasserre sur Notre-Dame de Lourdes. N'est-ce pas une preuve évidente de la préoccupation religieuse, enthousiaste ou adverse qui agite les esprits à notre époque .<*
Cela étant, il était nécessaire de prévenir les ignorants et les faibles. Et les mandements épiscopaux avaient dans Toccurrence une très grande autorité.
Là où l'on a eu tort, selon nous, c'est quand on a pris au sérieux le fantoche littéraire qui nourrissait la curiosité crédule du public avec ses fantasmagories décevantes. Une seule chose pouvait confondre Renan et ses partisans, c'était de leur jeter à la face tous les mensonges, toutes les erreurs, toutes les palinodies du triste adversaire de la divinité du Christ. La meilleure réponse à la Vie de Jésus fut le savant persitlage
(le Jean Loyseau (1). Si les catholiques avaient eu des chefs, s'ils avaient su obéir à un mot d'ordre, ils auraient publié la même chose dans leurs journaux, leurs revues, leurs livres. Au lieu de s'embarrasser en des réfutations savantes qui ne portent pas à cause de la fuyante stratégie de Renan, il aurait suffl de cueillir les plus grosses bévues du cuistre, de les étaler sur toutes les murailles de France et de crier au peuple : « Voilà le menteur, l'homme sans probité, l'exploiteur de textes, qu'on veut nous faire honorer comme un grand écrivain. Sachez ce qu'il vaut. » Cela aurait fait plus d'effet que les trois cent vingt et une brochures qui furent élaborées en trois mois contre la Vie de Jésus et lui donnèrent un assez beau piédestal. Et encore ne comptons-nous point dans le chiffre cité les charges dessinées et les parodies écrites depuis la Vie de l'abbé Jésus et la Vie de Renan, suite à la Vie de Jésus jusqu'aux Mémoires d'un charpentier prophète y pour faire suite aux Mémoires d'un emballeur et d'un paveur en chambre et jusqu'aux complaintes mordantes colportées dans les marchés à la suite des ballots de la Vie de Jésus. Une de ces complaintes, VEvangéliste Renan (2) par un séminariste non défroqué, imitait la chanson de Marlborough :
Renan s'en va-t-cn gueri*e Mironton, mironton, mirontaine
(1) Lcllrcsur la vie rt'uw nommé Jcsu^, pur Jean Loyseau, cordonnier ; Paris, Blériot, 1864.
(2) Paris, Ghallamel, in-^o, 1863.
KRNEST RKNAN Oo
Renan s'en va-tren guerre Tout droit contr' le bon Dieu
Ne voyant plus de paille Mironton, mironton, mirontaine, Ne voyant plus de paille, Dans la crèche de Jésus ;
A Bethléem il défaille, Mironton, mironton, mirontaine ; A Bethléem il défaille, Et ne s'y reconnaît plus.
En Bretagne, aux environs de Tréguier surtout, l'émotion fut profonde et dans bien des poitrines grondèrent les fureurs de l'indignation. Renan aimait, dans les derniers temps de sa vie h faire croire que les Bretons le tenaient en grand honneur (1). Il y a sur ce chapitre telle page de Maurice Barras, si suggestive que nous sommes heureux de la mettre sous les yeux de nos lecteurs. Barrés raconte une promenade sur les bords de la mer.
L'illustre penseur, dit-il, considérable, et son chapeau à la main, traînait un peu à cause de ses rhumatismes. Nous
(1) Il ne faudrait pas juger des sentiments de la Bretagne par les actes de la municipalité de St-Brieuc ; on se souvient qu'elle a donné le nom de Renan à une des rues de cette ville. Cela a fort déplu à la po[Kilation. Le maire a été chansonné et siftlé, tandis qu'on a applaudi Téloquente protestation de Mgr Fallières, dont la lettre, publiée, a été un soulagement pour toutes les consciences bretonnes, et chrétiennes.
étions fort salués et il paraissait jouir de cette bienveilance de l'automne et des gens. Après qu'il eut un peu soufflé, il me parla de cette douceur qu'il goûtait à être aimé dans son pays natal, où jadis on l'eût écharpé.
C'est une idée excessive de leurs devoirs, disait Renan, qui poussait mes compatriotes à violenter leur âme. Ils m'ont toujours aimé sans qu'ils le sussent
Renan rapporte le jugement prononcé contre lui par M. Le Hir, qui était né à Morlaix ; puis il ajoute:
Tandis que l'épiscopat presque entier, avec une colère de bête me tr'aitait injurieusement, Le Hir est avant tout peiné. Il souffre de me haïr, mais il a des scrupules de sa répugnance à me maudire. Ce n'est qu'en se forçant lui-même qu'il grossit sa voix. Tel fut le cœur de la Bretagne à mon égard. Elle m'adora toujours. Il n'en est pas moins vrai, ajouta M. Renan en me fixant d'un regard soudain rajeuni, qu'il y a vingt ans tout ce monde-là se fût sanctifié à me mettre en pièces.
— Je pense qu'aujourd'hui noire sécurité est parfaite, lui dis-je (c'est Barrés qui parle), en m'essayant à plaisanter.
— J'invite les maires à dîner volontiers. On voit les souspréfets et les chefs de gare pleins de prévenance pour moi. Puis, c'est ici un pays civilisé, où fréquentent les baigneurs, à deux pas de Lannion. Il ne serait point convenable que je m'aventurasse dans une réjouissance du Finistère, dans un Pardon, veux-je dire, parmi quinze cents gaillards d'intelligence courte, touchés d'alcool, et qu'un geste du vicaire peut déchaîner (1).
(1) Huit jours chez M. Henarit par Maurice Barrés ; Parii, Perrin,1890. Cette brochurette est, sous une forme qui se
EHNEST RKNAN ll7
Itcnarj avait gardû souvenir ol r.incuiK; des événements qui lui arrivèrent en 1863, peu après l'apparition de la Vie de Jésus j à Dinard où il s'était installé pour une saison. Dans un champ voisin de la ville, des compatriotes du blasphémateur le menacèrent de coups de fouet ; h un(; table d'bùte dix convives annoncèrent leur intention de quitter la maison si llenan continuait à y demeurer ; « quand il entrait dans un restaurant, tout le monde s'esquivait; même les pauvres gens qu'on nomme piliers de cabaret, refusaient de s'attabler en face de ce maudit (1). » Renan fut tellement malmené cette année-là qu'il abandonna Dinard avant la lin de la saison et se relira à Jersey.
Cette fuite fut causée surtout par une pièce de vers qui courut tout le pays, fut reproduite dans les journaux et demeura sur les lèvres de tous. Un des plus généreux enfants de la Bretagne, un poète de talent lui disait: