‹ Ernest RenanChapitre 11 sur 28 · A M. RENAN · texte numérisé non relu

A M. RENAN

A Dinard (Ille-et-VUlaine).

Breton, non ! juif issu du sangd'Iscariole, Que viens-tu faire ici ! le faisons-nous pi lié ? La Bretagne, à tes yeux, croit comme une idiote; Viens- tu la réformer, Luther au petit pied ?

prétend respectueuse et admiratrice, la plus jolie caricature qui se puisse rôver. Renan et ses amis en ont été fort mécontents.

(1) P. Delaporte, Eludes religieuses, p. 446.

Luther?... Luther, du moins, croyait à l'Evangile ; Il adorait le Christ. Mais toi, plus érudit, Tu nous fais sur Jésus je ne sais quelle idylle, Un roman qui, chez nous, aura plus de crédit. Ranime donc ton zèle et prêche ta doctrine ! Quand on heurte de front dix-huit siècles de foi, On est apôtre, on a du feu dans la poitrine,

On se dévoue, on meurt, s'il le faut Mais, chez toi,

C'est affaire de goût, style et littérature,

Edition de luxe et gracieux format.

Une œuvre d'art... Oh î oui, cet art de l'imposture,

Où nul ne s'entend mieux qu'un esprit d'apostat.

Je te voudrais pourtant la parole à la bouche,

Voir en toi quelque ardeur, quelque sarcasme amer ;

Non ! nulle passion ne t'émeut, ne te touche.

Et tu viens simplement prendre les bains de mer.. ..

La mer !.... la connais-tu, cette esclave fidèle

Qui te jette à la face un ironique flot,

A toi qui n'as pas craint de dire devant elle,

Grain de sablo imprudent, que Dieu n'est qu'un vain mol !

Viens avec moi, tiens-toi debout sur cette roche.

Si ton œil ose encore contempler l'Océan,

Celte vague au lointain qui lentement approche,

N'a-t-elle à l'arrêter que la main du néant ? j

Ce souffle impétueux qui gronde et la soulève

Sort-il de ton cerveau, trop savant professeur ?

Ce voile de la nuit qui descend sur la grève, |

En as-tu mesuré l'ombre et la profondeur?

Ces aslrcs dans le ciel et ces voix dans l'abîme,

Fais-tu briller les uns et les autres mugir ?

Oh ! si pour un instant de ta pensée infime

Tu laissais là l'orgueil dont tu nous fais rougir ;

Peut-être qu'à celle heure, en face de ton Ame,

Au sein de ton pays et des chers souvenirs,

Te rappelant ce jour, où pur comme la flamme,

Ton cœur rêvait le sort des saints et des martyrs ;

Peut-être qu'en voyant flotter dans ta mémoire

L'image d'uiio sa?ur, hélas ! morte de foi,

Qu'en foulant des tombeaux qu'aurait touclié la gloire

Ht d'où sort un accent lamentable sur toi,

Une larme, une larme ardente, inexprimable,

Coulerait sur ta joue et brûlerait ton cœur !

On a vu maintes fois ce miracle adorable,

Car Jésus blasphémé reste toujours Sauveur I

La caricature venait en aide à répigramnie et à la parodie. La tète de Renan a été affublée de toutes les laçons.

Dans la Lune du 11 mai 18G7, Gill a représenté Ernest Renan en civil, en habit, avec une queue de singe, un pied de bouc et l'autre pied chaussé» à cheval sur un balai, parlant pour le sabbat. Des flammes le lèchent de toutes parts. Gill lui a fait un nez, un de ces nez phénoménaux, véritable nez de jouisseur.

Dans les Hommes d'aujourd'hui, Emile Cohl a figuré Ernest Renansurunvilrail.il est gros, énorme, toujours avec son nez gigantesque, sa face de gros verrat sensuel, son ventre rebondi, d'une main (la gauche, il tient une plume) sur son bras droit est à cheval un monstre étrange, demi-diable , demi-singe, le portrait exact du grand homme.

Mais ce (jui domine dans toutes ces caricatures c'est mcssire Satan. La tète de Renan se prête d'ailleurs trrs facilement ù, celle métamorphose, les eorne< «lu

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bouc s'adaptant merveilleusement bien à cette grosse tête bouffie de graisse, aux lèvres rouges et sensuelles. Aussi Renan fut-il souvent habillé en prince des ténèbres, — personnifié comme on le sait, par le bouc lubrique — en grand Diable vert ou en grand Diable rose, aux cornes plus ou moins proéminentes, à la queue plus ou moins longue, quelquefois orné d'ailes imposantes, comme le représentait Aucourt dans le Bouffon.

A celte époque et pendant les années qui suivirent, le monde est plein de Renan. « Entrez dans les salons de 1867, écrit Grand-Carleret, parcourez les pamphlets du jour, feuilletez les estampes, les illustrés du moment, allez au théâtre, aux revues de fin d'année, tout est plein de Renan ou plutôt de la Vie de Jésus. On vit même sur les boulevards des camelots vendre « le dénouement de la Vie de Jésus à l'usage des jeunes personnes bien élevées. » Le public était loin du roman naturaliste et le roman religieux faisait fortune.

La Vie de Jésits, un romau ! Oui, certes ; et c'est même ce qui fut la véritable cause de son succès; roman tout-à-fait attachant, il la charpente point banale, roman de tendresse, respirant un amour particulier, et qui. grâce aux attaques dont il fut l'objet, devint le bréviaire universel. Dans le grand monde, le bon genre voulait qu'on appelât son auteur le sieur Roian, au quartier latin et parmi les couches libérales on disait déjà « Uenaii » tout court.

Un mot d'Anglaise courut alors tout Paris, et fit le tour de la presse; c'était la réponse aux critiques, la constatation du succès. La dite Anglaise tenant on main la Vie de Ji*su$ avait répondu à quelqu'un qui la présidait de quitter le

voiume : « Aoh ! je n6 vioulais le laisser que quand je connaîtrai le dénioumenl, (Ij »

C'est dans uq seul mot la meilleure appréciation, la meilleure critique et la meilleure réfutation d'une œuvre qu'il ne fallait pas prendre au sérieux.

Une des conséquences do ce mouvemonl contre la Vie de Jrsus et son auteur fut la fiostilulion délinitivo (le Renan comme professeur du Collège de France. La cour impériale ne lui était nullement hostile et même l'on avait vu l'empereur lui-même lire le livre de l'apostat dans les jardins de Compiègne et exprimer tout le plaisir qu'il trouvait à cette lecture. Mais en face des clameurs de la Francechrétienne indignée, la politique faisait une loi de céder. Le "2 juin 18G4, le Moniteur, contenait un rapport de M. Duruy, ministre de l'Instruction publique, à l'empereur. Dans ce rapport on lisait :

« Depuis plus de deux ans, cette chaire (celle des langues sémitiques), n'est point remplie par des raisons d'ordre public qui subsistent dans toute leur force. Ce provisoire ne peut durer lon.u,lemps... Ne pouvant faire remonter >L Kenandans la chaire où il n'a [)aru qu'une fois, je crois qu'il convient de faire loyalement cesser une situation anormale et d'appeler

(1) Revue enciiclopi'diquc du lo octobre iSUi,

M. Renan ù d'autres foncîiojis. C'est de la Bibliothèque impériale qu'il est sorti pour entrer au Collège de France, et il en a emporté le titre de Bibliothécaire honoraire ; je prie Votre Majesté de vouloir bien l'y ramener en lui conservant le poste de conservateur sous-directeur adjoint au département des manuscrits où son érudition sépciale lui permettra de rendre au public de réels services ».

Ce rapport était suivi d*un décret conçu en ces termes :

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