NAPOLÉON
Ucnan se rebiffa contre ce décret de révocation et il refusa do retourner à la Bibliolhèquc nationale. Les événements marchaient et l'Empire ne paraissait plus aussi solide. Uenan, qui avait déjà été hué par les ennemis de cet empire, ne se souciait point de s'exposer encore à leurs sifflets. 11 prolila au contraire de ces événements pour faire de l'agilalion contre l'Empire et se faire bien venir des partis qui grandissaient. A cette occasion, le Journal des Drbats, publiait en faveur de Fex-professeur un article très ingénieux et très habile, trop habile.
A ce propos, M. Janicot écrivait dans la Gazette de France, du 7 juin 18(i4 :
Ce qu'il y a de plus piquant, c'est qu'aucun écrivain de la feuille de MM. Berlin, Sacy et Emile Chevallier n'a voulu signer cette altac^ue contre le décret impérial. C'est à M. Camus, le secrétaire de la rédaction, qu'est échu cet acte de courage. Comme dans les comédies, nous voudrions bien avoir le droit de demander le nom de l'auteur de cet article !
// est si bien fait, les intercts de M, Renan y sont si chaudement déft^ndus qu'on pourrait a'oire que c^est M. lienan qui a tenu la plume de la rédaction des Débats (1), et voilà pourtant à quoi l'on s'expose avec l'anonymat. Dans tous les cas il faut bien le dire, il n'est pas flatteur pour M. Renan de n'avoir pas trouvé dans une rédaction si variée, un seul homme pour le défendre hautement, à visage découvert.
L'article du Journal des Débâts ne fit point dévier la volonté du gouvernement. Renan ayant définitivement refusé la place qu'on lui oU'rait, il s'en suivit une rupture complète et en même temps que le décret nommant Renan à la Bibliothèque nationale était rapporté, M. Duruy destituait le professeur de sa chaire du Collège de France. (11 juin 18()-4.)
Mais l'ambitieux ne recule que pour mieux sauter. Après sa destitution il se lança dans la pulitiiiue : nous
(I) Renan était assez coulumier du tait. Voir plus haut un article du tigaro, écrit en laveur de Renan par un uuii auciiytiie.
Voilà comment cet homme avait horreur de la réclame. Mais il le disait à tout propos et cela sufUsail pour le faire croire !
104 LES PREMIKKES BATAILLES
raconterons plus loin, comment il essaya en vain d'échanger la chaire du professeur contre la chaise curule du sénateur.
Quand le tiers parti qui représentait ses idées arriva au ministère avec M. Emile OUivier, le 3 fé^Tier 1870, il criitle moment venu de demander sa réintégration dans son ancienne chaire du Collège de Franco devenue vacante parla mort de M. Munck, juif hébraïsant qui lui avait succédé. Il adressa à ce sujet au ministre de l'instruction publique une lettre dans laquelle il disait :
« Voilà six. ou huit ans que les faits qui ont
provoqué contre moi l'opposition de certains groupes religieux sont des faits accomplis. Les surprises et les malentendus delà première heure sont passés. On a pu mieux juger mon caractère, mon but et ma méthode. Il n'y a que des personnes mal informées qui pui>sent croire que j'aie Voulu détruire quoi que ce soit d'un édifice social selon moi trop ébranlé... Quand, un jour, mise en présence d'autres adversaires qui n'auront pas ma modération, VJ^glisc m'invoquera comme un apologiste contre les attaques injurieuses et destructrices, les catholiques éclairés regretteront peut-être d'avoir entravé la vie d'un respectueux dissident que les plus injustes procédés ne poussèrent jamais audelù, du point où il voulut s'arrêter. (1) »
Malgré son affection pour Renan, le nouveau minis-
(l)Os idées roviennent souvent à travers les livres do Renan, il savait que pour faire onU*cr quelque chose dans la cervelle humaine, il faut le redire souvent.
ERNEST nENAN 105
tère n'osa pas lui accorder sa demande. La chaire des langues sémitiques demeura vacante encore quelques mois. Ce fut le gouvernement de la Défense nationale qui assuma la honte d'y réintégrer Renan, en novembre 1870, en plein siège de Paris, en quelque sorte sous Toeil railleur de l'Allemagne. Là encore c'était elle, la victorieuse.
Rentré au Collège de France, Renan n'en sortira plus. Il en sera bientôt radmini=;lrateur et viendra y demeurer. Sa vie s'identifie avec l'établissement vers lequel il avait tant aspiré. Nous devons l'étudier là et montrer ce qu'il y fut.
Donnons d'abord le portrait qu'en a tracé un jeune étudiant impressionniste, qui l'entendit au collège de France, après avoir lu les Souvenirs cVenfance et de jeunesse :
Uenan comédien, écrit-il, joue un rôle qu'il s'est composé lui-même selon son tempérament, sympathique en somme parce qu'il a fort à cœur de plaire....
Son tionhcur intime. — le bonheur dos délicats ! — c'est de rire dans les coulisses de la foi de la salle... en se trouvant tout de même souverainement intelligent
Eh bien si M. Renan s'amuse — nous aussi — car c'est un type original et curieux : on est content de découvrir un petit coin de sa malice
— Air bonhomme, ecclésiastique, un peu chanoine même... Une tête enfoncée dans les épaules, des yeux vifs, perçants, malins, aimant à regarder en dessous, de petites mains potelc^'os... Il explique le texte de la façon la plus familière, il i)araft y goûter un réel plaisir, il explique av<?c finesse, avec quelque pointe de naïveté même et ne redoute
pas les comparaisons triviales... On dirait de temps à autre qu'il se contredit mais pas ouvertement pourtant: il a l'usage des réticences. Quelquefois la phrase est un peu torturée C'est quelqu'un qui pense tout haut : il cherche ses expressions, hésite, tâtonne, puis, heureux de l'avoir trouvée, la répète à satiété... ses yeux demeurent attachés sur le texte, sa main posée sur le livre ; rarement et toujours avec quelque brusquerie comme un homme qui se réveille ou se rappelle, il se redresse dans son fauteuil et s'adresse directement à l'auditoire...
Le vieux a l'air d'être bien pénétré de sa supériorité. J'imagine qu'il recevrait le contradicteur avec un léger sourire bienveillant et malin et le petit hochement de tête du vieux curé auquel un jeune imberbe voudrait en apprendre sur le monde.
Ce portrait sera complété par celui qu'en a Iracé M. Jules Lemaitre.
L'auditoire du grand cours, dit il, n'a rien de paniculier. Beaucoup de vieux messieurs qui ressemblent à tous les vieux messieurs, des étudiants, quelques dames, parfois des anglaises qui sont venues là parce que M.Renan fait parliedes curiosités de Paris.
Il entre, on applaudit. 11 remercie d un petit signe de léle en souriant et d'un air bonhomme. Il est gros, court, gras, rose; de grands traits, de longs cheveux gris, un gros nez, une bouche fine ; d'ailleurs tout rond se mouvant tout d'une pièoe, sa large tète dans les épaules.
L'exposition est claire, simple, animée. La voix un peu 4 enrouée et un peu grasse, la diction très appuyée et très scandée, la mimique familière et presque excessive. i
Onant à l;i fivmo. pas la moindre rechen'hi^ ni mrnie la 1
KRNEST HK.VAN 107
moindre élégance; rien de la grâce ni de la finesse de son style écrit. Il parle pour se faire comjirendre, voilà tout ; et va comme je le pousse ! Il ne fait pas les « liaisons. » Il s'exprime absolument comme au coin du feu avec des « Oh ! », des t Ah ! », des « En plein ! », des < Pour ça, non ! ». Il a, comme tous les professeurs, deux ou trois mots ou tournures qui reviennent souvent. Il fait une grande consommation de « en quelque sorte, » locution prudente, et dit volontiers : a N'en doutez pas, » ce qui est peut être la plus douce formule daffirmalion, puisqu'elle nous reconnaît implicitement le droit de douter. Voici d'ailleurs quelques spécimens de sa manière. J'espère qu'ils amuseront, étant exactement pris sur le vif.
A propos de la rédaction de la Tora/t, qui n'a fait aucun bruit, qui est restée anonyme, dont on ne sait môme pas la date précise parce que tout ce qui est écrit là était déjà connu, existait déjà dans la tradition orale :
« Comme çà est ditTérent, n'est-ce pas ? de ce qui se passe de nos jours ! La rédaction d'un code, d'une législation, on discuterait çà publiquement, les journaux en parleraient, çà serait un événement. Eh bien, la rédaction définitive du t*cntatewjuc, c'a pa'élé un événement du tout !... »
A propos des historiens orientaux comparés à ceux d'Occident :
(c Chez les Grecs, chez les Romains, l'histoire est une Muse. Oh I i' sont artistes, ces Grecs et ces Romains ! Tite Live, par exemple, fait une œuvre d'art; il digère les documents et se les assimile au point qu'on ne les distingue plus. Aussi on ne peut jamais le critiquer avec lui-même; son art efface la trace de ses méprises. Eh bien ! vous n'avez pas çàen Orient, oh! non, vous n'avez pas çà ! En Orient, rien que des compilateurs ; ils juxtaposent, mêlent, entassent. Ils dévorent les documents antérieurs, ils ne les digèrent pas. Ce qu'ils dévorent reste tout entier dans leurs estomacs ; vous pouvez retirer les morceaux. »
A propos de la date du Lth.itiquc :
« Ah ! je fais bien mes compliments à ceux qui sont sûrs de ces choses-là ! Le mieux est de ne rien affirmer, ou bien de changer d'avis de temps en temps. Comme çà, on a des chances d'avoir été une fois dans le vrai. »
A propos des lévites :
« Oh ! le lévitisme, çà n'a pas toujours été ce que c'était du temps de Josias. Dans les premiers temps, comme le culte était très compliqué, il fallait des espèces de sacristains très forts, connaissant très bien leur affaire: c'étaient les lévites. Mais le lévitisme organisé en corps sacerdotal, c'est de l'époque de la reconstruction du temple. »
Enfin, je recueille au hasard des bouts de phrase : « Bien oui ! c'est compliqué, mais c'est pas encore assez compliqué. » — « Cette rédaction du Lévitique, çà a-t-i été fini? Non, çà a cessé. » — u Ah ! parfait, le Deutéronome î Çà forme un tout. Ah ! celui-là a pa' été coupé ! »
Mais c'est surtout quand il trouve quelque bonne drôlerie qu'il faut le voir. La tête puissante, inclinée sur une épaule et rejetée en arrière s'illumine et rayonne. Les yeux pétillent et le contraste est impayable de la bouche très fine qui, entr'ouverte, laisse voir des dents très petites, avec les joues et les bajoues opulentes, épiscopales, largement et même grossièrement taillées. Cela fait songer à ces faces succulentes et d'un relief merveilleux que Gustave Doré a semées dans ses illustrations de Rabelais ou des Contes drolatiques et qu'il suffit de regarder pour éclater de rire.
Un pamphlétaire de grand talent, M. Léon Bloy a consigné, dans un article d'une grande vigueur ses impressions sur le professeur.
Quant à son cours, dit-il, j'ignore le genn^ do profit qu'un hébraïsant peut en retirer. Les autres y retrouveront le péda-
gogue sempilernel des livres qu'il a écrits, TApollon Pythien de la critique proférant ses oracles sur le trépied de l'équivoque et de la libre exég»''se. Les procédés de iM. Renan sont tellement percés à jour qu'il serait ridicule d'y revenir ici. Il paraît que celui-ci lui donne de fameuses jouissances d'esprit, car il n'y a jamais rien changé. C'est toujours un texte faible et douteux, quelque fois moins encore, une imperceptible déviation paléographique, sur lesquels il construit, par la suite, une pyramide d'objections capitales contre le christianisme, sans aucun embarras d'ajouter à des prémisses purement scientifiques des conséquences historiques ou religieuses de l'ordre le plus transcendant. C'est toujours le même glissement doux sur les points dangereux où quelque fait bien incontestable, lumineux et solide comme le diamant pourrait heurter et détruire les combinaisons multipliées de cette critique aux pieds fragiles. Enfin, c'est toujours le même argument conjectural dans un néant supposé de toute certitude accompagné de miséricordieuse pitié pour les petites gens sans philologie qui s'en tiennent au bon sens et à la tradition.
La voix et les gestes du maître, étonnamment appropriés à ce perpétuel balancement d'escarpolette intellectuelle, inouï jusqu'à ce jour, doivent ravir jusqu'aux cieux le vénérable escadron de bas bleus qui forment la vieille garde du pédanlisme victorieux autour des chaires du Collège de France.
A côté du professeur, il y avait le savant, ou du moins l'homme qui passait pour tel. Comme nous le montrerons au chapitre suivant, le savant a été bien surfait. Néanmoins Renan avait de véritables qualités d'érudit, auxquelles nous ne pouvons nous empêcher do rendre hommage. N'eùt-il travaillé qu'à cet immense Coj'pus iuscripiionum semiticannn que cela eût suflit pour lui faire un nom illustre dans le monde savant.
Cette publication fut commencée en 1867 par l'académie des inscriptions sur Tiniliative de Renan et sur celle de M, W.-Waddington. Grâce aux travaux des savants français et allemands, l'intelligence de? inscriptions sémitiques était assez avancée pour qu'on pût tenter l'entreprise. Les recueils de Gésénius, de Lévy, du duc de Luynes, avaient déjà groupé un grand nombre de textes. Les belles recherches du marquis de Woguë avaient posé les fondements d'nn classement historique des alphabets sémitiques ; mais il fallait réunir tous les textes, provoquer de nouvelles découvertes. Renan futTâme de la commission d'orientalistes qui se livra à ce travail. Il y déploya une grande ardeur et y porta une scrupuleuse exactitude. Dans ces œuvres de science pure il se montrait avec toutes ses qualités.
Jamais, dit l'un de ses collabaratcurs, je n'ai vu de maître plus bienveillant et plus encourageant, mais en même temps plus sévère pour lui-même et pour les autres. Il faisait une guerre impitoyable aux traductions aventureuses et fantaisistes. Il combattait surtout cette manière si répandue d'expliquer l'incertain par l'incertain, obscurum per obscurius, comme il disait. Sa critique était extrêmement sobre et prudent4?. Cet homme, dom^ d'une faculté de conception si puissante était l'esclave d'un texte.
Sa vue s'étant alfaiblie, il avait recours à mes yeux : « Voyez bien, ne pouvez-vous pas lire cela ? Et il me persécutait jusqu'à ce que j'eusse trouvé. Celait surtout le soir qu'on faisait de bonne besogne. Il aimait à dire que, le matin son esprit sommeillait , qu'il s'éveillait dans la journée et que, le soir, il était en pleine possession de lui-même. Mais
KRNEST RK.NAN 111
alors il était infatigable. Quand il rentrait de soirée, il se remettait encore àrœuvro. Je me rappelle un jour, où nous faisions un travail pressant auquel il portait un grand intérêt: quand il vit minuit approcher, il me chassa an me disant : a L'aisscz-moi tout cela, je vais encore un peu travailler. » Le lendemain matin, il avait travaillé jusqu'à trois heures, mais la besogne était achevée.
Toute sa manière d'écrire portait la marque de ses habitudes d'esprit.Il cherchait longtemps, la plume en rair,soulevée par un léger balancement de la main ; puis, soudain, elle s'abattait sur le papier, comme un aigle fond sur sa proie, et traçait quelques lignes d'une belle écriture, ferme et bien moulée. Son premier jet était très brillant. Il lançait sur le papier, sur son sous-main, n'importe où, les formules qui se présentaient à son esprit. Mais comme il retravaillait tout cela! Il couvrait ses marges de corrections, par un système de renvois 1res clair et très ingénieux; et, quand les marges étaient pleines, il ajoutait des feuilles supplémentaires à l'aide de pains à cacheter.
Il est vraiment regrettable que Renan n'ait point apporté les mêmes exigences et la mémo droiture dans l'étude des textes révélés. Nous montrerons qu'il les citait et les traduisait fort mal. Il ne s'est servi de l'hébreu, en somme, que pour s'autoriser à tirer des livres saints des choses qui n'y étaient pas. Une certaine science, reconnue et prouvée sur d'autres questions, lui donnait réputation ot autorité. Il avait intérêt à ne pas se tromper dans les choses neutres : cela lui permettait de tromper plus facilement ses lecteurs dans les questions religieuses. Il se faisait un paravent de sa science constatée ailleurs, et il couvrait ses mensonges par les choses vraies qu'il avait dites.
Renan, comme nous allons le montrer dans les pages suivantes, s'est souvent trompé. Mais ses erreurs n'ont-elles pas été volontaires ? Puisqu'on nous le peint si scrupuleux et si compétent à propos de textes n'ayant qu'une importance relative, est-il possible qu'il ait erré involontairement, quand les questions avaient au contraire une très haute importance?
CIIAPn HK V
Une outre gonflée de vent
En France, le succès de la Vie de Jésus qui, comme nous l'avons dit, avait été très vif dès le délmt, s'apaisa très vite. Dès la lin de l'année 18(54, les libraires la mettaient au rabais. On la donnait à qui la voulait, comme M. Jourdain faisait de sa femme, selon l'expression d'une revue de l'époque.
Mais le mouvement, excité en France, avait eu du retentissement à l'extérieur : il s'était propagé peu à peu à la façon des ondes sonores, qui même se renforcent, quand elles pénètrent dans un milieu convenablement disposé pour vibrer à l'unisson. Dans la Prusse Rbénane, il y avait telle grande ville où ce livre était lu dans les ateliers. En Italie, en Hongrie, par-del;\ l'océan Atlantique, dans les Républiques hispano-américaines, on l'introduisait, tantôt ouvertement et à grand renfort de criées, tanlût à la sourdine et sous voile, suivant le tempérament plus ou moins catholique des pays en question. L'action maçonnique faisait partout son œuvre et répandait le poison corrupteur.
Mais si la mas?c se laissait séduire, les hommes instruits, les esprits ayant l'habitude de la réflexion voyaient clairement l'inanité de l'œuvre et la traitaient avec le peu de respect qu'elle méritait. Un auteur italien, M. Ghiringhello, professeur d'hébreu à l'académie royale des sciences de Turin traitait la Vie de Jésus de roman et dans tous les milieux sjrieux ce fut le mot reçu pour qualifier une aussi piètre élucubration.
Ce fut en Allemagne surtout que Renan fut maltraité. Les rationalistes d'au-delà du Rhin, loin de se complaire aux éloges de Texégète français, en furent irrités, car ils ne voulaient nullement endosser la responsabilité des bévues formidables commises par Renan, et auxquelles il avait l'air de les associer en vantant leurs ouvrages. M. Meignan, depuis archevêque de Tours pouvait avec raison écrire dans son opuscule : (1)
« Dans ce pays où toutes les opinions, même les plus absurdes ont trouvé leure défenseurs, dans l'Allemagne protestante, M. Renan n'a été sérieusement défendu par personne. Jamais la critique n'a peut-être porté des jugements à la fois mieux motivés et plii^ sévères. >
Un critique allemand, de Vécok de Tubingue, terminait son appréciation de la Vie de Jésus par ces mots : « C'est un roman... ce sont de nouveaux }ft/stè7'es de
fi) M. Renan réfuté par les rationalistes allemands.
FMNEST RENAN !15
f^aris, ('crits pour amuser, sur un terrain sacré, un [) iblic de profanes (1). »
Ewald, lui-même, dont Renan s'est si souvent réclamé, n'a pas été moins sévère : « Il nous répugne a-t-il dit, de poursuivre dans le détail les erreurs innombrables, basses et indignes, dans lesquelles Renan tombe à chaque pas sur l'esprit et l'œuvre du Christ (-2).
On alla môme beaucoup plus loin. Dans une assemblée composée do presque toutes les sommités de l'Allemagne savante, quatro-vingl-huit savants, dont les écrits seront comme autant do monuments de notre siècle, prononcèrent, à l'unanimité, que l'ouvrage de M. Renan était « une œuvre anti-chrétienne, tout-àfait dépourvue de science, superficielle, et tout simplement immorale »> (3).
Le cas que la science européenne fait de Renan et de ses livres a été fort brutalement formulé par le philosophe anglais Herbert Spencer dans sa réponse au correspondant du Figaro : « Je ne puis rien dire de M. Renan, je n'ai jamais ouvert aucun de ses livres. » Celle réponse a été précisée par la lettre du même philosophe publiée dans le StandanL M. Herbert Sponcer s'interdit toute lecture qui ne rentrerait pas immédiatement dans le cadre de ses études. Or Renan s'est vanté d'être, comme Spencer, l'un des plus grands évolutionnistes du temps. Et pourtant ce dernier n'a
(1) M. Keim. Gazette iVAunshourg, 17 septembre 1863. Ci', Rciut^ savante de llottingeti^ 3 aoiU 180;}. (3) Koelnische Blaelter, C ocl. 18()3, u» 28i.
rien lu de lui « car les livres du professeur français ne lui ont pas paru devoir lui apprendre quoi que ce soit. » Puisqu'il en est ainsi, c'est donc que dans son entourage on professe que Renan n'a découvert aucun fait nouveau, et qu'il n'a même pas une façon originale de comprendre les origines et le développement du christianisme.
En effet, Renan n'avait pas le moindre crédit auprès des savants étrangers, sa prétendue science d'hébraïsant les faisait sourire. Les Allemands surtout savaient bien qu'il ne faisait que démarquer, combiner et vulgariser les travaux lourds de leurs exégètes. 11 reproduisit jusqu'à leurs erreurs bien constatées, tant sa docilité fut grande (1).
Mgrd'Hulst, dans la complaisante étude publiée par le Correspondant ne veut pas qu'on attaque la science hébraïque de Renan. Il admet qu'il a été médiocre arabisant ; ce serait exagération de la charité d'admettre le contraire puisque Renan lui-même en convenait. Mais il respecte l'hébraïsant.
Nous n'aurons pas les mêmes scrupules. D'ailleurs, nous ne porterons notre jugement qu'en interrogeant les hommes compétents.
Citons d'abord le premier maître de Renan, le savant abbé Le Hir. Comme on lui demandait un jour s'il pensait que son ancien disciple fût bien fort en hébreu, il répondit : « Le jeune liomme m'a quitté trop t«H et précisément au moment où il allait le comprendre. »
(1) Cf. l'arlicle de M.Maurice Vernes, dans la Revue philosophique de septembre iSi^i.
FRNEST HENAN 1 I
Nous avons tous lu, au moment de sa mort, dans le }fat'ni du 4 octobre, la sih'ère appréciation du grand r;»hl)in Wocjuë, professeur d'hébreu au séminaire rahbinique do France. Cet hébraïsant a nié la science linguisti(jue de Renan et il a même été jusqu'à dire :
« Au fond, il était assez convaincu lui-môme de la médiocrilé de son érudition ; si bien que lorsqu'il fut nommé sous l'empire professeur au Collège de France, il ne fit sa fameuse leçon d'ouverture, que pour obtenir la fermeture de son cours. De cette façon, il trouvait une excellente excuse pour n'avoir point à enseigner ce qu'il ignorait par trop. »
Malgré noire peu de confiance dans la science de Renan, cette affirmation du rabbin nous surprit, comme elle surprendra sans doute nos lecteurs. Or queUpics jours plus tard nous trouvions la même appréciation dans le Figaro du 8 juillet 18G3, où M. Kug. Polrel écrivait :
« A l'époque où M. Renan ouvrit son cours au Collège de France, il comprit très bien, avec sa finesse habituelle, qu'il ne serait pas illustre s'il se contentait d'ensei^mer l'hébreu qu'il ne savait pas ? (1)
Il comprit qu'il partagerait le sort de ces pauvres professeurs de langues orientales qui traduisent dans le désert, et regardent d'un œil soupçonneux le troisième auditeur qui se hiiscirdt; dans ces mers polaires de l'érudition. C'est pourquoi M. Reniui, [tour attirer à son cours la jeunesse turbulente et quelques bas-bleus qui viennent tricoter au Collège de France,
(1) J'en suis sûr, ditM. Polrel, et me fais fort de le prouver.
tout en s'y formant l'esprit et le cœur, se jura à lui-même de faire quoique bruit.
Ce serment, il l'a tenu.
Donc M Renan, sous prétexte d'enseignement hébraïque, crut devoir se lever contre la foi et la Révélation à la surprise des auditeurs.
On sait le reste.
Pour nous, nous savons pourquoi M. Renan a produit ce scandale.
C'est encore une fois, parce qu'il 7}e sait pas Vhéhreu, pas plus qu^il ne sait aucune des langues sémitiques.
M. Potrel racontait ensuite la séance de l'Institut oii M. Jomanl mit la science de Renan à l'épreuve. L'article, empreint d'ironie profonde, est fort intéressant, et nous avons plaisir k le citer.
Pourtant il fallait bien, continuait M. Potrel se décider une fois par hasard, à faire semblant de connaître un peu d'hébreu, ne fût-ce que deux ou trois verbes !
On rit beaucoup, dans le pays latin, d'une certaine séance de l'Institut.
Il y avait là des savants connus de toutes les parties du monde.
Il y en avait de l'Allemagne;
Il y en avait de l'Angleterre ;
Il y en avait de la Mésopotamie;
Il y avait même des fervents delà princesse d'Oude, accourus du fond de l'Asie pour contempler celte jeune merveille, ce Pic de lu Mirandole, cet enfant prodigue.
Knfiii, parmi les auditeurs, on remarquait le vieil Arménien de la Bibliothèque impériale.
KHNEàT RKNAN 119
Au milif'ii d'un murmuro tlattour, M. Ronan parut, — au irrand désappoinlemunt des dames.
Mais lui, se croyant irrésistible, et surmontant l'émotion inséparable d'un premier début, marcha bravement au tableau.
Il s'agissait, un verbe hébreu étant donné, de l'appliquer comme exemple, h la comparaison des conjugaisons sémitiques.
Les caractères hébraïques, tracés d'une main sûre, avec une rapidité prodigieuse, viennent s'aligner sur le tableau comme des bataillons bien disciplinés.
On s'étonne dans l'auditoire do la dextérité du jeune professeur.
Pourtant, un vieil Hébreu, — un vrai ! — avait quelques doutes.
On le sait, le soupçon est contagieux.
Des groupes iiupiiets se forment ça et là.... on chuchote.
On se demande si ce n'est pius là une mystification. Les plus hardis vont jusqu'à dire que le verbe était préparé.
On prononce vaguement le mot de « poudre de perlimpimpin, »
Les vieux savants murmurent comme ces vieillards Troyens comparés aux cigales par le grand Homère.
Donc, un homme se tient à l'écart : tel le deus ex machina dans le> coulisses.
C'est le vénérable et savant M. Jomard.
Tout à coup il se lève et prend la parole. Le vieux dilettante de la linguistique propose au jeune virtuose d'appliquer sa méthode à quelque verbe qui ne soit nullement préparé.
M. Renan fut très embarrassé, mais il répondit, avec toute la courtoisie dont il est capable « qu'il pensait avoir suffisamment expliqué », co qu'il appelle t la tliéorie sur les dérivés des verbes hébreux, pourn^ avoir pas besoin de fournir de nouvelles preuves. »
Où en seraient les hébraïsants, s'il leur fallait répondre sur le champ à des interpellations aussi nettes, aussi positives?
L'auditoire était choisi, — l'échec fut éclatant. »
Voilà mon cher Figaro, une comédie assez amusante. Je vous envoie de quoi rire.
On pourrait citer bien d'autres cas dans lesquels le professeur de langues sémitiques s'est" montré bien au dessous de sa lâche. Nous pourrions a>si5ter aux savantes leçons que lui donna le père Bourquenoud et aux conseils qu'il lui prodigua pour l'aider à « sortir des difficultés inextricables d'une grammaire qu'il était destiné à enseigner. (1) » Nous verrions le même jésuite apprendre à Renan à écrire l'arabe, car le professeur de langues sémitiques était si faible sur cette langue, au moment de l'ouverture de son cours, qu'il y faisait des fautes d'écriture et d'orthographe, tout comme le premier bachelier venu estropie le grec et même le français.
Quant au grec, si Renan l'écrivait suffisamment bien, il le traduisait fort mal en certaines circons-
(1) M. [\enanetla grammaire hébraïque. Etudes religieuses, 1863, p. 1063.
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tances. C'est ainsi que dans un texte de Papias (1), il traduit le mot XoY'.a par sentences^ ce qui lui permet de dire que Tcvangile de S. Matthieu, n'était au II" siècle qu'un recueil de sentences et que s'il est autre chose maintenant, c'est qu'on l'a retouché. Pour s'éviter celte balourdise, il n'avait qu'à consulter un dictionnaire, celui d'Henri Estienne, par exemple, qui fait autorité et dans lequel on lit : « Les écrivains ecclésiastiquesdonnent le nom de logïa aux témoignages des prophètes et des ap6lres. Ils appellent encore esta AoY'.a (S. Grégoire de Nazianze) les Saintes lettres. Suidas interprète dans le même sens logion par ces mots: Y Ecriture divine et divinement inspirée, disant que c'est encore la signification du mot logos dans les Psaumes de David. >>
Mais cette traduction naturelle et logique n'aurait pas permis à Renan de formuler des doutes sur l'authenticité de l'Evangile de S. Matthieu.
Quand il ne traduit point de travers, Renan cite à faux. Dans son livre sur VOrigine du langage, '\\ assure que les noms du tonnerre employés dans les difîérentes langues européennes sont au nombre de 353, et cela d'après Adelung(//<6*/o??*e ancienne des Allemands). Constatation faite, on trouva qu'Adelung n'avait rien dit de semblable, mais avait mentionné les noms du tonnerre à la page 353 de son livre. Telle était la scrupuleuse attention que Renan apportait à vérifier les textes.
On conçoit que, dans ces conditions, les ouvrages
(1) Evoque d'Hiérapolis, vers le milieu du second siècle.
Ii2 UNE OUTRE GONFLÉE DE VENT
de Renan soient remplisd'erreurs et de faussetés. Dans la seule Vie de Jésua, Jean Loyseau compte plus de quarante citations fausses, environ cinquante allégations mensongères, près de vingt contradictions flagrantes et autant d'autres « inepties ou erreurs peutêtre volontaires. » Et il en est de même dans les autres ouvrages du professeur rationaliste. Cela nous met dans lalternative ou de nier sa science, ou de suspecter sa bonne foi. Il n'y a pointde milieu : que l'on choisisse.
Quelle que soit l'appréciation définitive de chacun, il n'est point possibje de le regarder comme un savant, car la première qualité de la vraie science c'est l'hunnèleté et le fin mot de tout cela c'est que Renan n'avait point de science réelle, mais un grand talent de mise en scène, point d'honnêteté vraie, mais l'art hypocrii^e de la pose. Et c'est de tout cœur que noussouscriv n^? au jugement d'Eugène Tavernier dans l'^/Vii ver* :
La science de M. Renan ne fera défaut nulle part. Elle tenait du second ordre, si ce n'est du troisième; et là, on la suppléait facilement. 11 n'a pas fait de découvertes II n'a pas créé de système. 11 n'a pas opéré de classement qui puisse favoriser les recherches futures. Les maîtres de l'érudition universelle ne l'admettent point dans hurs rangs à titre de pair. Ils le raillèrent parfois et, avec lui, le français, toujours malin, qui savourait I hélu*eu en vaudeville. Queh avantages M. Renan a tirés de l'hébreu! Il le possédait moins bien que ses anciens professeurs de Saint-Sulpice; mais il lexploilait d'une façon merveilleuse. Ayant exhibé celle curiosité dans les salons et même au théfttre, il eut la joie de constater qu'en face de son hébreu, la France des salons et la France
E» NEST i;l -NAN \i'A
du tIléAir»' n'étaient pas moins ébahies que Philaminte ei Bélise devant le grec de Vadius. 11 a soutenu des thèses paradoxales qui n'étaient pas de son invention. Il suivait avec prudence la philologie, et la critique allemandes et ne s'est pas défendu d'avoir recueilli là tout ce qu'il avait, excepté l'art de vulgariser des théories hasardées, fausses ou simplement pédantesques. Dans le monde des spécialistes, au milieu duquel il avait pris, pour les profanes, l'air d'un pontife, ses livres ne comptent pas. On le sait; ou tout au moins l'on s'en doute. Les louangeurs ne s'attachent pas très fort h ce sujet, mais ils se rattrapent sur le style.
Il ne faut donc pas s'y tromper: Renan n*a inventé ni une théorie, ni une pensée. Il n'a été ni un savant, ni un penseur. Mais il a été un fort habile homme qui a donné l'illusion de ces choses rares à la foule des badauds. H avait de science (1) et de philosophie tout juste ce qu'il fallait pour pouvoir, à peu prôs, justifier vis-à-vis de lui-même ce qu'il imprimait.
Mais il eut au degré suprême l'art de vulgariser les pensées d'autrui. Ce fut un admirable écrivain, un dilettante de la plume, arrivant à répandre du charme et de Tintéréisur (les faits lointains et au.xquels d'ordinaire on ne s'intéressait pas (2).
(i) Renan a dit lui-même: « On ne s'as^^lmi'»» bi«Mi «luece qu'on ne sait qu'à demi. — r.nsaiHy p. 58. (2) Gazette de FYance, 27 octobre, 18Ui
Ce jugementest tropfavorable et souscrit Irop facilement à ropinion commune, au jugement des renanolâlres. Et pour un peu on admettrait avec Jules Simon que « M. Renan est certainement la plus grande gloire des lettres françaises (1) ». Il est vrai que les admirateurs de Renan ne se sont pas fait faute de célébrer les qualités « merveilleuses » de son style, le plus « exquis », le plus « ravissant» qu'on puisse lire. A leurs yeux, Renan est le plus grand prosateur du siècle et peut-être detoutenotre littérature. Sans doute leslyle de Kenan possède de grandes qualités. Laphrasede l'auteur des Souvenirs de jeunesse, a une extraordinaire souplesse. Par ses emprunts à la terminologie scientifique, par un usage continuel des mots familiers, il s'était formé un riche vocabulaire. Il eut surtout un sens admirable de l'incidente, celte arme terrible, quand on sait la manier, cette flèche de Parthe au moyen de laquelle on décoche des coups mortels, en ayant l'air de tout louer, de tout atténuer.
En somme, nous ne serions pas éloignes de souscrire au jugement de Paul Bourget quand il dit :
La période, un peu lente, mais souple, est adaptée au rythme de la parole intérieure qui sort du fond d'une conscience ramenée sur elle-môme et se racontant son rêve. Les formules d'altônualion abondent, aUeslanl un souci méticuleux de la nuance. L'harmonie semble ne pas i*ésider dans les renconlres des syllabes, mais venir d'au delà, comme si la matérialité des sons servait à transposer quelque mélodie idéale,
(1) Le Temps, du II décembre I88G.
plutôt pressentie qu'entendue. Il n'y a pas plus de préceptes pour écrire ainsi qu'il n'y a de préceptes pour avoir de l'âme, — au vieux sens, un peu naïf, mais si juste, de cette expression, t .Jamais, on n'a savouré aussi longuement ces voluptés de la conscience, ces réminiscences poétiques, où se croisent à la fois toutes les sensations de la vie, si vagues, si profondes, si pénétrantes, que, pour peu qu'ils vinssent à se prolonger, on en mourrait, sans qu'on pût dire si c'est d'amertume ou de douceur... « Oui parle ainsi? M. Renan. Et de qui donc? Des poètts de sa race, et, sans le vouloir, de sa prose à lui, de cette prose ([ui emprunte le secret de son sortilège à un pouvoir de vision morale, incomparable et porté à son excès par un atavisme inexpliqué.»
Mais ce n'est voir là qu'un beau cùlé de l'œuvre. Il faut montrer les défauts à cùté des qualités et ne point ériger en qualités principales celles qui ne sont que secondaires.
Edmond Biré, dans une causerie littéraire de la Gazette de France, a parfaitement mis en lumière ce qu'il y avait de défectueux dans ce style si vanté :
Le stylede M.Renan, dil-il,ade l'élégance, de l'harmonie, de la finesse et de l'agrément, toutes qualités qui ne sont ni communes ni vulgaires, mais dont aucune n'est de premier ordre. Ce sont des (lualilés plus hautes qui font le grand écrivain, et la question est de savoir si ou les trouve c-liez l'auteur delà Vie de Jésus.
La première de ces qualités n'est-elle pas ce que Buffou appelle la « vérité du style »? Il n'est pas besoin, pour la posséder, que Ton soit dans le vrai ; il suffit que l'on soit convaincu de ce qu'on veut persuader, que l'on soit « de bon-
ne foi avec soi-même ». (l) Oui, cela suffit, mais cela est nécessaire. Or, que M. Renan ne soit rien moins que convaincu, des ciioses qu'il écrit, qu'il se moque tout le premier de ce qu'il dit et de ce qu'il imprime, c'est la chose absolument certaine, dont peuvent aisément se rendre compte, au bout de quelques pages, tous ceux qui le lisent et qu'il a du reste jugé bon de nous apprendre lui-même. Na-t-il pas, en effet, écrit quelque part qu'il «regardait comme la qualité essentielli d'une personne distinguée le don de sourire de son enivre (2) ? » N'a-t-il pas élevé le scepticisme à la dignité de sentiment exquis (3j? Ne professe-t-il pas que et lu qualité des doctrines importe assez peu (4; ? » Il se vante de ne point avoir « d'opinions arrêtées (5j ». 11 déclare t qu'un philosophe peut user plusieurs systèmes sans que cela ait rien de contradictoire i, et il ajoute : « Cela lui fait honneur (6) ». Il écrit contre Jésus-Christ le pamphlet que l'on sait, et cela ne l'empêche pas de dire: a II faut, sans hésiter adorer le Christ (7) v.
L'absence de convictions conduit l'écrivain à remplacer la recherche du vrai par la recherche du rare: en quête d'effets, désireux surtout de paraître et de briller, il lui arrive d'être pédant, ce qui n'est point, que je sache, la marque d'une u personne distinguée » et surtout d'un ** grand écrivain «. Pédant! qui le fut jamais plus que M. Renan? Dans la Vie de JésuSf il substitue aux désignations reçues de tous les mots orientaux. Le peuple d'Israël devient chez lui la tribu des
(1) Ruffon, J/s ours sur le sly!i\
{2} VAntcchrist^ [)Sir M. Renan, p. 10?.
(3) Ibidem.
(ï) Ks:>ai^ de morale et de critiquCy p VII.
(5) VAntechrist.p. 103.
(6) IM liberté de penser, T. I. p. 51?.
(7) Uml,T. III, p. 469.
Bcni-lsra6l'^ il dit les nabU au lieu des prophètes, la thora au lieu de la loi. Dans r Antéchrist, il alFecle de sa'ipoudrer son français de mots laiin. « Quel pianulum pouvait être plus efficace (jue le supplice de ces ennemis des dieux?... Des supplices de Juifs eussent été un piacw/um tout aussi efficace... On pensait aux piacula de l'an 64... Pour beaucoup de conservateurs du premier si('"'le, la doctrine nouvelle du christianisme se résumait en odium huDtani (jeneris... Le crime d'incendie était un de ces flagitùc coliœrentia nomini qui faisaient partie de la définition d'un chrétien... Presque tous les chrétiens arrêtés étaient des humiliorefi... Paul fut constitué à l'état de ctistodia militaria... Paul, en sa qualité dVio/it'sf/or, eut la tête tranchée... Le ludu^ matuthius \'H un défilé inouï... Un connaisseur aussi exquis (Néron) salua la moritura de quelques-unes de c^is citations de poètes classiques qu'il aimait... Lenœviifi sanglant inscrit au fronton de l'Église martyre ne s'effacera plus... Le Laocoon, dont la pose est tro[) celle d'un premier ténor chantant son canticum(\) ».
Dans la préface du livre auquel j'emprunte ces citations, M. Uenan dit qu'il a s'adresse avant tout aux curieux et aux artistes ». Il a cru sans doute les éblouir en écrivant la page suivante oii son pédanlisme apparaît dans toute sa beauté :
t< Ce Christ, devenu une hypostase divine, est le Ioqos delà philosophie juive alexandrine, lo înémem des paraphrases chaldaïques, prototype de toute chose, par qui tout a été créé. Ces puissances de l'air, auxquelles l'empire du monde a été donné, ces hiérarchies bizarres, célestes et infernales, sont celles de la cabale juive et du gnosticisme.
» Ce pleroma mystérieux, but final de l'œuvre du Christ, ressemble fort au pleroma divin que la gnose place au sommet de l'échelle universelle. La théosoi»hie gnostique, cabaliste, qu'on peut regarder comme la mythologie du mono-
(I) VAutcclirist, pas-sim.
théisme, et que nous avons cru voir poindre chez Siraéon de Gitlon, se présente dès le premier siècle avec ses caractères principaux. La conception théosophique du Christ devait sortir nécessairement de la conception messianique du Fils de l'homme, quand il serait bien constaté, après une longue attente, que le Fils de l'homme ne venait pas (1) v.
Gomme M. Renan, après avoir écrit cette page et cent autres pareilles, est bien venu à rabaisser les traités philosophiques de Bossuet et à nous dire d'un ton dégagé: « Bossuet n'a pas beaucoup à nous apprendre sur le fond même des choses. On lui a fait grand tort en le forçant d'avoir une philosophie. Il n'en avait d'autre que celle de ses vieux cahiers de Sorbonne; et quand il mit au net pour son royal élève ses rédactions d'école y il ne se doutait guère qu'un jour on le prendrait si fort au sérieux (2) » . — Et encore ceci : « Bossuet, esprit étroit, ennemi de l'instruction qui gênait ses partis pris, rempli de cette prétention qu'a Vesprit français de suppléer à la science par le talent, indifférent aux recherches positives et aux progrès de la critique... fondé de pouvoirs de tous les défauts de Vesprit français (3) ».
« L'épilhète rare, voilà la marque de l'écrivain ». Ce sont MM. de Concourt qui ont dit cela, et cette fois ils ont dit juste. Mais alors que faut-il penser de l'auteur de la Vie de Jésus^ qui prodigue les épilhètes comme pas un? Ce ne sont que parfums c/<ii'rfl«f5, et ravissantes ligures, une nature rnrwiantCj une nature idyllique eidoucCy une beauté pure et dot:r<?, une prédication suave et doucCt un œil clairet dotuc, un doux
({) LWutrchrist, p. 82.
{■/) lîevuc des Dcu.t')lond€Sy 1" avril 18:8. (3) Préface de V Histoire antique des livres de VAnrien Tesiamenty par A. Kuenen, traduite par A. Pierson, 1866.
et pénétrant génie, le doux Galiléen à côté de l'iiumble et doux Spinosa et de l'honnête et suave Marc-Aurùle. Après le suave el ledoux, Texquis ! Un sentiment e.rrywî.s", une personne exquise j des moqueries exquises^ un trait exquisl Jésus-Christ est un charmant docteur, ï Ecclésiaste est un ouvrage charmant ! Avec M. Renan, tout ce qui n'est pas suave et doux, tout ce qui n'est pas exguis est distingué, tout ce qui n'est pas charmant est délicieux. Celte dernière épithèle est celle qu'il uirectionne entre toutes. « La campagne (de Galilée) devait être d^/i«euse... Nazareth est un délicieux séjour... En sortant de Tybériade, un délicieux bosquet... La délicieuse oasis de Jéricho... Cette délicieuse théologie d'amour. L'histoire du christianisme naissant est une délicieuse pastorale... La parabole est un genre délicieux... Celle délicieuse \)Sisiora\e du fils prodigue.. .Le délicieux psaume LXXXIV... Jésus est un délicieux moraliste... Marc- Aurèle laissa après lui des livres délicieux (1) ».
L'abus est ici d'autant plus choquant que l'auteur applique les mêmes épithètes aux choses les plus diiférentes. Caractériser la Bible et l'Evangile par le même mot qui convient aux Idylles de Gessner ou aux Pastorales de Florian, ce n'est pas du style, c'est de la rhétorique. L'écrivain, chez M. Renan, ressemble trop souvent à ce petit garçon dont parle M™° de Sévigné dans ses lettres: L'esprit de ce petit garçon est trop joli, avec toutes ces petites pensées, tous ses petits raisonnements, ses finesses, sa petite rhétorique.
En somme Renan est de ceux dont Buffon a dit : « Ces écrivains n'ont point de style, ou si l'on veut, ils n'en ont que Tombre ; le style doit graver des pensées, ils ne savent que tracer des paroles. »
(l)La Vie de Jésus, passim.
1 30 U.N E 0 U T R E GON" F LÉ E D E VEXT
L'auteur de la Vie de Jésus a écrit des choses charmantes, Mais il n'a ni vigueur, ni élévation, ni noble simplicité. Ses descriptions tant admirées, pâlissent auprès de celles de Chateaubriand ; à force de chercher le pittoresque en toute chose, il en est souvent venu à la grimace et au forcé. Que de fois le soin chez Renan dégénère en affectation, la finesse devient raffinement, l'élégance tourne à la coquetterie ! L'art et le calcul se font trop sentir, et nuisent à la clarté et à la sincérité.
Le pliilosophe sceptique nuit au styliste. Renan a souvent des affirmations auxquelles, au bout d'un instant, il n'a plus l'air de croire, ou par une marche opposée, des paradoxes ironiques auxquels on dirait qu'il se laisse prendre. Or comme le dit fort bien Barbey d'Aurevilly :
Pour être un grand écrivain, la première condition c'est d'avoir la puissance de TafArmation à son service. Tout grand style est par lui-même une affirmation, qui donne de Tàme etde l'autoriléà ce qu'on exprime. Sans la puissance de s'affirmer le slyle manque de solidité et de mouvement ; la phrase ne sait ni se tenir debout, — ce qui est la force, — ni se lancer eu haut, — ce qui est le mouvement et l'emportement vers l'idéal ! M. Ernest Renan n'a jamais eu aucune de^ qualités robustes, vaillantes et vivantes, qui distinguent l'écrivain supérieur et inné. Il n'est pas ce qu'on appelle un « écrivain de race >, et il n'en laissera p;is une après lui .. Il n'aura pas l'honneur (qui est plus souvent une honte) d'avoir derrière lui des imitateurs. Tout le mérite d'écrivain de M. Renan, en lui faisant la part la plus large, est d être un coloriste assez doux sur un fond de ténuité superficielle. Dans
sa Vie de Jt'sufi, il a décalqué au {lassag^^- TaugustP (igure du Rédempteur, qui aurait dû le faire trembler, et qu'il a mise de proportion avec les éventails des mauvaises chrétiennes du dix-neuvième siècle II n'y a nulle virilité de tempérament, nulle ombre de musculature dans ce talent mou, et il n'a réussi que parce qu'il ne les avait pas. Sa faiblesse répondait à la faiblesse de son siècle; deux anémies également peintes I L'eunuque gras et rose était fait pour Byzance. lia réussi non pas personnellement, mais littérairement, par le joli, qui est bien en France la plus sûre manière de réussir. Il lut dès son début, ce qu'on peut appeler un joli impie parmi les impies qui sont laids, et il est maintenant le plus joli des membres de l'Académie, qui ne sont pas non plus généralement très jolis.
Sans vouloir rabaisser outre mesure le talent d'écrivain de Renan, nous devons donc admettre avec les critiques les plus impartiaux et les plus compétents qu'il est loin de mériter tous les éloges dont on l'a couvert.
Et puis il s'agit bien ici de beau style et de grande manière ! Nous avons devant nous un homme qui se pose avant tout en érudit, en savant, en philosophe, en exégùte, en philologue, en hébraïsant. Le style ici plus qu'ailleurs, n'est que le vêtement de l'œuvre. Qu'importe que ce vêlement soit d'une puurpre brillante et soyeuse, si ce qu'il cache, si l'œuvre est déleclueuse et horrible.
11 faut avouer que le mérit(î de Renan est bien mince si ce n'est qu'un mérite de styliste. Et au dire de ses admirateurd eux-mêmes, ce n'est pas davantage.
Nous tenions à le constater.
II n'est point étonnant que le style de Renan soit ondoyant et divers et n'ait, comme nous l'avons vu, qu'une valeur relative. Le littérateur n'était pas plus sérieux que le philosophe : là encore, il n'a pas d'idées arrêtées et sa bouche souffle le froid et le chaud. Quelques exemples suffiront à montrer son peu de bon sens et son mauvais goût.
Au lendemain de la mort de Victor Hugo, il a fait en plein théâtre, l'apothéose du poète (1).
Eh bien! veut on savoir comment dans l'un de ses principaux ouvrages, il juge le chef du romantisme? Pour peindre Néron, ce monstre odieux, cet abominable fou, il ne trouve rien de mieux que de le représenter comme une sorte de disciple anticipé de Victor Hugo, perverti par les romans de son maître ;répithète de romantique est, à ses yeux, la plus mortelle injure qu'il lui puisse adresser.
» Qu'on se figure, dit-il, un homme à peu près aussi sensé que les héros de M. Victor Hugo, un personnage de miirdi-gi'as, un mélange de fou,de jocrisse et d'acteur .. C'était un romantique consciencieux, un empereur d'opéra, un mélomane tremblant et faisant trembler : ce que serait de nos
(4) 1S02 : Dialogue des mortSj à-propos en un acte et en prose, par M. Ernesl Renan, joué au ThéAtre Français, le 25 février 1886.
jours un bourgeois dont le bon sens aurait été perverti par la lecture des poètes modernes et qui se croirait obligé d'imiter dans sa conduite Han d'Islande et les Burgraves (1).
Renan semble avoir eu une haine furieuse contre tous ceux qui avaient un grand renom littéraire et dont le talent pouvait éclipser le sien, il a cherché par tous les moyens h rabaisser les plus grandes et les plus pures gloires de la littérature française. C'est ce qui lui a donné la réputation d'avoir peu de bon goiU et qui a permis à Concourt d'écrire : « Renan qu'on est sûr de voir opiner du bonnet à tous les paradoxes littéraires qui se débitent... » Cette phrase caractérise tout le littérateur. Renan, dans ce domaine encore, parlait et agissait sous l'impression du moment.
Un jour, au dîner Magny, Charles Blanc s'emporte contre M""* de Sévigné, il t proclame que la femme contemporaine de Vauban,et qui a médi^ des paysans dans un alinéa de ses lettres ne peut avoir de talent. » Renan « dodeline de la tête en signe d'acquiescement: »> C'est déplorable, cette réputation i, laisse-t-il à la lin tomber, et longtemps il répète dans L"; silence : a Ce n'est pas un penseur... puis ce n'est pas un penseur ! » (2)
Un autre jour, le 27 décembre 1870, Renan proclame Cousin le plus grand littérateur du siècle, et provoque
(1) LWnti'rhrist, p. 12/i.
(2) Journal des Concourt, (i' série) 1870-1890 ; Echo de Paris,2i déc. 1890.
i 34 UNE OUTRE GONFLÉE DE VENT
aussitôt autour de la table une belle explosion d'indignation.
Cette opinion nous insurge, écrit Concourt, Saint- Victor et moi, et cela amène une discussion et la remise sur le tapis de la thèse favorite de Renan qu'on n'écrit plus, que la langue doit se renfermer dans le vocabulaire du dix-septième siècle, que lorsqu'on a eu le bonheur d'avoir une langue classique, il faut s'y tenir, que justement dans l'instant présent, il faut se rattacher à la langue qui a fait la conquête de l'Europe, qu'il faut là, et seulement là, chercher le prototype de notre style.
On lui crie, mais de quelle langue du dix-septième siècle parlez- vous ? Est-ce de la langue de Massillon ? de la langue de Saint-Simon? de la langue de Bossuet, est-ce delà langue de M™° de 5évigné, est-ce de la langue de La Bruyère? Les langues de ce siècle sont si diverses et si contraires. Moi je lui jette : « Tout très grand écrivain de tous les temps no se reconnaît absolument qu'à cela, c'est qu'il a une langue personnelle, une langue dont chaque page, chaque ligne est signée, pour le lecteur lettré, comme si son nom était au bas de cette page, de cette ligne, et avec votre théorie vous condamnez le dix-neuvième siècle, et les siècles qui vont suivre, à n'avoir plus de grands écrivains.
Renan se dérobe, ainsi qu'il en a l'habitude dans les discussions, se rejette sur l'éloge de l'Université, qui a refait le style, (jui, selon son expression, a opéré le coi^toiemcnt de la langue, gâtée par la Restauration, déclarant que Chateaubriant écrit mal.
Des cris, des vociférations enterrent celte phrase bourgeoise du critique, qui trouve un bon écrivain dans le père Mainbourg, et déclare détestable la prose des Mémoires doutrciombc.
Kenan revient de Chateaubriant, à son idée fixe, que le vocabulaire du quinzième siècle contient toutes les expressions, dont on a besoin en ce temps, les expressions même de la politique, et il se propose de faire, pour la Revue des deux Mondeî^y un article, dont il veut tirer tous les vocables du cardinal de Retz, attardant longtemps sa pensée et sa parole autour de cette misérable chinoiserie.
Pendant ce, je ne pouvais m'empêcher de rire en moimême, pensant au vocable dix-neuvième siècle, au vocable gentleman, avec lequel Renan a cherché à caractériser le chic sacro-saint de Jésus-Christ.
On se demande où il va chercher le dix-septiéme siècle et le français classique. N'a-t-il pas déclaré un jour qu'en fait de vues et d'idées philosophiques un jeune homme n'a rien à apprendre dans La Bruyère, Massillon, Boileau et Bossuct, mais qu'on ne peut terminer SOS éludes sans connaître Villemain, Guizot, Thiers?Bossuet surtout a eu l'honneur des analhomes de Renan; celui-ci a été jusqu'à dire que VIfistoire universelle (1), objet d'une admiration conventionnelle, est l'œuvre d'un théologien arriéré.
Au moment de sa mort on a puhlié une lettre de l'auteur de la Vie de Jésus, lettre que nous tenons à reproduire en entier, car à cAté des jugements de Renan sur un de nos plus grands écrivains, elle montre que ce flatteur universel qui avait, pour le public, le
(1) On se demande si Renan a lu les auteurs dont il parle. Villemain, (pie Renan recommande à la jeunesse a fait à diverses reprises un éloge ma.u:nifique de Hossuet et de son histoire universelle. — Voir le tome 1" des Xouveaux mélangea hifitoriqucs et littéraires.
talent d'enfermer ses paroles de haine et de destruction dans des formules admiralives, est tout autre dans l'intimité et parle même avec une brutalité fort grande.
Voici cette lettre (1) :
Je vous remercie bien vivement de vos beaux articles sur Bossuet, que j'ai reçus et lus avec le plus grand intérêt. Je vous félicite d'avoir osé attaquer avec tant de franchise et de vigueur une idole de Vadmiration routinière.
Les influences combinées du clergé, de l'Université et de la littérature rhétoricienne avaient élevé autour de Bossuet une sorte d'enceinte sacrée, que vous percez avec autant d'audace que de bonheur. Pour ma part, la destruction de cette superstition-là Cdans la mesure, bien entendu, où une superstition se détruit) a toujours été une de mes idées fixes. Vous venez de réaliser ce que j'aurais voulu faire, vingt fois mieux que je ne l'aurais fait : vos preuves sont décisives et votre exposition pleine de force et d'habileté.
J'attends avec impatience une série d'articles où vous examinerez comme écrivain celui dont vous avez détruit lepre?tige comme homme. Montrez hardiment ce qu'il a fallu de naïveté et de confiance dans les rhéteurs pour accepter comme des chefs-d'œuvre un ouvrage <iussi ituéril que rHistoire univerelle, qui de nos jours mériterait à peine de figurer parmi les ouvrages destinés à un pensionnat de religieuses ; la Politique tirée de rEcriture, ignoble parodie de la Uible au profit de Louis XIV ; VUistoire des variations fondée toute entière sur un sophisme évident ; les écrits philosophiques, iTflr> cahiers de collège sans valeur'^ les écrits sur l'Ecriture sainte, pleins d'une exégèse arriérée, à une époque où une critique
(1) Elle fut adressée à Alphonse Peyrat, le 8 avril 1856.
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meilleure se faisait jour avec Richard Simon. Les persécutions suscitées par Bossuet à ce grand homme, si supérieur à son tomps dans lo domaine de la science sacrée, m'ont toujours semblé caractéristiques de l'esprit absolu et borné de l'Eglise gallicane, et de la Sorbonne en particulier.
Pour tout ce qui est de la méthode et du fond des connaissances, Bossuet n'est en réalité qu'un sorhonnisle encroûte ; je ne crois pas exagérer en ne lui laissant absolumentque le mérite d'orateur. Celui-là, il le possède à un haut degré : s'il se fût contenté du rôle d'un Mascaron ou d'un Fléchier, on eût pu l'accepter comme lo premier des maîtres en éloquence classique; mais la prétention de résoudre avec de la rhétorique les plus graves problèmes de la religion, de la politique, de l'histoire, de la philosophie, est insoutenable. C'est en flattant les mauvaises tendances de l'esprit français, toujours séduit par la pompe du langage et par une prétendue apparence de sens commun, que Bossuet est arrivé chez nous à cette espèce de dictature intellectuelle que vous lui avez si victorieusement contestée.
Uecevez de nouveau, monsieur, mes félicitations pour votre acte de courage (je ne crois pas trop dire en employant ce mot), et croyez aux sentiments infiniment distingués avec lesquels je suis
Votre tout dévoué serviteur.
E. Renan.
Le bon goût littéraire de Renan, allait do pair à compagnon avec son bon sens philosophique et lapror()Md(3ur de sa science. L'homme, on le voit, était complet, et pas aussi divers (fu'on a l)ien voulu ledire. Ce qu'on a pris pour une chose naturelle chez lui, était tout simplement le résultat d'une grande habileté comme nous allons le démontrer.
Renan a réussi à devenir grand homme sans avoir de grandes qualités, ce qui montre une fois de plus que lai'éputation n'est point toujours l'effet du mérite et du talent. Chez l'auteur de la Vie de Jésus et des Origines du Christianisme y elle a été le résultat de l'habileté. Nul, mieux que lui, ne sait couvrir les points faibles, dissimuler le sophisme, colorer le men-onge et lui donner toutes les apparences du vrai.
Prenez isolément et, abstraction faite du style, le fond d'idées qui lui sert de thème : c'est un tissu de faussetés, de sophismes. de contradictions, d'exagérations. Mais, tel est son prestige de mise .en scène, tel est son art d'isoler et de grouper, de distribuer les couleurs, les ombres et les nuances, d'effacer ou de mettre en saillie ; il sait si bien réaliser à volonté les grossissements ou les raccourcis, combiner les effets de perspective que, vus dans le miroir de ce style menteur, les paradoxes, les contradictions, les absurdités, perdront tout ce qu'ils avaient de plus choquant, revêtiront même un faux air de ressemblance, et si le lecteur n'a soin de rectilier ces illusions d'optique, il y aura un effet d'ensemble qui s'emparera de lui comme une sorte de mirage, et il sera trompé, ébloui, joue.
L'illusion du style est d'aileurs aidée par un autre art qui existe à un très haut degré chez Henan et que nous nommerons Vart de la pose. Il n'est pas possible de caractériser autrement des déclarations qui n'ont
pour but que de jeter de la poudre aux yeux. Répondant aux atlaques dont il était l'objet, il s'écriait que, s'il était, « comme tant d'autres, esclave de ses désirs, si l'inlér^^t ou la vanité le f<uidaiont dans la direction de ses travaux, on réussirait sans doute par de tels procédés à lui faire abandonner des études qui ne sont d'ordinairerécompenséesquepar l'injure. Mais « nedésirant rien, si ce n'est de bien faire, ne demandant à l'étude d'autre récompense qu'elle-même », il aflirmait »( qu'il n'est point de mobile bumain qui ait le pouvoir de lui faire dire un mot de plus ou de moins qu'il n'a résolu de dire. » Y a-t-il des vanités littéraires qui aient su se draper avec plus de solennité ? Que tout cela semble misérable quand on connaît l'insincérité de Honan, le sans-gêne avec lequel il écrivait, et le peu d'importance qu'il attacbait lui-même à ce qu'il avait dit. Mais de telles protestations suflisaient pour éblouir la foule, et le rusé compère ne voulait pas autre chose.
Rien ne lui coûte pour cacher au public ses véritables sentiments. Kn parlant des contradictions qu'il prétend exister entre le quatrième évangile et les trois autres il dit : « Je vois ces contradictions avec une évidence si absolue (|ue je jouerais là-dessus ma vie et par conséquent mon sdlut éternel, sans hésiter un moment (1). » Sur les esprits rélléchis qui connaissent l'individu, et qui savent le cas que peut faire de son salut éternel un homme qui ne croit ni ti Dieu, ni à l'autre vie, ces assertions tranchantes n'ont guère d'in-
[{) Souvenirs p. 298.
fluence. Mais ceux-là sont rares, et au contraire il est infini le nombre de ceux qui sont éblouis par l'assurance de cet ex-théologien, à qui on accorde si volontiers tant de savoir. Leslecteurs de la Revue des Deux- Mondes et beaucoup de catholiques hélas ! sont facilement séduits par ces dehors de la sincérité et de la conviction.
Il y a peu de gens aujourd'hui qui vont au fond des choses, réfléchissent, pèsent les arguments. Que d'hommes subissent tout ce qui est écrit et croient tout ce qui est affirmé î Notre siècle, qui affecte tant de prétentions à l'indépendance est à bien des égards le siècle de l'abaissement et du servilisme intellectuel. Presque tous les esprits courent au-devant du premier féticheur qui veut leur imposer son joug. L'admiration niaise et la béate crédulité se mesurent souvent sur l'énormité même et l'effronterie des faussetés qui viennent s'imposer.
Renan a spéculé sur celte prostration générale des intelligences. Il avait d'ailleurs les dons qui éblouissent plus facilement les esprits moindres parce qu'ils les dépassentmoins : la finesse, la délicatesse, le sentiment des nuances.
D'un autre côté ses attaques contre le christianisme ont toujours été voilées. Et bien des gens ont pu se laisser prendre à ces airs de respect poli et de haute impartialité qu'il affecte souvent envers le christianisme.
Il ne crie pas, lui : Ecrasons l'inf^imcl II a bien du Voltaire, mais c'est du Voltaire contrefait, du Voltaire retourné ;
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il a le rire grave, l'insulte polie, et rien n'est plus doux que sa colère. Il cache la haine dans l'amour, et le mépris dans le respect ; et volontiers je dirais avec l'un de ses brillants adversaires : son respect est le point culminant de ses mépris{i). Nul ne sait mieux mettre le sarcasme au fond d'une admiration, l'ironie dans un éloge, et la blessure dans une caresse (V) ».
Mais au fond de ses admirations de commande pour un Christ imaginaire, on découvre loul son mépris pour le Christ réel. Sous ses formules les plus arlistement polies, et les plus habilement calculées, on sent passer un souffle froid qui resserre le cœur et conlrisle l'âme. Il y a comme une odeur d'apostasie qui s'exhale des livres de l'ancien séminariste. Kn le lisant on songe à Saint-Sulpice, et malgré soi on se souvient du lévite qui aurait dû être un apùtre. La haine du Dieu quitté déborde de toute part dans les ouvrages de Renan. L'auteur a renié son adoration et il ne peut souffrir qti'on l'adore.
Drumont a dit dans la Libre parole :
(1) Ernest Hel'o: M. Renan et la Vie de Jésus. Il faut lire aussi le livre si remarquable du même auteur : M. lienan^ V Allemagne et f A théisme, Paris, Douniol, 18o9.
(i) P. Félix; Elu les religieusesy I8G3. — Il s'attendrit sur ce qu'il attaque, il se passionne pour ce qu il abat; il pleure sur ce qu'il détruit et le lecteur, simple, finit par croire à une réelle bonne foi, même à de la justice.
Paul Adam, L>' Journaly 3 octobre 189i.
Il n'y a rien chez Renan du grand révolté, du blasphémateur audacieux qui lève un poing menaçant vers le ciel, pour protester contre les iniquités de la terre, rien de Jean Huss ou de Luther Avec ses alfectations d'artiste, il resta toujours le monsieur prêtre en rupture de sacerdoce.
Major optimi corrupiio. Les qualités du prêtre, la résen-e et la prudence, deviennent, chez celui qui tourne mal, de l'hypocrisie et de la fourberie. Renan était ainsi. L'homme cauteleux et dissimulé n'avançait pas un mot sans des restrictions qui le détruisaient ; il regardait son interlocuteur avant de se décider à parler dans un sens ou dans un autre.
Cet échappé de séminaire, qui n'avait pas consenti à obéir au Christ, avait devant les puissants du jour des platitudes de bedeau, comme il avait devant les spectacles de la vie, des étonnements de badaud. Un bedeau badaud c'était tout lui : « Jocrisse dans un bénitier », a dit le sculpteur Préault.
Aussi les blasphèmes les plus affreux sont-ils çà et là semés le long des pages qu'il a consacrées aux origines du christianisme. Voici un spécimen de ce qu'il a osé dire, en le cachant sous les fleurs de sa vaine } rhétorique :
L'Evangile « est une gnose obscure », « une métaphysique contournée », « un recueil de biographies légendaires », t un récit morne et pûle », plein o de tirades prétentieuses, lourdes et mal écrites ».
Jésus, un fils • en révolte contre l'autorité paternelle » ; V un jeune villageois qui voit tout à travers le prisme de sa naïveté » ; un homme à qui « Marie de Rothanie plaisait par sa langueur i» ; qui t eut ses Sainte Claire et ses Françoise de Chantai »; enfin, un demi-savant qui, quoique étranger à toute connaissance physique, t sans aucune idée de la puis-
sance liumaine, sans aucune idée de V\me séparée du corps v, n'était point pourtant ce qu'on appelle « un ignorant ».
Les disciples de Jésus, « une troupe gaie et vagabonde, » « une bande de joyeux enfants », un cercle u de jeunes gens cherchant l'inconnu », jeunes gens « dont l'esprit était faible et l'ignorance extrême ».
C'est après avoir écrit de pareilles horreurs que Renan afl'ecte de se dire toujours chrétien. Dans Tintroduction de la Vie de Jésus (édition populaire, il disait :
I Je ne réfulerai pas pour la vingtième fois le reproche qu'on m'adresse de porter atteinte à la religion. Je crois la servir (1). »
N'est-ce pas lui qui a écrit encore : « J'ai tout critiqué, et quoi qu'on en dise, j'ai tout maintenu. J'ai rendu plus de services au bien en ne dissimulant rien de la réalité, qu'enenveloppant ma pensée de ces voiles hypocrilcb qui ne trompent personne. Notre critique a plus fait pour la conservation de la religion que toutes les apologies. Nous avons trouvé à Dieu un riche écrin de synonymes (2). »
On se sent désarmé en présence de pareilles divagations, et l'on se demande si elles ne relèvent pas de la pathologie médicale. Mais non ! celui qui écrivait cela n'était point un fou, c'était tout simplement un audacieux qui s'était juré de faire avaler d'incommensurables couleuvres à ses contemporains et qui se divertissaitde voir l'appétit empressé avec lequel on dévorait l'appât funeste.
(2) Le prêtre de Némiy préface.
L'habitude de voir que tout lui réussissait, le désir d'arriver à une fortune magnifique poussa Renan à des actes d'une hardiesse inimaginable. Récemment on s'est exclamé devant la lettre qu'il adressait en septembre 1868 au supérieur du petit séminaire de Tréguier, et qu'on a publiée depuis sa mort.
Il s'excusait de ne lui avoir pas fait visite pendant son séjour dans la ville natale, t J'ai craint, disait-il avec l'audace la plus effrontée, que ce qui n'est à mes yeux qu'un dissentiment, n'empêchant en aucune manière la sympathie, ne fût pour d'anciens ami? un motif de me revoir sans joie. Voilà uniquement ce qui m'a fait priver d'un des plaisirs les plus vifs que j'aurais eus, du plaisir de visiter une maison à laquelle je dois de précieuses leçons d'honnêteté et de sérieux, où j'eusse rencontré d'anciens condisciples auxquels n'a pas cessé de m'unir la plus vive amitié. »
On ne vénère point ses anciens maîtres, quand on foule aux pieds leurs enseignements. Le supérieur du petit séminaire, le chanoine Mando,vit l'inconvenance de cette lettre et lui fit la réponse digne et sévère qu'elle méritait. Mais aux yeux de beaucoup de chrétiens et.... peut-être de beaucoup de prêtres, la démarche de Renan, faite sous une forme modérée, humble et presque émue, aura paru digne d'éloges ; c'est ainsi que l'habile apostat a pu souvent faire croire au public le contraire de ce qu'il pensait
Et pui^ il no dédaignait pas de manger à plusieurs râteliers. En 1808,165 temps commonoaientà être fort troublés ; on ne savairguèro ce qui allait arriver, mais on prévoyait la chute de l'Empire et on ignorait s'il
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serait remplacé par la ilépublique ou par Henri V. 11 était bon, à certains égards de ne point paraître ennemi du clergé. Une démarche comme celle que nous venons de signaler pouvait gagner certaines sympathies à Kenan sur cette terre de Bretagne où il y avait encore des cœurs qui n'avaient pas abdiqué toute aflection pour lui.
Il aurait pu ainsi éviter les coups du sort, au cas où l'avenir aurait tourné contre ranti-cléricalisme alors triomphant. Car Kenan tenait beaucoup à ne point s'exposer aux malheurs de l'adversité.
Il a dit dans ses Souvenirs : (1)
« La pauvreté est celle des vertus de la cléricature que j'ai le mieux gardée. Mon rêve serait d'être logé, nourri, velu, chauffé, sans que j'eusse ù y penser. Je quitterai la vie sans avoir possédé d'autres choses que « celles qui se consomment par l'usage », selon la règle franciscaine. Toutes les fois que j'ai voulu acheter uncoin de terre quelconque, une voix intérieure m'en a empêché. Cela m'a semblé lourd, matériel, contraire au principe: Non habemus hic manentem civitatem. Les valeurs sont choses plus légères, plus éthérées, plus fragiles; elles attachent moins, et on risque plus de les perdre».
Or, ce parfait désintéressé des choses humaines a toujours recherché avec ardeur — et ses amis en riaient eux-mêmes — les places du gouvernement, des fonctions rétribuées par un traitement fixe. Or, en ces dernières années, c'est le /Mr/«?-4quinous l'apprend, il touchait du gouvernement la modeste somme de
(1) Page 34«.
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UNK OUTKi: GONFLEE DE VEM
quarante mille francs par an. El cela sans compter le produit deses travaux litléraires, de sa collaboration au Temps^ diU Journal des Débâts et à la Revue des Deux- Mondes. Ce n'est pas exagérer de dire que l'écrivain gagnait bon an mal an de cinquante à soixante mille irancs : il était logé au Collège de France et avec ses jolis revenus il se payait une villa au bord de la mer et un cottage aux environs de Paris. Quand on en est là, on peut regarder avec dédain les pauvres diables qui cherchent a à tirer de soi toute la moulure qu'on peut tirer » . Mais on ne fera croire à personne qu'on estresté sulpicienpar le désintéressementet l'amour de la pauvreté. Certaines gens pensaient pourlani que Sénèque, écrivant l'éloge de la pauvreté sur un pupitre d'or, n'était point de noire siècle.
Malheureusement le sophiste est de tous les temps. El dans tous les siècles il sera le même : recherchant les honneurs dus à la vérité et n'ayant pas le courage de son erreur ou de son apostasie. On se souvient de la mère de Lulher interrogeant son fils sur les fins dernières et lui demandant une règle de conduite alors que lui, son fils, il ne croyait plus. « Ma mère, faites comme si je croyais encore », répondit l'hérésiarque.
Uenan a fait de même. Quelqu'un lui disait:
— Voyons, vous avez troublé nos consciences, nous n'osons plus élever les enfants dans les rites anciens. Qiio faut-il faire ?
Il répondit :
— Faites comme Hwt le monde (l\
(l)Le Journal, \ octobre 1892.
Le propre fils de Renan, né d'une protestante et d'un apostat, fut baptisé. Quelques uns l'ont nié, mais l'acte de baptême, (jui existe encore à St-Thomas d'Aquin, ayant été publié, il n'y a point lieu de douter (1).
Il est vrai d'ajouter que Renan céda aux prières de sa mère (-2). Quelle qu'ait été la profondeur de son apostasie et de son incroyance, Renan n'osa jamais rien faire contre la foi de sa mère. Lorsqu'elle fut atteinte chez lui du mal qui devait l'emporter, il l'avertit lui-même de la gravité de son état et alla chercher le curé de St-FrancoisXavier qui administra les derniers sacrements à la vieille bretonne.
CcA'est pas la seule fois qu'il donna des preuves de respect pour les croyances de sa mère. II arrivait souvent que retournant chez lui après avoir corrigé les épreuves de ses livres hétérodoxes, Renan faisait emplette pour la pieuse et simple femme de quelque livre de dévotion facile et pratique, de \a. Semaine religieuse j de petits manuels de confrérie, etc (3).
Ce serait fort touchant s'il y avait dans ces actes autre chose que la crainted'affliger une mère, ou démériter son courroux et d'être obligé de subir ses remontrances ou de répondre à ses questions.
Mais y avait-il autre chose? Nous sommes si bien habitués à voir Renan jouer la comédie dans les cir-
(i)M. Renan, hier et aujourd'hui^ p. 17.
(2) Elle assistait au baptême et dit avec émotion au vicaire qui le faisait: « Ah! monsieur l'abbé, priez bien pour que ce petit enfant soit pi^ux, comme l'était autrefois son père ».
(3) Figaro, 16 juillet 1863.
constances les plus sérieuses, que nous nous demandons si même en faisant le bien, il n'avait point « derrière la tête » quelque mauvaise pensée qui aurait détruit tout le bien fait.
CHAPITFIE M
Les matériaux d'une œuvre de destruction,
Après le succès de la Vie de Jésus, Renan s'allela à la besogne. Il crut être tombé sur une veine digne d être exploitée et il s'empressa d'exquisser rhistoire des Origines du christianisme. Mais c'était fini avec le promier volume. Le coup de tonnerre ne se renouvela pas: il no fut suivi que d'une petite pluie, la petite pluie qui termine souvent les grands éclats de la foudre. Renan n'était qu'un rationaliste de plus qui mettait au jour ses élucubrations mijaurées, pour lesquelles la foule ne se passionne plus.
i La gloire — puisqu'un grand bruit s'appelle la gloire — s'éteignit peu à peu pour Renan dans l'estime sourde des Academiesquilechamarrerentacademicien.il fut officiellement classé, coté et paraphé comme ])hiIosophc et comme savant. Mais là où l'on avait entendu le retentissement de gong d'une impiété qui avait déchiré l'espace, on n'entendit plus, comme un bruit d'insecte, que le petit grattement sur le papier d'une plume d'institut...» (1)
(1) Darbey d'Aurevilly,
150 LES MATÉRIAUX d'uXE OEtTV'RE DE DE5TRUCTI0X
Le P. Félix avait prédit cela avec éloquence:
Renan, avait-il dit au lendemain de l'apparition de la Vie de Jtsus, ne créera plus rien qui puisse faire plus d'éclat et produire plus d'effet que sa Vie de Jésus. Il n'a plus à prendre à partie un second Jésus ; il n*y a plus à frapper de nom comme ce nom ; aucun ne rendra un pareil son et ne rendra de tels échos. Que nous importe ce qu'il pourra dire de St- Pierre et de St-Paul, de St-Jacques ou de St-Barnabé, quand nous savons ce qu'il dit de Jésus? Si vénérable et si auguste qu'ils soient, que sont ces noms devant cet incomparable nom? D'ailleurs, dût-il être, dans ses ouvrages promis, plus habile encore qu'il ne l'est dans sa Vie de Je'mSj ses coups porteront peu: sa tactique est connue et ses batteries sont démasquées. Il peut écrire jusqu'à l'éternité ; le temps l'a déjà jugé, 1 humanité le connaît, l'Eglise ne le redoute pas, notre Christ se moque de lui, et nous, humbles soldats du Christ, voués jusqu'à la mort au triomphe de sa cause, nous ne craignons rien. Dans la tranquille attente de l'avenir du christianisme et du sien, nous pouvons lui dire sans l'insulter: Vous mourrez, monsieur Renan, et la figure du Christ vivant planera sur votre lit de mort. Blessé un jour sur le champ de bataille, où votre science aura combattu contre lui et les siens, vout pourrez vous aussi rendre à sa gloire le témoigna e d'une suprême défaite: Tu as vaincu, Galiléen ! En attendant pressez vous d'achever : Quod facis fac citius. Vous craignez que le temps ne vous manque; hâtez-vous donc, finissez demain s'il se peut ; après demain vous serez vaincu ; on vous ensevelira dans vos livres; votre gloire mourra avec vous: et notre Christ vivra éternellement. (1)
fi) Éludes religieuses, 1863, p. 7ii.
ERNFST RKNAN' l.'Jl
Le P. Félix a prophétisé. Avant que son œuvre fût l rminée, Ronan s'est couché dan? lo froid du tom- I>;'au et déjà sa gloiro disparaît. L'idole est tomi)ée, et les adorateurs la piélineut. Do tous côtés apparaît la vaine science du philosophe, et le discrédit s'attache à ses livres avant même que tous aient été publiés. C'est bien d'ailleurs ce que mérilaieut de pareilles élucubration=; nées de la haine et do l'impudence.
Chacun est payé selon ses mérites.
Outre la Vie de Jésus, les origines du christianisme comprennent six volumes : les Apôtres {iSiJiS)^ S t-Paul et sa mission (1867), VAnté-Christ {iS13), les Evangiles et la seconde génération chétienne (1877), V Eglise chrétienne {\S'l^), Marc-Auréleet la fin du monde antique (1880). Et pour donner à tout cela une allure plus scientifique, l'habile mystificateur y ajoute un Index général pour jles sept volumes des (origines et une carte de l'extension du christianisme.
Deux choses — qui existent d'ailleurs à profusion dans la Vie de Jésus — caractérisent principalement ces livres dont l'auteur aurait voulu faire un puissant engin de destruction contre le christianisme.
La première, c'est la négation a priori de tout fait miraculeux, quelle que soit l'autorité des témoins qui le rapportent et des historiens qui le certifient, quelles que soient les circiMislances dans lesquelles le miracle s'est passé. La philosophie, il est vrai, démon- Ire que le miracle est possible, et l'histoire, l'histoire la plus sévèrement impartiale, affirme qu'il y en a eu. Renan est de la race de ceux qui nient des faits logiquement et expérimentalement prouvés parce qu'iU