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contredisent leur pauvre bon sens, c'est pour lui que le D'Richet semble avoir écrit:
« Il y a quinze jours j'ai vu tel fait étonnant qui m*a convaincu. Aujourd'hui je hoche la tête, et je commence à en douter, dans six mois d'ici je n'y croirai plus du tout. C'est là une curieuse anomalie de notre intelligence. Il ne suffit pas en définitive, pour amener la conviction, qu'un fait soit logiquement et expérimentalement prouvé, il faut encore que nous en ayons pris, pour ainsi dire, l'habitude intellectuelle S'il heurte notre bon sens il est repoussé et dédaigné (1).
L'autre chose à remarquer dans l'œuvre de Renan est le manque de sérieux. L'érudition semble y jouer un grand rôle, à voiries nombreuses et savantes citalions qui encombrent les pages ; mais c'est l'imagination qui tient la plume. L'auteur n'a pas cette raideur pédantesque et maladroite qu'il reproche aux Allemands, ses compères dans la guerre anti-chrétienne ; sa trame est ourdie de main habile et déliée. En fait de textes sacrés, il n'y a rien pour lui de bien authen» tique, rien non plus de bien apocryphe; il prend ici et h\ ce qui lui convient ; il le façonne, il le colore, il l'anime ; il devine ce que ses personnages ont pensé, ce qu'ils ont dû dire ; il interprète leurs paroles ; il refait, au besoin, leur chronologie avec une aisance et un air de bonhomie dont on ne sait s'il faut se moquer ou se fAcher. Au fond, ces livres sont un mensonge perpétuel. L'auteur qui semble ne chercher
(1) Préface de la Suggestion mentale du D' Ochowitcz ; Paris, 1887,
aiilre chose que la vérité est sans cesse en travail pour la déguiser.
Cet efTort incessant pour mentir habilement le force quelquefois à de singuliers tours de passe-passe. Voici la manière dont il est obligé d'expliquer la résurrection. Le fait, étant miraculeux est nié à priori. Mais il est impossible de se débarrasser aussi facilement de la croyance à la résurrection. Renan l'explique par rcnlèvemcnt du corps du Crucifié. Mais il faudrait savoir qui a fait cet enlèvement. Ce ne sont pas les ennemis du Christ, puisqu'ils auraient ainsi accrédité eux-mêmes la croyance à la résurrection. Ce ne sont pas ses amis qui étaient persuadés du fait jusqu'à l'attester par leur mort et qui ne pouvaient être dupes d'eux-mêmes.
Renan, pour sortir d'embarras, se contente de déclarer la question oiseuse et insoluble !!!
Il n'est pas plus habile pour donner une explication rationnelle de la conversion de Saint Paul. Les textes, que Renan lui-même admet comme authentiques, déclarent que Saint Paul respirait la haine et voulait la mort des chrétiens. Renan, que ces textes gênent, les néglige et affirme que Paul avait des remords et des hésitations quand il partit pour Damas ; il n'a vu cela nulle part, mais il en a besoin pour expliquer la conversion de l'apôtre et cela lui suffit. Quant à la vision, c'est une simple hallucination ; Saint Paul a cru voir Ananie... en rêve.
Dans toute son œuvre, Renan a pratiqué le mépris des textes avec une sérénité déconcertante. Dans VAntéchrist, il veut prouver que Saint Pierre et Saint
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Paul étaient des ennemis acharnés l'un de l'autre, et à l'appui de son dire il cite la lettre de Clément à Jacques {sic). Or celte lettre dit : « C'est à cause de la pureté de sa foi et de la solidité inébranlable de sa doctrine que Simon a été établi le fondement de l'Eglise et qu'il a reçu de la bouche de Jésus, la vérité même, le surnom de Pierre. » Il n'y est nullement question d'animosité de Saint Paul contre Saint Pierre. Mais cela n'embarrasse guère Renan qui va chercher une nouvelle preuve de cette animosité dans la 1" épître de Saint Pierre (1) : le chef des Apôtres y emploie seize fois le? paroles de Saint Paul, sans un mot de blâme à l'adresse de celui-ci. N'est-ce pas prouver combien il le détestait ?
Mais tout cela, déguisé sous des Heurs de rhétorique, a été bénévolement accepté d'un trop grand nombre de lecteurs. On s'est laissé prendre aux citations hardies de Renan, même quand il se citait lui-même. Et cela n'était pas rare; c'est ainsi que le Saint Paul prouve VAtitéchrisi et que ï Antéchrist à son tour prouve le Saint Paul. Dans son premier onvrage Renan charge saint Paul des noires accusations qu'on retrouve dans le deuxième, et il renvoie aux textes de l'Apocalypse; dans le deuxième, pour donner le \Tai sens de l'Apocalypse, dont il s'occupe alors plus particulièrement, il renvoie au premier.
Entre temps il trouve le moyen de dire blanc et noir sur le même sujet et de transformer en femme un être qu'il avait d'abord dit être du sexe masoulin. C'est
(l) VAntéchrifit, p. 112.
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ainsi que Jézabel qui, dans le Saint Paul, était un prophète, un homme, devient dans l'A n/^c/i7'?s^a quelque lemme influente de Thyatire, disciple de Paul I » Renan ne dégénéra pas après la Vie de Jésus ; il conserva dans ses autres ouvrages les brillantes qualités qui l'avaient lait traiter d'ignare par les Allemands.
Les différents volumes de celte Histoire des ongines du Christianisme se ressemblent non-seulement par les procédés de mise en scène, mais aussi pour le fond. Les mêmes personnages y évoluent et Renan s*y répète quand il ne s'y contredit pas. L'auteur à succès a tiré à la ligne; il a fait sept ou huit volumes sur un sujet qui pouvait être traité en deux. Partout il est question des apôtres et des premiers temps de l'Église, sans que les nouveaux volumes contiennent quelque chose qui n'ait pas été dit encore dans les précédents. L'Antéchrist et Marc-Aurcle, cependant, ont un cachet particulier.
Dans le premier, Renan soutient que Néron est l'Antéchrist prédit par l'Apocalypse. Son but est aussi de persuader aux lecteurs que l'œuvre du prophète de Pathmos n'est pas autre chose qu'un pamphlet politico-religieux, inspiré parle fanatisme. Un imposteur assez ressemblant à Néron parut à Rome dans les derniers mois de l'année 68, fit quelques dupes et périt misérablement dans les premiers jours de l'année G9. D'après Renan, l'apparition de ce faux Néron inspira l'Apocalypse ; c'est Néron qui y est représenté sous le symbole de la bète qui était morte et qui est ressuscité. La conclusion : r.\pocalypse n'a pas été écrite sous Domitien, mais avant la lin de
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janvier 69. Ces hypothèses auraient de graves conséquences, si elles n'étaient insoutenables.
Néron n'est pas plus le héros de l'Apocalypse que Marc-Aurèle n*est l'homme « qui résumait le mieux la sagesse antique et préfigurait le mieux la sagesse chrétienne. » Le suffrage de Renan ne changera rien au jugement que la véridique histoire doit porter sur Marc-Aurèle et il ne suffit pas d'attribuer à l'empereur romain « une âme divinement bonne » pour faire oublier les horribles persécutions de Gaule ordonnées par ce prétendu sage.
Mais cet empereur était un philosophe, il a écrit et ce sont sans doute les Pensées de ce tueur de chrétiens qui ont ravi d'admiration l'âme de Renan.
C'est sur ces déclamations écrites à froid, nous dit Barbey d'Aurevilly, que M. Renan trouve très au-dessus du livre des Evangiles et qui doivent durer quand le li\Te des Evangiles ne sera plus, c'est sur ces déclarations du solennel Trissotin philosophique que fut Marc-Aurèle que M. Renan a pris la mesure de son grand homme et pour un critique qui ne se pique que de critique et de scrupule dans la critique, cela peut paraître, qu'on me passe le mot, un peu lâché. La mesure n'y est pas. Il y a trop d'ètofife. La grandeur de Marc-Aurèle n'est que la grandeur d'une bêtise qui fut immense, et qui fit de lui, tout le temps qu'il régna, la plus pourprée et la plus imperturbable dupe qui ait jamais ejcislè. 11 le fut des autres et de lui-même... 11 le fut de Lucius Verus, l'imbécille Lucius Verus qu'il associa à l'empire. 11 le fut de sa femme Fausti ne, qui le trompa sans qu'il crut jamais qu'il fût trompé. W le fut de sou fils, de son Gis Commode, le crapuleux boucher auquel il laissa lâchement l'Empire du monde. Il le fut enfin de luimême qui commanda froidement l'alTreuse persécution des
Gaules et le massacre des martyrs de Lyon par vertu d'empereur et que M. Renan, dupe lui-même de celte impériale duperie, est presque tenté d'admirer !
Chose curieuse ! dans ce livre — comme dans ceux qui l'avaient précédé d'ailleurs, dans ï Eglise chrétienne en particulier, — Renan rend, malgré lui, un magnifique hommage à cette Eglise persécutée. De ses écrits même il résulte que dés les premières années du second siècle l'Eglise avait ses livres sacrés, un enseignement qu'elle attribuait aux Apùtres, la même hiérarchie qu'aujourd'hui, le même respect de la tradition, les mêmes dogmes et les mêmes croyances : union hyposlalique de la divinité et de l'humanité en Jésus-Christ, présence réelle dans l'Eucharistie, virginité de Marie...
Au milieu des ténèbres du monde antique, la religion du Christ se levait comme un astre d'éblouissante lumière et apportait à l'esclavage païen de claires notions de civilisation et de progrès. Renan dit tout cela sans le vouloir. Il cherche au contraire à ne pas le dire, mais en cela il se montre illogique comme son héros l'empereur Marc-Aurèle. Après avoir assisté aux magnifiques développements de l'Eglise naissante, il continue de nier le surnaturel dans l'histoire de même que Marc-.\urèle avait systématiquement détourné son àmo de la religion chrétienne. Marc-Aurèle et Renan ont une ressemblance : ils sont aussi aveugles l'un que l'autre. Mais leur aveuglement ne fera rien au triomphe de l'œuvre voulue par Dieu et si, comme dit d'Aurevilly, « contre le surnaturalisme vainqueur, le
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sang des persécutions du philosophe Marc-Aurèle n'a rien pu, ce n'est pas la bouteille d'encre des écoles primaires de M. Renan, le philosophe, et 'de ses pareils qui, dans l'avenir, pourra davantage! »
Il n'a pas suffi à Renan d'avoir échoué dans sa tentative de destruction en cherchant à saper la base historique du christianisme. Son ambition le poussait à de plus hautes œuvres. Esprit absolu, Renan n'aimait que les échecs complets. Or le christianisme a un fondement dans l'ancienne loi, dans les livres révélés qui forment l'Ancien Testament. Au?si Renan s'empressa-t-il de porter contre ces monuments les coups impuissants de sa critique. Il dut être content, car son échec fut aussi piteux que dans la première entreprise.
De 1887 î\ 1800 trois volumes de V Histoire d'Israël ont été publiés. Deux autres volumes doivent compléter l'ouvrage. Pressé par la mort. Renan en a donné hAtivomentle manuscrit i\ l'éditeur. Le tome IV, se sont empressés de clamer les fidèles, doit paraître dans quelques semaines. Le tome V a besoin d'être revu par un bon correcteur. Quel sera cet oiseau rare ? Ledrain semble tout indiqué. Comme Renan il a renié la foi de son enfance ; il a morne été plus loin, il a apostasie les vœux de son ordination et il a tourné sa science d'assyriologue contre la religion qui l'avait élevé. Après
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s'être moqué de l'hébraïsant du Coll»^ge de France, il s'est au lendemain de sa mort, mis platement à genoux devant la dépouille adipeuse du blasphémateur, dans Fespoir pout-(^tre d'ac([uérir ainsi sa succession. Les deux augures d'ailleurs étaient faits pour s'entendre : aussi rusés, aussi hypocrites, aussi ambitieux l'un que l'autre, ils pouvaient aller de pair à compagnon et Ledrain est tout désigné pour polir les déjections littéraires de son prédécesseur. Il serait même capable cà la rigueur d'ajouter quelques palinodies à celles de Renan, qui sont pourtant pa^^sablement nombreuses, car elles forment presque toute V Histoire iVïsracl.
Dans la préface (1) Renan a dit :
Il ne s'agit pas en de pareilles histoires de savoir comment les choses se sont passées ; il s'agit de se figurer les diverses manières dont elles ont pu se passer. En pareil cas, toute phrase doit ôtre accompagnée d'un peut-être. Je crois faire un usage suffisant de celte particule. Si on n'en trouve pas assez que l'on en suppose les marges semées à profusion : on aura alors la niiesure exacte de ma pensée. »
Ah! cà, Renan se croit-il inspiré? Quand parut la Vie dejrsus, quelques-uns l'appelèrent le cinquième Evangile selon Renan. Le cuistre semble avoir pris goiU à cette appellation et quand il écrivait une page d'histoire, il ne devait point, comme un savant ordinaire, s'asseoir sur un humble fauteuil, mais il est à
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croire qu'il montait sur le trépied de la pythonisse (1). Il y était plus à Taise pour remplir par la conjecture la place immense « que laisse vide le silence des documents. M
Aussi celte Histoire du peuple d'Israël n'est-elle point purement el simplement le récit des fails et gestes du peuple hébreu, mais une longue suite de dissertations sur les livres sacrés dans lesquels celle histoire est consignée. C'est aussi une élude sur le monothéisme qu'il prétend avoir été inventé par les prophètes et qui, plus tard, se répandit chez tous le? peuples sémitiques et delà passa aux nations chrétiennes. Renan ne voit là rien autre chose qu'une sécrétion naturelle de l'évolution fatale qui s'accomplit à travers le monde. C est enfin une reconstruction faite avec les débris de l'histoire du peuple de Dieu, « la synthèse de tout ce que la philologie sémitique a produit de travaux depuis Spinoza jusqu'à M. Renan lui-même, et l'œuvre enfin sans laquelle, n'ayant d'autre intérêt que de servir à faire passer le temps, l'exégèse biblique n'aurait pas de raison d'être. Car il faut bien quelquefois rebâtir: nous avons besoin de classer, d'ordonner nos idées, de ne pas attendre pour cela, comme le demande une certaine école, un temps qui ne viendra jamais, et de ne pas laisser la réalité de l'histoire
(1) il faut croire que Ronan s'est réellement cru prophète puisqu'à la fin de la préface de son Histoire il s'exprime ainsi : a Comme pour la VicdeJésuSy je réclame pour le présent volume, consacré à des temps fort obscurs, un peu de l'indulgence qu'on a coutume d'accorder aux voyants, et dont les voyants ont besoin! » Sans commentaires.
OU (le la vie s'écouler, se dissoudre et se volatiliser dans les opérations môme qui n'avaient pour objet que de la fixer (2) ».
Et sur cet ouvrage, le critique de la Revue des Deux- Mondes a porté l'étonnant jugement qui suit :
D'assurer maintenant que cette méthode soit infaillible, M. Renan neToserait pas lui-môme, et nous encore bien moins, qui manquons pour cela de la science et de la compétence nécessaires. Ceux qui savent l'hébreu lui refuseront donc, s'il y a lieu, telle ou telle de ses conclusions, et, — puisque c'est une plaisanterie qui ne manque jamais son elTel en France, — ils prétendront que c'est lui qui ne le sait pas. Mais ce qu'il faudra qu'ils reconnaissent, et ce qui suffirait à prouver que M. Renan, quand on le convaincrait d'erreur dans le détail, ne s'est pas trompé sur l'ensemble, c'est la liaison, c'est l'enchaînement, c'est la correspondance de toutes les parties de son livre, et, plus encore que tout le reste, — car la contradiction n'est pas toujours marque d'erreur, ni l'incontradiction marque de vérité, — c'est son air de ressemblance avec la réalité et avec la vie. Les choses ont dii se passer comme les rapporte M. Renan, parce que, telles qu'il nous les rapporte, elles sont k la fois plus complexes et plus claires, ou encore moins simples, et par cela même plus vraies.
Quand ceux qui tiennent le sceptre de la haute critique littéraire tombent dans de semblables aberrations et en arrivent ii déclarer que les choses sont plus vraies parce qu'elles sont moins simples, il ne faut point s'é-
(i) F. Brunetière, Uevue de$ Deux-Mondes^ 1" février 1889.