BASSESSE DE COEUR ET D^ESPRIT
rigoureusement correcte est une aristocatie; tout le monde n'y est pas également tenu. Celui qui a reçu le privilège de la noblesse intellectuelle et morale y est obligé; mais la bonne vieille morale gauloise n'impose pas les mêmes obligations à tous : la bonté, le courage et la gaieté, la confiance dans le Dieu des bonnes gens, suffisent pour être sauvé. Il faut que les masses s'amusent. Les sociétés de tempérance reposent sur d'excellentes intentions, mais sur un malentendu... Au lieu de supprimer l'ivresse ne vaudrait-il pas mieux essayer de la rendre douce, aimable, accompagnée de sentiments moraux ? Il y a tant d'bommes pour lesquels l'heure de l'ivresse est, après l'heure de l'amour, le moment où ils sont les meilleurs.
Renan aime à montrer l'amour, l'amour sensuel et brutal, comme le premier des biens d'ici-bas. Le Prêtre de Némi^ bien que s'occupant avant tout de religion, laisse percer aussi la préoccupation secrète de son auteur.
Virginius et Virginia, deux pâtres qui se « sont pris d'amour l'un pour l'autre » viennent consulter Antistius et lui racontent leur virginité en des termes qui feraient rougir les héroïnes de Zola. Et le prêtre de Diane de s'écrier :
Enfants, enfants c'est pour vous que ce temple a été fait; entrez jusqu'au fond du sanctuaire; sacrés enchantements de la nature, amour qui les rt'»sume tous, vous êtes la voix infaillible, la preuve qui ne trompe pas. Oui, c'est un Dieu caché que celui qu'il faut croire Honte à qui tient pour impur Fade suprême où l'homme le plus vulgaire et le plus coupable arrive »\ être jugé digne de continuer Pesprit de l'humanité. • !î!
C'est par de telles hardiesses que Renan a pu étonner des gens qui ne sNHonnent guère. Depuis quelques années, on nf)us a ollert d'assez vilaines choses. Nos yeux ont pris l'habitude de tout voir, nos oreilles de tout entendre et la pruderie n'est pas <i la mode. Les naturalistes n'ont reculé devant aucune peinture; et leur maître s'est félicité d'avoir osé, le premier, parler (.'ouramment d'un acte qu'on ne nommait guère
il en parle, en effet, et trop souvent ; mais il ne le glorifie pas. Ce triste honneur était réservé à Renan (1).
C'est dansV A bbnase de Jouarre que cette glorification
fi) Il a écrit:
Chez l'animal, l'amour a été le principe de la beauté. C'est parce que l'oiseau mi\le fait à ce moment un effort suprême pour plaire, que ses couleurs sont plus vives et ses formes mieux dessinées. Chez l'homme l'amour a été une école de gentillesse et de courtoisie, j'ajoute de courtoisie et de morale. Une heure où l'être le plus méchant a un mouvement de tendresse, où l'être le plus borné a le sentiment d'une communion intime à l'univers, est sûrement une heure divine. C'est parce que l'homme entend à ce moment la voix de la nature, qu'il y contracte dj hauts devoirs, y prête des serments sacrés, y goûte les joies suprêmes ou se prépare de cuisants remords. C'est en tous cas l'heure de sa vie où l'homme est le meilleur. La sensation immense qu'il éprouve quand il sort ainsi en quelque sortf de lui-même montre qu'il lo«iche véritablement l'infini. L'amour, entendu d'une manière élevée, est ainsi une chose religieuse ou plutét fait partie de la religion, ('roirait-on que cet antique reste de parenté avec la natur*^, la frivolité et la sottise aient réussi t\ 1»» faire envisager comme un reste honteux de l'animalité? Est-il possible qu'une fin aussi sainte que celle de confinuor l'espèce
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est portée au suprême degré. Ce livre ne ressemble à aucun livre de ce temps-ci. Il cause au lecteur ce malaise qu'on éprouve en face d'un vieillard qui débile froidement de? contes libertins. On croirait entendre un moine brûlé de convoitise qui regrette le temps perdu et assaisonne la volupté de paroles mystiques. C'est parmi les romans de la fin du siècle dernier qu'on lui trouverait des modèles ; ces modèles on ne les cite pas. La sensualité contemporaine est plutôt grossière que raffinée ; elle a la prétention d'être seulement naturelle et peut-être ne se trompe-l-elle point. Il en est une autre plus dangereuse. Celle-là a besoin d'aiguillon ; il lui faut du rare. Elle associe les contraires, elle mêle la douleur à la volupté; elle se plaît à flétrir tout ce qu'on respecte. Les roués qui habillaient en nonnes des filles de joie étaient possédés de celte sensualité-hï. L'imagination y a plus de part que les sens ; elle est le faible des vieillards plus que des jeunes gens.
Dans la préface de son drame, Uenan en exprime ainsi l'idée-mère :
« Ce qui doit revêtir à l'heure de la mort un caractère de sincérité absolue, c'est l'amour. Je m'imagine souvent que, si riiumanilé acquérait la cerlitudo que le monde dût finir dans deux ou trois jours, rameur éclaterait avec une véritable frénésie ; car ce qui retient l'amour, ce sont k\s conditions absolument nécessaires que la conservation morale de la
ait été altachéo ;i un ;iiic coupable ou ridicule? On prête ainsi à l'Elernel une inlenlion grotesque, une véritable drtSlerie. »
société humaine a imposées. Ouaiui on se verrait en iace d'une mort sul)ile et certaine, la nature seule parlerait ; le plus puissant de ses instincts, sans cesse bridé et contrarié, reprendrait ses droits; un cri s'échapperait de toutes les poitrines, quand on saurait ([u'on peut s'approcher avec une entière légitimité de l'arbre entouré de tant d'anathèmes. Cette sécurité de conscience, fondée sur l'assurance que l'amour n'aurait aucun lendemain, amènerait des sentiments (jui mettraient l'infini en quelques heures, des sensations auxquelles on s'abandonnerait sans craindre de voir la source de la vie se tarir. Le monde boirait à pleine coupe et sans arrière-pensée, un aphrodisiaque puissant (jui le ferait mourir de plaisir. Le dernier soupir serait comme un baiser de sympathie adressé à l'univers et peutêtre à quelque chose d'au-delà. On mourrait dans le sentiment de la plus haute adoration et dans l'acte de prière le plus parfait.
Dans le cours du drame, celte infâme Ihéorie est mise en pratique. D'Arcy est enfermé dans un cachot avec Julie de St-Florent, Tabbesse de Jouarre ; il lui lient le langage suivant :
Les hommes n'existent plus pour nous, lui dit-il ; nous sommes seuls au monde, dans la situation où seraient deux naufragés sur une épave, assurés de mourir dans quelques heures. Pourquoi la nature a-t-el le posé des freins mystérieux i\ l'attrait le plus brûlant qu'elle ait mis en nous? parce que l'avenir de l'humanité est à ce prix. Notre amour, chère Julie, sera sans avenir. Le frémissement tendre que nous ressentirons jusqu'à ce que la hache nous saisisse, en sera toute la suite... Un moment de bonheur, un moment d'oubli ne nous est-il pas bien dû? Ma chère, ma chère, les heures passent;
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déjà laube de notre dernier jour commence à poindre; laissez-moi prendre un baiser sur vos lè\Tes ».
L'abbesse, qui résistait par vertu et par orgueil, se laisse amollir, et finit par s'abandonner. Bientôt, on frappe à la porte, les geôliers viennent chercher leurs victimes.
— Ah! s'écrie Julie, la mort va m'être douce; une heure avant de mourir tu m'as révélé la vie. Les hommes ne sauront rien de notre amour, et la nature, qui l'a voulu, nous absout.
Plus que jamais, je suis sûre que notre passage à travers la lumière répond à une volonté du ciel, et que l'ombre où nous allons entrer n'est que le revers d'un autre infini, comparable au sein d'un père. Merci pour ton acte de maître î Tu m'as rendue plus chrétienne que je ne l'étais. Je toucherai le rivage glacé toute moite encore de tes baisers, je m'assoirai dans la nuit à peine séparée de toi.
— L'amour, en effet, est larévélation de l'infini, la leçon qui nous enseigne le divin. Pénétré de ton parfum, chère amie, je vais m'endormir rassasié de la vie (1). »
L'imagination pourrie d'un philosophe dévergondé peut seul enfanter de tels rêves erotiques; et il faut la plume exercée d'un raffiné pour trouver ces expressions délicieusement voluptueuses. Si l'on ajoute à cela les innombrables grivoiseries plus que lestes dont Renan a émaillé ses ouvrages, on éprouvera l'irrésistible besoin de ne pas croire à la vertu dont
(1) Vabbesse deJouarre, passira.
il aime à se vanter. A l'entendre, en effet, il avait pris, en quittant la ?outane, la résolution de demeurer chaste, et il aurait vécu à Paris, comme au séminaire. Nous avouons ne pas comprendre comment un homme peut garder sa chasteté en employant constamment un langage mêlé d'obscénités. Ilest fort probable d'ailleurs qu'il aura suivi à ce sujet les conseils et les exemples de ses amis, les Sainte-Beuve et les Mérimée, et que par expérience il « vit bien la vanité de cette vertu comme de toutes les autres » et reconnut « que la nature ne tient pas du tout, au contraire, à ce que l'homme soit chaste ».
Si nous en croyons certaine lettre venue d'Orient, l'expérience aurait même été poussée très loin.
Un habitant de Ghazir, écrivant en France au mois de mai dernier, faisait le portraitd'un malheureux qui gagne péniblement sa vie en chantant sur les places publiques. Il est pelit, pâle, malingre, souffreteux. Il a trente ans, et on lui en donnerait à peine vingt. 11 se traîne de ville en ville, errant aux environs deGhazir, tendant la main aux aumônes des pèlerins et des passants, eljouant quelques airs tristes sur un misérable accordéon.
Et quand ils le voient passer, les habitants du pays, ont une façon particulière de dire : C'est le filsde /teuanl
Il y a trente ans, en effet, Renan était sur la terre de Palestine, et avait déjà d'autres préoccupations que l'élude des inscriptions phéniciennes.
Cela légitime ces dures paroles de Mgr d'Hulst:
u Rechercher ce que fui la vie privée de celui qui coucevail