‹ Ernest RenanChapitre 18 sur 28 · BASSESSE DE CŒUR ET DESPRIT · texte numérisé non relu

BASSESSE DE CŒUR ET DESPRIT

ainsi la morale, serait une usurpation sur un domaine qu'on doit respecter. Ce qui nous appartient, ce sont les propos tenus en public. Dans ces dernières années, M. Renan, très convaincu de son importance, parlait volontiers de lui-même. A mainte reprise, dans ses SouvenirSy par exemple, et dans un discours à des jeunes gens, il a exprimé une sorte de regret d'être resté trop fidèle aux austères habitudes de son éducation religieuse, il a recommandé aux hommes de demain de ne pas imiter sa pruderie et de jouir de la vie ».

Cette pruderie, cependant, ne fut pas prolongée outre mesure; c'est Renan qui le dit lui-même dans une lettre publiée par la Liberté d\i 10 novembre 1891, où on lit ceci:

Une lettre qui fîgare dans un catalogue d'autographes, nous révèle, en une belle phrase cadencée, les émotions de sa jeunesse — il avait alors 34 ou 35 ans : — « Ma jeunesse sévère et monastique s'était toute passée en de graves études et d'.^ près combats; grAce à la charmante compagne quia bien voulu répondre à mon amour, j'ai connu d'autres joies que celles de la pensée.

Renan a ordonné de brûler tous ses papiers et tout ce qu'on pourrait retrouver de sa correspondance. Nous comprenons celle précaution. A ce sujet on lisait dans VOhse7'va1eu7' français:

« M. Renan a écrit une phrase que nous avons reproduite le lendemain de sa mort et donl il faudra probablement se ressouvenir souvent :

t Ma coiTCspondance sera une honlCf après ma mortj si on la publie ».

On nous donne des feuillets détachés de cette correspondance et déjà nous pouvons pressentir combien M. Ernest Renan, qui connaissait sa sincérité, avait jugé l'impression qu'elle causerait quand elle serait mieux connue ».

Jusqu'au bord de sa tombe, ce malheureux dévoyé, ce dilettante implacable a chanté l'amour, le vin, les festins et les femmes. Au fameux dîner de Bréhat, en 1800, il souhaita d'avoir encore quelques années pour s'amuser un peu et à plusieurs reprises il dit que son rôve serait de passer ses jours à lire les romans contemporains. Dans la préface des Feuilles détachées^ son dernier livre paru, il enchâsse encore un hymne à l'amour, un « lien ombilical avec la nature », une « vraie communion avec Tinfini ».

Cet atVamé de jouissances, s'est, naturellement, efforcé de verser les mêmes convoitises et les mêmes instincts dans les âmes de ceux qui l'entouraient. Quand ila eu occasion de parler ù la jeunesse des écoles, il n'a eu à lui donner, après l'expérience de toute une vie, qu'un double conseil: celui de travailler et de s'amuser. Labeur et plaisir, voilà tout le programme qu'il ouvre aux jeunes intelligences affamées d'idéal, tourmentées du besoin de croire, torturées sou vent par les souffrances du doute. A tous ceux-là Renan ne sait que dire: travaillez et amusez-vous. Et l'on sait

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ce que signifie sur ses lèvres ce mot: amusez-vous; il renferme tous les plaisirs, mais par dessus tout celui deTamour, non pas deTamour éthéré et supra sensible dont ont rêvé tant de belles imaginations, mais de l'amour sensuel et brutal.

Rien n'est sinistre comme la vue de ce vieillard, impotent, atteint déjà par la glace de la mort, et secouant une dernière fois la torpeur de ses membres engourdis, pour ressaisir quelque chose de la jeunesse et crier à ceux qui ont de la force et de la vie :

Amusez-vous, couronnez-vous de fleurs, buvez gatmcnt le vin de Texistence, et endormez-vous sur le sein des belles en sardanapales de l'insouciance. Moi, je n'ai pas pu le faire quand j'étais jeune, et je ne peux point davantage maintenant que je suis vieux. Mais vous qui le pouvez, allez de l'avant, ne craignez rien. »

Ces cris de joie, ces gaudeamus forcenés ont quelque chose de répugnant et de douloureux. Comme Ta dit J. Lemaître, c'est par des arguments funèbres que Renan a conseillé la joie à ses contemporains. Sa gaieté a été celle d'un croque-mort très distingué et très instruit. Mais les hoquets de son rire ressemblaient singulièrement au glas des morts.

Cette gaieté d'un homme qui avait tout fait cependant pour tuer le rire, cette gaiclé d'un homme dont les ouvrages n'amènent qu'à des conclusions désolées, cette gaieté étrange a vivement intrigué les contemporains. On en a beaucoup glosé et écrit. Mais sur ce sujet, nous ne connaissons rien de plus finement spirituel

que l'article de .). Lemaitre dans la fievne politique et littéraire du lOjauvier 188"i.

Cet article fut écrit [à la suite d uiitî cliarge à fond dans laquelle Sarcey traitait Itenan de fumiste (XIX" siècle du 21 octobre 1884). C'était à propos du livre de Renan Nouvelles études religieuses ; en voici quelques extraits :

f On ne savait jamais si M. Renan se moquait des gens ou s'il les prenait en pitié.

11 a jeté le masque aujourd'hui. // n'y a pas deux mots pour caractériser sa manière : il les blague. Tout le monde a lu, et je crois que le XIX" Siècle même a cité ce charmant et singulier morceau où M. Renan, avec une onction toute pleine de malice, nous conte qu'il voudrait tirer de ses ouvrages la matière d'un paroissien que les âmes dévotes emporteraient à l'église et qu'elles liraient pour s'édiCer à la messe,

C'est la raillerie à fond de celui que nos pères appelaient autrefois un pince-sans-rire et que nous nommons aujourd'hui un fumiste. M. Renan est le plus délicieux des fumistes ; c'est un fumiste!

Il y a dans ce genre une demi-douzaine de pages qui sont d'une drôlerie inconcevable. J'imaginerais volontiers qu'avant de l'écrire, M. Renan, un soir, à l'un de ces dîners où assistait Sainte-Beuve, les yeux demi-clos, de son air indifférent, la lèvre plissée d'un fin sourire, avait développé, pour le plaisir de sceptiques amis, l'idée qui en est le thème : c'est que dans les pays d'Orient, parmi ces populations ignorantes et crédules, il n'y a rien de si facile que de fonder une religion nouvelle, ot qu'un millionnaire intelligent pourrait à peu de frais, s'en donner le plaisir....

Il est clair qu'au temps de la Vie de Jésus^ M. Renan ne se

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