‹ Ernest RenanChapitre 19 sur 28 · BASSESSE DE COEUR ET D 'ESPRIT · texte numérisé non relu

BASSESSE DE COEUR ET D 'ESPRIT

serait senti ni la hardiesse ni le goût de donner ainsi en plein dans la blague. Nous autres boulevardiers, nous nous amusons de ces fumisteries ; il ne serait pas impossible qu'elles scandalisassent des âmes moins déterminément sceptiques.

Lisez encore un morceau qui est dans cette note gouailleuse ; c'est une épisode de l'histoire de la théologie auquel M. Renan a donné ce titre : Les Congrégations de Auxiliis. Je ne sais guère de lecture plus amusante. M. Renan conte avec un sérieux impertubable une querelle qui divisa les Jésuites et les Dominicains. Vous pensez bien que l'objet de cette querelle est d'un ridicule rare. M. Renan se garde de le dire; mais son mépris pour ces débats scolastiques se laisse sentir sous des formes de crainte douce. C'est du Voltaire onctueux.

Voltaire n'aurait jamais été un excellent maître d'héroïsme. Je Cî'ois bien quon n apprendrait pas davantage l'héroïsme à l'école de M. Henati. Ce n'est pas lui qui serait assez naïf pour sacrifier à ses idées sa vie ou plus simplement son repos.

J. Lemaître ne va pas aussi loin que Sarcey ; mais s'il ne dit pas le mot, il montre fort bien la chose. Il nous peint le fumiste sans y mettre trop de noir de fumée. Comme l'écrit J. de Biez, t personne ne nous a mieux montré cet homme gai, optimiste à tout propos « et même hors de propos ». Tout y est, en peu de pages, mais des meilleures, des plus .^cres et des plus réjouissantes, pour qui sait goûter l'arôme de rentredeux des lignes. >

Lemaître a beaucoup écrit de Renan ; mais souvent, comme les autres critiques de ce lemps, il a été forcé de suivre le courant et de combler d'éloges, parce que ce courant était aux éloges, ou que l'éreintement d'un frère en libre-pensée eût été mal séant dans les organes

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qui accueillaient la prose du critique. Il semble qu'il ait voulu se venger en une fois des entraves mises ailleurs à Texpression de sa pensée et c'est avec une grande joie malicieuse qu'il a écrit les pages suivantes :

« Au Collège de France, on éprouve un mécompte, sinon une déception. M. Renan n'a pas la figure que ses livres et sa vie auraient dû lui faire. Ce visage qu'on rêvait pétri par le scepticisme transcendantal, on y discernerait plutôt le coup de pouce de la Théologie de Uvrangerj qu'il a si délicieusement raillée. J'imagine qu'un artiste en mouvements oratoires aurait ici une belle occasion d'exercer son talent.

— Cet homme, dirait-il, a passé par la plus terrible crise morale qu'une âme puisse traverser. Il a dû, à vingt ans, et dans des conditions qui rendaient le choix particulièrement douloureux et dramatique, opter entre la foi et la science, rompre les liens les plus forts et les plus doux et, comme il était plus engagé qu'un autre, la déchirure a sans doute été d'autant plus profonde. Et il est gai !

Pour une déchirure moins intime (car il n'était peut-être qu'un rhéteur), Lamennais est mort dans la désespérance finale. Pour beaucoup moins que cela, le candide JoutTroy est resté incurableraent triste. Pour moins encore, pour avoir non pas douté, mais seulement craint de douter, Pascal est devenu fou. Et M. Renan est gai !

Passe encore s'il avait changé de foi : il pourrait avoir la sérénité que donnent souvent les convictions fortes. Mais ce philosophe a gardé l'imagination d'un catholique. Il aime toujours ce (ju'il a renié ; il donne ù la négation même le tour du mysticisme chrétien. Son cerveau est une cathédrale désadectée (1). On y met du foin ; on y fait des conférences:

(1) Ce joli mot est d'Alphonse Daudet.

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c'est toujours une église. Et il rit ! et il se dilate ! et il est gai !

Cet homme a dans sa Lettre à M. Berthelot, magnifiquement tracé le programme formidable et établi en regard le bilan modeste de la science. Il a eu, ce jour-là, et nous a communiqué la sensation de l'infini. 11 a éprouvé mieux que personne combien nos efforts sont vains et notre destinée indéchiffrable. Et il est gai !

Ce rire, je l'ai déjà entendu dans VOdyssée : c'est le rire involontaire et lugubre des prétendants qui vont mourir.

Non, non, M. Renan n'a pas le droit d'être gai. Il ne peut l'être que par l'inconséquence la plus audacieuse ou la plus aveugle. Comme Macbeth avait tué le soleil, M. Renan, vingt fois, cent fois dans chacun de ses livres, a tué la joie, a tué l'action, a tué la paix de l'âme et la sécurité de la vie morale. Pratiquer la vertu avec cette arrière-pensée que l'homme vertueux est peut-être un sot ; se faire une « sagesse à deux tranchants » ; se dire que « nous devons la vertu à l'Eternel, mais que nous avons droit d'y joindre, comme reprise personnelle, l'ironie ; que nous rendons par-là à qui de droit plaisanterie pour plaisanterie », etc., cela est joli, très joli ; c'est un raisonnement délicieux et absurde, et ce »< bon Dieu », conçu comme un grec émérite qui pipe les dés, est une invention tout à fait réjouissante. Mais ne jamais faire le bien bonnement, ne le faire que par élégance et avec ce luxe de malices, mettre tant d'esprit à être bon quand il vous arrive de l'être, apporter toujours à la pratique de la vertu la méfiance et la sagacité d'un monsieur qu'on ne prend pas sans vert et qui n'est dupe que parce qu'il le veut bien, — est-ce que cela, à supposer que ce soit possible, ne vous paraît pas lamentable ? Dire que Dieu n'existe pas, mais qu'il existera peut-être un jour et qu'il sera la conscience de l'univers quand l'univers sera devenu conscient ; dire ailleurs que i Dieu est déjà bon, qu'il n'est pas encore tout-puissant, mais qu'il

lésera sans doute un jour » ; que « l'immortalité n'est pa-s un (Ion inhérent à l'homme, une conséquence de sa nature, mais sans doute un don réservé par l'Klre, devenu absolu, parfait, omniscient, lout-puissanf, ji ceux qui auront conlrihué ù son développement » ; « qu'il y a du reste presque autant de chances pour que le contraire de tout cela soit vrai » et « qu'une complète obscurité nous cache les fins de l'univers j» : ne sont-ce pas là, à qui va au fond, de belles et bonnes négations enveloppées de railleries subtiles ? Ne craignons point de passer pour un esprit grossier, absolu, ignorant des nuances. Il n'y a pas de nuances qui tiennent. Douter et railler ainsi, c'est simplement nier; et ce nihilisme, si élégant qu'il soit, ne saurait être qu'un abîme de mélancolie noire et de ilésespérance. Notez que je ne conteste point la vérité de celte philosophie (ce n'est pas mon affaire) : j'en constate la profonde tristesse. Rien, rien, il n'y a rien que des phénomènes. M. Renan ne recule d'ailleurs devant aucune des conséquences de sa pensée. Et avec cela il est gai !

Julos Lcmaîtrfi veut ensuite expliquer cette gaieté et iù, encore il sacrifie sa véritable pensée à la force du courant. Mais ses atténuations n'infirment en rien les premières pages. L'article d'ailleurs se termine par des lignes mordantes qui sont loin de détruire l'éloquente ironie du commencement.

Toutes les fées, dit-il, avaient richement doté le petit Armoricain. Elles lui avaient donné l'intelligence, l'imagination, la finesse, la persévérance, la gaieté, la bonté. La fée Ironie est venue i\ son tour et lui a dit : « Je t'apporte un don charmant ; mais je te l'apporte en si grande, abondance qu'il envahira et altérera tous les autres. On t'aimera; mais comme on aura toujours peur de passer à tes yeux pour un

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KOt, on n'osera pas te le dire. Tu te moqueras des hommes, de l'univers cl de Dieu, tu le moqueras de loi-mème, et lu finiras par perdre le souci et le goût de la vérité. Tu mêleras l'ironie aux pensées les plus graves, aux actions les plus naturelles et les meilleures, et l'ironie rendra toutes tes écritures infiniment séduisantes, mai* inconsistantes et fragiles. En revanche, jamais personne ne se sera diverti autant que toi d'être au monde. » Ainsi parla la fée et tout compte fait elle fut assez bonne personne. Si M. Renan est une énigme, M. Renan en jouit tout le premier et s'étudie peut-être à la compliquer encore.

Il écrivait il y a vingt ans : i Cet univers est un spectacle que Dieu se donne à lui-même; servons les intentions du grand chorège en contribuant à rendre le spectacle aussi brillant, aussi varié que possible. > Il faut rendre cette justice à l'auteur de la Vie de Jésus qu'il les sert joliment, « les intentions du grand chorège i ! Il est certainement un des « compères » les plus originaux et les plus fins de l'éternelle féerie. Lui reprocherons-nous de s'amuser pour son compte tout en divertissant le divin imprésario? Ce serait de l'ingratitude, car nous jouissons aussi de la comédie selon notre petite mesure ; et vraiment le monde serait plus ennuyeux si M. R«^nan n'y était pas.

Un mondain ne pouvait analyser avec plus d'esprit et de talent la gaiolt3 moqueuse de Renan. Le psychologue éclairé des splendeurs de la foi, verrait sous le rire factice de l'apostat autre chose que la joie d'une bonne conscience.

Ne serait-ce pas Sosie qui se force ù rire parce qu'il sue la peur ou Julien qui blasphème parce qu'il tremble ? Le rire de Henan, eu etTel, n'o>t jamais exempt d'injures i\ la divinité, ni d'outrages à la religion.

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L'injure et l'oulrage y sont mis en belle forme, mais ils y sont. L'ex-sulpicien se gausse volontiers du ciel, de l'enfer et du purgatoire. Mais ce ne sont que fusées de mois pour cacher la réalité. Son rire contraint est une grimace, et il est tenaillé plus qu'il ne veut le paraîlre par l'idée de l'au-delà. Il a raconté lui-même qu'une personnepieuse, du côté de Nantes, lui écrivait tous les mois ces mots : // // a un enfer ; et il ajoute, avec un sans-gêne inqualifiable, ces horribles blasphèmes:

Pour moi, je m'imagine que, si l'Eternel, en sa sévérité, m'envoyait d'abord en ce mauvais lieu,je réussirais à m'en tirer. J'enverrais à mon créateur des suppliques qui le feraient sourire. Les raisonnements que je lui ferais pour lui prouver que c'est par sa faute que je suis damné seraient si subtils qu'il aurait de la peine à y répondre. Peut-être m'admettrait-il en son saint paradis, où l'on doit s'ennuyer beaucoup. Parmi les enfants de Dieu, il laisse bien de temps en temps entrer le Satan, le critique, pour dérider un peu l'assemblée.

Cette raillerie à froid fait surgir dans l'àme les plus désolantes pensées, et il faut être devenu impie jusqu'aux moelles pour n'en être point épouvanté. Eh I bien ! cela ne suffit pas à Renan. Il a l'audace de dire qu'il se plairait mieux dans le Purgatoire « où s'épuisent les amours commencées sur la terre » et d'où l'un « ne doit pas être pressé de sortir, vu le peu d'attraction du paradis. »

Le fanfaron d'impiété lance ensuite une dernière insulte à Dieu, en bravant sa justice et en niant sa puissance :

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(i Ouand iS'emroJ, dit-il, lançait ses flèches contre le ciel, elles lui revenaient ensanglantées. Nous autres, nous n'obtenons aucune réponse. 0 Dieu que nous adorons malgré nous, que nous prions vingt fois par jour sans le savoir, tu es vraiment un Dieu caché.

Renan a inventé une nouvelle forme cultuelle, l'adoration blasphématoire et il trouve sans doute très plaisant le contraste de la pensée et de l'expression. Il ne réussit qu'à provoquer la stupeur et le dégoût.

Et voilà le fond de sa gaieté. A certains moments elle ne semble que l'expression de ce dédain dan? lequel tombe l'impie quand il en est venu à la profondeur de la négation, cum in profundum nenerit, coniemnit. Mais souvent on sent l'homme torturé par l'inconnu, qui veut s'étourdir etétoulTer les cris de sa conscience.

Peut-être aussi n"ef«t-ce là qu'un effet logique de l'égoïsmo qui fait le fond de son caractère. Le dilettantisme implacable de l'âge mur et des dernières années était déjà dans le séminariste d'Issy et nous avons vu M. Pinault le signaler avec bonne humeur. Il faut remarquer en effet, pour être juste, que le sensualisme de Renan, s'il se manifestait par de fréquentes échappées vers la boue, ne se déversait pas tout entier, comme en certaines natures, dans les jouissances physiques. L'épicurien du Collège de France avait pour idéal la tranquillité en songeant à de belles choses, en se complaisant dans ses propres pensées, en s'admiranl lui-même. On comprend qu'avec de telles dispositions il ait voulu voir la vie du bon côté, en s'in-

(juiétcinl le moins possible et en s'amusant le plus possible. Mais il n'en est pas raoins vrai qu'il avait perdu tout ce qui lait la grandeur de l'homme : la virililé de rintelligence, le ressort du sacrifice et du dévouement Cl toute véritable moralité.

ni

L'égoïsme de Renan pourrait donc fort bien être la cause de son scepticisme eldeson sensualisme. Cet égoïsme, on peut en suivre la (race dans toute la vie du faux exégète, mais il apparait notamment dans trois circonstance? que nous devons signaler ici.

C'e>t en premier lieu, lors de la mort de sa sœur, en Palestine sur les bords du lac de Génésareth. Les explorateurs étaient malades tous deux, et Renan était sans connaissance quand sa sœur rendit le dernier soupir. A propos de celte mort il a écrit dans ses Souvenirs :

I Je n'ai jamais souffert. Il ne dépendrait que de moi de croire que la nature a rais plus d'une fois des coussins pour m'épargner des cliocs trop rudes. Une fois lors de la mort de ma sœur, elle m'ai la lettre chloroformé pour que je ne fusse point témoin d'un spectacle qui eût peut-être fait une lésion profonde dans mes sens et nui à la sérénité ultérieure de ma pensée.»

Singulière sensibilité qui s'applaudit d'avoir manqué l'occasion de s'exercer ! Et pourtant cet homme

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qui ne pleura point sa sœur a écrit sur elle des pages splendidcs qui font pleurer. Il a mis dans ses écrits l'émotion qu'il n'avait pas. Ce n'est pas la première fois d'ailleurs que nous le voyons feindre les sentiments qui sont de mise, telle circonstance étant donnée.

Mais toujours se révèle de quelque manière la préoccupation secrète du cœur. Et quelques précautions que prenne l'égoïste pour cacher l'infamie de ses sentiments, ses œuvres le trahissent. Renan, en s'applaudissant, nous a raconté son amitié avec Berthelot.

a i\on-seulemenl M. Berthelot et moi, dit-il, nous n'avons jamais eu l'un avec l'autre la moindre familiai'ité ; mais nous rougirions presque de nous demander un service, même un conseil. Nous demander un service serait à nos yeux un acte de corruption, une injustice à l'égard du reste du genre humain.(1) »

Nous, âmes simples, nous pensions que l'amitié était faite surtout pour s'entr'aider et nous l'aurions définie : un don mutuel de soi-même, allant même jusqu'à dire que l'amitié qui n'agit point n'est point une amitié sincère. Mais agir pour ses amis, se remuer pour d'autres que pour lui aurait été une charge trop lourde pour l'Ame voluptueusement égoïste de Renan et pour s'éviter cette peine il pose en homme si détaché des choses de la terre, en penseur planant si haut dans les sphères de l'infini que rien de terrestre ne peut le toucher et qu'il croirait déchoir en demandant à

(1) Souvenirs, p. 339.

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ramitié autre chose que des plaisirs intellectuels. Sous SCS multiples transformations, Renan est bien toujours le même ; et toujours il cultive avec une suprême habileté cet art de la pose au moyen duquel il a si bien jeté de la poudre aux yeux de ses contemporains. C'est là que Renan aime ù, èlre vu quand il a pris toutes ses précautions pour éblouir et pour exciter les admirations. Ce qu'il déteste par-dessus tout c'est d'être peint sur le vif, dans l'intimité, en déshabillé : Barrés et Concourt lui ont joué ce vilain tour et il leur en a gardé une rancune efTroyable.

Le Renan que Concourt nous montre au dîner Ma- ^ny (1) n'est rien moins qu'alléchant. Sous l'intluence des lectures du moment, Renan exprime tour à tour les paradoxes philosophiques et littéraires les plus conlradicloires. Son esprit ressemble ii un vaisseau démonté qui tournoie sous la moindre secousse du vent. Il en est de même de son cœur. Gomme cet homme n'ajamais rien aimé, il s'attache aux gloires qui passent, aux aventuriers qui réussissent, aux forces qui triomphent.

Inoubliable est la scène dans laquelle, en 1870, il insulte la France vaincue. Nous l'empruntons au Journal des Concourt sans y changer un iota.

Mardi 6 septembre. — Au dtner de Brébant, je trouve Ronan assis tout seul, à la .grande table du salon rouge, et li-

(l) Go dîner, polit cénacle Hlléraire, avait lieu chez Brébant, il fui fondé par Cavamy, Ste-Ueuve et les deux Concourt.

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•ant un journal, avee des mouvements de bras désespérés.

Arrive Saint-Victor qui se laisse tomber sur une chaise et s'exclame, comme sous le coup d'une vision terrifiante : L'Apocalypse... les chevaux pâles.

Neftizer, du Mesnil, Berlbelol, etc., etc., se succèdent, et l'on dîne dans la désolation des paroles des uns et des autres. On parle de la grande défaite, de l'impossibilité de la résistance, de l'incapacité des hommes de la Défense nationale, de leur désolant manque d'influence près du corps diplomatique, près des gouvernements neutres. On stigmatise cette sauvagerie prussienne qui recommence Genseric.

Sur ce, Renan dit : « Les Allemands ont peu de jouissances, et la plus grande qu'ils peuvent se donner, ils la placent dans la haine, dans la pensée et la perpétration de la vengeance.

» Dans toutes les choses que j'ai étudiées, j'ai toujours été frappé de la supériorité de Tintelligence et du travail allemand. Il n'est pas étonnant que, dans l'art de la guerre, qui est après tout un art inférieur, mais compliqué, ils aient :..teint à cette supériorité, que je constate dans toutes les choses, je vous le répète, que j'ai étudiées, que je sais... Oui, messieurs, les Allemands sont une race supérieure î » (i)

» — Oh ! oh! crie-t-on de toutes parts.

» Oui, très supérieure à nous, reprend Renan en s'animant. Le catholicisme est une crélinisation de Tinlividu : l'éducation par les Jésuites ou les Frères de l'école chrétienne arrête et comprime toute vertu summatiyc, tandis que le protestantisme la développe. »

Renan, obstinément attaché à sa tbèse sur la supériorité du peuple allemand, continue à la développer entre ses deux

(1) Dans sa Wforme intellectrteUc et littéraire Renan appelle la France a une nation superficielle dénuée de sens politique. »

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voisin?, lorsquo du Mosnil rint*»rrompl par «;t'tle sortie : « Quant au sentiment d'indépendance de vos paysans allemands, je puis dire que moi, qui ai assisté à des chasses dans le pnys do Dad»», on les envoie ramasser le gibier, avec t]i'H coups de pied dans le cul ! »

a Kli bien, dit Henan, dérayanl complètement de sa thèse, j'aime mieux les paysans à qui l'on donne des coups de pied dans le cul que des paysans comme les n<Mres, dont le suffrage universel a fait nos maîtres, des paysans, quoi, l'élément inférieur de la civilisation, qui nous ont imposé, nous ont fait subir, vingt ans, ce gouvernement (1). »

Berthelot continue ses révélations désolantes, au bout desquelles je m'écrie :

— « Alors tout est fini, il ne nous reste plus qu'à élever une génération pour la vengeance ! »

— « Non, non, crie Kenan, qui s'est levé, la iigure toute rouge, non pas la vengeance, périsse la France, périsse la Patrie, il y a au-dessus le royaume du Devoir, de la Raison... »

» Non, non, hurle toute la table, il n'y a rien au-dessus de la Patrie. » « Non, non, gueule encore plus fort Saint-Victor, tout à fait en colère : n'esthétisons pas, ne byzantinons plus, f..., il n'y a pas de chose au dessus de la Patrie î »

Renan s'est levé, et se promène autour de la table, la marche mal équilibrée, ses petits bras battant l'air, citant ù haute voix des frasrments d Ecriture sainte, en disant que tout est là.

Puis il se rapproche de la fenêtre sous laquelle passe le

( 1 ) « La (l»'-niocralie, a-l-il du ailleurs, lail iiuuv faiblesse militaire et politique. Elle fait notre ignorance, notre sotii> vanité ; elle fait, avec le catholicisme arriéré, l'insuffisance de notre éducation nationale, i Réfoi^e intellectuelle et

vwrale.

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va-et-vient insouciant de Paris, et me dit : c Voilà ce qui nous sauvera, c'est la mollesse de cette population ! » (1)

Quand ces révélations parurent en 1890 dans le feuilleton de VEcho de Paris, Renan qui fait pourtant profession de ne jamais répondre aux accusations ou aux erreurs dont il est l'objet, poussa ce jour-là des cris d'orfraie. L'incident prit des proportions énormes et défraya les chroniques pendant quinze jours. Renan traita Goncourt avec mépris et hauteur (:2) ; il accumula sur lui les épithètes malsonnantes, comme celle de mal élevé, de monsieur indiscret, qui s'arrogeait le droit de se faire l'historiographe de dîners où il n'était qu'un simple convive. Quand Goncourt l'avait loué, Renan ne l'avait point trouvé indiscret ; mais le jour où l'on s'avise de dire des choses désagréables du « maître » on est digne de tous les mépris, digne d'être traîné aux gémonies de l'humanité.

(1) Renan a toujours montré un profond mépris pour le peuple, et les manifestations populaires. A la date du 23 août, Goncourt écrit :

» Ce soir, chez Brébant, on se met à la fenêtre, attirés par les acclamations de la foule sur le passage d'un régiment qui part. Renan s'en retire vite, avec un mouvement de mépris et cette parole : « Dans tout cela, il n'y a pas un homme capable d'un acte de vertu ! j»

» Comment, d'un acte de vertu, lui crie-t-on, ce n'est pas un acte de vertu, l'acte de dévouement qui fait donner leur vie à ces privés de gloire, à ces innomés, à ces anonymes de la morl? »

(2) Nous lisons dans VEcho de Paris du 30 octobre : t Le doux et fluide louvoyeur, la vieille coquette qui minaude avec toutes les contingences, M. Renan vient de se fftcher !

L'auleur de la Vie de Jésus faisait publier dans le Petit Lannionnais la lettre suivante :

Paris, 26 novembre 1890.

Ah ! mon cher cousin, que je vous sais gré de vous indigner pour moi, en ce temps de mensonge, de faux commérages et de faux racontars. Tous ces récits de M. de Concourt sur des dîners dont il n'avait aucun droit de se faire l'historiographe sont de complètes transformations de la vérité. Il n'a pas compris, et nous attribue ce que son esprit fermé à toute idée générale lui a fait croire ou entendre. En ce qui me concerne je proteste de toutes mes forces contre ce triste reportage...

J'ai pour principe que le radotage des sots ne tire pas à conséquence...

Et les foudres de cette lettre, écrit de Concourt, n'ont pas suffi à l'homme bénin. Ça été, tous les jours, une interview nouvelle, où, en son indignation grandissante d'heure en heure, il déclarait :

Le 6 décembre, dans le PariSj que le sens des choses abstraites me manquait absolument ;

Le 10 décembre, dans le A7A'° Siècle, que j'avais perdu le sens moral ;

Le 11 décembre, dans la Presse, que j'étais inintelligent, complètement inintcllif;ont.

Et peut-être M. Kenan a-l-il dit bien d'autres choses dans les interviews que je n'ai pas lues.

Tout cela, mon doux Jésus ! pour la divulgation d'idées générales du penseur, d'idées générales que tout le monde a entendu développer par lui à Magny et ailleurs, d'idées générales toutes transparenlt's ilans ses livres, quand elles n'y sont pas nettement formulées, d'idées générales dont il

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aurait, j'ai tout lieu de le croire, remercié le divulgateur, si le parti clérical ne s'en était pas emparé pour lui faire la guerre.

Dans le cours de cette réponse à Renan, écrite en tête du tome V° de son Journal, Concourt a publié sur l'œuvre de Renan une page superbe d'ironie :

Un conseily dit-il, M. Renan, on a tellement grisé votre orgueil de gros encens, que vous avez perdu le sens de la proportion des situations et des êtres. Certes c'est beaucoup, en ce XIX° siècle, d'avoir inauguré, sur toute matière, sur tout sentiment, détaché de toute connction, de tout enthousiasme, de toute indignation, le rhétorique sceptique du pour et du contre ; d'avoir apporté le ricanement joliment satanique d'un doute universel ; et par là-dessus encore, à la suite de Bossuet, d'avoir été Vadapteur à notre Histoire sacrée, de la prose fluide des romans de Mme Sand.

Certes c'est beaucoup, je vous l'accorde, mais point assez vraiment, pour bondieuser comme vous hondieuseï en ce moment, sur notre planète. — et je crois que l'avenir le signifiera durement à votre mémoire.

Quantaux révélalionsqui ont si fort indisposé Renan, elles a suent l'authenlicilé » comme l'a dit M. Magnard dans le Figaro ; Concourt a rédigé son Journal sur des notes prises au jour le jour, en face même des événements et des hommes. Les conversations données par lui sont pour ainsi dire « des sténographies reproduisant non-sculoinont les idées des causeurs, mais le plus souvent leurs expressions. » Celait le soir même, en rentrant, ou au plus tard le lendemain matin, qu'il écrivait ses souvenirs.

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C'est donc en vain quo Renuii crie au mensonge. Nous n'en croyons rien et nous sommes persuadés au contraire que son bagage patriotique était fort léger. N'a-t-il pas toute sa vie protesté contre le patriotisme en demandant la disparition des frontirros qui l'ont les nations, en professant constamment qu'au-dessus de la patrie il y a l'humanité. Son fameux discours : Qu est-ce qu'une nation ? n'est pas autre chose que le brillant développement d(' colto [h^se mauvaise et dangereuse.

La conduite môme qu il tenait avec ses amis à cette époque de désastre et de ruine montre bien que fort peu de patriotisme devait, vivre dans les cœurs de ces hommes qui festoyaient gaiement quand les nôtres lomhaient sur les champs de bataille, et qui ont oftort i\ Brébant, en souvenir de leurs débauches gastrononiques, une médaille par laquelle ils le remercient de ne ne les avoir laissés manquer de rien pendant le siège (1). Gela dit tout.

(1) « En 1870, perulciiit le siège de Paris îles gens de lettres riches assez dégagés de soucis patriotiques, ayant pour chef de file M. Renan et un ou deux autres laissèrent Talfreu-xpain de son et do paille aux estomacs illettrés des défenseurs du pays et festoyèrent tout à leur aise chez Brébant. Ils eurent môme, — faut-il dire le courage ou le cynisme? — de faire frapper une médaille ornée de leurs noms à la gloire du restaurateur qui les avait nourris de beafteaks de cheval. — N'était il i)as juste de conserver en bel état à la patrie des tètes si chères, »

Argent et littérature, article du P. V. Delaporte, Etudes religieuses du mois de septembre 1891.

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