CHAPITRE VIII
Au pinacle de la gloire
Dès son plus jeune âge, Renan s'était senti prédestiné à de grandes choses. Et toute sa vie est un essai de réalisation des visées ambitieuses qu il nourrissait en lui. Quand une voie se fermait devant ses pas, il se rejetait aussitôt vers une autre; quand le rêve primitivement formé s'écroulait, il ne se décourageait pas et bâtissait sur nouveaux plans.
A la fin de l'Empire, la vie politique le tenta. En 18G8, il publia ses (>i/es//o/isco?j/em;}oranies ; c'était un prélude. En 1869, il sollicitait un mandat de législateur. Il a prétendu depuis avoir accompli là un acte héroïque, parce que les « sénateurs » sont aujourd'hui exposés â mourir sur les chaises curules. Les électeurs de Seine-et-Marne ne se doutèrent point alors que le candidat au Corps législatif filt inspiré par des sentiments aussi élevés. Ils ne virent en Renan qu'un écrivain anti religieux qui recherchait une situation politique pour grandir son influence et travailler avec plus de succès â son œuvre contre le christianisme. Ceux qui avaient lu les ouvrages du « penseur » siavaienten
outro quoi mûpris cet homme, né du peuple, mais idolùlrc de son propre talent et dévoré du désir d'être heureux sur terre, avait pour le peuple, pour les dévouements obscurs, pour les cerveaux peu cultivés. Franchement, le candidat venait devant ses électeurs avec de bien mauvaises recommandations, et son extérieur n'était pas fait pour les séduire. Un témoin oculaire nous a laissé un récit de la campagne électorale que Renan fit alors.
Au mois d'octobre 1869, par un automne froid, triste et pluvieux, la nouvelle de la prochaine arrivée de M. Renan se répandit dans le petit village où j'étais.
M. Renan n'était pas le candidat officiel de l'Empire; il ne se présentait pas non plus sous le couvert de la République» dont les nombreux adeptes commençaient à montrer furieusement les dents : il se disait candidat libéral
M. Renan, lorsqu'il descendit d'un compartiment de seconde classe, m'apparut tout de noir vôtu. Son pantalon soigneusement relevé, laissait voir des bas de laine noire; de solides souliers à élastiques lui tenaient le pied chaud et lui permettaient d'aflVonter la boue abondante des chemins; à ses mains qui portaient un énorme parapluie, jadis noir, de bons gros gants en tricot; sur ses longs cheveux, déjà blancs, un tribus de laine; le dos légèrement voûlé. Modestement, il prit place dans la patache qui pour quinze centimes devait le conduire au centre du village.
Dans un café malpropre, dont l'atmosphère était viciée par la fumée des pipes, les émanations do l'alcool, du vin et de la bière, M. Renan était mélancoliquement assis devant une table de marbre. Ranimés autour de lui, et à distance, quelque dix ou douze électeurs le regardaient bouche bée
Connaissance faite avec les fortes têtes politiques, dans;
cette immonde tabagie dont le propriétaire, ancien gâte-sauce, ancien cabotin, serrait à les rompre les mains du futur académicien, M. Renan dut \isiter les gros bonnets. Ces gros bonnets, ayant de l'influence sur le populaire, étaient quelques employés de commerce, des ecribes de grandes compagnies, même des chefs de service, préférant pour raisons de saolé (et par économie), le séjour de la campagne à celui de la ville : c'étaient encore le médecin frondeur, ennemi du curé, et quelques rentiers en opposition avec le maire, dévoué au gouvernement.
Puis les dames! Les dames de messieurs les gros bonnet*, des bas-bleus de campagne, de prétendues libres-j)enseuses, profondes admiratrices, sans les avoir lus, des écrits de M. Renan! l'accablant de louanges, lui cassant sur le nez, et à bout portant, quantité d'encensoirs, et finissant par solliciter, avec force minauderies, une conférence littéraire, qui aurait lieu après les élections, quand on ne parlerait plus de celle vilaine politique, et M. Renan promettait, promettait... Promettre n'était-ce point son r«M»^ en cette circonstance?
Le soir, une grande animation régnait dans les rues boueuses du village; le candidat devait, en public, développer son programme politique, et parler de^ intérêts locaux. La salle de danse avait été choisie à cet efTet ; huit ou dix lampions fumeux en éclairaient les quatre grands murs blancs et nus ; quelques chaises dépaillées, des bancs boiteux avaient été disposés pour les électeurs ; au fond, une mauvaise table de bois blanc, sur laquelle brûlaient deux longues chandelles, quo mouchait de temps en temps, avec ses doigts, le garde champêtre, était destinée à l'orateur.
C'est dans cet antre, la tête inclinée sur la poitrine, escorté de deux fidèles, qu'à l'heure fixée, pénétra M. Renan; tel Jésus, entre les deux larrons, gravit l»^ Calvaire! — Si véritablement nous ne jugeons que par contrastes, le brillant académicien a dû se livrer à de cruelles et à d'amères réflexions,
lorsque, vêtu d'un habit pompeusement chamarré, la croix de commandeur do- la Lt'gion d'honneur i)endue au cou, il prononça, quelque dix ans après, sous la coupole de l'Inslitul, en présence de la fine fleur des gourmets littéraires, devant des toilettes éhlouissantes de luxe et de fraîcheur, au milieu de parfums suaves et pénétrants, son remarquable discours de réception à 1 Académie, et sa non moins remarquable réponse au discours de M. Dumas (I).
La célébrité de l'écrivain lut impuissante à concilier au candidat la faveur des électeurs. Les paysans de la Marne se souciaient peu de l'érudition plus ou moins vraie de Renan; ce qu'il leur fallait, c'était un député connaissant les intérêts et les besoins du pays, et ayant un programme qui donnât satisfaction k toutes les justes exigences. Dans ces questions, Kenan se montra d'une incapacité notoire. Le langage railleur, presque bouffon, dans lequel il discourut, fut aussi une cause d'échec pour sa candidature. Les paysans ne comprirent pas ses mots de précieuse. En parlant du Concordai, il dit « que lÉglise et l'État étaient comme deux époux qui feraient mauvais ménage, qui auraient des querelles fréquentes... qu'un jour viendrait où il y aurait divorce ». On crut, là-dessus, qu'il était question du divorce, et cela lui faisait dire plus tard: « Il ne faut pas, voyez-vous, faire de métaphores au village ».
Renan fut battu, avec M. Jocourl, le candidat officiel, et M. de Munie, le candidat légitimiste. Ce fut le candidat radical, M. de Jouvencel, qui l'emporta.
Renan conserva de cet échec une irritation profonde.
(1) A. Dûment, VEs^tafette, 8 août 1889.
Quelques jours après, il rencontra l'Empereur, qui lui offrit ses condoléances; l'autre lui répondit sèchenienl: f Si Votre Majesté avait tenu à me voir élu, cela lui eût été bien facile; il aurait suffi de supprimer la candidature officielle dans mon arrondissement (i) ». Il conserva longtemps Tamertume de cette défaite; à la page loi des Feuilles détachées il a écrit: a En 1869, je fis, dans le département de Seine-et-Marne, une campagne électorale indépendante, qui eût réussi sans M. Rouher et sans mon honnêteté ».
Il ne fut pas complètement découragé cependant, et en 1878, il se présentait de nouveau à... Marseille. A ce sujet, on pouvait lire dans la Liberté du 31 décembre, l'entrefilet suivant:
On sait que M. Renan a accepté une candidature officielle à Marseille. Un de nos confrères trouve que l'idée de voir ce lettré, ce philosophe, cet ennemi du gros athéisme et de la démagogie bruyante, qui a nié la divinité de Jésus, mais qui oertainement, empêcherait le déboulonnement de la statue de Belzunce et que séduirait le charme des processions méridionales, l'idée de le voir aux prises avec les électeurs du déparlement le plus radical de France, est quelque chose de particulièrement comique.
Il me semble, d'ailleurs, que M. Renan se raille lui-mt^me quand il écrit :
« Je serais d'ailleurs extrêmement heureux de recevoir mon mandat des habitants de Marseille et du département du Bouches-du-Rhône. J'ai traversé Marseille plusieurs fois pendant mes voyages et cette ville a toujours exercé un charme
(1) Au premier tour de scrutin, Renan venait bon troisième. Il réfusa de se désister en faveur du candidat officiel, bien qu'il leût promis» l'avance.
et un intérêt des plus vifs sur mon cœur et mon esprit. Je ne vois jamais, sans me sentir fortement attiré vers elles,ce8 natures provinciales si vives, si résolues, portées au progrès par des élans si forts et si généreux. Si elles mo chargent de les représenter, le soin constant de mériter un tel tionneur, sera l'amhition, la tâche préférée de toute ma vie. Rien, je l'affirme, ne me serait plus flatleur que d'entrer pour quelque chose dans l'avenir et les magnifiques destinées de la vieille cité phocéenne. Marseille et la Provence, si elles m'appellent, peuvent compter de ma part, sur un dévouement absolu ».
Cette nouvelle tentative eut le succèsde la première. Renan fut même si bien roulé par les Marseillais qu'il perdit à jamais l'ambition de siéger sous la coupole du Luxembourg.
Dans ce sénat impérial où il avait voulu vainement s'asseoir, Renan avait été fort maltraité après la publication de la Vie de JésiiSj et c'était peut être le désir inavoué de reparaître en triomphateur dans une salle où l'on l'avait bafoué, qui le poussait à soutenir sa candidature sénatoriale. Kn 1878, il n'aurait point eu là (jue Sainte-Iieuve pour défenseur, comme au jour de la première attaque : le diocèse de la librepensée s'était considérablement accru et de nouveaux fidèles s'étaient rangés sous le noir pennon du mal triomphant. Renan était l'évêque officiel de ce diocèse et ses lettres pastorales excitaient à chaque instant le zèle des adeptes. Les fanatiques de la libre-pensée
sont les pires moutons de Panurge que l'on connaisse et ils suivent aveuglement pourvu qu'on les conduise au mal.
La libre-pensée romaine surtout était à la dévotion de Renan. iS'est-ce pas une preuve de la puissance de destruction que lui reconnaissaient ces hommes constamment en lutte avec le pape et voués irrémédiablement à la destruction du catholicisme ? Au mois d'octobre 1872, invité par plusieurs cercles de libres-penseurs, Renan se rendit à Rome. La presse française de Tépoque nous apprend que Rome toute entière s'émut à l'arrivée de l'auteur de la Vie de Jésus.
Les catholiques s'attristaient de l'audace du renégat venant braver jusque dans sa capitale la religion qu'il avait foulée aux pieds. Bien des protestations s'élevèrent. Renan était descendu à l'hùtel d'Allemagne. Quelques zélés voulaient lui donner une sérénade, mais les voyageurs logés à l'hûtel menacèrent de partir sur le champ si ce scandale avait lieu. L'hôte lit si bien que les zélés se soumirent et abandonnèrent leur projet de sérénade. Le vrai peuple recevait le blasphémateur comme les Bretons l'avaient accueilli au lendemain de la Vie de Jésus. Le dimanche 27 octobre, rinq mille Romains venus des quartiers populeux se rendaient au Vatican, et le pape disait devant eux : « Quel genre de scandale ne voit-on pas aujourd'hui dans celte Rome capitale du monde catholique? On voit arriver à Rome un homme qui nie la divinité de Jésus-Christ; et les journaux l'appellent un homme illustre, rhonneurdc sa pntrir. » Pie IX traitait en outre le renégat de « blasphémateur européen. » L'écho
EHNRST HK.NA.N liOT
de colle parole rclcnlit à travers toute l'Europe, cl les librcs-peiisours en ont gardé au saint pape iin<^ rancune profonde : Kenan démasqué ainsi par le Pontife suprême, ne pouvait plus s'atTul)ler du litre de chrétien et tromper encore les âmes simples avec ses doctrines perverses.
Le pape n'a jamais cessé do dénoncer au monde catholique la dangereuse hypocrisie do Renan. Après Pie IX, Léon Xlll : n'étant encore qu'évêque de Pérouse, le cardinal Pecci stigmatisa le livre de M. Ernest Renan « qui porte le titre menlour de Vie de Jf'sus » ; il le qualifia de livre « blasphématoire et outrageant au plus haut point pour la majesté de Dieu ; il avertit ses ouailles de se tenir en garde « contre l'œuvre inpiedu nouvel Arius » ; et avec grande raison, il dit qu'un tel livre était « contraire au sens commun et à tous les principes de la saine raison et de la véritable science. • Il prescrivait ensuite des prières expiatoires pour réparer l'insulte faite k Dieu par le livre de Renan.
Et tout récemment, le cardinal Pecci, devenu le grand pape dont les magnifiques enseignements font l'admiration de l'univers, dont l'auguste parole est reçue à genoux par les peuples étonnés, S. S. Léon Xlll félicitait Mgr Perraud d'avoir apprécié à sa juste valeur le renégat et son œuvre. C'a été en quelque sorte une protestation contre les racontars des journaux : l'un a prétendu que Léon Xlll s'était réjoui de ce ((ue Renan était mort sans repentir, parce (lue cela prouvait on lui une grande conviction et que l'homme convaincu trouve grâce devant l'Eternel ; d'après un autre, Sa Sainteté aurait dit simplement : Oportet hœ-
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resesesse. Non, notre saint et grand pape ne s'est point réjoui de la mort de Renan ou ne l'a point vue avec indifférence. Mais il s'est apitoyé sur cette pauvre âme qui partait pour le jugement, chargée de tant de crimes, et il a pleuré sur Taveuglement de la France faisant des funérailles publiques à Tinsulteur du Christ.
La lettre de Léon XIII à Mgr Perraud trace sa conduite au peuple chrétien : celte nouvelle parole pontificale implore les catholiques de n'avoir aucun ménagement pour le pire ennemi de leur foi.
Les ennemis de la papauté cependant auraient bien suffi, dès 187:2, par leur enthousiasme d'énerguménes, à montrer ce qu'était Renan au fond. S'ils le fêtaient ce n'était pas pour sa personne, mais pour ses détestables doctrines. Il n'y eut point moyen de s'y méprendre lorsqu'il fut invité au cercle Cavour, lorsque les Juifs, par la plume d'Arbib, le proclamèrent une des gloires vivantes de la France, et surtout l(»rsquo les dignitaires des hautes loges italiennes reçurent les conseils du colporteur en anti-catholicisme, dans un banquet fraternel organisé en son honneur.
A la fin de ce banquet Renan prit la parole, et se croyant en lieu si^r, ota tout masque et apprécia ainsi la conduite des maçons italiens :
Une chose esl digne de remarque : les politiques du XVIII« siècle faisaient profession dVsprits forts; ils étaient les ap(^t^es de la [>hilosophie. Ils parlaient beaucoup de Dieu et pas du roi. Dans noire siècle, au contraire, on parle beaucoup de l'Etat et du roi et peu ou point de Dieu. » (Ici M. Renan a fait une citation latine que je n'ai point retenue, tant parce qu'elle ne m'a pas paru se rapporter parfaitement au sujet,
que parce que W latin prononcé ù la manière française nous échappe souvent).
Toutefois, les politiques en général et les ministres d'Italie en particulier se plaisent à parler de la religion et du catholicisme et ont soin d'atTecter un respect profond, une conception édifiante. Dieu, la religion et le Pape ne sont autre chose pour eux qu'un moyen de gouvernement, une force avec laquelle ils se croient obligés de compter et de transiger pour maîtriser les peuples. Dieu leur apparaît comme un instrument d'ordre, à peu près à la manière d'un gendarme : de là l'intérêt qu'ils portent à la religion, le respect qui les lie au Pape. Mais cet intérêt, ce respect n'ont point de chaleur; ils ne sont, comme leur foi, que sur leurs lèvres. Habitués à passer des compromis entre Dieu et la conscience, qui s'étonnera qu'ils cherchent un compromis, un mezzo termine entre l'Eglise et l'Etat? (1) ,
Lu tel langage n'est point habituel à l'hypocrisie maçonnique. Et il est à croire que les maçons italiens en auraient été médiocrement satisfaits, s'ils avaient su que ce discours tombait dans une oreille profane. La franc-maçonnerie n'aime point qu'on parle avec cette liberté, mémo au fond de ses temples. Aussi Renan ne fut-il jamais admis aux hauts grades ; on le tint toujours en dehors de rélal-major politique. Quelles que fussent sa dissimulation et son habileté, on ne le trouvait point assez roué pour un grand rùle, un de ceux qui se jouent seulement dans les coulisses. On aimait mieux le produire au dehors, le déléguera
(1) Lettre de Rome publiée dans l'I/jur/'s du 4 novembre I87:i.
un rôle brillant : on flattait ainsi sa vanité, et on faisait de lui un instrument docile à Tœu^Te d'antichristianisme que poursuit sans cesse la franc-maçonnerie. Pour donner à l'exégète Tillusion d'une haute puissance dans la secte, on allait même jusqu'à publier ses discours dans le Monde maçonnique^ organe du Grand Orient (1). Voilà comment les fils de la veuve conduisent leurs esclaves !
Jusqu'alors Renan avait ou les sourires et les hommages de la politique, de la science, du journalisme et de la critique : il ne lui manquait que ceux des lettres, dans la personne de leurs plus hauts représentants. Mais cela ne devait plus tarder et le 13juin 1878 il était élu membre de l'Académie, en remplacement de Claude Bernard (2). Le scrutin lui attribua 19 voix, tandis que M. Wallon, le conscientieux auteur de l'histoire de Jeanne d'Arc, n'en recueillait que quinze. La presse radicale et démagogique triompha bruvamment.
(1) Cf. no de mai i88i.
(2) Les prédécesseurs de Renan à l'Académie française, où .il occupait le 24'' fauteuil, ont été, en remontant : Claude
Bernard, Flourens, Michaud, J.-F. Cailhava, Gaillard, J. -\lary, -\iitoine de Mesmes, de Crécy, J.-G. Cassagne et Saint- Amand. Que de noms oubliés déjà î La série n'est point brillante.
ERNEST HENA.X ^11
Le duc d'Aumale donna sa voix à Renan. On n'a pas oublié que ce joli prince du sang, le serviteur du « drapeau chéri », avail déjà, par son vote, consacré définitivement la république. C'est à lui seul que nous devons ces deux infamies : Renan académicien et la R. F. juive et maçonnique. Les d'Orléans ne pouvaient faire moins pour l'ex-ami du prince Napoléon ; et ils tenaient à montrer qu'eux et le prince saucissonnier étaient de la même famille morale et intellecluelle.
Chez les catholiques, ce fut de la tristesse, mais aussi de l'étonnement, de la stupeur. Le renom de l'Académie en descendit à néant. Auguste Roussel écrivait dans V Univers (1) :
« Si décrié que fût le corps littéraire dont Richelieu fut le fondateur, on ne pouvait admettre qu'il fût tombé si bas ; on voulait croire que réleclion de M. Liltré n'avait été qu'une surprise, une sorte de récompense donnée, pour prix de ses fatigues, à l'opiniâtre auteur d'un dictionnaire en plusieurs immenses volumes.... L'Académie est un cénacle non plus de littérature, mais d'impiété. C'est le refuge ouvert à tous les écumeurs de lettres qui se sont fait un renom en outrageant toutes nos croyances et toutes nos gloires. >»
Si sévère qu'il paraisse, ce langage était justifié. Car en même temps que Renan, avait été élu Henri Marlin, en remplacement de Thicrs. Les deux nouveaux académiciens étaient des disciples de Voltaire et ils s'étaient distingués lors du cenlenaire célébréen l'hon-
(l) lojuiu 1878.
neur de celui qui, par des insultes ignobles, voulut souiller la mémoire de Jeanne d'Arc.
Renan d'ailleurs tint à l'Académie le parfait langage de rimpiété quand il y fut reçu le A avril 1879.
Il entra au milieu des applaudissements, raconte Léon Aubineau (1) souriant à tous et saluant de la main, son claque sur son cœur, son épée au côté, sa vaste et ronde poitrine couverte de broderies, gilet et cravate blanche. Il se traîna et se hissa devant son pupitre où il était à demi assis et comme perché... Sa voix qui manque de gravité manque aussi de sonorité.. . Le geste monotone, cette voix monocorde sont bientôt tout-puissants. L'ennui gagne l'auditoire. .
Cet auditoire était très mêlé. Amis et ennemis du récipiendaire remplissaient la salle des séances académiques; dans le nombre beaucoup de curieux, des indifférents, qui venaient assister à un tournoi littéraire. Beaucoup furent déçus dans leur attente. Le discours de Renan était pétillant de malice ; mais il fut très mal lu. L'auteur sortait d'une attaque de goutte qui avait retardé sa réception, et il fut souvent forcé de s'asseoir. « 11 débita son discours comme un curé de village son prône, dit le critique de la Revue bleue^ et M. Legouvé dut bien souil'rir ».
Renan débuta en faisant un éloge outré de ses parrains, V. Hugo et J. Simon. Une longue digression l'entraîna ensuite à prouver une thèse fort contestable, à savoir que les grands écrivains n'ont aucune préoccupation de la forme. Le tout entremêlé de blasphèmes
(1) IJnwerSy .') avril 1K79.
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doucereux, tlottanls et mémo empreints de déférence. Ilenari n'aurait plus eu de talent s'il n'avait l)lapphénié.
Le sujet du discours devait être nécessairement l'éloge de Claude Bernard. Mais le pauvre grand savant fut rejeté au second plan. Renan parla surtout de luimême. Quand il montra le savant uniquement préoccupé de vérité, é^al au saint, aussi heureux que le saint, et même plus heureux, car il a la joie et l'orgueil de ses découvertes, il ne fit pas seulement le panégyrique de Cl. Bernard, il lit avant tout et surtout sa propre apologie. Les admirateurs eux-mêmes étaient scandalisés de cet égoïsme et de cet orgueil.
Parler de lui avec éloges, parler mal de Dieu et des autres hommes, c'était tout Renan ; il ne savait pas faire autre chose. Aussi ne manquait-il pas de battre en brèche le spiritualisme et d'anéantir l'àme, en exposant les travaux physiologiques et physico-chimiques du défunt. Pour arriver au but souhaité, il eut le mauvais goiH de donner ù un auditoire composé en grande partie de dames, le détail dos dissections de Cl. Bernard. Cela rappelait les délassements galants de Thomas Diafoirus ; mais ces galanteries répugnaient à l'auditoire, et Renan qui était seul à s'y délecter, coupa court tout-à-coup, en fourrant à sapochcplusieurs feuillets de son discours. H en revint i\ son commencement et la péroraison fut ce qu'avait été l'exorde : un éloge outré de l'Académie.
La réplique fut donnée par M. Mézières qui s'acquitta fort heureusement d'une besogne difficile. Obligé de faire l'éloge de Renan, il le tempéra de ré-
serves ingénieusement présentées, mais formelles. II réclama pour les humbles, pour ceux qui souffrent, le droit à des croyances consolantes. Reprenant la théorie de Renan sur le style, il loua Cl. Bernard d'avoir déployé beaucoup d'art en exposant le fruit de ses recherches. Avec une bonne pointe de malice, il représenta le physiologiste échappant à Tindifférence sceptique chère à Renan, et versant des larmes quand il entendait à l'Académie des plaintes éloquentes sur les malheurs qui intéressent le commun des mortels. En- On il amena des sourires sur toutes les lèvres quand avec une ironie discrète il complimenta le récipiendaire d'avoir connu personnellement S. Paul et de s'être porté caution de l'impératrice Faustinc. C'était la revanche du bon sens, et l'auditoire en manifesta toute sa reconnaissance à M. Mézières en l'applaudissant chaleureusement. Le succès de la journée fut pour lui.
Une fois entré dans la place, Renan était homme à grimper au premier rang. Il sut avoir de bonnes relations avec tous ses collègues : le parti des ducs ne le regarda pas trop dédaigneusement et Mgr Perraud allait même jusqu'à lui adresser « quelques paroles de charitables doléances », quand il le voyait souffrant, ou tenait compte de ses observations quand il lui soumettait son discours de réception. (I) Ce tableau n'est-il pas éminemment suggestif? Cet évéque recevant, ù propos de style, les conseils d'un renégat, ne
(1 j Mgr Perraud. A propos de la mort de M- Hcnan ; souvenii^s ci impressions, p. 3\.
révèle-t-il pas la cause immédiate de l'impuissance du catholicisme à l'iieurc présente ? Athanase n'aurait jamais vaincu Arius et son hérésie, s'il s'était amusé à jouter avec lui dans l'art de hien dire. Le lihéralisme nous a appris de singulières abdications.
Pauvres prêtres I qui, sous prétexte d'art, de science, de littérature, allez porter* vos soutanes dans les milieux les plus rélractaires à, l'action chrétienne, que l'aites-vous ? Non seulement vous fournissez aux fidèles des arguments d'indifférence, mais encore vous suggérez aux impies des raisons de leur impiété, en leur permettant de suspectervotre sincérité. Car eux-mêmes ne comprennent pas que votre foi et votre caractère ne vous interdisent pas leur fréquentation. Arcecmtw, disent les décrets des conciles.
Quel triomphe pour Renan quand il se voyait le collègue d'un pasteur de celte Eglise sur laquelle il déversait chaque jour la calomnie et le mépris. Devant une soutane épiscopalc, ses railleries blasphématoires devaient avoir plus de sel ; cela inspirait ses discours d'académicien. Et il prit assez souvent la parole sous la coupole de l'Institut. Ce fut lui qui répondit au discours de réception de Pasteur, le ''Il avril 1S82; à celui de Cherbuliez, le 25 mai de la même année ; à celui de Lesseps le 23 avril 1885 ; à celui de Claretie, le 21 février 1889. Entre temps, il prononçait le discours lunèbre sur la tombe de CuvilliiT-Fleury, le 21 octobre 1887.
Le caractère et le talent de Henan s'adaptaient merveilleusement à faire l'éloge des nouveaux récipiendaires : les affirmations les plus hétérogènes et les
plus étranges ne lui coûtaient nullement, et il trouvait moyen de dire à chacun qu'il était un héros ou un génie. Léon Aubineau nous a tracé un joli portrait de Renan directeur de l'Académie, le jour d'une réception (1).
M. Renan s'est hissé avec peine au bureau de l'Académie ; ses petites jambes et son gros ventre s enchevêtraient, et ont eu besoin de quelque aide pour s'installer au fauteuil; mais une fois casé entre M. Doucet et M. Mazade, M. Renan, quand vint son tour de parole, se mit à caqueter comme un Sganarelle en goguette, débitant maintes vérités et mille impertinences. On l'entendait peu : mais on le comprenait fort bien, grâce à une mimique impayable ; il mangeait en riant les mots qui devaient porter et les laissait à deviner: il frappait son papier de la main en s'adressant à l'auditoire, lui souriant ou lui faisant la grimace, se jetant tout à coup tantcNt vers M. Mazade comme pour l'embrasser et tantôt vers M. Doucet qui, rouge jusqu'aux oreilles, se reculait en fuyant vers les saules : les saules, à l'Académie, sont les colonnes de porphyre rouge qui forment le fond du bureau. A travers celte parade du jovial académicien, le discours s'est déroulé comme d'habitude, mêlant toutes sortes de paradoxes et exposant avec de comiques tristesses les gloires du temps et es mérites du jour.
On aurait pu le peindre dans cotte attitude, et larliste qui l'aurait tenté aurait réalisé une œuvre curieuse aurait esquissé un portrait plus vrai encore que celui de Bonnat. Dans ces séances de IWcadémie, on percevait très vivement le caractère même de Ronnn. « ce
(1) 11 s'agit ici de celle de M. Claretie.