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gros monsieur heureux d'être. » Le portrait de Bonriat, fort remarquable d'ailleurs, donne surtout l'idée de Renan aflFaissé, vanné, fini. Tout semble tomber dans ce vieillard assis : les bras tombent sur les genoux, le ventre déborde sur les cuisses, les joues pendent, la tète s'incline sur la poitrine, les paupirres descendent sur les yeux. Ce n'est point le vieillard, droit et fier, des races viriles; ce n'est point le penseur, courbé sur ses livres mais se redressant par un effort de volonté ; c'est un être do décadence à la chair flasque et sans consistance, qui se laisse aller aux douceurs de vieillir sans trop do mélancolie. C'est le jouisseur devenu impotent ; mais Donnât ne nous a pas assez donné le spliynx cachant ses pensées, et dévorant ceux que son babil étourdissait : celui-là, il fallait aller le chercher sur le fauteuil académique.
Le rêve de Renan était bien réalisé : il avait fait son chemin, il était arrivé, La libre pensée n'a pas été ingrate pour le plus fervent do ses apôtres, et celui-ci n'a vraiment pas eu à se plaindre du sort. On l'a comblé de biens, on lui a prodigué des litres honorifiques comme à un homme supérieur, comme à un idéaliste de vertu, comme à un véritable maître en tout genre.
Professeur et administrateur du Collège de France, logé aux frais de l'Ktat, membre de l'Académie Française, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles
Lettres, il était devenu aussi grand officier de la légion d'honneur et depuis 1884, il était membre du conseil de Tordre. Chaque année nous perdons un lambeau de notre fierté et de notre grandeur. Quand M. Bardoux, ministre de Tlnstruction publique avait proposé Renan pour la croix dofficier de la légion d'honneur, le maréchal do Mac-Mahon s'était énergiquement refusé à signer un tel décret. Mais Judith Grévy n'eut point les mêmes scrupules : il savait ce que valent aujourd'hui ces titres honorifiques.
Or si nous avions encore un peu de sang dans les veines, nous ne laisserions pas passer de pareilles infamies. Comment I voilà un ordre destiné à récompenser les hautes et nobles actions, les saints dévouements, et dans cet ordre, qui donne-t-on comme collègue à nos braves militaires qui sont l'honneur même? Un homme dont toute la vie n'a été que traîtrise et reniement. C'était déjà une injure, mais c'a été un comble de confier à cet homme, à ce dégradé, le soin déjuger les membres d'une si grande et si belle association. Ei il fallait qu'il fût lui-même dépourvu du plus léger atome de conscience pour accepter de telles fonctions, et ne pas se rendre compte de Tabîme de bassesse et de dégradation dans lequel il avait roulé à la suite de ses dénéçralions et de ses blasphèmes.
Loin d'avoir conscience de son indignité, il ne craignait pas de se donner lui-même en exemple aux jeunes gens devant lesquels il était appelé à discourir. Car il était devenu une sorte de discoureur attitré, pour les distributions de prix aux lycéens et les funé-
railles du monde (jUilIcI. \in 1883, il vantait aux él»"*ves de Louis-le-Grand, la douceur de vivre; il ne variait guère le thème de ses déclamations ; c'est à peine s'il en changeait la forme et toujours Ton retrouve le « gros monsieur heureux d'être », soit qu'il parle à la jeunesse, soit qu'il rhétorise creusement sur la tombe des morts illustres, soit qu'il couronne de laurier les bustes et les statues d'About, de Florian ou de Brizeux, soit qu'il hypnotise le congrès des sociétés savantes, soit qu'il prêche la propagation de la langue française sous les auspices deVAlUance israélite universelle, soit qu'il se mette aux pieds de Rothschild, dans la Société des Etudes juives. Tous ces discours, toutes ces conférences ont été imprimés. Les thuriféraires qui l'entouraient ne souffraient pas qu'on dédaignât une des perles sorties de la bouche du grand homme, Et lui-même n'aurait eu garde de tomber en cette négligence, ces discours formant d'innombrables brochures qui rapportaient à l'auteur honneurs et profits.
On le voyait s'affilier à tous les cénacles, et y prendre une place prépondérante: au Journal des Savants^ il était membre assistant du bureau ; il était secrétaire de la Société asiatique'^ il présidait le Diner celtique \ c'était un des membres les plus en vue du cercle S. Simon, celte citadelle du judaïsme et du protestantisme, qui se couvrent là des dehors de l'art et de la littérature pour prendre dans leurs filets des catholiques et même des prêtres i^l).
(i) Cl. laiiirlf (le M. Lionel Radiguet, dans la Ttrre de FrancCf de décembre 18U2.
Les salons enfm, les salons à la mode lui étaient ouverts. Sous l'empire, il fut un des familiers de la princesse Mathilde ; sous la république, il fréquenta surtout chez M°- Aubernou. De temps à autre, on l'invitait pour le produire comme une curiosité entre une chanteuse de genre et un poète décadent. Il apparaissait toujours à l'heure précise où on l'attendait, se confondait en salutations infinies, en formules de poliles-e accablantes, dodelinant de la tète, dandinant du ventre, toujours prêt à sourire et à approuver.
H brillait à table comme à l'Institut, t Comme il semble heureux de vivre, s'écrie un convive, son voisin, chei M°" Aubernon: la serviette maintenue au collet s'allonge sur la poitrine opulente, en pente adoucie; quelquefois seulement, à un mot spirituel, un petit rire secoue cette nappe tranquille, sous laquelle on devine des ballottements, des ûuctuations de graisse, économie des digestions paisibles et des gourmandises austères, témoignages d'une pensée apaisée et d'un scepticisme auguste ».
La plupart du temps il parlait à peine; il se contentait de jouir. Au salon, il se croisait les mains sur la poitrine et digérait, sommeillant à demi, écoutant malicieusement les sottises d'autrui. Et puis, dans son éternel dandinement d'oie songeuse, il s'en allait, « distribuant des adieux comme des bénédictions, avec une politesse excessive qui laissait voir seulement la tonsure de l'âge et le nez émergeant en saillie menaçante sous la tête inclinée. »
La gloire est souvent faite de génuOexions I
CIIAPITUK IX
Leur Maitre
L'afTaisscment de noire siècle et de nos admirations a sacré Renan grand homme, oracle infaillible, maître incontestable. Lesénergumèncs du reportagearrivaient à chaque instant, essoufflé? , d sa porte : elle s ouvrait toujours toute grande et hospitalière devant ces solliciteurs qui font du bruit autour des gens et leur donnent ainsi l'illusion de la gloire. On venait consulter Renan sur tout et à propos do tout, sur la formation d'un parti catholique en France aussi bien que sur les encycliques papales ; et le fat se prêtait à ce manège avec une complaisance orgueilleuse. N'était- il pas un sage, capable de régir les destinées de l'Kurope, ne tenait-il pas dans sa main l'avenir du monde ?
Il cr(nait peut-être avoir appris îx l'Iiuiuanitô ii se connaître, en lui en.«icignant le mépris de l'Evangile et c'est à ce titre sans doute qu'il se mêlait de régenter l'avenir, les passions et les idées. Rien n'était plus grolcsqiiement comique que de voir cet homme — qui n'a jamais pu se rendre maître des tumultes de sa pensée — dicter aux autres des lois et des décisions
pieusement recueillies par les journalistes en quête des bévues de rhumanité.
On ne saurait concevoir, si l'on n'en était témoin, quvl aplatissement jetait ces plumitifs aux pieds de l'idole. Quand M. Renan paraissait, ils lui auraient fait volonliers un tapis de leurs corpsprécieux, renouvelante nos yeux les infamies qui déshonorent le ciel de l'Inde et ensanglantent les roues du char de Djagguernath. Chose inconcevable ! C'est devant un pareil pou de lettres, que nous nous inclinons, nous qui revendiquons si fièrement notre liberté et notre indépendance. Il faut doncquelemondesoitbiendevenula proie du mensonge pour s'abaisser ainsi devant un suppôt de rimbécillilé et du néant !
Et rabaissement n'était pas mince. Les reporters qui, d'ordinaire ont l'esprit assez rebelle aux formules respectueuses, trouvaient en parlant de Renan, des phrases d'une bassesse incroyable. On lui prodiguait les plus joyeuses épilhètes, les qualificatifs les plus glorieux : quand il s'agissait de lui, les paroles les plus iuotïensivos en apparence, prenaient des allures d'échinés courbées, de dos inclinés, de tètes soumises. C'était une prosternation sans nuance et sans fin î Le maître, il est vrai, était tellement incomparable !
C'était leur maître 1 Tel est le titre qu'on lui donnait le plus volontiers et qu'on semblait prendre au sérieux dans une certaine mesure. En face de lui, nos écrivains quittaient leurs grands airs arrogants, se faisaient tout petits et l'écoulaient comme ils écouteraient Dieu sur un Sinaï I
RRNEST RENAN ii>23
Lïin de cos dos cDurbés raconte ain^i sa prcmii'To visite îi non.in.
Je fus sculoment admis à. pénélrcr dans ce cabinet de travail de bénédictin que connaissent presque tous mes confrères.
Je me souviens qu'avant de frapper h cette porte, je me trouvai fort embarrassé de mon personnage. J'envisageai alors, non sans crainto, la futilité du but de ma démarche. Quelle face prendrait le directeur du Collège de France, messieurs, en écoulant mes billevesées ? Mais une fois en j)résence de l'illustre académicien, je sentis mes esprits me revenir à flots, car je vis que je n'avais rien à redouter de M. Renan et que son visage ne se départirait point de ce sourire de paix — presque de béatitude — qui faisait de la physionomie de ce terrible exégète la physionomie la plus indulgente du monde... (\)
Il serait curieux de passer en revue la longue série d'interviews qu'on a prises k Renan et de compter les sujets les plus divers sur lesquels il s'est prononcé avec la même facilité, le même sans-gène... et la môme incompétence.
Un jour ce sont les sœurs que riufaligable parleur appelle à sa barre. Il commence, selon sa louable babilude par déclarer qu'il ne connaît pas le premier mot de la question. C'était un parti-pris chez ce grand hommc{!) : il n'a jamais, au grand jamais, refusé do parler quand un journaliste l'y invitait, mais î\ tous il répétait que l'interview lui était insupportable et qu'il n'admellait pas ce procédé d'inforMialion.
(I) Georges Docquois. Le JoudwI, 3 octobre IH!)>.
224 LEUR maItre
M Non, disait-il, je ne comprends pas qu'il se puisse tiouver des gens assez prompts pour donner, sur tel ou tel fait qui vous met en marche, vous autres, messieurs, pour donner, dis-je, une opinion valable et dont on puisse faire quelque cas. »
Naturellement, rapporte un interviewer, on insistait, même cruellement, pour avoir son avis ; et, en fin de compte, par bonté d'âme, charitablement, (1) il finissait par laisser tomber de ses lèvres quelques mots merveilleusement adéquats que l'on recueillait comme une manne. Mais, en vous reconduisant, l'angoisse l'étreignant à l'idée que sa pensée peut-être serait donnée au public affreusement déformée, il vous suppliait de tenir ses paroles comme nonavenues, se récusait après coup, déclarait soudain son incompétence. Il va sans dire que, sur ce chapitre, on ne voulait point l'entendre, et, rapacement, on s'enfuyait, les mains pleines.
Un chroniqueur du ^irclr a fait une jolio caricalure de Renan interviewé. Elle mérilc vraiment les honneurs de la reproduction. Le chroniqueur demande à l'extigèle ce qu'il pense du mysticisme, du spiritualisme et de Tidéalisme ?
— Mon Dieu! inonsieur, répond celui-ci, votre question ne laisse pas que d'être singulièrement embarrassante. Je pense... je pense... que ce sont là de très bonnes choses... Pas trop n'en faut cependant, car, poussées loin, ces doctrines pourraient devenir dangereuses. Nous en avons des exemples dans rhisloire.
Et i\ ce propos Renan s'embarrasse dans un épisode
(l)Oh loui..
ERNEST RENAN :i25
(lo 1 iiistoire des Hébreux, et renvoie le curieux à ses travaux historiques, disant qu'il a raconté la chose « quelque part ». Va-t'en voir s'ils viennent, Jean, va-t'en voir s'ils viennent...
L'interviewer, peu satisfait de cette réponse, presse Renan de lui dire quelle importance il attache au mouvement actuel des esprits, lequel entraîne la jeune génération vers l'idéalisme, le mysticisme et le spiritualisme.
Et le professeur du Culléi^^e de Franco trouve que ce sont des t questions encore singidiLTement embarrassantes ». Il s'emporte contre les journalistes importuns et s'écrie que « les Hébreux n'avaient pas de journaux. » Après avoir divagué quelques minutes sur ce chapitre et s'être ainsi donné le temps de refléchir, il revient enlin à la question posée.
— Mais, au fait, dit-il à un interloculenr, que me demandez-vous donc ? Je crois que je me suis encore éloigrné de mon sujet.
Le journaliste. — (Jue [leiisez-vousj inaiiro, uu iii\-ucisrae au point de vue philosophique?
M. Renan. — Ce que j'en pense î Mais je n'en sais rien. Est-ce que l'on peut être sûr de quelque chose en ce monde. Un proverbe hébreu dit : « Il ne faut jamais se fier aux apparences. » Ce proverbe à raison, car la nature entière n'est qu'apparence. Quelle chose est bien ? Quelle chose est mal ? Je rignore. Tout le monde l'ignore. Le mieux est d'ôlre sceptique. Douter me paraît être la seule formule de l'esprit humain : cela nous ein{)èclie souvent de penser : excellent résultat.
Qu'est-ce que le devoir ? Abraham le dit : «< C'est le sa-
crifice ! » Mais à ceci, Gédéon répond : « C'est l'amour ! » Vous voyez combien le^ doctrines hébraïques se contredisent. Que voulez-vous que je vous dise de plus ?
Oui, je crois cependant qu'il faut du mysticisme, 'c'est un besoin surtout pour nous Français, qui avons un vieux fond d'imagination. Mais il faut du matérialisme aussi pour combattre le mysticisme qui, seul, pourrait devenir dangereux.
L'Éternel — je dis l'Éternel, et cependant je ne suis pas bien sûr qu'il existe ; je proclame son existence dans certains de mes ouvrages, mais je la nie dans d'autres, — l'Éternel, dis-je, a voulu que nous soyons en proie à des sentiments contraires. Nous sommes des jouete de l'illusion, cher monsieur, pas autre chose. Croyez-moi.
Et tenez, en ce moment, moi qui vous parle, je ne suis pas convaincu de votre présence, tout au plus si je crois à la mienne. Ne pourrions-nous pas être l'ombre de nous-mêmes?
Cependant je ne me plains pas de l'existence; elle m'a été facile; et tout bien pesé, si j'avais à la recommencer, je crois que je ne changerais rien dans l'ordre de mes travaux. Je ferais de l'exégèse par goiit. L'expérience du monde m'a été douce, et je remercie la Cause de tout bien de m'avoir fait vivre dans un siècle aussi amusant.
Le chroniqueur du Siècle termine là ses questions qui ne lui avaient pas appris grand'chose. 11 ajoute à la fin de sa relation :
Je ne voulus pas prolonger l'entretien davantage et pris congé. Nos deux ombres échangèrent un profond salut.
Depuis cet entretien mémorable, j'ai une toute autre opinion ^ur la vie. Je doute de tout — ce qui est une force — excepté de moi-même — ce qui est une force bien plus grande encore.
ERNEST BENAN 227
Tout n'est qu'apparence, illusion, dis-jo à qui veut l'entendre; mais, en attendant, j'intrigue, je me fais de la réclame. Nul doute que, les circonstances aidant, je n'arrive un jour à une très haute situation. Ouatre journaux ont déjà parlé de moi ; dans un an je pourrai à mon tour me faire interviewer. Ce sera le commencement de la célébrité.
Tous n'avaient point cet esprit de juger Renan comme il le méritait. D'aucuns croyaient à ses paroles savammant vides. Il est vrai que l'habile homme avait rhabilet'3 de les prendre par leur faible et nuançait ordinairement ses déclarations d'après les opinions politiques de ses interlocuteurs. Quand il parlait à un ami de la Révolution, il oubliait tout ce qu'il avait écrit contre le texte et l'esprit de la Déclaration des droits de l'homme et débitait des sentences sur la liberté de conscience.
A un rédacteur du T'nncs (1), rinterrogeant sur les troubles dans les (*glises, llenan répond par de longues considérations sur le Concordat qu'il veut voir maintenir et sur les prêtres qu'il regarde comme fonctiontionnaires du gouvernement. Il leur reproche en passant de coifl'er le bonnet phrygien et porte sur Léon XIII — dont on ne lui parle pas — l'étonnant jugement que nous reproduisons:
« On s'illusionne sur son compte, dit-il. C'est un lettré italien^ rien de plus ; mais pour le reste, c'est un homme surfait. Je dirai môme que c'est une vraie mouche ilu coche en voulant tout changer sous prétexte de rajeunir l'Église »,
(1)22 avril 4802.
Un point; c'est tout. En quatre lignes, Henan juge du haut de sa mauvaise foi et de son ignorance le grand Pape dont le règne marquera une ère nouvelle pour rÉglise. Ce n'est qu'un lettré italien, un homme surfait, une mouche du coche. La postérité sera plus juste: Léon XIII sera Léon le Penseur, et Renan sera « l'homme surfait ». Il a donné à d'autres ses propres qualités.
C'était surtout auprès des journalistes d'Outre- Manche que le crédit de Renan était grand. I^s Anglais ont toujours eu une prédilection marquée pour le paradoxe religieux, et ils n'ont point manqué de se laisser prendre aux appâts du rhéteur moderne. Comme ses confrères de l'antiquité, ce symphoniste de la pensée promenait de théâtre en théâtre sa verve ondoyante et y parlait de omjii re scibili et de quibusdam aliis ; il aurait fait l'éloge do la mouche, si on le lui avait demandé.
Kn dehors des journalistes, il venait beaucoup d'Anglais au Collège de France. C'étaient sans doute les lils etlesamis de ceux qui avaient applaudi l'exégète, en haine de la France, quand, quelque temps après la suspension de son cours. Renan avait paru à Londres, dans la salle des Ilihhert Lectures, pour traiter des questions religieuses. Les fils d'.Vlbion ne se gênaient pas avec Renan ; ils lui écrivaient ou venaient le consulter ù propos des riens les plus invraisemblables. Us ont souvent été la cause de singulières aventures. Sans parler do l'insulaire qui retint l'hébraïsant pendant deux heures alin de savoir si la Bible avait vr,.imont dit (|uo le lièvre est un ruminant, roprodui-
ERNEST RENAN i±9
sons cette anecdote racontée par M. Adolpiie Brisson (1) :
Coci se passait en 1890. M. Renan reçoit un jour d'AnKlelerrc certain billet dans lequel un inconnu lui pose quelques questions de philologie. M. Renan s'empresse de répondre, et il ajoute que si jamais son correspondant vient à Paris, il sera charmé de s'entretenir avec lui.
Au reçu de cette lettre flatteuse, notre insulaire boucle sa valise, franchit la Manche et se précipite au Collège de France. 11 arrive, juste au moment où M. Renan se disposait à monter en fiacre pour se rendre à la gare Montparnasse :
— Je suis vraiment désolé, cher monsieur, je pars ce soir pour Rosmapamon et vous savez que le train n'attend pas. Mais, si jamais vous passez par la Bretagne, venez me demander rhos[)italilé.
Trois jours après, l'Anglais sonnait à la porto de Rosmapamon. 11 y demeura un mois, vous avez bien lu un moiSj durant lequel M.Renan ne put jamais se résoudre à le congédier: Tètranger buvait, mangeait, prenait des notes, baragouinait un mauvais français et M, Renan continuait de lui montrer bon visage. Rien plus, lorsijue ce singulier personnage consentit enlin ù déguerpir, M. Renan eut 1 imprudence de lui dire en subissant son sluike hand :
— Au plaisir de vous revoir !...
Fatale parole ! L'année suivante, l'Anglais revint s'installer pendant huit jours ii Rosmapamon...
Ce sont là i)elits inconvénients de la vanité ; mais Renan ne devait pas Irup s'en plaindre, puisque c'était son immense réputation qui les lui valait.
(l) lievae illustréey 15 octobre, IHUi.
Renan ne se contentait pas de son rôle d'oracle : souvent aussi il joua au pontife. Il a présidé maint banquet, mainte fête joyeuse et toujours il y allait de son petit discours.
Ici, c'est VAssociation générale des étudiants qui fait de lui son président d'honneur, et applaudit ses séniles gaudeamus. Il n'y a pas à le dissimuler : Renan a joui d'un certain renom au quartier latin. Beaucoup de jeunes âmes sont torturées par les souffrances du doute et Renan avait su, surtout dans ses Souve7iirs, exprimer des choses attachantes et éblouir ceux qui jugent avec leurs sentiments plus qu'avec leur raison. Mais Renan se plaisait à les allécher pour les renvoyer déçus. Il se muqiiait d'eux, et ils continuaient à l'admirer. Il leur conseillait la vertu et leur prêchait la rigolade. H leur a constamment jeté de la poussière aux yeux. Pauvres étudiants !
La jeunesse provençale s'était laissée éblouir comme la jeunesse parisienne et les félibres, eux aussi, voulurent avoir Renan à leurs fêtes. Quand au mois de juin 1891, ils inaugurèrent i\ Sceaux ks bustes de Florian et d'Aubanel, Renan fut un des principaux invités, bien (pi'il n'eiU rien de commun avec les deux cœurs délicats dont on fêtait la mémoire. Le vieillard y répéta son éternel cantique de joie. « J'aime fort à me trouver, dit-il, avec des gens qui savent s'amuser encore. C'est si rare et si bon !.... Une bonté intinie pénètre
ER.NKST RENAN ll'M
la vie, et je suis persuadé que les momenls que l'homme donne à la joie doivent compter parmi ceux où il répond le mieux aux vues de rKlernel. » Apn's ces mielleuses impiétés, Renan s'écrie : « Vive notre chère pairie française ! » sans songer qu'en des jours (ie deuil il a misérahlement insulté cette patrie vaincue. Et l'échappé de séminaire termine par des plaisanteries sur l'éternité, dans lesquelles les admirateurs virent une péroraison particulièrement « émouvante el touchante. »
Renan a souvent plaisanté sur l'éternité et sur l'autre vie. Les félibres de Bretagne ont, avec les félihres de Provence, partagé la honte d'entendre ces divagations. Les choses chrétiennes l'attiraient, mais il ne savait point en parler sans s'en moquer ou les outrager. Au dîner celtique (1), cela faisait le ionddeses nombreux discours : soit qu'il parlât de la « nouvelle église de Montmartre qui pourrait bien ne pas rester éternellc-
(1) Depuis treize ans les bretons de Paris ont accoutumé de se réutiir chaque 2° samedi du moi» aux abords de la gare Montparnasse pour festoyer et lire des vers. La porte était ouverte assez large el il entra des gens de^lous pays, des gens qui n'étaient niônic point cellisants. Parmi les plus illustres convives de ce dîner dit celtique, citons : E. Henan, qui présidait, H. Martin, Luzel, H. delà ViHemarqué. J. de liiez, ^. Hichepin, François Cbppée, A. Tlieuriet, Ary Renan, A. Tanguy, l*. 0,L;t'', (lahrit'l Vicaire, E. Mii-helet, E. Le Mouel, (Hi. Le Goffic'
Dans lelé île 188V, le dîner eut lieu à Tn-L^uicr. L'accueil des Trécorrois fut froiil et décourageant : on l'egarda passer les cellisants, conduits par Renan, sans se mêler à eux. L'audace du renégat stupéliait.
"ÀS-^ LEUR .MAITRL
ment sous le vocable du Sacré-Cœur », soit qu'il racontât gaiement l'histoire de la jeune fille venant lui apporter une médaille. Toujours il éprouve le besoin de railler — oh ! en dilettante et avec art '. — la foi naïve des simples ou les œuvres chrétiennes.
Il ne sait pas dire autre chose à l'association archéologique du pays de Galles qui, visitant la Bretagne, en août 1889, s'arrête à Hosmapamon, le lieu de plaisance où Renan passait les mois d'été. A propos de langue, de phonélique bretonne il trouve moyen de plaindre les vieux saints de Bretagne qui u vont chaque jour se perdant », et d'avouer u qu'il n'aime pas beaucoup les saints modernes ».
Quand, en ces réunions et en ces banquets, Renan ne raillait pas le christianisme, il ne savait parler que de lui-même et de sa famille. Ce thème a fait les frais du discours prononcé à l'île Bréhal, le 11 septembre 1891, lors du banquet qui fut olVerl à Renan par la municipalité de celte ile.
De ce que l'auteur de la Vie de Jésus fut souvent appelé à présider des fêles en Bretagne, il ne faut conclure à l'existence d'une grande popularité pour lui en ce pays. On le vit bien, quand quelques libres penseurs, renégats de la vieille foi bretonne, le firent venir à Quimpcr pour un dîner celtique. Sur la seule annonce de cette fête la catholique Bretagne tressaillit et des protestations nombreuses, éloquentes et indignées, se produisirent. L'une, qui a pour litre VApostdt, est d'une poésie ù la fois grandiose et délicieuse. C'est une sorte de complainte dans laquelle revient ce refrain :
ERNEST nKNA.N 233
— IMeuro, terio de Gradlon oX doCorenlin ! Plaines ot bruyères l)rotonnos, pleurez; car le pied de l'apostat a foulé le solde granit !
Le poète y raconte que les impies ont voulu détruire les souvenirs chrétiens, le respect des peuples pour les saints; et, pour changer les mœurs simples inspirées par la loi, ces impies disent :
— il est noire frère et notre maître, celui qui insulte au Christ. Qu'il vienne parmi nous et qu'il nous verse l'hydromel en même temps que le son de sa voix, et nous serons plus forts.
Le poète rappelle ensuite la lutte hypocrite entreprise par Renan contre le Christ, et il constate combien « le rusô lutteur deScaër » a été vaincu. La pièce se termine par ces deux strophes :
0 Chi'isl î pormottras-tu lo sacrilège qu'ils prè[»aronl, et se riroiil-ilsimpunémcnl do loi?
Non. leur fêle sera honteuse. La bombarde n*est pas pour de pareilles orgies. Le souffle qui remplit le flanc du biniou n'est-il donc plus le soupir dfs bardes convertis parCorenlin, Ibuloc et Guènolé !
Ouand 11 sonne pour des joies permises, le biniou a des notes qtii parlent au cœur d un vrai Hreton ; mais ici il gémit, et le son (in'il donne est une plainte.
Pleure, terre de (Jraillon et de (?orenliu ! Prairies et bruyères bretonnes, pleurez ; car le pied de l'apostat a foulé le sol de granit 1
Pas de danses, fiers Bretons ; mais blessés dans votre foi, affluez plus nombreux dans le sanctuaire de Corentin.
C^'t outrage (pu- de nouveaux Judas jettent à la face du Christ, il tant le n'-parer.
Bretons, à genoux, c'est un sanglot du cœur que doit entendre le ciel : Parce Domine ! t Epargnez Seigneur, votre peuple, et que votre colère ne s'appesantisse pas sur nous ! »
Et maintenant, chante terre de Gradlon et de Corentin î Prairies et bruyères bretonnes, frémissez de joie : l'apostat a bu sa honte, et le Christ a raffermi son trône sur la terre de granit I
Les renégats ont eu beau faire : les vrais Bretons — et ceux-là sont nombreux — redisaient constamment avec Brizeux :
Nous avons un cœur franc pour détester les traîtres; Nous adorons Jésus, le Dieu de nos ancêtres.
Sans se souvenir de ces vers, des gens inqualifiables appellent Renan à Lorient en 1888 pour rendre hommage au délicat auteur de Marie. Et ce jour-là Renan parla de la vie « pi désinléros?ée, si haute, si pure » du poète. Les vers que nous cilons ci dessus condamnent la présence d'un renégat dans une cérémonie de ce genre et si Renan avait eu le moindre sentiment des convenances, il n'aurait point paru à l'inauguration de la statue de Brizeux !
Mais Renan ot ceux qui se prosternaient autour de lui, n'ayant ni cœur ni âme, ne pouvaient comprendre ces délicatesses. Et c'est aussi au manque de respect de soi-même qu'il faut attribuer Texcès d*adoralion idolàlrique de ceux qui ont inscrit au programme des lycées et des écoles normales les Pages choisies (TEr-
ERNEST REPfAN 23.")
}ips( fimmi, publions par la librairie Colin (i), où trop de prètros ont le tort d'aller chercher des classiques. Ils sont bien à plaindre les jeunes gens à qui l'on offre ces pages de philosophie décevante, de mysticisme railleur, d'immoralité déguisée. Et bien misérables sont ceux qui insultent ainsi à l'Ame des enfants et la piétinent dans la boue. En rendant un pareil hommage h celui qu'ils appellent leur mailre, ils en ont fait euxmêmes l'homme de toutes les mauvaises besognes et ils ont indiqué à la postérité quel jugement elle doit porter.
(1) On trouve aussi les Pages choisies à la librairie Lévy. Un juif ne pouvait manquer de se trouver dans celle combin.ii>inn — combinazione !