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CHAPITRE X

Renan devant ses contemporains

Depuis le jour où il a écrit la ]"ie de Jésus, Renan a été jugé diversement par la critique. Il nous a paru intéressant de faire un choix dans tout ce qui a été publié sur lui et de rappeler ici, dans un chapitre spécial, ce qu'ont écrit quelques-uns des contemporains.

Louis Veuillot, dans une page de sa correspondance, indique très spirituellement le seul(moyen qu'il y aurait à employer pour délivrer les chrétiens de tous les Renans du monde. Il remercie un abbé qui lui avait envoyé deux cannes des vignes de Serviéres, et il s'écrie :

«... Qu\'llos i:;ont belles ! qu'elles sont souples, //nnfes, et bien ù ma taille ! Il y en a une que je ne quiUe pas Je la fais siffler, elle trace des zigzags dans l'air, et je forme sans cesse le vœu cVavo'u' un do< r.ons la vin in pour lui faire sentir la force que ce muscle de Corrè/.e donnerait à mon argumentation./c 7ic voudvah pas d^autte rhétorique pour prouver à il. liennn et ù d'autres qinl y a vraiment un Di<ni. En dix minutes, avec votre vigne, je leur prouverais à tous le miracle de Cana el tous ceux de l'Évangile. Kt c'est bien ainsi qu'à la

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fin les miracles leur seront prouvés, Notre évéque (1) dit que toute hérésie s'élant établie dans le monde par le fer et le feu, aucune ne déguerpira que par le fer et le feu. Si Dieu permet qu'il suffifie du bàtOTif c'est le mieux qu'il puisse leur arriver.

V Univers du 14 novembre dernier a reproduit un magnifique article de Louis Vouillot, coijcernant la • Vie des Saints » dont Renan disserta dans le Journal des Di^hafs.\[iTcs avoir tout reiuté point par point, le grand puldicisle conclut ainsi :

Si c'était la peine de s'arrêter davantage sur un triste spectacle, et qu'il fallût reprendre en détail toute cette frivole et inconvenante dissertation, on y trouverait le savoir aussi peu solide que la pensée et le goût, et le raisonnement au niveau de tout le reste. 11 n'arrive guère à M. Renan d'écrire un mot qui tombe juste. Ce délicat, qui reproche aux saints modernes de manquer de style, trébuche à leur occasion dans tous les lieux communs que le philosophisme et l'ignorance ont coutume de débiter, et il a ramassé plusieui's de ses grâces dans les almanachs C'est à peu près la portée de vue et l'envergure des aigles du Siècle ; il n'y manque que le chant et le pennage. Toutefois les aigles du Siùcle sont plus excusables que lui. Ils ne savent rien, mais ils n'ont jamais rien su, et ils ne sont pas chargés d'enseigaer la jeunesse.

Dans son livre, les Œuvres et les hommes, Barbey d'Aurevilly, l'écrivain de race, traite franchement Renan d'escamoteur:

(1) Mgr Berteaud.

M. Renan, dit-il, se contente, lui, de marier les extrêmes dans une équivoque. Il adopte ce qu'il réfute et réfute ce qu'il adopte. Sa logique est de Tescamotage. Seulement, pour accomplir ces prestidigitations, ce Robert-Houdin de la philologie se contente d'abaisser la lampe. Son fiât lux c'est l'éclipsé systématique de la clarté.

Et si nous disons systématique, en pesant sur le mot, car le manque de clarté dans M. Renan n'est point l'impuissance d'être clair, c'est la conséquence d'une méthode insensée, mais c'est aussi et c'est surtout, ne nous y trompons paà, la diplomatie sans courage d'un incrédule prémédité. Avant d'être un philosophe, avant d'être un linguiste, M. Renan était un incrédule. La foi de ses premières années s'était éteinte sur les marches même de l'autel, et quand il les eut descendues, la question fut pour lui de les démolir. Le moyen, il allait le chercher; il letrouverait peut-être; ce serait ceci ou ce serait cela, mais la question était cet autel ! C'était la guerre à Dieu qu'il fallait faire, armé de prudence, car cette guerre a son danger dans une Société où il e.\iste un peu d'ordre encore. Alors, M. Renan devint hégélien. A l'ombre des formules logiques d'Hegel, de ce prince de la formule... et des ténèbres, il ne dit pas ïinfdme, comme l'avait dit Voltaire, cette coquette ou plutôt cette coquine d'impiété. Mais ce qu'il dit impliquait toutes les négations du XYIH" siècle.

Sans cesser d'être un hégélien, M. Ernest Renan devint philologue, ce fut là son état, le dessus de porte de sa pensée et de sa vie, mais l'élude des langues par lesquelles il voulait faire son chemin, n'en fut pas moins sa manière spéciale de prouver cette non-exi-^tence de Dieu, qui est la grande affaire de la philosophie du temps...

Il est aisé de voir que la chimère philologique, le passage de la pensée au langage, ou du langage à la pensée, ne sont en définitive que des prétextes ou des manières particulière;d'arriver à la question vraiment importante, la question du

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fond et du tout, (jui est de bilfer insolemment Moïse et de se passer désormais parfaitement de Dieu !

14us loin, t'LudiniiL le livre lus A'tudes religieuses^ liurbey dit encore :

Les Eludes religieuses de iM. Ernest Renan ont déjà paru feuille par feuille, ici et là, dans des revues et dans des journaux. A proprement parler, ce n'est pas un livre. C'est une suite d'articles de critique sur des sujets consanguins, réunis, pour tout procédé de composition, par le fil du brocheur, et sous le couvert d'une préface, car faire un livre n'est pas maintenant plus difficile que cela!.. Eparpillé dans les journaux en vue desquels il a été écrit, le livre de M. Renan était ici à sa vraie place pour faire illusion. On se disait avec mystère : » Quel est donc ce M. Renan?... Voilà un critique redoutable I » H semblait que dans les jungles du journalisme on entendait miauler, — doucement encore, il est vrai, — un tigre de la plus belle espèce et dont la voix serait arrivée aux plus terribles diapasons ! Si M. Renan était resté dans la publicité des journaux, cette publicité d'éclairs suivis d'ombres, nous n'aurions pas eu la mesure de ses idées dans leurs slricles proportions. Nous aurions pu le croire formidable; mais avec un livre, nous pouvons le juger. Aujourd'hui que le critique est sorti de ses jungles, nous apprenons qu'il a fait ses humanités en Allemagne et qu'il n'est qu'un chat assez moucheté, car il a du style par places, mais cachant sous sa robe fourrée et ses airs patelins la très grande peur et la petite traîtresse de tous les chats.

Citons encore deu.\ disciples de Barbey d'Aurevilly.

(1) Les Œuvres et les Hommes. T- J. Les Philosophes.

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Léon Bluy a dil :

Ernest Renan, le sage enlripaillé, la fine tinette scientifique, d'où s'exhale vers le ciel, en volutes redoutées des aigles, l'onctueuse odeur d'une àme exilée des commodités, qui l'ont vue naître, et regrettant sa patrie au sein des papiers qu'il en rapporta, comme des reliques à jamais précieuses, pour l'éducation des siècles futurs... (1)

Joséphiii Péladan, qui a de magnifiques éclairs au milieu de ses nuages, a tracé de Texégète le portrait suivant :

Le propre de Renan, c'est de n'avoir pas d'avis, faux bonhomme, faux savant, vrai cabotiUy il a inventé V escarpolette do Vexéijèse. licnan le Baigneur se halance au-dessus des hypothèses. Son oscillation en arrière vers la foi, est égale à celle qu'il vient de faire en avant vers le rationalisme. Quand on ferme le livre, on s'aperçoit qu'on a été balancé, mais littéralement et pour ce, on oublie de se fâcher. Blasphémer est plus noble que ce doute incertain. Renan est un prussien de lettres qui a trahi et livré le cerveau latin aux idées allemandes. Un véritable Perrinet le Glercq du Verbe et qui eût forcé un gouvernement honnête à cet édit : « Défense de faire des ordures contre iEvangile '^ [i)

M. Charles Buel, (|ui est un admirateur de Barbey d'Aurevilly, a renchéri sur son maître et faità sa suite une charge à fond de train sur Renan :

(ij Le Lh-^c^pcrc, p. 389-390.

(2) Le Vice suprême. Ghap. XVII, p. 185.

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M. Ernest Renan est traité avec le plus outrageant dédain et c'est justice. Le critique (1) le compare à un chat, déguisé en tigre, peureux et traître comme un chat; il ne voit en lui (ju'un triste rationaliste, un hégélien mamiué, plus poltron que Diderot et Voltaire ; médiocre, M. Renan est Taristocrale de la science, c'est lui qui a osé écrire : < Il ne faut pas sacriGer à Dieu nos instincts scientiliques. » Il est, comme son maître Strauss, le prestidigitateur de l'érudition, l'escamoteur historique; ses livres ne sont que des collections de blasphèmes, un long symbole d'insolences; on y trouve pèle-même du scepticisme, un optimisme béat, une confiance bête dans l'humanité, les thèses les plus niaises et les plus compromises. En terminant, M. Barbey d'Aurevilly lance à l'auteur siftlé de la Vie de Jésus cette flèche de Parthe :

u M. Renan est ennuyeux, illisiblement euuuycuï. Môme ceux qui tienuentpcur certain que le catholicisme doit périr et qui gloritieut ceux qui l'attaquent ou par devant avec le glaive bravement tiré des doctrines franches, ou par derrière avec le stylet des réserves et des faux fuyants, ne feront pas à M. Renan une gloire bien grande. Ce fuyard de séminaire n'a pas le talent d'un Lammeuais pour étofifer sou apostasie. Dans le mal on a vu plus fort, soit comme action, soit comme intelligence ; nous avons eu Verger et Stendhal, et il ne viendra qu'après eux (2). »

Très linement Ernesl Picard nous a montré Uenan essayant de faire oublier le séminariste, chose diliicile :

Renan que je voyais quelquefois, parlait très doucement et à voix basse. Il y avait de Tonclion dans sa parole, et de

(1) Barbey d'Aurevilly.

(2) Extrait du Livre: liarbey d'Aurevilly i^aT Ch. Buel. ,Çliapi- Irc : le Crili(iuc).

l'obséquiosité dans ses manières. On sentait chez lui l'effort pour faire oublier le séminariste, mais il n'y arrivait pas encore. Y est-il parvenu depuis, je ne le crois pas, car, après des années écoulées et la conquête d'un fauteuil à l'Académie, Alphonse Daudet disait de lui : « M. Renan ressemble toujours à une cathédrale désaffectée. ^

On ne pouvait, en Técoutant, se défendre de songer à Strauss, el de faire entre les deux auteurs une comparaison. Strauss, en composant sa Vie de Jésus avait au moins la prétention d'écrire pour les savants. Renan, traitant le même sujet, semblait n'avoir voulu que flatter les sceptiques, el charmer le demi-monde (1).

M. Camille Sainte-Croix a aussi rappelé un éreintement en règle de Renan par le critique si écoulé de nos jours, Jules Lemaître, qui se moqua supérieurement du maître, avant de Tadorer, comme il a fait depuis.

Si M. Jules Lematire a fait une pitH^e à succès banal avec le Député LcveaUy il a fait aussi jadis un article éreintant Renan... et ce fut même, s'il m'en souvient, cet article qui le lança dans le public des re^•ues.

Cet éreinteraent de Renan fut aussit(M suivit d'un éreintemenl d'Ohnet qui vint confirmer que M. Jules Lemattre avait le tempérament requis pour l'emploi auquel il se destinait : chroniqueur pour journaux î\ réclames el critique pour publications périodiques à intrig^ues.

Ercinlcr Renan ? Ereintcr Ohiiel? Ce sont là deux choses qui ne se peuvent qu'entre gens de plume, qui veulent ércinler sans éreinter.

(1) Mon Journal, par Ernest Picard; Paris, Dentu.

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La philosophie de M. Bcnariy par le fait même de son nihilisme, est imulnciable.

La littérature de M. Georges Ohnet l'est également par sa nullité.

Un jour M. Alexandre Dumas (ils a écrit de Renan qu'il « était lo pap»» do la libre-pensée ».

M. Edouard Drumont a avoué qu'il n'avait jamais eu que de la répugnance pour Ernest Renan. Naturellement, il n'a eu garde d'oublier à ce propos la question sémitique et il nous a montré Renan piétinant d'abord les juifs et les adulant ensuite.

J'ai passé, a-t il écrit, ma vie avec des libres-penseurs qui étaient des esprits charmants et de fort honnêtes gens. J'ai vécu avec des indifférents, des sceptiques, des athées, des bouddhistes. J'ai eu souvent, avec des Juifs, des conversations très intéressantes et très cordiales. Le seul homme qui m'ait toujours inspiré une invincible répugnance, c'est Renan. Ouand Victor Hugo me proposa de me faire dîner avec lui, je déclinai l'invitation poliment en disant mon sentiment au poète qui, au fond, était démon avis.

Cet homme, en elTet, m'a toujours paru Tincarnation complète d'un type pour lequel j'éprouve un insurmontable éloignement: le mauvais prêtre, celui qui a conservé toutes les fillures extérieures du prêtre, et qui, poursuit d'une haine à la fois doucereuse et atroce la Religion qu'il a reniée ! i De tous les venins connus, disait Saint-Victor, le fiel de cuistre est le plus violent ». En écrivant ceci, Saint-Victor pensait sans doute à Renan.

Il n'y a rien chez Renan du grand révolté, du blasphémateur audacieux qui lève un poing menaçant vers le ciel, pour protester contre les iniquités de la terre, rien de Jean Huss

OU de Luther. Avec sp3 afîectations d'artiste, il resta toujours le monsieur prêtre en rupture de sacerdoce.

Major optimi ccrruptio. Les qualités du prêtre, la réserve et la prudence, deviennent, chez celui qui tourne mal, de l'hypocrisie et de la fourberie. Renan était ainsi. L'homme cauteleux et dissimulé n'avançait pas un mot sans des restrictions qui le détruisaient: il regardait son interlocuteur avant de se décider à parler dans un sens ou dans un autre.

Cet échappé de séminaire, qui n'avait pas consenti à obéir au Christ, avait devant les puissants du jour des platitudes de bedeau, comme il avait devant les spectacles de la vie, des étonnements de badaud. Un bedeau badaud c'était tout lui: «Jocrisse dans un bénitier » a dit le sculpteur Préault .

La vie de ce défroqué peut être citée comme le plus complet exemple de la bassesse intellectuelle triomphante. Renan fut certainement le suiveur de Fortune le plus cynique qu'on ait vu en ce siècle.

De tous les écrivains de ce temps ce prétendu libre-penseur fut incontestablement l'homme qui pensa le moins librement. II n'eut pas une seule fois dans son existence le courage de défendre une cause vaincue. 11 ne s'éleva jamais contre una injustice; il no flétrit jamais un abus; il n'éveilla jamais dans les ftmes, une généreuse passion. Il ne protesta pas une seule fois, je ne dis pas devant un succès injustifié, mais même devant une popularité malsaine, un engouement stupide. Quel que fût lo favori acclamé la veille par la foule, il était un approbateur du lendemain. Le talent de l'écrivain a pu parfois exciter l'admiration par certains bonheurs d'expression, le caractère de l'homme n'a jamais éveillé que le mépris.

Il avait dû sa situation à l'Empereur qui, grâce à M"* Cornu, lui avait confié de coûteuses missions et donné une chaire au Collège de France. Une fois l'Empire tombé, il es-

ERNEST HENAN

.saya (Je se rallachcr à la Ilépul»lit[ue ijui n'en lit, d'ailleurs, (lu'un cas médiocre cl ne voulut pas de lui dans son personnel [)olilique.

Il avait commencé par parler durement des Sémites et l'on n'a pas oublié ce qu'il a dit d'eux dans son Ilistoue yénérale (/.s- Umijucs sémitiques :

« La race sémitique, selon lui, se reconnaît presque uniquement à des caraclèrei^ négatifs; elle n'a ni mythologie, ni épopée, ni science, ni philosophie, ni fiction, ni arts plastiques, ni vie civile ; en tout, absence de complexité de nuances, seniiment exclusif de l'unité ».

La moralité elle-même, ajoute-til, fut toujours entendue par celle race d'une manière fort dillérente de la n(Mre. Le Sémite ne connaît g:uère de devoirs qu'envers lui-môme. Poursuivre sa vengeance, revendiquer ce qu'il croit être son droit, est à ses yeux une sorte d'obligation. Au contraire, lui demander de tenir sa [)arole, de rendre la justice d'une manière désintéressée, c'est lui demander une chose impossible, liion ne lient donc dans ces ùmes passionnées contre le sentiment indompté du moi. La reli.uion, d'ailleurs, est pour le Sémite, une sorte de devoir spécial, qui n'a qu'un lien forl éloigné avec la morale de tous les joui*s.

Dès (\ue les Juifs furent maîtres de la France, Renan s'épuisa en adulations serviles à leur égard. Toutes les fois que la question sémitique revenait sur le tapis, on allait trouver le complaisant d'israél, el il déclarait que. les Antisémites étaient des scélérats el que les Juifs qu'il avait traités si injurieuseinenl étaient les modèles de toutes les vertus.

pour M. Eugène LuUlIuu, Ueiiaa n'a elc (ju'un assoniinant buvard, un phraseur, le pire des phraseurs.

C'est l'homme qui fait des phrases, (1) a-l-ildit. Malheureux phraseur! connaît-il la portée des mots dont il use? Ce vide, c'est l'absence, la perte de toute espérance, de l'espérance du ciel, de la vie à venir, de la pleine connaissance de la lumière, de l'universelle et éternelle science, de Dieu! Quoi de plus terrible que cet efTacement, dans une âme, de cette espérance qui seule donne un sens à la vie! Et le plus féroce tyran pourrait-il imaginer un plus parfait supplice que cet anéantissement de toute espérance, que cet effroyable tourment qui dépasse toutes les tortures.

Oui, dit-il, cela est cruel, mais, aussi cela est délicieux !

Vous vous étonnez de l'entendre parler ainsi, et le voyant au bord de cet abîme, sans qu'il comprenne, sans qu'il sente, sans qu'il partage les angoisses des autres hommes, ses frères, vous tremblez pour ce malheureux, pour cet homme aveugle évidemment, qui, dans un moment, va ôlre précipité dans ce vide sans fond et sans retour !

Mais non ! il n'est pas aveugle : il voit, il sait, il comprend et il sourit. Cet épouvantable eCTondrement. cette chute irrémissible le fait sourire : quelle sensation délicieuse!

Regardez-le, il n'est pas aveugle ! Et alors ce n'est pas de la pitié mais de l'indignation que vous éprouvez, l'indignation qu'inspire cet impudent ricanement d'un esprit sans r/ia/ewr, quisecomplaiten desinistresel sacrilèges railleries, et c'est avec dédain que vous vous écartez de ce vaniteux chrétien, de ce

(1) Il es! curieux d'opposer à ceci quelques mots d'Anatole France :

M. Ernest Renan a dit un jour : « J'ai été le moins littéraire des hommes. » Il n'y a pas que de la modestie dans celte parole, j'y trouve pour ma part, la justice que se rend un philosoplie qui ne veut pas Ctre pris pour un joueur de flûte,..

Universel illustré, 8 oct. 9i.

Kn.NEST RENAN 'IM

misérable sophhtej qui, sur les plus grands sujets, n'a de soticis (jue pour faire des phrases. (1)

On connaît de réputation M. Ledrain, qui ancien sulpicien est devenu renégat et dont nous reparlerons quelque jour. (2) Il était intéressant de savoir ce que ce traducleur des Livres Saints, professeur d'assyriologie et dlîébreu au Louvre, pensait de celui auquel on commence à le comparer fort.

M. Ledrain s'est toujours défendu d'être l'émule ou l'élève de Renan, et les points de similitude qui existent entre les deux anciens Sulpiciens n'ont fait qu'exaspérer chez M. Ledrain le désir de montrer qu'il est « lui-même »,

Aussi son admiration est-elle tempérée de quelques épigrammes.

Parlant de l'œuvre a historique » du défunt, de sa reconslilulion de.^ mondes anciens, il dit :

M. Renan était fait surtout pour comprendre et pour rendre les civilisations un taniinet faisandées, et comme nous sommes un peu en décomposition, rien ne pouvait autant nous plaire...

Ses plus belles pages sont celles qu'il consacre à la vie romaine de la décadence, bien plus belles en vérité que celles sur le monde juif, plus Apre, plus mouvementé, auquel sa nature cultivée, raUiiiée, le rendait peu assiinilabl»*.

Vous me demandez ce que je pense de l'homme ? Il était curieux en vérité ; il était resté l'homme de Saint-Sulpice,

(1) Eug. Loudun : Les dccouvti tes de la scictice sans Dieu, (i) Les grands renégats du siècle (en préparation).

entier, complet, sans le costume... Il avait iiorreur de la nouveauté. Tout ce qu'il apercevait de nouveau lui semblait mauvais. 11 goûtait par dessus tout la tradition.

1) Je l'ai connu très sévère vis-à-vis des ecclésiastiques qui venaient lui rendre visite. 11 se comportait à leur égard en supérieur de grand séminaire, les morigénait, leur donnait des conseils.

Voici comment il accueillit Tabbé Joseph Roux, auteur de Pensées^ qui furent très remarquées lors de leur publication d'après ce qu'il me raconta à moi-même :

« — Monsieur l'abbé, vous avez été envoyé par voire evè- « que dans une cure de campagne, au milieu de paysans, de « petites gens, de ruraux. Votre devoir eût été de les instruire, « de les évangéliser. Au lieu de cela, vous avez écrit un livre t( sur eux, dans lequel vous les jugez de certaine façon très « cruelle...

« Ceci n'est pas très charitable, monsieur l'abbé... »

C'est ainsi qu'il rappelait au sentiment de leur robe ecclésiastique, ceux qui venaient s'incliner devant le grand écrivain — mais non devant le dogmatisant, comme il avait tort de le croire.

On a dit qu'il était toujours de l'avis de celui qui lui parlait, facile à tléchir. Je crois, en ceci, qu'on s'est trompé. Pour moi, je n'ai jamais trouvé eu lui qu'un homme nuançant parfaitement sa pensée, mais n'en abandonnant pas la moindre parcelle, n'en sortant pas. J'ai essayé de l'entraîner plusieurs fois au dehors, vainement : il était télu comme un Drelon...

On a écrit qu'il penchait vers le socialisme. Au fond, il faisait partie d'une génération qui admettait le plus la liberté pour les individus et le moins rintervenlion de TElat. Je crois que parmi ses contemporains, il n'y avait personne aussi peu porté au socialisme que lui.

Comme philosophe ?... Sa doctrine philosophique consistait à ne pas en avoir. Les vieux Juifs qu'il a étudiés et

commentés ont ce seul dop:mc : Dieu est tm. Lui n'en a même pas un, il n'a pas de dogme.

Il professait en somme la doctrine de Sainl-Sulpice. Et, d'après elle, il était d'avis que la nature est mauvaise à contempler. Soyez persuadé qu'il n'a jamais regardé, ni lu un paysage, pas môme ceux de Galilée. Il n'en écrit qu'en s'appuyant sur les Anciens : c'est la religion de la citation...

Entre nous, c'est un dis meilleurs joueurs de flûte de ces temps ci.

Il aurait joliment figuré parmi ces rhéteurs qui parcouraient les villes au temps de la décadence romaine, montant sur chaque théAtre pour y traiter au pied-levé un sujet donné, — tel l'Eloge de la Mouche, de Lucien, terminé ainsi :

« — Et je m'arrête, afin qu'on ne puisse pas ra'accuser « d'avoir voulu faire d'une mouche un éléphant... »

Combien n'en a-t-il pas reçu de mouches, à l'Académie!., il y excellait {!).,.

M. Victor FoLirnel a dit spirituellement de Renan qu'il ne voulait pas portraiclurcr î\ fond « ce virtuose du doute universel, ce subtil dilettante dont les jolis airs de lli^te ont charmé de leurs variations les gens ((ui ne mettent rien au-dessus de la musique, intelligence souple, agile et déliée dans un corps gauche et lourd, qui accomplit en souriant son œuvre dissolvante et sema la ruine dans les Ames en dodelinant de la tète et en chantant le Gaiidcamus igitur ; ce mélange d'Ariel et de Caliban, d'Hegel et de Béranger, ce Lamennais aux hajoues rabelaisiennes et aux façons Qiiclueuses de curé de village, fondant en lui tous les

(1) Intérieur d'un écrivain, le Journal^ 7 oct. 1892.

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contrastes, donnant prise aux jugements les plus divers, brillant ce qu'il avait adoré, mais avec une torche pareille à un cierge, et que la conviction de l'universelle illusion des choses, au lieu de jeter dans un pessimisme amer, sombre el'désespéré, a conduit au contraire à l'optimisme joyeux d'un épicurien. »

Le philosophe Jules Simon a jugé le philosoplie en Renan.

Si j'étais chargé de dire ce qu'il regrettait le plus dans le catholicisme, a-t-il écrit, je dirais que c'est le miracle. Avaitil cherché, au dehors de la foi, une règle pure de liberté ? je ne sais. Je le voudrais. Au fond je ne le crois pas. Il n'avait trouvé et accepté de règle que pour la pensée... Il avait dans la vie une autre morale que celle de ses livres ; ou plutôt, il avait évité d'aboutir, dans ses livres, à une conclusion morale... Il a dit lui-m/^me que sa vie était gouvernée par ime foi qii^il n'avait pliia {{).

Très amusant est l'éreintement de Renan par Francisque Sarcey ; le critique le raille agréablement, il semble nous montrer l'écrivain dilettante qui joue avec les choses les plus sacrées par pure vanité d'écrivain, pour l'aire de belles phra«o>; :

Le hasard fit que ces jours-ci je relisais un des volumes de M. Renan. Il y compare en un endroit de son œuvre, la grasse et commerçante Macédoine à la maigre et pauvre Grèce, qui n'a pour elle que sa gloire et sa beauté, et il ajoute :

(1) VWustration, 8 octobre ISW.

« Terre de miracles, comme la Judée et le Sinaï, la Grèce a fleuri une fois, mais elle n'est pas susceptible de refleurir; elle a créé quelque chose d'unique qui ne saurait être renouvelé : il semble que quand Dieu s'est montré dans un pays, il le sèche pour jamais. »

Très bien faite, cette phrase ; mais c'est une comète qui traîne une queue élincelante et vide. Pourquoi la Grèce estelle une terre de miracles?L'auteur croît donc auxmiracles?... Te/ rc (le miracles n'est qu'une métapliore.

Et que dites-vous encore de la fin de la phrase ? u II semble que Dieu quand il s'est montré dans wi pays le sèche pour jamais. » Il est certain que ce grand nom de Dieu ainsi jeté dans lu période étonne l'imagination. On le voit qui passe sur le pays, étend sa main et le sèche. L'image est magnifique. Est-elle juste? C'est donc le même Dieu qui s'est montré en Grèce et en Judée. Comment s'y est-il révélé ? par les œuvres immortelles de Phidias et de Sophocle dans la première ; en personne, et sous une forme visible, en qualité de Jéhovah dans la seconde. Est-ce qu'il y a pour Dieu le moindre rapport entre ces deux façons de se produire? El puis d'où vient que sa présence sèche un pays à jamais? M. Ernest Renan qui est philosophe, se pique de ne croire qu'à l'action des causes naturelles, pourquoi vient-il ensuite nous montrer son dieu, ce dieu ambigu composé de Jupiter et de Jéhovah, substituant le caprice de sa volonté personnelle à l'ordre immuable de la nalur'^ ? Ah ! Pourquoi ? Mais pourquoi M. Toutahas a-t-il dit : et votre serviteur. Il fallait bien terminer la phrase.

Ecoutez encore cet autre passage du même livre, la Vif de Saint Paul. M. Ernest Renan vient d'explicjuer le caractère rude et orageux de son héros... Et comparant ce saint Paul à un sectaire du protestantisme, M. Ernest Renan ajoute :

« Paul n'est pas Jésus î Que nous sommes loin de toi, cher Maître î Où est ta douceur, ta poésie? Toi qu'une fleur enchan-

tait et jetait dans l'extase, reconnais-tu bien pour tes disciples ces disputeurs, ces hommes acharnés sur leurs prérogatives, qui veulent que tout relève d'eux seuls. Ils sont des hommes ; tu fus un dieu ! »

Tu fus un dieul... et noire serviteur]... tout cela se vaut et se peut mettre dans le même sac, C'est uniquement pour terminer la phrase. M. Ernest Renan ne croit point à la divinité du Christ. 11 a même écrit tout un volume pour démontrer que ce n'était qu'un homme, un homme exquis sans doute, un homme supérieur à tous les autres, un homme... un homme.,, mais, comme dit Orgon, un homme enfin.

Et ce même philosophe qui sacrifiait sa place et son traitement (qu'il a d'ailleurs retrouvés depuis) à sa conviction, sacrifie sa conviction à un elTet de phrase. Ce mot qu'un ministre n'a pu lui arracher, il le laisse échapper sans faire attention, par simple goût d'antithèse. Tu fus un dieu ! 0 les hommes de style ! Et Jean-Jacques, lui aussi, qui aurait fait battre César par Pompée pour arrondir sa phrase, a commis la célèbre antithèse : t Si la mort de Socrate fut d'un sage, la mort de Jésus-Christ est d'un Dieu!... * Comme s'il était concevable pour tout autre qu'un croyant que Dieu pût mourir. Faire profession de déisme et dire que la façon dont meurt un Dieu prouve qu'il était Dieu, c'est une de ces énormes contradictions qu'explique seul le vers de M. Toutabas :

« Professeur de trictrac, vicomte de la Case,

Et votre serviteur pour terminer ma phrase. » (i)

Un breton, presqu'un pays de Renan, M. Lionel Radiguet, a saisi un côte tout spécial dans la vie et l'œuvre de Renan. 11 nous Ta monlrt travaillant pour

(1) Les Annales politiques et littéraircSf 24 juillet l89i.

KRNEST RENAN 253

les protestants el nous croyons qu'il y a beaucoup de vrai clans cette conception :

Mais la destinée do Renan, dit-il, ne devait pas être de gagner les millieux bruyants de la néologie sectaire pour éperdre ses remords d'apostat dans le goudre de Tathéisme intransigeant : le protestantisme Ta confisqué en cbemin. Plongé, par son mariage avec Mlle Sclieffer, dans le milieu protestant, consciemment ou inconsciemment, il a travaillé pour la bande à Calvin, avec l'approbation de la bande à Calvhi. Le programme protestant étant de faire maison nette, en France, des croyances catholiques pour capter ensuite les instincts de religiosité sans emploi, on ne se montre pas scrupuleux sur le choix des moyens, des auxiliaires et des instruments. A ce fameux souper de chez Brébant, pendant le siège de Paris, Renan n'a-t-il pas confessé son véritable état d'c\me : «... Le catholicisme est une crétinisation de Viw dividu ; Véducation par les jésuites ou les Frères de Vécole chrétienne arrête et comprine toute vertu summative, tandis que le protestantisme la développe'? »

Après avoir, tout en satisfaisant ses rancunes de défroqué, servi de son mieux les vues du rationalisme biblique, il est mort dans les bras du cléricalisme protestant, qui a appelé à la rescousse le cléricalisme juif et la maçonnerie sectaire pour transformer ses funérailles en manifestation anlicatholique.

Comment Henri Rochefort a-t-il pu s'associer avec tous ces cléricaux judéo-protestants pour brûler de Tencens sur le cercueil de Renan! Comment le porte-parole des revendications démagogiques, l'apiUre de l'idéale justice sociale et révolutionnaire, le contempteur de toutes les croyances religieuses s'est-il laissé emballer, par des sympathies d'ordre privé, jusqu'au point de gloritier l'académicien repu et satisfait, le courtisan de la force, le doucereux blasphémateur, obséquieux comme un laquais î Les démocrates catholiques, hostiles à

cette glorification officielle de l'auteur de la Vie de Jésus, ne tiendront jamais compte des divergences au point de \*ue des croyances spiritualistes quand il s'agira de protester contre le verdict de la Haute-Cour, de demander la rentrée en France du grand polémiste qui a poursuivi d'une haine sans défaillances la bande judéo-opportuniste. C'est le syndicat judéopro lestant-sectaire qui a exilé Rochefort, c'est lui qui refuse cette amnistie réclamée par tous les indépendants, qu'ils soient libres-penseurs ou catholiques (1).

Celte altitude du renégat a clé précisément mise aussi en relief par M, Ledrain, qui parlant de son ami Renan, a écrit ;

« M. Renan avait un ami du petit et du grand séminaire, mort, il y a quelques années, curé deNotre-Dame-des-Champs. Au moment de sa jeunesse oii il changea de direction, il écrivit une phrase à peu près semblable à celle-ci: « Quen: suisje né en pays protestant î » Porter la soutane violette, avoir plus tard sa châsse dans la cathédrale de Tréguier et son culte mêlé à celui de Saint-Yves, sans se soumettre à aucu: dogme, tel fut le rêve quelque peu hégélien deM. Renan (I) ».

11 y a donc de nombreux critiques qui ont perçu l'inanité de l'œuvre de Renan ; si beaucoup l'ont loué, c'est parce que la mode était aux éloges. Et même parir.i ceux qui l'admiraient, combien ont laissé échap- I por des réserves. M. Edouard Rod, en manifestant une profonde sympathie pour le charme dangereux de

(1) Journal de Ileniics, 12 octobre 1892.

(1) M. lienaUf article de M. Ledrain dans l'Edair.

l'œuvre (le llenan, la mettait au rang ries doctrines négatives qui privent l'humanité de deslinée et de morale, qui tuent dans les peuples tout ressort pour le bien. — Un jeune philosophe, M. Paulhan estime que tous les talents de Renan tendaient « à augmenter Tanarchie dans les croyances et dans la morale. » M. Paul Desjardins se demande si les pages nonchalantes de ce songeur doivent être prises au sérieux.

Sans doute au moment de sa mort comme de son vivant, Renan a eu autour de lui une tourbe de thuriféraires qui ont versé l'encens à pleines mains sur sa mémoire au risque de la rendre trop odorante. Dans beaucoup de journaux le mort à été loué sans mesure, mais la plupart de ceux qui ont exalté sa doctrine ne l'ont pas comprise, ou l'ont vantée pour servir leur parti. Et là encore le blâme s'est mêlé aux éloges. Le Temps trouve que t la philosophie de M. Renan fournit un viatique assez insuffisant pour le voyage de la vie ». VEcho de Paris s'étonne qu'après avoir cherché la vérité toute sa vie, le philosophe meure « presque désespéré, malgré son apparente gaieté, de n'avoir pu être fixé sur la réalité de la vie, sur l'au-delà, sur le peut-être. » Et Barrés affirme, dans le Figaro, que nous avons cessé de trouver un contentement moral dans la philosophie renanienne.

Le négatif, le doute, la philosophie hybride, rôveu- 0 et mensongère, peuvent séduire l'esprit pendant un temps, mais ils ne l'attachent pas et rapidement vient le jour oîi tout s'effrite et tout tombe. C'est ce qui arrive pour Renan et la génération nouvelle. On l'avait salué comme un astre destiné à éclairer le monde ; u mais il

s*est trouvé, comme le dit fort bien Mgr Baunard, que l'astre prétendu n'était qu'une phosphorescence trompeuse : et voici que la génération qui a suivi cet homme se plaint douloureusement de marcher encore dans la nuit et dans les ombres de la mort. »

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