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CHAPITRE XI

La un d'un apostat

Le breuvage de la gloire et de la renommée, si doux soit-il, n'est point un élixir de longue vie, et les acclamations des hommes n'écarlenl point la mort de ceux que Dieu lui désigne : à l'heure qu'il inscrit lui-même à l'horloge immuable de la destinée elle les touche de son aile sombre qui dévore, et aussitôt les plus brillantes existences s'effondrent dans l'oubli et le néant.

Depuis longtempsRenan avait commencé de mourir. De nombreuses infirmités, des rhumatismes, une affection cardiaque, une congestion pulmonaire, une maladie de vessie, sans compter le reste, tuaient par lambeaux le corps qui avait connu tant de jouissances. Mais Renan s'attachait à la vie. On le vit demander la santé tour à tour au doux climat d Italie, aux boues chaudes d'Ischia, aux rivages ensoleillés de Sicile, aux plages françaises du Midi.

Mais c'était en Rretagne qu'il allait de préférence, non pas à Tréguier, où on l'aurait vu avec horreur, mais à quelques lieues de là, de manière à avoir et à

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donner l'illusion du pays natal. Il habitait une sorte de villa à Roz-map-Hamon (1), à mi-route entre Louannec et Perros-Guirec. Le paysage est là d un charme enchanteur : la vue se promène avec jouissance sur les flots de la mer qui bleuissent autour de l'île Tavéac, et les vagues hurlantes viennent battre le pied des falaises de granit. Le rythme des vents et des eaux chante à Dieu un hymne incessant d'amour et d'adoration.

L'étrange région que ces hauts lieux noyés de verdure ou rongés de mousse ! Un arôme singulier s'exhale de cette terre où tout est demeuré antique, les monuments, les mœurs, la civilisation, les idées. Dès qu'on y pénètre on y respire comme un mélancolique parfum du passé. Et c'est la nature même qui contribue à celte impression. Ce ciel souvent gris, ces verdures sombres, ces vallées humides que la saison des pluies transforme en marais ; ces champs .accidentés, pierreux, semés de roches, remplis de maigres ajoncs et de fougères ; ces falaises non point brûlées ou abruptes comme en Normandie mais s'abaissant en pente douce et boisée jusqu'à la mer; ces croix de granit, ces vieux calvaires, arrosés du sang des chouans, qui étendent leurs bras sur les chemins comme pour protéger le chrétien qui passe ; tout cela donne au pays une physionomie recueiUie, dévote et pensive. Et lorsqu'un rayon de lune illumine ces plaines sévères, jette un jour blafard dans le mystère du chemin creux, on est malgré soi tout saisi par la poésie de ces

(1) La colline du fils de Hamon.

lieux, et l*on sent le souffle de Dieu qui passo, inspirant les manifestations de foi des populations bretonnes. Chaque pierre évoque la silhouette des apôtres et des héros qui l'ont défendue de leur sang.

Mais Uonan était insensible à ces évocations sublimes. Depuis longtemps l'âme du malheureux était morte, et son corps percevait seul le charme de ces plages. Dans la brise de mer il n'y avait pour lui que le souffle embaumé apportant un peu d'air à ses poumons malades. Ah 1 s'il avait encore entendu cette grande voix plaintive de la mer, vt)ix faite pour ainsi dire des cris d'angoisse de tous ses ancêtres dont l'océan avait été le linceul et le tombeau, il aurait oublié ses doutes, ses dédains, ses mépris, son orgueil et il serait tombé à genoux en disant : Mon Dieu ! pardonnez à moi et ma race ! pardonnez-nous !

Mais il restait fermé à ces grandes et belles émotions. Ea face de ces sublimités de l'océan et de la lande bretonne, il ne savait qu'inventer de froides déclamations philosophiques, et c'est là qu'il composait Calibariy VLau de Jouvence et le Prêtre de Nèin'i !

Mais la nalure se vengeait, en lui refusant l'intensité de vie qu'elle verse abondamment à ceux qui savent la comprendre et la pénétrer. Dans les derniers temps le séjour de Renan en Bretagne n'apportait pas le moindre soulagement à ses misères corporelles. Il en était réduit même à faire pitié à ses ennemis les plus acharnés.

Il ne pouvait plus tenter les courtes promenade's qu'il faisait dans les dernières années ; pour le changer d'air, on le traînait en voiture par les chemins. Un

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témoin oculaire a tracé le tableau de ces tristes excursions :

« Malgré toutes les précautions que l'on prend, dit le témoin, en avançant au pas, Renan, tout affaissé sur lui-même, est obligé, pour se tenir assis, de s'appuyer des deux mains sur son bâton. Il cherche à poser sur ses mains son menton aux chairs pendantes ; mais inutilement : la tête ballotte en tous sens. Le sourire de convention, d'ordinaire stéréotypé sur ses lèvres, a fait place à une expression de morne découragement. Est-ce l'effet de la maladie ou d'une sombre préoccupation? Ses yeux éteints, obstinément baissés, semblent contempler avec une fixité inconsciente le fond de la voiture, sans jamais se relever, ni pour admirer la nature au milieu de laquelle il passe, ni pour répondre à l'intarissable babillage de Mme Renan. Il n'a d'autre contenance que celle de nature morte (1).

Le R. P. Delaporte dans l'article dont nous avons extrait celle citation achève ainsi le portrait de Renan malade :

« Aux curieux qui jetaient un regard par delà son enclos de Louannec, il otîrait un spectacle plus humiliant encore. Un voyageur qui parcourait les environs de Tréguier en même temps que nous, un peu avant l'Assomption, a raconté au public, dans VEtoile de la Vendée, en quel état lamentable il avait vu Renan chezVlui, à Roz-map-hamon. Ce témoin, qui signe Joseph Chouan, a bien voulu nous confirmer lui-même son récit. Renan, courbé, les yeux fixés au sol, affublé d'une

(1) L' « apothéose de Renan ».par le P.Delaporte,Efud/5,nov.

redingote assez semblable à une soutane et coiffé d'une sorte de chapeau ecclésiasticiue, essayait de faire (quelques pas dans son jardin, en s'appuyant sur le bras d'une personne de son entourage. « Il se traînait, toussant, crachant, soufflant, gémissant, tremblant, pleurant comme une ûme en peine. » Après quelques essais de marche haletante, il s'arrêta ; deux valets s'approchèrent avec un fauteuil en bois, auquel sa forme assignait un double usage, et sur lequel en ase^it le malheureux tout épuisé (1) ».

Aux environs, le mal de Renan inspirait peu de compassion, et c'était sans émotion, presque sans curiosité qu'on le voyait s'en aller à petit feu, mourir par lambeaux. Le bruit populaire prétendait que l'auteur de la Vie de Jésus était atteint d'un mal beaucoup plus affligeant que ceux qui furent désignés dans les buUelins médicaux ; on le disait victime du mal pédiculaire, auquel, dès 1882, Barbey d'Aurevilly faisait allusion dans un article du Constitutionnel, Renan dévoré par les poux ! On trouvait là un terrible châtiment des blasphèmes dont il était l'auteur.

Toute sa vie Renan redouta une mort ignominieuse. Il savait comment Dieu châtie dès ici-bas les ennemis de son nom et de sa gloire. Et cela le préoccupait étrangement. A la fin de ses Souvenirs de jeunesse, il disait :

(1) Loc» cit,

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t Je ne demande plus au bon génie qui m'a tant de fois guidé, conseillé, consolé, qu'une mort douce et subite, pour l'heure qui m'est fixée, proche ou lointaine. Les stoïciens soutenaient qu'on a pu mener la vie bienheureuse dans le ventre du taureau de Phalaris. C'est trop dire. La douleur abaisse, humilie, porte à blasphémer. La seule mort acceptable est la mort noble, qui est non un accident pathologique, mais une fin voulue et précieuse devant l'Eternel.

Je serais désolé de traverser une de ces périodes d'affaiblissement où l'homme qui a eu de la force et de la vertu n'est plus que l'ombre et la ruine de lui-même; et souvent, à la grande joie des sots, s'occupe à détruire la vie qu'il avait laborieusement édifiée. Une telle vieillesse est le pire don que les dieux puissent faire à l'homme.

Les thuriféraires que Renan avait enchaînés au char de sa fortune, se sont efTorcés de faire croire au public que son désir avait été exaucé et que le grand homme s'était éteint paisiblement, sans secousse et sans douleur. On a vu, dans le paragraphe précédent, que si la mort même fut douce et sereine comme la fin d'un beau jour, l'agonie du moins fut terriblement longue, troublée et douloureuse. Elle durait depuis dix mois, depuis que le zona s'était déclaré. Les gaudeamus igitur, les rires superbes, les gauloiseries impies, tout cela était fini ; une tristesse morne et silencieuse enlénébrait Tàme de l'apostat. « La conscience de son état, dit un de ses familiers, le pressentiment d'une fin prochaine ont allrislé profondément celte intelligence.... On avait peine à reconnaître dans le visage affaissé et comme détendu, celte physionomie forte, épanouie Les yeux avaient perdu leur flam-

KHNEST RENAN

me, leur gaieté Sa parole était devenue un peu

lente, difficile et découragée.... (1) »

N'est-ce pas parce qu'il prévoyait combien sa mort serait triste, qu'au commencement de 18'J:i il écrivait ceci :

i J'aurai ma biographie et ma légende. Ma légende ?,

Ayant un peu la pratique des écrivains ecclésiasliques, je pourrais la tracer d'avance. Les légendes des ennemis de l'Église officielle sont toutes coulées dans le môme moule. La fin que le livre des Actes attribue à Judas (crepuit médius] en est la base obligée. Pour une partie de la tradition, je finirai comme cela, d'une façon combinée d'Arius et de Voltaire. »

Mon Dieu ! que voilà une bien étrange et bien funèbre préoccupation de la part d'un homme si gai ! Mais il faut dire que l'état misérable dans lequel il se trouvait pouvait donner prise à la légende. Aussi a-t-on fait l'impossible pour cacher aux curieux les péripéties terribles des derniers moments. A diverses reprises Renan avait exprimé le désir de mourir et d'être enterré en terre bretonne. Mais là, au village, les langues sont déliées, les domestiques sont peu discrets, les moindres détails sont colportés de chaumière en chaumière, et la mort de l'apostat pouvant causer des scènes fâcheuses que sa maladie faisait présager, le peuple de Louanncc l'aurait su facilement, et le grand vent de la publicité en aurait emporté le

(l) Gaston Deschamps. — Les Débats y 3 octobre 181)2.

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récil aux quatre coins du monde. Aussi, à la mi-septembre, dès qu'on vit le malade désespéré, on s'empressa de le transporter à Paris et de l'enfermer au Collège de France, dans le grand désert parisien. Il était là comme dans une forteresse où n'ont pénétré que les reporters amis.

Aussi n'a-t-on rien su de sa mort. Son secrétaire, Narcisse Quellien, a écrit : a II a passé sans agonie, sans un mot, sans une plainte, dans un soupir, comme le pur esprit, heureux enfin de l'éternel allégement 1 1 D'autres, plus enthousiastes ou plus rusés, prêtent au renégat moribond des paroles de sage, dignes de Platon ou de Socrate.

Nous nous garderons donc bien d'imaginer sa fm d'une façon combinée d'Arius et de Voltaire. La réalité est assez triste pour qu'on ne la surcharge point d'ornements qui la noirciraient davantage, sans la rendre plus poignante. Non, il n'a point été frappé comme Arius dans l'accomplissement d'uiie fonction humiliante : il est mort dans son lit; ses douleurs ont été soulagées par le D' Richardière et son dernier soupir a été recueilli par sa famille et ses amis.

Et néanmoins, dans cette mort paisible en apparence, qu'il y a de la mort dxVrius et de celle de Voltaire !

Il avait dit :

Je proteste d'avance contre les faiblesses qu'un cerveau ramolli pourrait me faire dii*e ou signer. C'est Renan sain d'esprit et de cœur, eomme je le suis aujourd'hui, ce n'est pas Renan ù moitié détruit par la mort et n'étant plus lui-même,

:ommeje le serai si je me décompose lentement, que je veux |u'on croie et qu'on écoute (t) ».

Plus lard, presque à la veille de sa mort, il avait ajouté : « Je suis en l'état où l'Eglise s'empare des mourants. Je prie les miens de me garder d'elle contre moi-même (2), s'il le fallait. »

Ses amis l'ont gardé comme il voulait. Ils n'ont point eu de mal d'ailleurs; les prêtres, ceux que Hanc appelle des « voleurs de consciences » ont laissé tranquillement passer la justice de Dieu, et l'Ame de Renan s'est détachée de son corps dans les tressants de l'impénitence finale. 11 s'était, dans son orgueil et son ambition, dressé contre la vérité, et la vérité l'a délaissé. Oui, il a bien eu la mort d'Arius, la mort de Voltaire, la mort des hérésiarques, la mort des apostats, lamort triste et sombre des réprouvés, que ne vient point illuminer le moindre rayon d'espérance.

Renan a eu ce qu'il voiilait. Selon ses vœux, l'Eglise ne s'est point emparée de ses dépouilles. Ni les chants qu'il avait entendus et appris au séminaire, ni les flambeaux — signe d'immortalité — qu'il avait portés jadis, ni la croix, gage de miséricordes et d'espérances qui ne trompent pas, rien de religieux n'a figuré au-

(1) Souvenirs^ p. 377.

(2) Ce que le matérialiste Brown-Séqnard disait à M. Nemours-Goilré, rédacteur de l'L'/JtUfc'rs, serait donc vrai, et Renan, tout en regrettant lia toi de son enfance, n'aurait osé rompro avec son passé, avec sa réputation. La lAchelé accompagne toujours dignement l'hypocrisie. — Cf. lievue de France y le 8 octobre 1892.

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lour de son lit de mort. Les cloches mêmes de la ville d'Is, ensevelie dans l'Océan, n'ont pas sonné le glas funèbre; elles n'ont pas ramené aux oreilles du trépassé les bruits lointains de la jeunesse cléricale, ni apporté des profondeurs infinies les appels au repentir avec les assurances de la clémence céleste. L'Eglise ne s'est point ouverte pour donner avec ses larmes comme un nouveau baptême, ressuscitant peut-être les grâces du premier.

Le renégat s'est éteint dans sa négation même. Mais combien terrible a dû être cette mort ! Avec la lucidité particulière à ceux qui vont entrer dans TEternité, Renan a dû voir d'un seul coup d'oeil tout son passé. Devant lui s'est dressée, horriblement menaçante, la vision de son œuvee tout entière édifiée contre la vérité. N'est-ce pas là le péché contre le Saint-Esprit, le péché irrémissible ? Ce n'était pas par conviction, en effet, mais par orgueil et par ambition, que l'apostat avait abandonné les voies de sa jeunesse. A cette heure suprême, les croyances qu'il avait lâchement foulées aux pieds, ont dû ?e dresser devant lui, pour lui reprocher son crime et son délaissement. Entre lui et la vie d'éternelle félicité s'ouvrait un abîme infranchissable, l'abîme du doute voulu, cherché, entretenu par tous les moyens. A cette vue, l'âmo qui allait quitter la terre dut éprouver un saisissement profond, car cet abîme, c'était l'enfer et Satan était là qui guettait sa proie. Quel sombre désespoir assombrit alors cette heure terriblement définitive !

A la première aube du dimanche :i octobre, eut lieu entre l'âme de Renan et le souverain Juge l'inévitable

rencontre, l'enquête sur l'usage des dons de la vie, puis lo jugement et la sentence. Quelle fut-elle? Il ne nous appartient pas de formuler ici le jugement déjà prononcé, mais Tàmc du croyant se pénètre de douleur et d'épouvante en songeant à la redoutable procédure formulée dans l'Ecriture : De ore tuo te judico...{[)

Dieu lui-môme semble avoir eu horreur de cette mort. Car à l'instant même où II évoquait à son tribunal l'àme de Renan, l'ange de la mort frappait sur les rives du Gange un des anciens condisciples du congréganisle irécorois, qui avait été porter la bonne parole de l'Evangile aux idolâtres de l'Inde. Le dévouement de l'apôtre faisait à l'amour de Dieu une sorte de compensation et fermait dans le cœur de Jésus-Christ les blessures faites par les reniements et les outrages de l'apostat.

L'Eglise n'a eu aucune part dans la mort et les funérailles de Renan, mais la libre-pensée a pu s'en donner à cœur joie. Elle a tout réclamé et on lui a tout donné : l'homme, les livres, la fosse, l'immortalité. Voltaire avait eu des funérailles secrètes et honteuses, et sans la Révolution, sun cadavre serait resté ignoré dans un coin obscur d'abbaye. C'est en triomphateur que Renan a été porté au cimetière.

S. Luc. XIX, 22.

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Mais ce triomphe est triste et de profonds enseignements se dégagent de la cérémonie qui sa passa au Collège de France et dont M. Bourgeois fut le grand pontife. La maçonnerie et la libre-pensée n'ont pas manqué de prendre le cadavre que les vers dévoraient déjà pour faire sur lui une manifestation qui servît leurs intérêts. On s'est bien gardé de l'avouer, parce qu on sait quelle répugnance l'esprit français, lait de grandeur et de liberté, éprouve pour ces manifestations qui violent la majesté de la mort.

Mais pour s'en convaincre, il n'y avait qu'à jeter les yeux sur le cortège. Outre la couronne en triangle envoyée par le grand Orient, rien n'est plus suggestif que le monument funéraire offert par Vlnii^ansigeani et porté par douze garçons de bureau de ce journal : en apercevant cette immense couronne de 2™50 de diamètre, et d'un poids de 108 kilos, on avait de suite la sensation vive et profonde que Thomme dont le cadavre était orné de semblables suffrages, avait été de son vivant, un bien grand ennemi de TEglise. La librepensée faisait d'ailleurs triomphalement une garde de déshonneur autour du cercueil, et si quelques catholiques s'étaient fourvoyés là, ce n'étaient que des badauds du boulevard ou d'incorrigibles libéràtres, comme le directeur du Soleil. A cet enterrement tous les ennemis de la Franco chrétienne s'étaient donné rendez-vous. Toutes les coteries politiques ou anti-religieuses qui se déchirent à belles dents tout le reste de Tannée, faisaient chorus ce jour-là, et Joseph Reinach y portait l'encens à côté du représentant de Uochefort qui portait le goupillon. Les Juifs étaient là en grand

nombre : ils devaient bien cela à leur grand homme, à celui qui les avait bassement adulés après les avoir couverts d'immondices, à celui qui les avait déclarés de race slave à la suite d'un dîner chez Rothschild.

Mais le peuple, le peuple de France n'était point là. Il ne connaissait point l'homme dont le cadavre était couvert de tleurs. Pour lui, ce n'était qu'un académicien que ses amis enterraient à leur guise. Le nombre des délégations corporatives, la présence de l'armée insultée autrefois par Renan, le concours de grands personnages, rien n'y faisait, et le cœur du peuple n'était point ému par ce deuil qu'on voulait rendre public. A quel titre d'ailleurs aurait-il pu s'émouvoir?

Le mort qu'on menait en terre n'avait accompli aucune de ces actions qui tiennent en haleine toute une nation et le nom de Renan était moins connu de la foule que celui du modeste colonel français dont la bravoure a récemment planté notre drapeau, le drapeau de la civilisation, sur une ville barbare.

Sur le passage de ce cadavre enguirlandé de tleurs et de louanges, le peuple disait :

« Qu'on nous cite donc des traits de vertu, des services rendus, un tout petit acte d'héroïsme civique ou autre; dans une vie de soixante-dix ans, il a pu s'en produire; qu'on nous le dise. Michelet, dont on veut faire un acolyte de Renan au Panthéon, a du moins sauvé la vie d'un chien en train de se noyer. Mais Renan, le jouisseur, l'égoïste, quand donc s'c?t-il dévoué pour quelqu'un ou pour (|uel(|ae chose? Quelles misères a-t-il consolées? En fait desoulTrances, ena-t-

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il jamais connu et senti d'aulres que les siennes? Où sont les blessures reçues dans le combat de la vérité?

On nomme Renan un homme de bien ; mais a-t-il même été ce qu'on- appelle un homme? A-l-il eu une volonté, un caractère, une conviction vigoureuse(l)ï> ?

Non, il n'y avait rien en Renan qui pût intéresser une nation. La foule ignorait ses écrits, et les simples ne lui devront jamais ni une inspiration ni une pensée. Il n'est connu que des lettrés et encore a-t-il enlevé aux âmes pensantes les ressorts de leur énergie et de leur moralité. Ce n'est point un mérite. Il ne s'est occupé du peuple que pour l'insulter, comme il a insulté tout ce qui était grand et beau.

Et voilà pourquoi lesfunérailles de Renan, bien que faites auxfrais de l'État, n'ont nuUementété nationales. Pour que ce fût un deuil public, il fallait non seulement Targent, mais le cœur de la France; et ce cœur n'y était pas. Les hommes du gouvernement peuvent gaspiller nos finances; il ne sont point maîtres de nos sentiments et de nos idées.

Et maintenant qu'ils installent Renan au Panthéon: une église profanée est la seule demeure digne de ce prêtre manqué, de cet apostat. Il y retrouvera les cendres refroidies de Voltaire, et tous deux pourront s'intéresser mutuellement en se contant leur admiration pour l'Allemagne. Bientôt, la nécropole en discrédit sera le réceptable de tous les ennemis de la pairie française et l'on n'y portera plus que ceux qui mourront coupables de haute trahison.

(1) P. Delaporlc, loc. cit.

CHAPITUE \II

Avortement d'une entreprise

M. fie Vogiié a dit : « M. Renan fui le philosophe des heureux. Hélas ! que cela réduit à peu de gens le cercle des disciples ! »

Renan n'a point eu, à proprement parler, de disciples, et l'influence qu'il a exercée sur son siècle a été médiocre en somme ; elle est destinée à s'amoindrir de plus en plus, à se réduire à néant. Nous n'irons pas jusqu'à dire, cependant, que les trente à quarante volumes, publiés par le renégat, n'ont point été inoflensils. Sans doute ils ont fait du mal,'^beaucoup de mal, et nombreuses sont les pauvres âmes qu'il a précipitées dans les douleursde l'incroyance et du scepticisme.

Ces ravages se sont exercés surtout chez les demiletlrés, chez les demi-savantes, que l'école obligatoire et laïque, que les lycées de filles vomissent à flots sur le pavé de nos grandes villes. Cette foule est considérable dans le siècle du journal, de la revue et des feuilles volantes. Nourrie de romans et de feuilletons, elle s'est plue aux romans bibliques de Renan. Et

272 AVORTEMENT DUXE ENTREPRISE

1 habile irielieur en scène lui sers'ail juste assez d'érudition pour se donner le prestige de la science. Celte foule énamourée de beau langage, de phrases sonores, aurait pu échapper au poison, en contrôlant l'exactilude des notes et des citations. Mais combien peu y songeaient! combien peu ont soupçonné que le styliste se jouait d'eux !

C'est sans enthousiasme, sans délire, avec une indifférence sereine, que cette foule, flollant entre la vérité et l'erreur, entre le raaletlebien, a absorbé le poison. Renan était le prophète naturel de celte masse incertaine, indécise, voguant au hasard des événements et des livres sur la mer tourmentée du doute, emportée à tout vent de doctrine ; son balancement perpétuel entre l'affirmation et la négation convenait bien à ces intelligences qui n'ont point la force de la conviction, qui errent dans le vague et dans les brumes de la nuit. Renan semble avoir été fait tout exprès pour elles : la mollesse du doute, l'art de nuancer la vérité, de la rendre insaisissable, cet universel peut-être qui se donne pour la science elle-même, tout cela plaisait singulièrement aux âmes affadies, si nombreuses en notre siècle, parce que cela les dispensait de l'obligation de croire et de robligation d'agir.

D'autres, les ennemis de la religion et les ennemis du bon sens, se sont précipités sur les livres de Renan avec une avidité incomparablej parce que ces livres servaient leurs haines et leurs ambitions, ou flattaient leurs rêves et leurs manies. Ceux-là tendaientd'avance leurs lèvres ;\ la coupe empoisonnée et c'était do parti pris qu'ils exaltaient les œuvres du pontife de la libre

KHNEST lUCNA.N 273

pensée; celui-ci leur fournissait des armes contre Jésus Christ et c'est pour eux une habitude et une tactique d'applaudir tout ce qui attaqua le Fils de Dieu, ce cauchemar incessant de leur conscience troublée. Cela explique pourquoi Rochefort a dit : Renan est plus qu'un écrivain exquis : c'est un grand liomme »; cela explique pourquoi, au jour du solennel enfouissement, la rédaction de V Intransigeant a ouvert la marche du cortège, suivie d'une dépulalion du Grand- Orient ; cela explique pourquoi « Renan est entré ainsi dans l'éternité, précédé des licteurs de la libre-pensée el du radicalisme. »

U importe peu aux radicaux et aux révolutionnaires que Renan se soit moqué d'eux et de leurs principes, qu'il ait blasphémé contre leurs dieux, qu'il ait frappé dédaigneusement leurs idoles, qu'il ait vu « la médiocrité intellecluelle et le peu d'inslruclionde ceux qui firent la RévoluUon. » Ce qui leur importe, c'est que Renan ait été un ennemi du Christ et qu'il se soit acharné à détruire son œuvre. C'est l'unique raison pour laquelle ils l'ont loué, ils l'ont exalté. Ils ont bien vu cependant le vide de cette œuvre et ils ont gémi de la trouver si faible. Mais il leur donnait au moins un semblant de raison pour ne pas croire, et ils espéraient surtout que la masse serait éblouie par la poésie semée à travers tous les livres de celui qui se drapait dans le drapeau mensonger de l'histoire, de la philologie, de l'érudition, de la philosophie, et de rexégùse.

Les femmes et les jeunes gens, ceux qui vivent avant tout d'impressions, ceux qui jugent avec l'ima-

274 AVORTEMENT d'CNE ENTREPRISE

ginalion plus qu'avec ia raison, ceux-là se sont laissés prendre à d'aussi grossiers appâts.

Les jeunes gens surtout, séduits par la perpétuelle et souriante gaieté de Renan, s'efforcent d être à son exemple, désabusés, souriants, et discrètement dédaigneux. Un fier dédain glace leur sang et les prémunit contre les rêveries des hommes de leur âge, contre l'illusion et l'enthousiasme. Ils sont déjà vieux et desséchés sans avoir vécu, incrédules sans avoir combattu, blasés sans avoir souffert. Ils font profession de connaître d'instinct l'égoïsme et la lâcheté des hommes, l'hypocrisie, l'astuce et la corruption des femmes ; ils pénètrent l'inanité du dévouement et du sacrifice ; ils ont le mépris de toutes les obligations sociales. Ils se gardent des affirmations ou des négations, de la lutte et de l'action; corrects, étriqués, pinces, avec des lèvres sans sourire et des yeux sans lueur, ils étonnent le monde, en montrant à nu leur âme desséchée et leur cœur glacé.

Ah ! la belle et charmante jeunesse, en vérité ! et le magnifique avenir qu'elle nous promet, quand elle aura fini de railler!

Voilà l'œuvre de Renan; c'est lui qui a tué dansées âmes toute énergie pour le bien et le beau, et qui a ravi aux cœurs de ses disciples les nobles enivrements de la frissonnante jeunesse. Amuser la postérité, délasser tous ceux qui ne prendront pas plus au sérieux que lui la grande fonction et le devoir austère do la vie, voilà toute l'œuvre de Renan, voilà ce qui restera de son labeur d'un demi-siècle. Ses livres n'ont rien fait et ne feront rien pour l'édification morale des au-

KR.NKST RENAN 275

1res hommes, rien pour la consolation des âmes, rien pour assurer le solide amour de la vertu.

Comme l'a si bien dit Boyer d'Agen, de toute cette (euvre sèche de rhéteur distingué et de plaisantin philosophe, il ne sort même pas un cri de désespoir qui fait prendre le doute en commisération par Dieu même; il ne coule pas même une larme dont l'infinie Pitié serait émuel Non, rien!

Renan n'a pas douté comme le triste JoutTroy, il n'a pas pleuré comme l'inconsolable Musset. Il a ri comme Voltaire, et il a dansé comme ce clown sur le pont efl'rayamment jeté vers l'inconnu, où aucun homme ne passe sans pâlir.

Toute l'œuvre de Renan est négative, il n'a cherché qu'à détruire, et à détruire l'œuvre du Christ. Au milieu de ses contradictions, de ses changements à vue, de ses mille incarnations, il n'a cessé de poursuivre un but unique, de faire la guerre au surnaturel.

C'est lui qui a donné aux maîtres de la France le conseil de substituer l'enseignement scientifique à l'enseignement littéraire, pour rainer lentement les croyances surnaturelles. Nous retrouvons ici l'habileté de Renan dont nous avons déjà donné de singulières preuves. La maçonnerie n'a pas manqué de mettre en pratique un conseil d'aussi grande importance et toujours elle a poussé à l'extension de l'enseignement scientifique et à l'heure actuelle les programmes officiels tendent de plus en plus à matérialiser l'éducation des jeunes Français.

Renan a pu aussi exercer une certaine influence chez les sectateurs du a vieil humanisme complaisant

276 AVORTEMENT d'uNE ENTREPRISE

qui se soucie peu qu'une phrase soit vraie ou fausse, pourvu qu'elle soit bien tournée. » 11 y a de bons chrétiens qui ont cette faiblesse et qui sont enlraînésà lire les œuvres de Ilenan par les charmes du style. La pente est dangereuse et l'on est facilement séduit par les accents de la sirène enchanteresse. Le renégat a ainsi porté son influence néfaste dans quelques milieux bourgeois, où l'on a cru de bon ton de parler humainement de Jésus-Christ. Sans y prendre garde on a enlevé au Rédempteur l'auréole de sa divinité, on en a fait un grand homme, mais il a cessé d'être dieu. Et cette habitude désastreuse s'est glissée même daus le langage de certains prédicateurs, qui, sous prétexte d'originalité, affaiblissent la grande figure du Christ en la modernisant et en la peignant sous des traits trop humains.

Ce sera là toute l'influence réelle de Renan sur son siècle. Il n'a point fondé une oeuvre durable. Seuls les affirmatifs et les sincères ont remué le monde et ont édifié des monuments qui durent autant que la vie de l'humanité. Le poète, le conteur, le peintre, le musicien n'ont révélé leur art que soutenus et escortés par une conviction ardente. C'est cotte flamme qui a vivifié leur pensée et a donné ù leurs œuvres l'intensité de vie qui fait l'immortalité.

Il n'y a rien de tel chez Renan, et l'absence de con-

viciions, le manque de chaleur, rendent son œuvre absolument inert(! et impuissante. On le sent déjà, et, au milieu d'éloges trop hyperboli(|ues pour être sincères, se font entendre ici et là des cris discordants. Un rédacteur de VEcho de Paris (1) s'écrie :

Concevez- vous le renanisme? C'est un composite de cuistrerie de séminaire et de sayanlasserie de bibliothèque, une nébulosité d'esprit germani(]ue, une frottée d'atlicisrae, un mélange d'impuissance de croire et de la peur de nier, l'absence de courage moral et d'énergie physique, l'atrophie de la virilité fondue en arguties, en casuistique, en raisonnements oiseux, en dilettantisme imbécile. Pendant que Paris assiégé pleurait de froid, crevait de faim, sursautait de colère et manifestait au dehors son héroïsme sous les balles, le fondateur delà secte, autour du bifteck de chez Brébant, proclamait la supériorité de la race allemande et la grandeur de nation dont le canon faisait merveille autour du Panthéon.

Le renanisme, dont on a beaucoup parlé, n'est point un système, une doctrine, une at'tirmation. C'est un singulier mélange de scepticisme gouailleur et de foi troublante. L'auleur de cette secte qui se dit philosophique, ne peut avoir raisonnablement ni disciples, ni imitateurs. On ne bâtit pas sur le néant et son œuvre n'est que le néant, la négation la plus décourageante, la plus vide, la plus affreuse.

Comment Renan aurail-il pu fonder une école puisque la philosophie développée par lui au cours de ses

(1) 23 mars 181)1 ; Chapelles et pontifes littéraires, par Henry Bauëv.

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