‹ Ernest RenanChapitre 5 sur 28 · PRÉFACE XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE XI

carrefour de ses deux routes, et verra dans cet homme informé l'aiguilleur qui n'aiguille jamais. M. Renan est arrivé au seuil de la vie, en passant le seuil du séminaire. Il n'a jamais regardé devant lui, que pour ne rien prendre au sérieux. Sous prétexte de tout connaître, il a tout méconnu, hormis la volupté auto[)}iagique du dilettantisme. Il avait saisi ce qu'il appelle « le droit fil du temps i.

Le siècle qui a une besogne négative à parfaire, et qui veut nous fermer le ciel afin d'ouvrir le monde aux gens qui n'ont pas d'àme, a su gré à cet homme d'esprit, ce cérébral raffiné, de s'en être tenu pour s'affirmer, à une philosophie conçue « dans le ton dégagé, goguenard et prud'homme, à la fois de Pibrac, de Marculfe ou de Chatonnet (1). »

Le " droit fil du temps" n'est pas celui des hommes qui affirment une foi, préconisent un devoir,

' professent une opinion, pratiquent un culte, aiment ce qui est aimable. M. Renan a peint son

' être dans le Gohélet de son Ecclesiaste, une ma-

' nière de pessimiste de talent, qui aime la vie, mais évite avec soin les excès de toute sorte, les excès de sagesse comme les excès d'héroïsme,

. car « Dieu récompense si peu l'héroïsme que l'on se demande si ce n'est pas aller contre ses inten-

\ tiens que de prendre les choses par ce biais (2). »

(1) Études sur VEcdésiasic.

(2) Ktudos sur VKcclésiaste.

XII PHÈFACE

Pour être plus sûr de ne pas aller contre les volontés de Dieu, M. Renan qui préfère l'hypothèse de l'enfer à celle du néant, décida de n'aller nulle part dans Tordre des décisions morales. Il se livra à Tétude de la philosophie, mais comme Robert iJoudin fit de la magie, une magie blanche, devant un auditoire « modéré eidc juste milieu sans zeU et sans mysticisme (1). »

L'auditoire est sorti de ces leçons asphyxié par le dilettantisme du maître, impuissant à une décision, énervé, inerte, tout juste à point pour être expulsé dans un temps prochain par l'invasion croissante des fils de Jacob le Supplanteur.

Afin de soutenir ce rôle de magicien endormeur des vertus de l'Ame, M. Renan dut pratiquer les irrespects et jongler avec les sacrilèges. Il s'y prit le plus naturellement du monde, en homme doué de souplesse et dont la langue est moelleuse. Il montra aux badauds ses sacrilèges gantés de gris perle, et leur enseigna à blasphémer, les mains jointes.

On a comparé son style glissant et sans chaleur au verbe limpide de Fénelon. M. Renan était tout au plus un Fénelon perverti, par le manque de décision et le mauvais exemple qu'il donna de cultiver la Vérité un pou comme ou va voir à la foire le veau à deux tôtes. Kùl-il écrit TtHt'mique, qu'il eût conseillé un Mentor de la main gauche, non comme on choisit un maître, mais comme on prend

(l) Études sur VEcclésiastet pages 19-îO.

PRtFACE XIII

une mailiesse. « Cliers eufaiiLs, c'est iuulile de se donner tant de mal à la tôle pour n'arriver qu'à changer d'erreur. Amusez-vous puisque vous avez vin^t-ans. »

Ce pauvre M.Renan qui fit tant pour les Juifs dans ses dernières années fut mal récompensé. Au moment de sa mort, il reçut le coup de pied de l'àne. C'était un rabbin, un grand rabbin, qui venait le remercier à sa facjon d'avoir mis au service de la conquête juive les treize cents ans d'économie, de pensées et de sensations trouvées dans l'héritage des bonnes gens venues du Cardigan. (1)

M. le Grand Rabbin Wogue cassa net la statue de savant orientaliste que le dix-neuvième siècle avait élevée à M. Renan. Comme hébraisant, Tauteur de la Mission de Phênicie était presque nul, « fort inférieur à la plupart de nos rabbins », dit M. \Vogue dans Le Matin du 4 octobre dernier.

D'ailleurs l'érudition de M. Renan, une misère, et M. Wogue nous raconte très tranquillement qu'alin d'avoir à ne pas enseigner ce qu'il ignorait par trop, M. Renan, lorsqu'il fut nommé sous l'Empire professeur au collège de France « ne fit sa fameuse leçon d'ouverture, dans laquelle il niait la divinité de Jésus, que, pour obtenir la ferle turc de son cours. »

A peu de jours de là on obtenait une rétractation de ces propos hardis et ingrats à la fois. M. le

(ij Souvenirs do jeunesse, page 89-90.

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