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XIV PREFACE

Grand Rabbin Wogue qni n'a pas l'air d'être dans le mouvement, fut invité à reconnaître, toujours dans Le Matin, que M. Renan avait néanmoins servi la cause israélite par son attitude contre l'antisémitisme.

Les Juifs qui onti'liabitude de jeter une petite pierre sur la tombe de leurs parents et amis, jetèrent ce jour là un gros caillou, le pavé de Tours, sur le cercueil de M. Renan, mort entre deux prières comme il avait vécu entre deux opinions, entre la prière de l'Acropole qui est d'un hircocerf des Propylées, et celle qui termine ses Souvenirs^ la protestation de « Renan sain d'esprit et de cœur » qui est d'un apostat endurci et de sang froid.

Jacques de BIEZ.

GHAPlïRb: I

Enfance et Jeunesse

L'apostat Renan a vu le jour en Bretagne, sur celle terre granitique où le catholicisme s'est implanté comme sur des assises de pierre. Par une permission de la divine Providence les hommes qui se tournent avec aveuglement et méchanceté contre l'œuvre de Jésus-Christ sont toujours issus d'un peuple profondément pénétré de celle cpuvre : Dieu veut par là montrer au monde que ces apostats haineux sacrifient leur foi à la noirceur de leur propre cœur et ne tomhenl pas sous les scandales de leur éducation première, puisque celte éducation est toujours essentiellement chrétienne.

C'est à Tréguier (1), une ville sainte, que naquit celui qui devait un jour baver la Vie de Jésus. Le milieu qui entoura son berceau était ce qu'il est encore

(1) Tréguier, en breton Laiulreguer (pays de Trécor), était autrefois la capitale des Trécorois; c'était comme une province parlicuUèrc; duns la Bretagne, ayant son idiome et ses mœurs. Celle ville dut son origine au monastère de Trécor, fondé au VI° siècle par saint Tugdual. Le tombeau du «aint était devenu le lieu d'un pèlerinage populaire.

aujouid hui : une population ouvrière à la foi robuste et naïve, des cœurs simples craignant le mal comme la peste, des âmes tout imprégnées de christianisme. Quelle délicatesse au fond de tous ces cœurs que nos rationalistes modernes dédaignent, parce qu'ils n'aperçoivent que l'enveloppe grossière cachant leurs beautés! L'amour sincère du prochain vivait dans tous ces gens du peuple et se manifestait par des rapports plus doux que n'en engendre la meilleure des civilisations.

On croyait encore au pouvoir des saints et de leurs représentants sur la terre : les pauvres gens se rendaient en foule en pèlerinage aux chapelles populaires de saints inconnus puur la plupart au martyrologe romain et dont les sanctuaires, petits et pauvres, émaillent les champs et les bois. Un vieux noble que sa pauvreté réduisait à être broyeur de lin et dont Renan luimême nous a conservé la touchante physionomie, était regardé par le peuple comme un guérisseur.

Sur le berceau de Renan se penchèrent de maternelles sollicitudes. Il était né faible, à peine viable : les voisines, les amies de la famille s'inquiétaient. On fit des neuvaines à la Sainte Vierge, on l'implora nuit et jour et le pauvret vécut. Plus tard, Renan racontera dans ses Souvenirs qu'une vieille sorcière avait prédit (ju'il vivrait : elle avait pris une des chemises de l'enfant, s'en était allée sur le bord d'un étang sacré, l'avait jetée sur l'eau et cette chemise s'était soulevée, signe de longue vie pour celui auquel elle appartenait. .\u lieu de consacrer plusieurs pages à cet acte superstitieux, Henan aurait bien mieux fait de

nous dire qu'il avait élé guéri par la mère de Jésus, grâce aux larmes et aux prières de sa propre mère. Cela aurait élé plus vrai et plus touchant.

Mais le renégat ne tenait point à trop attirer l'attention sur le monde profondément chrétien qui avait entouré son berceau. Les traditions d'autrefois élaient parfaitement conservées sur celte terre où chacun vit du produit de son travail quotidien. Les grandes fortunes y élaient inconnues. Les spéculations d'argent auraient étonné et etfrayé les bonnes gens de Goèlo, encore tout imprégnés de l'organisation sociale du Moyen-Age. Avec les cathédrales gothiques et les grandes cérémonies religieuses de cette époque profondément éprise de grand art, les habitants de ces pays avaient conservé les vieilles doctrines religieuses et sociales qui avaient fait la France chrétienne, et — c'est Renan qui nous le dit, — ce que l'homme ne gagne pas par le labeur de ses mains était un vol à leurs yeux. La vieille honnêteté française, avec les mœurs patriarcales d'autrefois, s'était réfugiée dans ce milieu paisible où Renan devait passer son enfance.

La famille du futur écrivain était humble et pauvre. Elle paraît s'être établie sur les côtes de Bretagne depuis une époque très reculée. Le membre de l'Institut, qui fait sonner si haut sa gloire et son talent d'écrivain, compte parmi ses ascendants une longue suite de générations de pêcheurs. Dans ses Souvenirs^ Renan paraît éprouver quelque regret de point avoir retrouvé ses pères dans l'histoire des Croisades. Il se décerne lui-même les titres de poète, de mathématicien, il est l'homme de l'honneur et du désintéres-

Ki>(fa:<ce et jeunesse

sèment, et cela « au plus haut degré. » Mais il lui manque d'être d'illustre origine. Néanmoins sa naissance ne fut point vulgaire : les fées y parurent.

A défaut dïllustration, sa famille avait rhonnéteté; les parents de Renan étaient de fort braves gens. Son père, François-Philibert Renan était un vieux loup de mer, ancien capitaine au long cours et maître au cabotage. Il avait épousé, à Lannion, le 31 décembr«î 1807, la fille d'un marin, nommée Madeleine-JosèpheFéger: simple, laborieuse, active, M"''' Renan, possédait toutes les qualités d'une bonne ménagère ; sa piété était extrême, on dit même qu'elle allait jusqu'àl'exagération.

Ils eurent trois enfants : Alain-Clair, qui fut marin comme son père et avec lequel Renan n'eut guère de relations. (Ce brave homme de mer n'était sans doute pas un penseur). Henriette-Marie, née le 22 juillet 1811 dont la vie devait être intimement mêlée à celle du troisième enfant : Ernest-Joseph, qui ne vint au monde que le 27 février 1823, douze ans après la naissance de sa sœur, alors que le ménage ne devait plus attendre d'enfant. Le père avait quarante-neuf ans et la mère trente-neuf.

Ce fut l'enfant de la surprise, et cette surprise était assez désagréable. Le petit commerce d'épicerie tenu par M""" Ronan, — pendant que le père naviguait en mer, sur les côtes bretonnes, — ne marchait déjà plus, la misère s'élait monlrée dans ce ménage et la ruine frappait au comploir î\ chaque échéance. La sœur ainée adopta cet enfant i\ qui rien ne souriait à son cnlréc dans la vie ; elle lui servit de pelite mère, et n'ayant pu se marier, faulo de dot, elle concentra

KRNKST MKN.W

toute son afTection sur l'êtro grêle et fragile, qui semblait respirer à peine et était venu dans un foyer morne et sombre.

Cinq ans après la naissance crRrnest, le père, fatigué de lulter contre la mauvaise lorlune, se jetait dans la mer du haut d'un navire, et les flots roulaient son corps inanimé sur les rivages du pays de Goëlo (l'ancienne Golovia). Ce suicide laissait M™" Renan avec un jeune enfant sur les bras, en proie aux créanciers et aux dettes anciennes. Dans ces circonstances pénibles, la sœur aînée fut admirable d'abnégation et de dévouement : elle se montra véritablement la femme forte digne de tous éloges.

Les créanciers avaient bien voulu laisser à M"* Renan la maison qu'elle occupait et lui avaient épargné les humiliations d'une vente judiciaire. Henriette, frêle enfant de dix-sept ans, promit de payer, et elle tint parole ; mais elle employa à cette besogne vingt ans de travail, de labeur ingrat et d'économies parcimonieuses.

Tout d'abord elle s'en fut à Lannion ouvrir une école do filles. Mais peu à peu les couvents de la localité se mirent à faire concurrence à cette modeste pension : il ne restait presque plus d'élèves, et celles qui venaient encore ne payaient plus. M'^"^ Renan ferma sa classe, et accepta une place à Paris, où elle tint la pension de M™° Guizot. C'est lu que son frère ira la rejoindre plus lard, et il la trouvera traînant encore le chAlo vert — un cache-misère — qu'elle avait à sou départ de Tréguier.

Pendant que sa sœur travaillait, Ernest Renan étu-

ENTANCE KT JEUNESSE

diait. Après avoir reçu sa première éducafion chez les Frères de la Docirine chrétienne, il avail été admis comme externe au petit séminaire de sa ville natale. M°" Renan poussait son fils dans cette voie, parce qu'elle avait la pieuse ambition d'en faire un prêtre ; désir malheureux qui devait causera l'Église de Dieu une des douleurs les plus intenses qu'elle ait ressenties en ce siècle î

Il est vrai de dire qu'alors, Renan légitimait les espérances qu'on avait conçues de lui. Il était charmant et joli au point que, lorsqu'il revenait déclasse, ses livres sous le bras, marchant • comme une bonne petite sœur, » pour employer l'expression d'un de ses professeurs, — les grandes dames l'arrêtaient pour Tembrasser, en s'extasiant sur son joli visage et chacune le montrait en disant « Voyez donc notre petit évêque ! »

Dès lors ilse faisait remarquer par une piété particulière, celle que nous retrouverons en lui à Saint- Sulpice et peut-ètro même jusqu'à ses derniers moments. Sa piété qui n'était point appuyée sur la foi, était plutôt une vague religiosité, faite de rêverie et de sentimentalisme. Silencieux et mystique, il fuyait les réunions ; quand il priait, c'était dans la solitude ; ses adorations étaient entièrement contemplatives. Ce qui lui plaisait pardessus tout c'était d'aller le soir, prier à l'église, à cette heure délicieu>îe où le silence succède aux bruits du jour, où le crépuscule, voilant doucement toutes choses, invite l'âme croyante à penser A Dieu, alors l'enfant se rendait furtivement au temple et s'agenouillait entre les

KRNEST RENAN

sombres colonnes du vieux monument. C'était une pM'lé de poète, plus que d'homme religieux.

Henaii a dit lui-même de la cathédrale de Tréguier : « Cette cathédrale, chef-d'œuvre de légèreté, fol essai pour réaliser en granit un idéal impossible, me faussa tout d'abord.... Quand j'allais à Guincamp, ville plus laïque et où j'avais des parents dans la classe moyenne, j'éprouvais de l'ennui et de l'embarras.... J'aspirais à revenir ù, ma vieille ville sombre, écrasée par sa cathédrale, mais où l'on sentait vivre une forte protestation contre tout ce qui est plat et banal. Je me retrouvais moi-même, quand j'avais revu mon haut clocher, la nef aiguë, le cloître et les tombes du XV« siècle qui y sont couchées ; je n'étais à l'aise que dans la compagnie des morts, près de ces chevaliers, de ces nobles dames, dormant d'un sommeil calme, avec leur levrette à leurs pieds et un grand flambeau de pierre à la main (1). »

Ce sont là de beaux et poétiques sentiments, sans doute ; mais ce n'est point une piété solide et sincère, celle qui est nécessaire au chrétien et surtout au prêtre (i).

(1) Souvenir Sy p. H.

(2) Dans rarticle si juste et si vrai où le P. Delaporte a réduit Renan à sa juste valeur, nons trouvons la preuve que la piété de Renan fut plus apparente que réelle. Voici ses notes de chapelle au petit séminaire de Tréguier:

1833-34. Tenue bonne, cependant arrive souvent en retard. 1834-35. Tenue souvent distraite; ne paraît pas avoir

grande piété.

1835-36. Tenue indifférente.

Dans lea stalle» du chœur, l'abbé Renan, pendant les va-

Extérieurement c'était parfait. Aussi le séminariste de Tréguier avait-il d'excellentes notes, et faisait-il naître de grandes espérances au cœur de ses maîtres qui pénétraient mal cette nature rêveuse et voilée. C'était lui, avec ses deux amis, Liard et Guyomard, qu'on offrait comme modèles à tout le séminaire. Ils avaient tous trois des surnoms dont on se souvient encore : Renan s'appelait S. Louis de Gonzague ; Liard était surnomma S. Yves, et Guyomar avait reçu lo nom do S. Stanislas Kotska.

Renan alors paraissait digne du surnom qu'on lui avait donné. Son ardeur à l'étude, sa ferveur à l'église, les saintes dispositions qu'il avait montrées pendant ses communions, tout cela lui valut plusieurs distinctions. Après avoir été membre de la congrégation de la Sainte Vierge pendant deux ans, il en fut nommé assistant, grade qui précède immédiatement celui de président.

Il est curieux de lire son acte de consécration à Marie, qu'il écrivit de sa propre main sur les registres de la congrégation. Comme le Sonnet à la Vierge de Rochefort, celte consécration devrait être rappelée souvent : ces choses-là montrent ce que deviennent des cœurs purs, quand ils sont terrassés par les passions. Voici cet acte en entier :

canoës, lisait des romans et d'autres livres aussi peu liturgiques. L'aumônier de rhtSpital, .M. Hélary, s'aperçut de cette hypocrisie et prédit que le séminariste si recueilli en apparence, deviendrait un puits d'impiét*!'. Cf. EtiuUs religieiiscs. novembre 1892.

ERîfE<îT RENAX

f Moi, Ernest-Joseph Renan, je vous choisis aujourd'hui pour ma Heine, ma Patronne, ma Protectrice au[>rt's de Dieu, ma glorieuse Mère, je prends la résolution fixe et le ferme propos de ne jamais ahandonner votre culte, les intérêts de votre gloire pendant loute ma vie, spécialement de ne jamais rien dire, rien faire contre vous, ni permettre que ceux qui dépendent de moi donnent par leurs exemples ou par leurs disconi*sla plus légère atteinte aux honneurs et aux iiommages qui vous sont dus à tant de titres,

Le congréganisle fut encore l'objet d'une autre distinction. On le chargea des fonctions de cérémoniaire : il présida au service de l'autel etolTrit l'encens à Celui qu'il devait tant outrager plus tard.

En même temps il remportait de nombreux succès dans ses classes : à l'âge de quatorze ans, il sortait de troisième en remportant le prix d'excellence. Tout lui souriait, on Tapplaudissail, on l'exaltait; et sa bonne mère, qui était fière de son enfant, se prenait à rêver pour lui les plus belles destinées.

Mais hélas I l'heure va venir où ces joies et ces espérances vont se transformer en fruits de mort et de perdition. Ernest Renan va partir pour Paris ! Et sa mère aura raison de crier au prêtre qui emmènera l'enfant vers la capitale : « Mais, mon Dieu î monsieur l'abbé, si pourtant mon lils allait se perdre ! »

Les succès du jeune élève des bons prêtres de Tréguier avait vite retenti au dehors du collège. Dans les

10 ENFANCE ET JECNESSE

petites villes de province, où Ton se touche les coudes de si près, les moindres événements prennent de suite des proportions considérables. Le talent d'un écolier y est souvent plus admiré que le génie des orateurs et des hommes d'Etat, et c'est avec orgueil que les mères se racontent mutuellement, sur le pas de leurs portes, les succès de leurs enfants. Ernest Renan s'était placé au premier plan des admirations.

Sa renommée parvint aux oreilles d'un vénérable chanoine, M. Fresvaux du Traval. On était en 1838. M. Dupanloup, qui dirigeait alors le petit séminaire de Saint Nicolas du Cliardonnet, à Paris, recherchait aux quatre coins de la France, les jeunes gens d'avenir qui pouvaient faire des prêtres ou des chrétiens éminents. Il recrutait ain<îi dans tous les diocèses des disciples dont, grâce j\ son talent d'éducateur, il devait bientùl faire des maîtres. Le bon chanoine s'empressa de lui signaler son protégé et le jeune Breton obtenait une bourse au petit séminaire de Saint-Nicolas.

Il dut quitter ses rochers de Tréguior, où le vent de la mer sourilail la vie large et immatérielle, pour le pavé de Paris, ce pavé sale et glir=;sant qui a englouti tant de générations de croyants. Ce fut un triste exode pour cette àme destinée à de si grandes choses et qui est tombée dans un si profond égarement.

Il produisit d'abord mauvaise impression sur ses condisciples, si nous en croyons le portrait que l'un d'eux nous a laissé du jeune luimaniste :

M Le jeune Drelon, écrit M l'ablu^ Cognât (1), « lourdement (i) .V. Ilenan hier et aujourd'hui, 2" éd., p. 51.

KR.NKST RENAN I I

engagé dans sa gafno », n'avait rien des grâces d'un éphèbe grec, et je doute que Platon lui eût donné place en son banquet. Pâle et malingre, son corps chétif portait une grosse tète, dont les yeux presque toujours baissés semblaient, comme il le dit de sa critique, lire sous terre et ne se relevaient que [)Our regarder de côté. Timide jusqu'à la gaucherie, pensif jusqu'au mutisme, ne se mêlant jamais aux jeux, il était fort embarrassé de lui-m<^me pendant les récréations, causait peu et avec un très petit nombre d'amis. Si l'on ajoute à la situation que lui créait celte manière d'ôtre, le souvenir de son pays, la séparation de sa mère et surtout la mortification bien naturelle de n'être plus, à Paris, comme à Tréguier, le premier de sa classe, l'on comprendra qu'il fut saisi d'un accès de nostalgie qui faillit être mortelle. M. Dupanloup le sauva, en faisant un éloge public d'une lettre qu'il avait écrite à sa mère ».

Voici comment il raconte le fait lui même :

cr Je dois deux choses à M. Dupanloup, de m'avoir fait venir à Paris et de m'avoir empêché de mourir en y arrivant... Le jour oij ma lettre lui fut remise était un vendredi. C'était le jour solennel. Le soir, on lisait en sa présence les places et les notes de la semaine. Je n'avais pas, cette fois-là (1), réussi ma composition, j'étais le cinquième ou le sixième, a Ah ! dit-il, si le sujet était celui d'une lettre que j'ai lue ce matin, Ernest Renan eût été le premier. » Dès lors il me remarqua. J'existai pour lui. Il fut pour moi ce qu'il était pour tous, un principe de vie, une sorte de dieu. Un culte remplaça un culte, et le sentiment de mes premiers maîtres s'en trouva fort allaibli [i] ».

(1) Cela lui arrivait souvent. A Paris, Renan fut rarement premier. Il fut même obligé de faire deux années de seconde, pour se maintenir à un rang honorable.

{2) Souvenirs iVetifance et de jeunesse, p. 177. — Ce culte pour

Ses condisciples ne lui firent qu'un accueil assez médiocre. Il ne payait pas de mine, et aux yeux des enfants c'est un grave défaut. Mais cela ne dura pas.

le célèbre éducateur n'a pas duré longtemps chez M. Renan et il l'a prestement roulé dans « le linceul de pourpre où dorment les dieux morts, v

Dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse il fait d'abord un portrait assez flatté de son premier maître, tout en ne manquant pas de mêler le blâme à la louange, la critique basse et outrageante à un lyrisme quelquefois débordant. Mais sa photographie s'achève par un véritable trait de Parthe, un de ces coups lâches et haineux qui sontsi familiers à M. Renan. L'éducation de M. Dupanloup était extraordinaire, mais il y manquait une toute petite chose, à savoir « hi science positive, l'idée d'une recherche critique de la vérité. • Rien que cela. C'est-à-dire que cette éducation si vantée n'était en somme qu'un trompe-rœil, un « humanisme superficiel » qui faisait chômer le raisonnement en même temps quil détruisait la naïveté première de la foi. Ce trait, qui vient ainsi le dernier, obsède l'esprit et y demeure fixé. Tout le reste disparaît : on ne se souvient plus que de la dernière flèche, et M. Renan atteint son but, qui est de dénigrer et de déprécier tout en paraissant louer et traiter avec justice.

C'est d'ailleurs la méthode constante de ce fourbe qui s'est cruellement moqué de ses vieux maîtres, tout en les couvrant de fleurs.

Il cherche aussi à noircir l'abbé Dupanloup, en dénaturant son rôle lors de la conversion de Talleyrand. Il ne manque pas non plus de jeter le ridicule sur celte conversion qui fut presque un miracle. Kl le prêtre qui donna l'absolution à l'évêque-rénégal ne fut qu'un prêtre superficiel, au dire de M. Renan.

Il se montra en cela comme en son séminaire, un peu fou. Car le compère Renan, l'être froid par excellence, trouve moyen de nous dire que l'éducation de .M. Dupanloup, malgré ses mérites si grands, troublait, éoliaulTait étrangement,

EH XEST RENAN ['A

Le jeune Breton ne tarda pas à se dégager de sa gaîne ; M. Dupanloup d'ailleurs était Ici pour le stimuler et fouetter î<on zèle. Renan reconnaît que le supérieur de St-Nicolas était un éveilleur incomparable et qu'il excellait à tirer de chacun de ses élèves la somme de puissance qu'il pouvait donner.

Di's les premiers temps de son séjour à Paris, Renan se distingua par sa piété. « A la chapelle il se rangea du premier coup parmi les plus recueillis et les plus pieux. H se fit même par sa piété une place à part dans l'opinion do ses condisciples et de ses maîtres (1) ».

On le comhlail d'encouragement et de distinclions. Il était élevé parmi les dignitaires de la congrégation de la Sainte Vierge, tandis que ses condisciples entrés en même temps que lui, ne se trouvaient encore qu'au dernier degré, au rang d'aspirant ou d'approbanisle. Au chœur, il était souvent chargé des tondions du

rendait fou. El il croit on donner comme exemples un malheureux prêtre qui a perdu la toi et est passé en Amérique et Verger qui devait plus tard assassiner Mgr Sihour. C'est peu. Quel est l'éducateur qui n'ait pas eu un de ses enfants ingrat et traître ; il y avait bien uu lâche dans le collège des Apôtres et ils n'étaient que douze. Quant à Verger il ne fit que passer à St-Nicolas ; il fut congédié avant la lin de la première année et fut ordonné en province. Kn vérité, suffitil de l'exemple d'un seul prêtre apostat, pour insinuer que l'éducation île Mgr Dupanloup était insuflisante "?

(1) M. Cognât Op cil. p. 50. — L'Iiypocrisio était plus facile à la chapelle qu'en classe; et Ronau, ayant un besoin impérieux d'être le premier en quelque chose, se distinguait par sa dévotion. 0 calculateur !

culte, fonctions très enviées par tous les élf^ves du petit séminaire. En récréation, partout, il exhalait sa piété et se faisait le champion des petites pratiques de dévotion qui trouvent toujours dans les séminaires et les collèges un certain nombre d'adhérents plus ou moins ridiculisés parleurs condisciples, mais bien vus généralement des maîtres, quoique ce soient, la plupart du temps, des sociétés d'hypocrites qui ne valent absolument rien. La vraie piété vit au fond du cœur et ne s'étale pas en pratiques vaines, étranges, ou simiesques : elle se contente de se montrer quand les hasards de la vie l'exigent.

Tout cela le consolait do ses déboires littéraires. Sans doute il n'était point, dans sa classe, à un rang inférieur, mais pour une àme dévorée d'orgueil, pour un homme qui se considérait, comme étant d'une autre race que ses condisciples (2), il était humiliant de ne point briller au premier rang. Aussi dans ses Souvenirs d'eufance et d)' jeunesse, Renan chorche-t-il à expliquer et ii pallier celte infériorité. Avec un dédain superbe, il déclare qu'il était « trop sérieux pour les enfantillages » des études classiques. Cela ne l'empêchait pas de travailler à ces a enfantillages » avec la plus grande ardeur et à St-Nicolas Renan était rangé parmi les bûcheurs. Il voulut exploiter une veine nouvelle, en faisant du romantisme à outrance ; mais une dure leçon du professeur de rhétorique découragea celte tentative. Et pour être quelque chose dans sa classe il abandonna l'étude sérieuse des lettres et

/2) Souvcnini, p. 187.

FRNEST HENAN 15

tourna tout l'elVort de son travail vers l'histoire, où se trouvant en présence d'émulés moins préparés, il obtint facilement le premier rang.

Cette évolution semble faire partie intégrante du caractère de Renan. Jamais il n'attaque de face ; il tourne les difficultés et ne les surmonte point. Quand la voie est barrée d'un côté il se rejette sur un autre. Déjà cela lui était arrivé à Tréguier, où il se plaisait dans la compagnie des jeunes filles de son âge (sept à huit ans) : gauche et timide, il ne pouvait briller parmi les garçons (1), mais parmi les petites filles, le doucereux Ernest reprenait ses avantages, jouait le rôle d'arbitre et de protecteur et son amour-propre aussi bien que sa tranquillité y trouvait satisfaction. Qui sait si, plus tard, k Saint-Sulpice, il n'en a point été de même, si Uenan n'a ppint tout simplement changé de voie par calcul, parce qu'il désespérait d'acquérir la sainteté et la science qui l'auraient mené aux premiers postes de l'Eglise ? Qui sait si la vision d'un avenir mondain, facile et luxueux, n'a point détourné son àme de la contemplation et de l'amour des choses chrétiennes? La voie dans laquelle il était engag(î était toute de dévouement et de sacrifice; Uenan, au contraire, étaitessentiellement jouisseur et égoïste, il n'était point fait pour le sacerdoce.

Ce qu'il y a de certain c'est que la vie parisienne, môme fi l'intérieur d'un séminaire t bien fermé pourtant aux bruit du dehors », lui fit voir le monde sous

(1) « Ils m'appelaient niadetnoiselley dit-il lui-même, et il n'y avait taquinerie qu'ils ne me fissent. »

un tout autre aspect que celui qui lui avait été montré par ses vieux professeurs de Bretagne. Il a dit lui-même (1) :

c Le monde s'ouvrit pour moi. Malgré sa prétention d'être un asile fermé aux bruits du dehors Saint-Nicolas était à cette époque la maison la plus brillante et la plus mondaine. Paris y entrait à pleins bords par les portes et les fenêtres, Paris tout entier, moins la corrui)tion, je me hâte de le dire, Paris avec ses petitesses et ses grandeurs, ses hardiesses et ses chiffons, sa force révolutionnaire et ses mollesses flasques.

.... Ici, l'atmosphère du siècle circulait librement. Dans nos promonades à Gentilly, aux récréations du soir, nos discussions étaient sans fin. Les nuits, après cela, je ne dormais pas. Hup:o et Lamartine me remplissaient la tête. Je compris la gloire que j'avais cherchée si vaguement à la voûte do la chapelle de Tréguier. Au bout de quelque temps une chose tout à fait inconnue m'était révélée. Les mots talents, éclat, réputation eurent un sens pour moi. J'étais perdu pour l'idéal modeste que mes anciens maîtres m'avaient inculqué; j'éUiis engagé sur une mer où toutes les tempêtes, tous les courants du siècle avaient leur contre-coup. »

Dès ce moment Renan a renoncé à l'obscur labeur du sacerdoce catholique. Une révolte encore inconsciente blesse son àme à mort et en l'émancipant des vieilles n'gles littéraires, le jeune humaniste allait plus loin et jetait par avance aux orties le froc qu'il allait revêtir. Sous les dehors d'un séminariste soumis se cachaient les aspiration^? d'un hérésiarque. Tout le monde no s'y trompa pas cependant, et quand Renan

(1) Souvenirs d'enfance et de jeûneuse, p. 18i.

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suivit ses condisciples à Issy, M. Dupanloup dit h ses nouveaux maîtres : « Le jeune Renan n'a pas la vocation, mais il veut étudier la théologie; admettezle. .

Cruelle vipère que Saint-Sulpicc réchauffait alors dans son soin, sans s'en douter.

Ce fut le 19 octobre 18il que Renan entra à Issy. C'est, on le sait, la maison de campagne du séminaire Saint-Sulpice, et dans cette maison sont installés les élèves de philosophie qui passent deux ans à l'étude de celle science. On y joint l'élude de la physique, de la chimie et des sciences naturelles. On y commence à peine l'étude de l'Ecriture Sainte ; de théologie, il n'est point question : cela est du domaine de S. Sulpice et lui est réservé.

On a souvent fait l'histoire et la description de cette célèbre maison d'issy, où des peintures murales mal effacées attestent qu'elle fut un lieu de plaisirs avant d'être un lieu d'étude et de prière. Ce fut en effet la résidence suburbaine de Marguerite de Valois, la première femme de Henri IV. Le parc est fort beau et le calme invite à la méditation et à la rêverie. Ce parc avec son silence et son recneillemcmt, paraît avoir exercé une grande intluonce sur Renan, comme sur beaucoup d'autres séminaristes d'ailleurs. Que d'Ames

troublées, inquiètes, en peine de l'avenir, incertaines du devoir, sont venues chercher la paix sous ces allées rigides et ont imploré la lumière dans la petite chapelle de Lorelte, perdue au milieu de ce parc grandiose 1

Renan, lui, n'y prit que le goût de la philosophie creuse et l'amour de la vaine science. Il allait souvent lire dans les allées ombreuses. Un de ses maîtres, M. Pinault, le professeur de sciences l'y surprit un jour, comme il était plongé dans le Traiiô de Vexistence de Dieu de Glarke. Le jeune séminariste était enveloppé d'une épaisse houppelande, t Oh I le cher petit trésor, dit le maître s'approchant. Mon Dieu 1 qu'il est donc joli U\, si bien empaqueté ! Oh I ne le dérangez pas. Voilà comme il sera toujours... Il étudiera, étudiera sans cosse ; mais, quand le soin des pauvres âmes le réclamera, il étudiera encore. Bien fourré dans sa houppelande, il dira à ceux qui viendront le trouver : 0 Oh! laissez-moi I laissez-moi » !

Le vieillard jugeait bien l'élôve. Renan sera toute sa vie un ('goïste et un sensuel ; il se complaira en luimême, et éprouvera toujours une grande jouissance à se trouver en tète-à-tête avec ses propres pensées. L'épicurien du séminaire qui fut plus tard l'épicurien du collège de France eut pour idéal la tranquillité en songeant à de belles choses — ce qui n'excluait pas, d'ailleurs, les échappées vers la boue. Aussi se préoccupat-il surtout de voir la vie du bon ciMé, en s'inquiétant le moins possible et en s'amusant au contraire le plus qu'il put.

Tel il était déjà à Issy. Il ne jouait jamais, bien que

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lo jeu(l) fût en honneur dans la maison. Il passait les heures de récréation assis, et se défendant contre le froid par de triples vêtements. Là il rêvassait tout à son gré et se livrait à ce qu'il appelait complaisamment « l'ardeur de penser. » La pensée d'un jeune homme de vingt ans qui ne sait rien de la vie et n'a encore rien étudié ! Cela devait être peu profond, mais joliment trouhle.

Trouble ! la pensée du malheureux Tétait en effet. Déjà il ne savait plus où il allait, mais il brisait avec l'enseignement chrétien. Sur un ton jovial que ne comportait point un pareil sujet, Renan a raconté depuis, qu'il se plaisait à Issy à chercher la vérité dans les objections et l'erreur dans la thèse. « La liberté de penser, écrit-il, arriva jusqu'à moi par les solvuntur objecta des théologies (2). La grande bonne foi de l'ancien enseignement ecclésiastique consistait à ne rien dissimuler de la force des objections; comme les réponses étaient très faibles, un bon esprit (/) pouvait faire son profit de la vérité où il la trouvait. >>

Renan abuse étrangement du sens des mots en disant que les réponses aux objections sont faibles ; en philosophie, c'est possible; mais en théologie et surtout dans les thèses importantes, cela n'arrive jamais. Pour porter semblable appréciation, il faut être de ces esprits que le myf^lère irrite, que l'incorapré-

^1) A Issy, où nombre de séminaristes sont on vêtements laïques, on joue beaucoup à la balle. Les jours de congé on poul jouer au billard, aux dames, aux /'checs.

(2) Il aurait mieux lait dédire : pliilosophies, car il n'avait point encore abordé l'étude de la théologie

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Iiensihlo r»'*voltc et qui dirent à la vérité : t Tout ou rien ! Je te verrai d 3 mes yeux, je te toucherai de mes mains, ou je ne croirai pas. »

L'orgueil de Renan lui faisait tenir ce langage. Il ne pouvait croire aux vérités enseignées pard'autres. Ah î s'il les avaient découvertes lui même sans le secours de personne, le résultat aurait été tout autre. Mais plutôt que de soumettre son entendement, plutôt que de courber la tète, il travaillait sans cesse à éteindre en lui les belles croyances qui lui avaient donné dans le passé de si douces émotions et qui auraient pu consoler si noblement sa vieillesse. Mais il a voulu une autre destinée...

C'est ainsi que dès lors tombait pièce à pièce l'échafaudage déjà vermoulu de sa foi encore jeune cependant. Mais cela se fit sans secousse, sans bruit, sans éclat. Si ro fut un drame, comme quelques-uns l'ont dit, ce fut un de ces drames lents et obscurs qui ne se résolvent pas en quelque scène tragique. Renan n'eût point comme le noble et plaintif JoufTroy, sa douloureuse nuit de décembre dont le simple récit suggère encore de poignantes émotions. Cela tient peut-être à ce qu'il ne se posa pas d'un bloc, comme beaucoup ont fait et feront, le problème de la vérité de la religion. Peut-être aussi Renan se laissa-l-il aller sans courage et sans force aux impulsions secrètes de sa nature que la proini«"'re éducation avait maîtrisées, mais qui désormais lo domineront sans relAche. Peutêtre entin n'y aVv^it-il dans celle conduite incompréhensible qu'un habile calcul, quelque chose de voulu et d'habilement combiné. 11 est fort difficile de voir

clair dans la conscience de Renan et de lire dans celto àmc où les conviction? se snccèdent avec une rapidité étonnante.

Toujours est-il que son état intérieur ne paraissait guère au dehors. Ce disciple en contradiction permanente avec renseignement reçu, qui cherchait la vérité dans l'objection, l'erreur dans la thèse, qui en toute question prenait parti pour le scepticisme contre le dogmatisme, ce disciple révolté était aux yeux de ses condisciples et de ses maîtres un séminariste pieux, absorbé dans la prière, communiant avec ferveur. 11 demeurait chrétien par le cœur alors qu'il ne l'était plus par rintelligence.

Un des professeurs de philosophie cependant, M. Gottofrey perça les voiles dont s'enveloppait le futur renégat et il le lui dit presque brutalement. Renan a fait lui-même le récit de cette scène.

« M. Gottofrey, dit-il, me parlait très rarement mais il m'observait atlentivemenl avec une très grande curiosité. Mes argumentations latines, faites d'un ton ferme et accentué, l'étonnaient, l'inquiétaient. Un jour que mes objections avaient été poussées avec vigueur, et que, devant la faiblesse des réponses, quelques sourires s'étaient produits dans la conférence il interrompit l'argumentation. Le soir, il me prit à part. Il me parla avec éloquence de ce qu'a d'antichrétien la confiance en la raison, de l'injure que le rationalisme fait à la foi. Il s'anima singulièrement, me reprocha mon goùl pour l'étude (!?) La recherche?... à quoi bon ? Tout ce qu'il y a d'essentiel est trouvé. Ce n'est point la science qui sauve les âmes. Et, s'exaltant peu à peu, il me dit avec un accent passionné : « Vous n'êtes pas chrétien ! »

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« Je n'ai jamais ressenti d'effroi comme celui que j'éprouvai à ce mot prononcé d'une voix vibrante. En sortant de chez M. Gottofrey, je chancelais; ces mots : t Vous n'êtes pas chrétien ! » retentirent toute la nuit à mon oreille comme un coup de tonnerre... M. Gottofrey vit clair. Il avait raison, pleinement raison : je le reconnais maintenant.»

Celte peur dont Renan, quarante ans passés, ressent encore les eflets. n'est-elle pas Tindice d'une mauvaise conscience? N'est-ce point rhypocrite qui tremble de se voir pénétré? N'est-ce point le calculateur qui redoute de voir détruire ses projets les mieux étudiés?

Renan, à moins d'élre complètement inconscient, à moins d'ignorer absolument ce qui se passait dans son àme, ne pouvait s'illusionner sur son état réel. Lui qui s'est souvent vanté de voir des choses que les autres n'aperçoivent pas, ne pouvait être aussi étranger aux choses intimes de son être.

Il n'était plus spiritualiste, mais simplement idéaliste; les preuves cartésiennes de l'existence de Dieu lui semblaient très faibles ; il n'admettait guère Texistence d'une âme distincte du corps, t Un éternel fieri une métamorphose sans fin lui semblait la fin du monde. La nature lui apparaissait comme i.n ensemble où la création particulière n'a point de place, et où par conséquent tout se transforme. » Quand on en est arrivé là, on n'a plus le droit de se dire chrétien. Et c'était le cas de Renan, en 1843, dans la deuxième année qu'il passait à Issy.

Il prétend avoir redit à M. Gosselin, supérieur du séminaire de philosophie, la scène que nous venons de

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raconler et avoir été rassuré par lui. Le renégat, dans ses Souvenirs, en a presque fait un reproche au prêtre. Nous ne savons ce qui se passa alors ; mais nous connaissons Renan et son habileté à déguiser sa pensée, à ne pas dire tout. Et nous sommes persuadés que M. Gosselin n'aurait point rassuré son disciple et ne l'aurait point poussé à recevoir la tonsure, si Renan s'était ouvert à lui complètement.

Quant à lui, en courbant la tête sous les ciseaux du pontife consécrateur, il savait fort bien qu'il n'agissait point en chrétien. Ce qui se passa alors prouve en efTet d'une manière péremptoire qu'il connaissait l'état de son âme et qu'en se couvrant de l'extérieur du christianisme il faisait acte de malhonnêteté. Mais la chose est si grave que nous aimons mieux laisser parler un de ses anciens condisciples, M. l'abbé Cognât (1) :

« 11 était travaillé par des doutes terribles, et la parole de M. Gottofrey : Vous n'êtes pas chrétien, retentissait avec une nouvelle force au fond de sa conscience. Sa perplexité fut cruelle. Que faire? Reculer, c'était s'exposer à des conséquences auxquelles il n'était pas préparé (2). Avancer, c'était s'engager dans une voie qui n'était pas la sienne. Mais on le poussait ; il entendait dire qu'il était toujours bon d'obéir. 11 obéit donc contrairement à ses principes sur l'obéissance. Il marcha à l'autel. Mais avant de prononcer les paroles de son

(1) Af. Renan hier et aujourd'hui, p. 111.

(2) C'est-à-dire quitter Saint-Sulpice où il avait la vie assurée et aCTronler le monde : il n'avait pas encore assez étudié les sciences qui pouvaient lui ouvrir une voie. M. Cognât a vu juste.

engagement en livrant sa chevelure aux ciseaux du pontife : Dominus pars hœreditatis mex et calicii^ mei, il prit ses mesures pour mettre d'accord sa promesse et ses doutes. Par une restriction mentale qui manque aux Provinciales de Pascal, il donna intérieurement à ces douces et suaves paroles : Dominus pars, un sens auquel pas un casuiste, fût-il Escobar, n'avait jamais pensé. Il prit pour son partage non le Dieu des chrétiens, le Dieu du Sinaï et du Calvaire, mais la vérité qui est le Dieu caché ; il s'engagea à rechercher cette vérité, renonçant pour elle à tout ce qui n'est que profane, à tout ce qui peut éloigner l'homme de la sainte poursuite du beau et du vrai. M. Renan s'assurait ainsi la liberté de ses opinions pour l'avenir et se ménageait le droit de pouvoir dire un jour : « La foi qu'on a eue ne doit jamais être une chaîne. i On est quille envers elle quand on l'a soigneusement roulée « dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts. » t Je n'apprécierai pas cette restriction mentale au point de vue de la morale, je craindrais, en n'étant que juste, d'être forcé à un jugement trop sévère. Je n'y veux voir qu'une preuve historique, mais cette fois irréfutable qu'en recevant la tonsure, M. Renan n'avait plus la foi, et ne se sentait plus chrétien. »

L'abbé Cognai élail alors, au séminaire, l'ami le plus intime et le conlident de Renan. Sa parole fait autorité. Elle est d'ailleurs confirinée par une lettre même de l'apostat, en date du 5 Septembre 1846. Il n'y a malheureusement nul moyen de douter des dispositions de Renan quand il reçut la tonsure.

Et pourtant c'esl alors qu'il écrivit à l'abbé Le Gall, son ancien condisciple au petit séminaire de Tréguier, celte belle lettre (1) que ÏIndvpeudance bretonne de

{1} Elle «;sl datée de Paris, i janvier 1844.

Saint Brieuc a publiée, et dans laquelle nous lisons :

« Je n'ai pas voulu laisser passer la circonstance présente sans l'annoncer par moi-même la grâce qu'il a plu à Dieu de me faire en me permettant de me consacrer à lui par la tonsure cléricale. Je le lais avec d'autant plus de joie que je parle à un ami capable de comprendre toute la douceur que Ton éprouve en se consacrant à Dieu et en le prenant pour son partage. J'espère qu'un jour tu éprouveras par toimême ce bonheur, qui, je le l'assure, m'a rempli le cœur d'une paix et d'une joie inexprimable. Tu peux déjà l'entrevoir, quoique, pour le comprendre parfaitement, il faille l'avoir ressenti. »

Il parle ensuite de la congrégation du petit séminaire dont l'abbé Le Gall avait été le pr^^fet et il avoue que cette congrégation avait été pour lui la source de beaucoup de grâces.

L'hypocrite 1 il se moquait bien des grâces de Dieu à cette époque-là.

Cette lettre, qui exprime de si beaux sentiments, ne cadre point avec les préoccupations de Renan. Elle a été écrite pour donner le change et peut-être aus?i pour apprendre au public que le séminariste de Tréguier était enfin tonsuré. Renan n'avait point d'autre raison d'écrire une telle lettre à l'abbé Le Gall, avec lequel il n'entretenait point de correspondance et à qui il n'avait point adressé un mot depuis deux ans.

Nous ignorons pour quelle cause Renan ne fut point tonsuré à la fin de sa seconde année de séminaire, car ce ne fut qu'à l'ordination de Noël, en 1843, qu'il reçut la tonsure (1). Ses supérieurs no l'avaient-ils

(1) Henan était déjà à Saint-Sulpice quand il fut tonsuré ;

point appelé, ou lui-même avait-il voulu attendre ? Nous n'en savons rien ? Mais deux fois le séminariste était venu en vacances sans porter sur la tète le signe de la consécration cléricale et les gens de Tréguier devaient s'en étonner. La lettre à l'abbé Le Gall a sans doute été écrite pour les rassurer et dans ce cas il fallait qu'elle fut onctueuse et débordante de piété.

Et puis cette lettre pouvait d'une manière ou de l'autre tomber sous les yeux des directeurs de Saint- Sulpice. C'était une bonne note pour le malheureux dont les croyances étaient mortes déjà, mais qui avait besoin de la vie sulpicienne afin de fourbir les armes nécessaires pour vaincre dans la vie du monde.

nous l'avons raconté cependant dans ce chapitre parce que c'est en quelque sorte le couronnement de sa vie d'Issy. A Paris, son scepticisme changea d'allure et de maintien.

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