‹ Ernest RenanChapitre 7 sur 28 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La Crise.

Quand Renan entra à SainUSulpice, le 12 octobre 1843, il portait encore des vêtements laïques. Gela n'arrive que rarement aux élèves qui viennent d'Issy. Là, on n'aime pas que les séminaristes prennent, dès leur arrivée, l'habit ecclésiastique; on les pousse au contraire à attendre d'avoir fait l'expérience de leur vie nouvelle avant de se couvrir d'un vêtement qui e&t déjà, un lien. Mais à la fin de la seconde année, ceux qui ne portent pas encore la soutane, sont presque considérés comme ne devant la porter jamais.

Renan passa donc les deux années d'Issy sous la livrée laïque; il n'était point pressé de revêtir celle du sacerdoce; il ne l'a revêtue que lorsqu'il y a été forcé et ce nous est encore une preuve de son éloignement réel pour la carrière ecclésiastique.

Kt cependant il passe sans hésitation du séminaire de philosophie à celui de théologie. Qu'y vient-il faire puisqu'il n'est plus chrétien? La réponse à cette question plusieurs fois posée déjà, sortira, croyons-nous, de l'exposé des faits mêmes.

Contenions-nous pour le moment d'esquisser rapidement la vie que Renan menait à Saint-Sulpice.

Bien qu'il ne fût plus chrétien, bien qu'il ne fût plus à peine théiste, il continuait à se conduire comme le plus fervent et le plus croyant des séminaristes. Aux yeux de ses maîtres et de ses condisciples il était doux, modeste, studieux et silencieux. Il suivait avec ponctualité le règlement du séminaire, taisait oraison, communiait, participait à tous les exercices de piété, de sorte que l'œil le plus clairvoyant ne pouvait soupçonner que « chaque jour une maille du tissu de sa foi se rompait >.

Et pourtant il était surveillé de près. Les séminaristes qui passent d'Issy à Saint-Sulpice y sunt précédés d'un dossier. Celui de Renan contenait des réserves, dues sans doute à ses démêlés avec M. Gottofrey, aux intuitions de M. Pinault et à certaines petites aventures (1) que le jeune Breton avait eues avec ses condis-

(1) Alssy, Renan posait déjà au grand homme et sa morgue ennuyait passaMement ses confrères qui s'amusèrent beaucoup de quelques petits accidents à lui arrivés et même lui jouèrent quelques vilains tours. Une nuit, une voix supf>liante tire Renan de son sommeil: Mon fils! lui dit-elle I — Maman! répond le jeune homme. Alors il sent dans le dos * l'attouchement d'une main froide ; épeuré, il s'élance dans le corridor en poussant des cris, enjambe la fenêtre qui était ouverte et va tomber sur un monceau de fumier qui amortit sa chute et lui épargne une mort horrible. Les auteurs de la mésavtMilure, qui ne riaient plus, se hâtèrent de lui porter secours. Ils le trouvèrent la bouche pleine d'ordures et le corps souillé de saleté. Il eo fut quitte pour une matinée de sommeil et un bain. Mais celte petite méchanceté a sa signification.

ERNEPT RENAN 29

ciplcs. M. Gossc'lin prémunissait ses confrères de Paris contre certaines tendances d'esprit qu'il n'avait pu suffisamment définir, mais qu'il jugeait dangereuses. La surveillance ne révéla contre le jeune Breton aucune charge grave. Il était 1res régulier et répondait en classe sans so permettre la moindre hérésie, extérieurement, on n'avait que des éloges à lui adresser, car il cachait avec soin les plaies horribles dont son âme était dévorée. Esprit sans élévation, cœur sans élan, homme sans passion réelle, Renan se maîtrisait parfaitement et ne laissait paraître au dehors que ce qu'il voulait; c'est avec grande raison que M. Icard a dit de lui que la dissimulation était sa note caractéristique.

D'un autre coté, ses maîtres, attentifs à ne pas éteindre la mèche qui fume encore, crurent qu'ils pourraient peut-être, par une grande bonté, soumettre cet orgueilleux. M. Carbon alla même jusqu'à lui suggérer d'entrer dans la Société de Saint-Sulpice. On le choyait, dans l'espoir peut-être de faire un peu de bien et d'empêcher beaucoup de mal.

Mais l'âme de Renan resta obstinément close aux bontés, comme aux observations, aux faveurs comme aux conseils. Il resta ce qu'il était à Issy, ou plutôt il accentua encore son incroyance. Et cela, de parti-pris en quelque sorle. Car il était là à la source de toutes les vérités ; s'il avait été de bonne foi, la théologie pou-

Si Renan eût été le séminariste parfait qu'on prétend, il ne se serait point attiré de ces farces qui au fond sont de jolies corrections.

vait dissiper ses doutes et ses incertitudes et ramener le calme et la lumière enson esprit. Il n'en fut rien.

« Quoique sa réputation d'élève studieux, doux et modeste, écrit l'abbé Cognât (1) l'eût fait nommer maître de conférences, iM. Renan s'occupa fort peu de théologie proprement dite et n'y consacra guère, pendant deux ans, qu'une ou dcLiv heures par jour. Les Pères, les Conciles, les grands théologiens demeurèrent pour lui livres fermée, de sorte qu'il ne vit, comme il dit, que de côté et comme du coin de l'œil ce monde inconnu dont il passe, aux yeux des hommes qui n'ont jamais appris le catéchisme ou qui l'ont oublié, pour un explorateur si bien informé et si compétent ».

On conçoit ce qu'il a pu apprendre de théologie, en deux ans, en consacrant si peu de temps à l'élude de cette science sérieuse et ardue. Et toujours il est demeuré l'ignorant qu'il était alors.

Il avait d'ailleurs des occupations plus pressantes et plus importantes que l'étude de la théologie.

Il avait jugé que la connaissance de l'hébreu et de l'allemand pourraitlui être très utile et c'est à ces deux langues qu'il consacrait le meilleur de ses loisirs.

11 y avait alors, à Sl-Sulpice, doux cours d'hébreu : le cours de grammaire professé par M. Le Hir, et le cours supérieur professé par M. Garnier.

Tous deux étaient facultatifs, Henan s'inscrivit au cours de grammaire et se montra si assidu, si travailleur, qu'il conquit l'amilié et la bienveillance de son profp'^^^nr: M. I.t^ llir lui laivrit >a l>il>linihèque et en

(1) .1/. Renan, hier et aujouriThui p. i\9.

ERNEST RENAX 31

fit soiidisciplo prélV'ré. I^cs jours de congé, il remmenait dans la partie du parc qu'on appel!*; la solitude ci lui apprenait le syriaque.

L'année suivante, quand M. Le Ilir fut chargé du cours supérieur, on confia le cou/s de grammaire à Renan, qui devenait ain'^i le maître de ses condisciples, le professeur do jeunes gens ayan» le même âge que lui. il dut travailler beaucoup pour être à lahaut«'urde sa tâche et donner l'enseignement dont on l'avait prématurément chargé. Deux fois par semaine il allait suivre, au Collège de France, le cours de M. Etienne Qualremcre. Et cela le nourrissait dans ses projets d'avenir, cela accentuait les pensées qui lui avaient déjà été suggérées par son séjour au petit séminaire de St- Nicolas: « Le monde scientifique, dit-il, s'ouvrait devant moi; je voyais que ce qui en apparence ne devait intéresser que les prêtres pouvait aussi intéresser les laïques. L'idée me vint dès lors plus d'une fois qu'un jourj'enseignerais à cette même table, dans cette petite « salle des langues », où j'ai en effet réussi à m'asseoir en y mettant une dose assez forte d'obstination (1) ».

Voilà quels étaient ses rêves de chaque j(»ur ; voilà à quoi il se préparait. Mais pour y parvenir il fallait sortir honorablement du séminaire, il fallait une raison de briser avec l'Église et de jeter aux orties un froc incommode.

Dans ce but il apprenait l'allemand, avec un condisciple alsacien qui a dû plus d'une fois regretter la mauvaise besogne à laquelle il se prêta alors.

(1) Souvenirs d'enfance et de jeune f^se, p. 290.

Kt constamment, pendant ce temp?, il se dressait en lui-même contre l'enseignement du séminaire. Sa science et sa raison lui suffisaient pour négliger toute la tradition chrétienne. A lui seul, il en savait plus que tous ses maîtres ensemble. Et pourtant, il les qualifie lui-même d'hommes très remarquables ; leur parole faisait autorité, leur» conseils étaient suivis dans toute la France chrétienne et leur science était respectée même dans le monde profane. Mais rien ne trouve grâce devant l'excès de son orgueil, et il se préfère à tous, lui chétif étudiant de vingt ans. Aussi n'ouvret il son âme à personne ; il ne découvre même pas à son directeur la dévastation qui s'est faite dans le champ de ses croyances (1). Il est le sépulcre blanchi dont parle Jésus-Christ.

(1) Une fois cependant on put entrevoir quelle était celte ruine. Renan était chargé d'un catéchisme de persévérance dans la paroisse St Sulpice. Quand M. Icard, alors directeur des catéchismes parcourut les cahiers des petites catéchumènes, il fut frappé des questions Iransceudantales que Renan avait proposées à la résolution de son minuscule auditoire. AI. Icard lui fit remarquer que lui-même aurait été incapable d'en résoudre toutes les diflicullés et lui relira ce catéchisme. Renan se garda bien de se plaindre. Sa plainte aurait pu donner prise à des soupçons qu'il voulait éviter â tout prix.

i< Renan, raconte M. Icard, qui ne proféra pas un mot d'excuse à mon observation, avait répondu tacitement dans son Ame sournoise ; et je com[»ris que son silence condamnait St Sulpice et sa méthode. Il n'y eut, pas plus pour nous que pour les autres, de surprise lorsque, après les trois ans de séminaire, ce clrrc révolté, dans son orgueil de savant, contre notre modestie do croyants orthodoxes, nous dit adieu. — « Trois ans trop tard ! ajouta l'abbé Dupauloup.qui avait

KRNEST RENAN ^i3

Aussi, lorsque vint l'époque de l'ordiualioQ aux ordres mineurs, ce directeur qui ne savait rien de l'état d'esprit d'Ernest Renan, ne comprit rien aux répugnances de son pénitent et le poussa en avant. Et celui-ci, qui avait perdu la foi et le savait, ne résista pas à. cette injonction ; celui-ci qui déclarait que toute obéissance est une dégradation, ne fit pas difficulté de contracter un nouvel engagement qui, sans emporter l'obligation du célibat, resserrait ntianmoins les liens qui l'unissaient à l'i^glise. La conscience d'un homme honnête, placée dans un pareil cas, lui aurait fait un devoir de la désobéissance. Renan se garde bien de montrer de l'honnêteté, car il lui aurait fallu se découvrir, et le moment propice ne lui semblait pas venu.

L'année suivante, il élait mieux préparé à briser ; il savait mieux l'allemand, il avait déjà une petite réputation d'hél>raïsant et il concevait la possibilité de faire son chemin dans le monde. Aussi quand il fut appelé au sous-diaconat, il refusa d'avancer et recula devant un acte qui l'aurait attaché à l'autel par un lien indissoluble.

« Nous eûmes, raconte l'abbé Cognât, la veille de l'ordinalioa, une longue conversation où nous échangoAniej nos pensées et nos sentiments sur la décision grave que nous

deviné avant nous la linule de celle conversion entreprise par un breton, têtu de race, auquel l'éducation ajouta, pour sa perle, un irrémédiable orgueil. » (Boyer d'Agen, Figaro du 5 octobre 181)^).

M. Icard a été bien bon de traiter Renan avec cette modération.

avions prise Tun et Fautre, lui de reculer, moi de faire le pas irrévocable en recevant le sous-diaconat. Je lui témoignai le regret d'être séparé de lui dans une circonstance aussi solennelle. Je lui rappelai les paroles du prophète : in domo Dei arnbulavimu^ cum con^^ensu. Pourquoi ne marchions-nous pas ainsi jusqu'au bout? Sans chercher à me détourner directement de ma résolution, il me laissa entrevoir qu'il la jugeait imprudente. Je m'engageais à professer des vérités qui me paraissaient aujourd'hui évidentes, absolues. En serait-il toujours ainsi ? Oui peut affirmer avec certitude que ce qui lui semble la vérité d'aujourd'hui ne sera pas l'erreur de demain ? N'est-il pas meilleur, plus moral de tenir son esprit exempt d'arguments et libre de suivre la vérité partout où elle se montre ? Ces objections supposaient évidemment que le christianisme n'était pas la vérité absolue, et que par conséquent celui qui me les faisait n'avait ni la foi ni même la certitude qu'il y eût pour l'homme des vérités absolues. Je ne vis pas alors cette conséiiuence, à laquelle rien, dans mes rapports habituels avec M. Renan, ne m'avait préparé. Il ne m'avait, en effet, jamais fait la confidence de ses doutes sur le fond même de la religion chrétienne. Ce ne fut que pendant les vacances de 18io qu'il me révéla son Ame toute entière dans des lettres qui me causèrent un étonnement douloureux... (1) »

Au cominenceincnt de septembre ISio, Renan écrivit à son directeur une longue lettre pour lui expliquer enfin son état d'Ame. On lui otTrait une place de précepteur en Allemagne, ou les m(«yens d'étudier à Paris en toute liberté pendant une année ; il avait l'espoir de ne pas rester sur le pavé, le moment lui

(1) .V. fil «an hier et aujourd'hui, p. 166,

semblait venu de briser avec le séminaire. Rien n'est pauvre et triste comme cette lettre alambiquée où le malheureux cherche à déguiser sa pensée bien plus qu'à la faire connaître. Il parle de tout et se lance dans les considéralions les plus extravagantes. Il ne cherche qu'une chose : convaincre les autres que l'état dans lequel il se trouve est fatal et qu'il n'a pas pu y échapper. A l'en croire, une force invincible le précipite dans le scepticisme et cette force, c'est sa raison, éclairée par la critique. Cette letlre est l'œuvre d'un fou ou d'un misérable, mais elle est tellement habile qu'on se laissa prendre facilement à ses accents de tristesse feinte et d'honnêteté simulée. Et ceux qui l'aimaient, ont, comme il le voulait, consenti à le plaindre et à lui garder leur amitié ; ils ont cru aussi, sur sa parole, que ce n'est pas l'intérêt qui l'a éloigné du christianisme. Dans une conjoncture aussi grave et aussi solennelle il pense à ces petites choses il prévoit tout, il calcule tout. Ne semble-t-il pas, au contraire, que s'il avait été sincère, il aurait dû être écrasé de douleur, et ne point s'inquiéter des jugements d'autrui en prenant une résolution qui lui était dictée par sa conscience ?

Quelques jours auparavant, le 24 août, il avait écrit à peu près dans le même sens à Tabbé Cognai. Cette lettre là cependant est encore plus dévergondée. Il y proclame l'égalité des contradictoires et se prend à souhaiter que le christianisme de rAllemagnc moderne fasse son avènement en France.

Il faudrait, pour l'apporter parmi nous, un homme, un prêtre disposé à ce grand œuvre et il lui semble

que MgrAlTre, l'archevêque de Paris est tout désigné pour cela.

Celte lettre n'est qu'un long délire.

« Je crois encore, s'écrie-t-il ; je dis le Pater avec délices. J'aime beaucoup à être dans les églises ; la piété pure^ simple et naïve me touche beaucoup dans mes moments lucides, quand je sens l'odeur de Dieu. J'ai même des accès de dévotion ; j'en aurai toujours, je crois ; car la piété a une valeur, ne fût-elle que psychologique. Elle nous moralise déUcieusement et nous élève au-dessus des misérables soucis de l'utile ; or là où finit Futile, commence le beau, Dieu, l'infini ; et l'air pur qui vient de là est la vie. »

A ce moment-là il avait toujours intérêt à paraître chrétien, car il rentrait encore à S. Sulpice en même temps que ses confrères à la fin des vacances. Et il n'avait point l'intention de le quitter si tôt (1). Mais une circonstance extérieure vint hâter malgré lui, ses pas un peu lents.

c A mon arrivée à S. Sulpice, racontc-t-il lui-même (i), on m'apprend que je ne fais plus partie du séminaire, mais bien de la maison des Carmes que l'archevêque vient enfin de fonder définitivement, et Ton m'intime l'ordre d'aller dans la journée lui porter moi-même ma réponse. Jugez de mon embarras. Il redouble encore, quand quelques heures après, on m'apprend que l'archevêque est venu lui-même au séminaire et demande à nous parler. Accepter était immoral ^3), donner

(1^, Le préceptorat qu'on lui avait ofTerl en Allemagne ne devait être libre qu'au printemps îî!

(i) LtHtre h l'abhé Cognât, le 12 novembre 1845 (3) Voilà un scrupule qui vient bien tard. Depuis plus de

la vraie raison du refus était impossible, en donner une fausse me répugnait. J'eus recours au bon M. Carbon qui se chargea de tout et m'épargna cette fatale entrevue Je crus devoir poursuivre dès lors ce que les circonstances avaient si bien commencé pour moi ; je fis en un jour ce que je comptais faire en quelques semaines et le soir même de mon arrivée, je ne faisais partie ni du séminaire, ni de la maison des Carmes » .

Cette lettre est bien différente de celle qu'il écrivait deux mois auparavant. On voit bien qu'il a quitté Saint-Sulpice ; il n'a plus rien à cacher.

Au 24 août, il croyait encore (1), sinon au catholicisme et à la divinité de Jésus-Christ, au moins à l'esprit et à la morale du christianisme. Il disait croire à un Dieu personnel, à notre Père qui est dans les cieux, à sa Providence et aux soins qu'il prend de ses créatures. Dans ses moments lucides il le priait et en sentait Vodeur. Le 12 novembre, l'avancement de sa pensée a chassé de son cœur ces croyances qui l'ont si doucement bercé. Il a dit adieu à ces « joies pures et douces où il se croyait près de Dieu k, où comme les âmes simples il adorait Dieu et l'appelait sou père. Tous ces rêves de son cœur lui ont été ravis par sa raison, laquelle n'admet plus d'autre Dieu que ce con-

trois ans en effet, Renan mangeait le pain de S. Sulpice sans avoir l'intention de monter au sacerdoce. Et il ne parait point avoir trouvé cela immoral.

(1) Nous résumons évidemment ce qui était dit dans sa lettre. Mais nous sommes persuadéij iju'au Vv août comme au 12 novembre, toute croyance était bien éteinte dans ce cœur desséché. La gradation n'a existé que pour le public.

tre qui est philosophie, théologie, science, littérature... Deux mois auraient donc suffi, d'après ses dires, pour le mener de la négation du catholicisme à la négation du christianisme dogmatique, pour ébranler dans son esprit le dogme de l'existence d'un Dieu personnel (i), le dogme de la Providence et 'pour tarir dans son cœur les sources mêmes de la prière et de la reconnaissance. Franchement c'est aller trop vite en besogne pour un homme qui a attendu plus de trois ans pour faire l'aveu public de ses doutes. Quand on connaît l'homme on seprendà sourire des douleurs (2) dont il parle dans cette lettre du 12 novembre et de l'accent navré avec lequel il dit un éternel adieu à « tant d'afleclions pures et simples «qui ont caressé et charmé sa jeunesse. C'est le mot de la fin d'une sacrilège comédie I

(1) Nous avons vu qu'étant encore à Issy, il ne croyait déjà plus à cette existence.

{t) 11 s'écrie : t 0 maman, ma petite chambre, mes li>Tes, mes études calmas et douces, mes promenades à côté de ma mère, adieu pour toujours ! Adieu à ces joies pures et douces où je me croyais près de Dieu ; adieu à mon aimable passé, adieu à ces croyances qui m'ont si doucement bercé Plus pour moi de bonheur pur. Plus de passé, pas encore d'avenir. Et ce monde nouveau voudra-t-il de moi? J'en quitte un autre qui m'aimait et me caressait. » — Ces plaintes nous laissent bien froids, parce qu'on sent qu'elles ne sont pas sincères, parce que celui qui les faisat prenait de gaieté de cœur sa situation nouvelle : il lui aurait été bien facile de continuer le passé qu'il dit regretter. Il n'avait qu'à vouloir.

C'était fini. La pauvre âme désemparée de Tancien enfant de chœur de Tréguier avait abandonné le port de refuge où elle aurait pu trouver le salut et elle voguait désormais sur les eaux noires du scepticisme antireligieux, régions terribles où naissent facilement des tempêtes de blasphèmes, où s'aiguisent les luttes des Titans révoltés contre Dieu.

Mais qui l'avait conduite dans ces parages désolés? Nous l'avons suivie pas à pas dans la triste évolution qui l'a menée loin des paisibles vallées où Ton entend la voix de Dieu et nous pouvons répondre : C'est Renan lui-même, et lui seul, qui a voulu ce sinistre reniement et qui l'a préparé avec un art infernal. Lui seul est coupable de sa déchéance, et c'est à tort qu'on a voulu en faire supporter le poids à une sœur qu'il a illustrée par son affection et à des orientalistes qu'il n'avait pas lus, quand sa foi s'étiola, dépérit et mourut, étouffée par une dévorante végétation de plantes parasites qui absorbaient toute la sève de son être.

Alssy même, le mal avait poussé de profondes racines. Et pour entrer dans la voie sombre où il périt, il n'eut point besoin do lire lesorientalistos et les exégètes allemands. L'orgueil de sa propre pensée suffit à cette besogne délétère et il s'avança si loin dans la contemplation de son génie et de ses qualités qu'il ne crut plus à autrui, en quoi que ce fût. Pendant les

deux années qu'il vécut à Issy, il fut, comme nous l'avons montré, en proie aux ravages du doute. Mais pendant ce temps il ne lut que des ouvrages philosophiques dont il ne s'est jamais réclamé et auxquels on ne peut raisonnablement taire remonter la cause de son apostasie.

a Me? lectures habituelles dit-il, étaient Pascal, Malebranche, Euler, Locke, Leibnitz, Descartes, Reid, Dugald- Stewart. Comme livres de piété, je lisais surtout les Sermons de Bossuet et les Elévations sur les mystères (1). Je connaissais aussi très-bien François de Sales, par la continuelle lecture qu'on faisait au séminaire de ses œuvres et surtout du charmant livre que Pierre Camus écrivit sur son compte (2). »

Nous sommes donc loin de l'Allemagne et de ses nébuleux écrivains. C'est en vain que Renan écrira plus tard :

«t La liberté, où tant d'étoardis se trouvent portés du premier bond, fut pour moi une acquisition lente. Je n'arrivai au point d'émancipation que tant de gens atteignent sans aucun efTort de réflexion qu'après avoir traversé toute l'exégèse allemande. 11 me fallut 8j\r(3) années de méditation

(1) Il ne trouvait donc point alors que Bossuet fût un aussi petit esprit qu'il l'a dit dans une lettre méchante que nous publions plus loin.

(2) Souvenir d'enfance et de jeunesse^ p. 2i9.

(3) Dans la Revue des Deux-Mondes où ses Souvenirs furent d'abord publiés, Renan écrivait (/i.r années; la phrase précédente était ainsi conçue : a Je n'arrivai au point d'émancipation que ce pamin de Paris atteint sans aucun elTort de réllcxion, qu'après avoir traversé Gesenius et toute l'exégèee

ERNEST RKNAN 41

et de travail forcené pour voir que mes raaitres n'étaient pas infaillibles (1). »

C'est en vain qu'il répète les mêmes affirmations quelques pages plus loin:

« De ce qu'un gamin de Paris, écrit-il, écarte par une plaisanterie des croyances dont la raison d'un Pascal ne réussit pas à se dégager, il ne faut cependant pas conclure que Gavroche est supérieur à Pascal. Je l'avoue, je me sens parfois humilié qu'il m'ait fallu cinq ou six ans de recherches ardentes, l'hébreu, les langues sémitiques (2) Gesenius, Ewald, pour arriver juste au résultat que ce petit drôle atteint tout d'abord (3). «

Nous l'avons vu, la foi de Renan n'eut point besoin d'une lutte de cinq ou six années pour être vaincue et mourir. C'est seulement au séminaire de Saint-Sulpice, pas même à Issy, qu'il commença à étudier l'hébreu, le syriaque et l'allemand. Il avait en outre un catéchisme i\ préparer et ci faire à l'église paroissiale ; la seconde année, il eut de plus un cours d'hébreu h cause duquel il était obligé de suivre lui-même des

allemande, v — En modifiant ce texte primitif, Renan semble avoir compris que le public ne croirait ni à ses dix ans de travail forcené, ni à son étude de Gesenius dan^ un séminaire.

(1) Souvenirs, p. 15.

(2) L'hébreu, selon Renan, no fait sans doute point partie de ces langues, puisqu'il est nommé h part. Mais cela grossit la phrase et semble augmenter le nombre des raisons que Renan eut de ne plus croire. Procédé de rhétorique!

(3) Op. cit. p. 133.

cours à l'extérieur du séminaire. Tout cela devait lui prendre pas mal d'heures; et si peu qu'il travaillât à la théologie, si peu qu'il fùl occupé par les mille détails dont on charge souvent les séminaristes, le temps lui faisait matériellement défaut pour se plonger dans l'élude des exégètes allemands. D'ailleurs il ne savait point suffisamment leur langue pour les comprendre; ce n'était point en un an, au moyen d'études faites à bâtons rompus, faites sous la direction d'un confrère plus ou moins expert dans l'art d'enseigner, que Renan pouvait devenir maître de la langue allemande, — cette langue difficile et obscure, — au point de lire couramment les exégètes qui écrivaient en cette langue et qui, traitant de choses controversées, obscures, difficiles, présentaient au linguiste novice des problèmes absolument au-dessus de sa portée. En mettant les choses au mieux, en accordant au travail de Renan, une rapidité, une opiniâtreté, une persévérance supérieures à ce que permettent les forces humaines, ce n'est que dans sa dernière année de séminaire qu'il aurait pu avoir quelque connaissance sérieuse et personnelle des allemands.

Il est donc bien constaté que, lorsqu'il sortit du christianisme, lorsqu'il rejeta dédaigneusement les croyances de sa jeunesse, il n'avait nullement traversé l'exégèse allemande. Il est même fort probable qu'il n'y avait point pénétré par lui-même et que s'il en savait quelque chose il le savait par son professeur, M. Le Hir. Ce n'est point la criticjue historique qui a causé sa déchéance morale et religieuse, mais les défauts de sa nature et sans doute quelque préoccupation

FRNEST RENAN V-i

secr<^te et étrange qu'on n'a point encore révélée. Avant de perdre la foi, Renan avait abjuré les premiers principes de la raison.

Si les exégètes allemands n'ont eu aucune influence sur la chute de Renan, peut-être leurs frères et amis, les philosophes ont-ils joué un rôledans la longue évolution dont le séminariste breton fut victime. On a dit à ce sujet que sa sœur Henriette, sa seconde mère, lui avait suggéré bien des idées néfastes. On l'a accusée d'avoir, par ses lettres, déterminé dans l'âme de son frère, l'insoupçonné courant de scepticisme qui avait entraîné à la dérive les croyances du malheureux. Dans une interview retentissante, M. Icard a dit :

« Une affection plus forte que la nôtre prit le dessus et dirigea Renan hors de la voie (jue notre expérience lui traçait. Il tourna toute son î\me vers rAllemagne d'où sa sœur Henriette, alors là-bas, lui adressait de longues lettres. U n'écouta plus qu'elle. Le seul professeur que Renan trouva à Saint-Sulpice fut celui (}u'assurément il n'était point venu y chercher: cette demi-savante de Leipzij;, qui mettait plus de goût à lire les scolies, dont Strauss annotait l'Evangile que le texte môme des Saints Livres, lequel eût appris à Renau à moins en étudier la lettre et à mieux en comprendre le sens. A cette école de froids annotateurs, la sœur mit à peine trois ans pour perdre irrémédiablement son frère (1) ».

(1) Figaro du 5 octobre 18l)i.

Ce nous est sans doute une audace bien grande de contredire à des affirmations tombées de lèvres vénérées ; néanmoins nous ne pouvons nous empêcher de le faire parce que nous croyons qu'elles ne sont point l'expression de l'exacte vérité. La sœur de Renan n'a, pas plus que les orientalistes allemands, causé la chute de son frère.

Un rapprochement de dates suffira à faire la preuve de cette assertion. C'est à la fin de l'année ISiOqu'Henrietle Renan quitte la pelile pension de Paris où elle était l'une des maîtresses les plus remarquables, pour aller faire une éducation particulière en Allemagne (1).

(1) Elle était en Pologne dans la famille du Comte André Zamoyski, dont le nom est inscrit en trails glorieux dans l'histoire delà Pologne. — Renan apprécie ainsi le séjour de sa sœur dans cette famille: « L'amour avec lequel elle embrassa ses fonctions, radeclion qu'elle conçut pour ses trois élèves, le bonheur de voir ses elTorts (ruclifier, en particulier dans celle qui par son âge, fut appelée à recevoir plus longtemps ses leçons, Mme la princesse Cécile L..., la rare estime qu'elle obtint de toute cette noble famille qui, après son retour en France, ne cessa point de recourir à ses lumières et à ses conseils, l'affinité qu'il y avait par le sérieux et la droiture, entre son caractère et celui de la maison où elle vivait, lui firent oublier les tristesses inséparables de ces sortes de positions et les rigueurs d'un climat très contraire à son tempérament. Elle s'attacha à la Pologne et conçut en particulier beaucoup d'estime pour le paysan (a) polonais, en qui elle voyait une créature bonne, pleine de hauts imtiurtis rcligieuXj rappelant le paysan breton, mais avec moins d'énergie ».

[a) Elle ne traitait donp point les paysans avec le même dédain que son frère, ce fils de paysan. Dans un dîner chez Brébant où l'un des convives avait parlé des paysans aile-

EPNEST RENAN

Cette courageuse fille, après avoir payé les dettes laissées par son père, voulait assurer le pain des vieux jours de sa mère et peut- être aussi prévoyait-elle déjà que son frère ne serait pas prêtre et qu'il aurait bien- If*^ besoin do son assistance. Sa vie passée n'avait été qu'un incessant dévouement; elle continuait de se sacrifier au bonheur des siens.

Quand ellequitlaParis, Henriette Renan avaitencore au cœur la vieille foi des Bretons et il n'est point possible que le séjour en Allemagne ait été assez délétère A son Ame pour lui faire perdre les croyances de son enfance et la rendre en même temps la maîtresse d'incrédulité de son frère. Ce n'est point en une année, chargée comme elle l'était de l'éducation de trois enfants d'âge divers, qu'elle aurait eu le temps d'approfondir les philosophes allemands et de servir leurs doctrines à son frère par des lettres fréquentes. Ces lettres d'institutrice auraient dû avoir une bien grande force de persuasion pour retourner si vite l'âme d'Ernest et arracher de son cœur les croyances que dix-huit ans de christianisme y avaient enracinées. Conçoit-on qu'un séminariste, élevé au milieu des affirmations de la foi la plus absolue, soit tombé du jour au lendemain dans le scepticisme le plus complet, à la

mands qu'on envoie ramasser le gibier, t avec des coups de pieds dans le cul », Renan s'écria: « J'aime mieux les paysans à (jui l'on donne des coups de pieds dans le cul, que les paysans, comme les nôtres, dont le sullVage universel a fait nos maîtres, des paysans, quoi, Vêlement inférieur de la civilisation.,..■>•> Il est vrai que cela se passait peu de temps après l'échec de la candidature de Renan.

voix d une femme qui ne pouvait connaître les théories qu'on Ta accusée d'avoir enseignées à son frère ?

La vérité, selon nous, est tout autre. C'est Renan seul qui a commencé son émancipation intellectuelle ; nous dirons tout-à-Theure les raisons qui ont dû l'y pousser. La sœur aura été la confidiBnte des premiers doutes du frère et des nouvelles idées qui surgissaient en son esprit. Vivant en Allemagne, dans une atmosphère cultivée et intellectuelle, Henriette entendait nécessairement parler du mouvement philosophique qui entraînait alors bon nombre d'esprits. El c'est ainsi qu'elle en a parlé à son frère. On se souvient de leur enfance à tous deux : elle avait été quelque chose comme la seconde mère de ce frère ; c'est elle qui l'avait élevé, et elle l'aimait passionnément.

Ce frère bien-aimé, que la philosophie scolastique ne satisfaisait pas, jetait alors vers elle des cris de désespoir, des clameurs de soufifrance; n'était-il pas naturel qu'elle s'émût de ces confidences douloureuses et qu'elle cherchât à étancher la soif de vérité dont celui qu'elle aimait par dessus tout se disait dévoré? Peutêtre la philosophie allemande dont on faisait tant de bruit à cette époque apporterait-elle à ce chercheur inquiet, la plénitude de vérité et de certitude dont il se montrait désireux. Et c'est ainsi, selon nous, qu'elle lui indiqua, plulAt qu'elle ne lui révéla r.\llemagne conlempctrainc. Et Renan, qui avait besoin d'un idéal pour remplacer celui qu'il voulait détruire à toute force, Renan se précipita sur l'Allemagne avec une avidité de goujon et sans la bien connaître — ses lettres d'à"

RRNEST RENAN M

lors en donnent la preuve — la mit au pinacle de ses admirations.

Mais la cause de celle volte-face échevelée ne fut point celle qui admirait les paysans polonais » à cause de leurs hauts instincts religieux » ; ce ne fut point celle que nous verrons à Byblos reprocher à l'auteur de la Vie de Jésus de troubler les âmes simples ; ce ne fut point celle qui fît de la vertu chrétienne par excellence, le sacrifice, le grand mobile de sa vie.

Il est malheureusement vrai qu'elle ne conserva point intacte la croyance naïve et profonde de ses premières années, mais ce fut le reniement même de son frère qui l'arracha aux hautes cimes où Ton trouve la foi sans nuages et la fit errer dans les plaines infertiles de l'indifférence. C'est par compassion pour une àme dévoyée qu'elle descendit au philosophisme, séduite par les plaintes elles doctrines d'un frère qu'elle aimait. Si le doute de Renan fit des victimes dans son entourage, ce n'est pas une raison de dire que ce doute est venu de cet entourage. Renan procède de lui-môme et n'est le disciple de personne.

Renan a dit de sa sœur : a Elle étudia les travaux de l'école historique moderne, et il me suffit plus tard de quelques mots pour lui donner le sens de la plus fine critique. Elle vit, par l'histoire, l'insuffisance de tout dogme particulier; mais le fond religieux qui était en elle, par le don de la nature et par le fait de l'éducation première, était trop solide pour être ébranlé (1) ».

(1) Henriette Renan ; souvenir pour ceux qui Vont connue ;

Il nous reste à jeter un dernier coup d'œil sur l'ensemble de la conduite tenue par Renan depuis son entrée à S» Nicolas du Chardonneret jusqu'à sa sorsorlie définitive du séminaire, du sacerdoce et du christianisme. Nous l'avons vu manifester tour à tour les sentiments les plus divers, se présenter à ses maîtres et à ses condisciples sous les aspects les plus changeants. Dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse^ il a entassé Ossa sur Pélion, mensonges sur faussetés pour se disculper aux yeux de la postérité et éloigner de lui la peine de son hypocrite abandon. Mais il n'a réussi à donner le change qu'à ceux de ses admirateurs qui se mettent volontiers à plat ventre devant les dires du « grand homme ». Mais il ne trompe point ceux qui ne sont point éblouis parles fusées magiques de son style onctueux et chatoyant. A ceux-là Renan apparaît ce qu'il est réellement : un hypocrite gonflé de vanité et d'orgueil, affamé de gloire, de fortune et de réclame, chagrin d'être né si tard parce (que depuis six mille ans meurent des hommes devant lesquels il n'a point pu briller et se faire admirer.

Affligé de vices et de défauts autant et peut-être plus qu'un autre homme, il s'est ingénié constamment

brochure tirée seulement à 100 exemplaires. Elle [fut écrit* en 1862.

KHNEST KENAN iO

aies cacher et a eu même l'habileté de les faire passer pour vertus aux yeux du vulgaire.

Cette habileté à se montrer grand et vertueux quand môme, nous explique le long séjour de Renan à Saint-Sulpicc, nous explique ses études et le triste dénouement d'une crise qui ne l'inquiéta guère. Pour nous, Renan a été, dans toute celte affaire, de la plus insigne mauvaise foi.

Dès son plus jeune âge, il fut poussé au sacerdoce par le caprice des femmes qui relevèrent et ce fut regrettable car il entra ainsi dans une voie pour laquelle il n'était point fait. Ses premiers succès le grisèrent, les passions de la jeunesse ne lui avaient point encore fait sentir leur aiguillon, il était choyé de tous; à ce moment là il ne songeait point à autre chose qu'à la vie dévouée du prêtre et il entrait avec joie au petit séminaire de Paris.

C'est là que pour le jeune breton transporté hors de sa lande la scène du monde s'illumine tout-àcoup. Les fumées de la gloire humaine obscurcissent sa vision de l'avenir et quand il va frapper à la porte du séminaire de philosophie, il y va sans vocation, entraîné parle courant et prêt déjà à la rupture qu'il consommera plus tard.

Quand il entre à Issy, d'ailleurs, il s'ignore encore lui-même et il passe les premiers mois sans avoir pleine conscience de son étal. Mais de jour en jour Tegoïsme du lévite mal choisi répugne de plus en plus à se plier aux exigences de Télat sacerdotal ; l'esprit indiscipliné ne veut point se courber devant les règles de la foi. Cette àme de vingt ans méprise les vieil-

lards qui Tentourent. Bientôt Renan voudrait sortir d'un monde pour lequel il ne se sent point fait.

Mais les antécédents sont là. Il est venu à S. Nicolas avec une bourse ; au grand séminaire, il vit encore aux frais du diocèse de Paris ; autour de lui il a des amis, des protecteurs, une mère qui vivent de la pensée qu'il sera prêtre un jour. Dans nos campagnes, on note d'infamie, de déloyauté et de lâcheté celui qui ayant mis la main àla charrue regarde enarrière; volontiers, on fouille la vie du jeune homme qui abandonne le séminaire et on voudrait lui jeter au visage quelque défaillance morale, trouver une raison de son abandon.

Si Renan avait quitté le séminaire sans éclat et avait entrepris une autre carrière quelconque, il s'exposait aux quolibets des gens de Tréguier, aux plaintes de ses amis, aux larmes de sa mère. Son orgueil l'empêcha de se soumettre à une pareille épreuve ; et au lieu de briser avec le sacerdoce, il se résolut à briser avec le christianisme lui-même. Le jour où il renonçait à la prêtrise parce que ses croyances lui faisaient un devoir d'agir ainsi, le beau rôle était pour lui et les jacasseries de la vile multitude ne pouvaient plus l'atteindre (1).

Dès son séjour à Issy, Renan se préoccupe surtout de contredire l'enseignement de ses maîtres. Silencieusement il amasse les objections et cherche à en forger

(1) Colle explication pourra paraître fantaisiste à quelquesuns; mais elle semblera très plausible à ceu.x qui savent de quelles divagations l'orgueil est capable.

les foudres qui briseront les liens malencontreux par lesquels il est retenu. Mais la philosophie n'était pas assez propice à ces débauches de révolte et le premier venu parmi ses condisciples et les paysans de Goëlo, avec le simple bon sens, pouvait rétorquer des arguments qui n'étaient guère logiques.

Au contraire, les objections tirées de l'Écriture, de l'histoire du christianisme, devaient éblouir plus facilement, surtout quand celui qui les apportait s'appuyait sur une science réelle de l'hébreu, du syriaque et de l'allemand, langues que peu de personnes connaissaient.

« Mes raisons, dit-il quelque part (1), furent toutes de Tordre philosophique et critique; elles ne furent nullement de l'ordre métaphysique, de l'ordre politique, de l'ordre moral. Ces derniers ordres d'idées me paraissaient peu tangibles et pliables à tout sens. Mais la question de savoir s'il y a des contradictions entre le quatrième Evangile et les synoptiques est une question tout à fait saisissable. Je vois ces contradictions avec une évidence si absolue que je jouerais là-dessus ma vie, et par conséquent mon salut éternel sans hésiter un moment • (2).

(1) Souveyiirs p. î'08.

(2) ( Ces assertions tranchantes sont de nature à troubler et troublent en effet bien des âmes. Pour les esprits réfléchis qui connaissent M. Renan et (|ui savent le cas que peut faire de son salut cHcrnel un homme qui ne croit ni à Dieu, ni à l'autre vie, le péril n'est pas grand. Mais ceux-là sont rares et le nombre des autres est infini, d Abbé Cognât. — C'est par ces affirmations étranges, par ces tours de passe-passe que Renan impose au public.

Ce fut quand il put formuler ces affirmations avec quelque apparence de conviction que Renan se décida à avouer les ténèbres et les troubles de son âme et qu'il brisa avec son passé. Et pour en arriver là, il s'était aidé de tout ce qu'il avait rencontré à sa portée : tout lui avait servi pour édifier son œuvre de haine et de reniement. L'affection de ses maîtres, l'amour de sa sœur, le respect des chrétiens, il s'était fait de tout cela un marche-pied pour se hausser au niveau d'un incrédule et d'un hérésiarque.

Et quand il sait balbutier quelques mots d'exégèse, quand d'ailleurs il n'espère plus rien apprendre à Saint-Sulpice, quand les circonstances le forcent à choisir entre Dieu et le diable, il déclare avec orgueil qu'il ne peut incliner sa raison devant des mythes et qu'il a le devoir de sauvegarder envers et contre tous l'intégrité et Tinfaillibilité de celle raison.

Arrivé au degré qu'il avait visé, il se relire en versant quelques sanglots simulés et en calculant ingénieusement les bénéfices de son apostasie. De même que pendant les années d'étude il n'a rien fait pour dissiper ses doutes, de même à l'heure de l'adieu suprême, il ne fait rien pour s'éclairer sur ses véritables sentiments et sur son devoir. M. Dupanloup lui propose de faire une retraite; Renan l'accepte parce que c'est un moyen « de finir dignement avec le catholicisme » mais s'il l'avait faite elle n'aurait rien produit : il ue le voulait pas. Il avait bien travaillé pour se préparer une sortie honorable ; le jour était venu, il en profitait. Voilà tout.

Mgr d'Ilalsl, dans l'article remarquable par sa modération, qu'il a consacré à Renan, regrette que l'apologétique fiU trop faible au moment où le séminariste incroyant jeta le froc aux orties. Mgr d'Hulst est bien bon de faire une semblable concession, et si Renan a conservé par-delà, la tombe son rire sardonique, il a dû passer un joyeux moment et s'égayer aux dépens du charmant recteur de l'Institut catholique de Paris.

Renan, en effet, ne se soucia guère d'apologétique; s'il s'ingénia à trouver quelques objections contre les bases historiques du christianisme, ce fut simplement pour se donner devant le public une raison de sortir d'un état qui lui déplaisait. Nous l'avons montré s'occupant fort peu de théologie, ne soumettant jamais ses doutes à ses professeurs, opposant à leur science les élucubtûtions de son imagination, et nous avons établi qu'il lui fut impossible de lire les auteurs allemands pendant soti séjour au séminaire.

Qu'on ne nous parle donc point, pour expliquer l'apostasie de cet homme, de faiblesse de l'apologétique ! Nous (l'estimons point outre mesure l'enseignement de Saint-Sulpice, qui a eu de singulières lacunes et d'extrèmfl^^ faiblesses. Mais on ne peut point arguer de cela pour expliquer l'apostasie de Renan. Il avait autour de lui des maîtres que toute l'Europe respectait comme sages;';Qt comme savants, des hommes expérimentés que IsMklus hauts personnages de la terre

venaient consulter. Il avait surtout auprès de lui M. Le Hir, savant de premier ordre, le plus fort hébraïsant de France, qui suivait pas à pas les exégètes allemands, ne craignant pas de s'approprier leur méthode et les réfutait victorieusement; M. Le Hir quia renouvelé l'exégèse et l'apologétique en France; M. Le Hir qui a formé des disciples dont les travaux sur les textes révélés feront la gloire de St-Sulpice, quand on méprisera tous les autres enseignements de cette maison.

Le Hir aurait dû suffire, à lui seul, pour empêcher de dire que l'apologétique était insuffisante alors. Parce que Renan , dans sa science de vingt ans (1), s'est estimé supérieur à des vétérans de l'étude et du raisonnement, parce qu'il n'a point voulu s'abaisser jusqu'à les consulter, parce qu'il s'est refusé à puiser auprès d'eux l'eau vive qui guérit et qui fortifie, parce qu'il s'est écrié, comme la Médée antique :•<» Moi seul, et c'est assez », il n'y a point de raison de prétendre que la science de ses maîtres était insuffisante à éclairer ses doutes (2).

{{) e Je ne puis m'empêcher, dit Pabbé Cognât, de faire ici une réflexion de bon sens sur ce qu'a de véritablement monstrueux dans un jeune homme de vinirt ans, qui se dit modeste, la prétention avouée de se poser seul, avec sa seule raison, en adversaire de l'enseignement catholique, et de mieux connaître la Bible que Jésus-Christ, que les apl^t^es, que tous les interprèles catholiques depuis Origène et St-Jérôme jusqu'à nos jours, que tous les pères, tous les conciles et l'Eglise toute entière » M. liman hier et anjourcVhui. p. !o7.

(2) Renan même a-t-il eu des doutes, des doutes sincères qui étreignent le cœur et l'Ame d'une poignante tristesse! Il

Le libéralisme et le modérantisme entraînent quelquefois à de singuliers excès, ou empêchent de voir des choses qui sautent aux yeux. Mgr d'Hulst s'est étonné aussi que Renan ait été le seul, parmi les libres penseurs de notre siècle, à attaquer les bases historiques de la foi chrétienne. Et il l'a comparé en particulier à J. Simon qui, respectueux de nos dogmes, aurait bien pu cependant les soumettre à l'épreuve d'une critique indépendante. C'est à ce propos qu'il a dit:

« Tout autre était la situation de M. Renan. Transfuge de l'Eglise, même, si Ton veut, transfuge sincère, était-il obligé de se faire du jour au lendemain, le juge de la doctrine qu'il avait désertée? Qui donc lui eût reproché de garder pour lui ses négations ou ses doutes, et de consacrer à quelque grande et utile besogne scientifique les rares facultés dont la nature l'avait doué, sans choisir précisément le domaine où il devait se rencontrer, chaque jour, face à face avec ses souvenirs, ses frères de la veille? Mieux qu'un autre, il savait quelle blessure il allait causer à cette Église que, naguère encore, il appelait sa mère. Le champ de la recherche érudite est-il donc si étroit qu'il fût contraint de porter la pioche sous

est permis d'en douter et nous ne sommes point les seuls, car un contemporain a écrit :

K On a dit de lui qu'il fut un renégat, reproche bien injuste contre un homme qui certainement n'a jamais eu la foi. La foi est une adhésion intellecluolle, une soumission raisonnée de l'esprit. Ce genre de foi, Renan ne l'a jamais connue, ne l'a jamais soupçonnée, pas plus à St-Sulpice que dans sa chaire du collège de France. Sa foi était une foi de cœur, de sensibilité, d'imagination, une foi d'artiste. — Ant. Albalat, Nouvelle Revue, 15 octobre 1892.

les fondements mêmes de l'édifice sacré qui avait abrité sa pieuse jeunesse {!) ? ».

Mgr d'Hulst attribue cela au manque de cœur. C'est vrai, mais il y a de cette conduite une raison encore plus basse.

Le 11 septembre 1846, Renan écriyait cette phrase qui sera la règle de toute sa vie: Je suis fort égoïste; retranché en moi-même je me moque de tout (2). J'espère me faire de quoi vivre ». Renan a voulu faire son chemin coûte que coûte, il a tout calculé avec habileté, il a tout pesé avec recueillement et il a vu qu'il fallait se ranger sou? le pennon triomphant des ennemis du Christ pour avoir fortune et gloire. Et voilà pourquoi « il a porté la pioche sous les fondements mêmes de l'édifice sacré qui avait abrité sa pieuse jeunesse ».

Loin de repousser comme Gilbert la bourse que lui offraient les impies, il s'est traîné à leurs genoux, il leur a tendu les mains, il a ouvert la bouche toute grande, et il leur a dit : a Couvrez-moi d*or et d'honneurs, gavez-moi de jouissances et de gloire, et je minerai savamment rédifîce que vous voulez détruire; dans cinquante ans, ce ne sera plus que poussière » !

Comme Judas a vendu le Christ, Renan, l'ami, le défenseur du traître, lui qui a voulu le réhabiliter, Renan a vendu le christianisme; mais pas pour trente deniers: il s'est contenté de le vendre plus cher !

(1) Correspondant, 25oct. 1892, p. îiJ.

{i' Quelqu'un a appelé Renan le phis .rrand je m'en fichiste du siècle. Celui-là a eu raison; el toutes les protestations n»^ changeront rien à ce jugement, il restera.

Page 1