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CHAPITRE m

A la conquête de la renommée

Depuis qu'il était au monde, Renan avait vécu des bienfaits de la charité catholique. Quand vinrent les jours proripères, quand les succès de librairie lui mirent aux mains un argent gagné par la lutte contre le catholicisme, il put se souvenir des temps sombres où sa mère lui faisait un berceau d'une boile à savon et où le clergé de Tréguier venait apporter son aumône discrète au foyer désolé. Ce contraste aurait suffi pour faire naître dans une âme bien née au moins le respect de ce qui avait pourvu à l'indigence de sa famille.

Mais Renan ne se souvint des Frères de la doctrine chrétienne, du petit séminaire de Tréguier, de Mgr Dupanloup, des Sulpiciens, de tous ses maîtres, en un mot, que pour les railler finement, sans se soucier aucunement de leur exprimer un peu de reconnaissance de ce qu'ils l'avaient nourri pendant vingl-trois ans. Il y a des catégories de personnes chez lesquelles il est impossible d'évoquer le moindre sentiment élevé ou dé\icdii....margai'itas aw/e/)orco5, dit l'Ecriture avec brièveté et vigueur.

58 A LA CONQUêTE DE LA RENOÎOIÉE

La charité catholique est inlassahle; elle n'avait pu faire un prêtre du jeune Breton, mais elle ne l'abandonnait pas et continuait à lui tendre une main secourable. Les Supérieurs ne mirent pas d'obstacles à ce qu'il sortitdu séminaire, maisils furent les premiers à lui frayer la voie dans le monde. Ils auraient pu lui souhaiter bon voyage et l'abandonner seul sur le chemin qu'il voulait parcourir. Loin d'eux cette pensée. Ils ne se donnèrent point de repos avant de l'avoir fait admettre en qualité de répétiteur au collège St-Stanislas, dirige alors par l'abbé Gratry. Renan, incertain encore du lendemain, se laissait faire; il s'ingéniait même à les apitoyer sur son sort, allant répandre de côté et d'autre, des confidences éplorées et quêter des conseils qu'il était bien résolu à ne pas suivre.

En allant à St-Stani?las, il restait sous la livrée ecclésiastique. Mais cet habit lui pesait et il avait hâte de s'en débarrasser. Trois semaines après y être entré, il quittait cette maison hospitalière et entrait comme répcliteur au pair dans une petite institution de la rue de l'Abbé de l'Épée (1), auprès du Luxembourg: il avait là table et logement, mais ne recevait pas de traitement. C'était une position de pauvre maître d'étude, et cela devait être assez dur et assez pénible pour un jeune homme qui « savait mieux que personne en France, après M. Le Hir, la théorie comparée des langues sémitiques (2) » ; du moins c'est lui qui le prétend. Mais cet état pénible ne durera pas

(1) Elle s'appelait alors la rue des Deux-Eglises.

(2) Souvenirs, p. 333.

longtemps: le séminariste avait bien calculé la force d'élan qui lui était nécessaire, et il montera vite hors de l'obscurité.

En attendant il demeure humble et rampant. Ses anciens maitros lui avaient donné les habits laïques dont il avait besoin et pouvaient lui être utiles encore: aussi s'empressait-il autour d'eux, et se montrait-il encore croyant dans la mesure du possible. 11 se confessait toujours et annonçait l'intention de persévérer dans cette pratique. Mais moins d'un an après il brisait toute relation avec ses anciens confrères, après avoir insulté à leurs croyances (1) et il ne saluait même plus ses vieux maîtres lorsqu'il les rencontrait dans la rue.

Il n'avait plus besoin d'eux. Sa sœur lui avait envoyé d'Allemagne une somme de douze cents francs, qui le mettait à l'abri du besoin. « Ces douze cents francs, s'écrie Kenan, ont été la pierre angulaire de ma vie; je ne les ai jamais épuisés ; mais ils me donnèrent la tranquillité d'esprit nécessaire pour penser à mon aise et me dispensèrent de mesurcharger d'une besogne qui m'eût éloufTé ».

Comme nous l'avons dit, Henriette Renan ne poussait pas son frère dans sa nouvelle voie, mais elle l'approuvait et l'encourageait. Elle voulait le voir heureux: or, il lui répétait chaque jour que le sacerdoce lui était insupportable. Le séjour d'.\llemagne avait, sans l'éteindre complètement, affadi la foi de la jeune lillo et elle n'éprouvait aucun déplaisir de vnlr --nu

(1) Cf. M. Renan hier et aujourd'hui, p. 217.

frère sortir du séminaire. Elle Taimait ardemment el elle se plut à l'aider dans la poursuite du but qu'il rêvait.

Renan a dit qu'il fut soutenu alors par l'approbation de sa sœur et par l'amitié de Berthelot. Celui-ci, fils d'un médecin de Paris, avait été rencontré par Renan dans l'institution de la rue de l'Abbé-de-l'Épée, où il était élève. C'était déjà un parfait incrédule. Il fortifia l'impiété de l'ex-séminariste et toujours depuis il a veillé avec zèle pour empêcher celui-ci de regarder en arrière et de regretter le passé.

Les deux amis travaillaient ensemble et complétaient mutuellement leurs connaissances. Après avoir bien pesé le pour et le contre (1). Renan s'était décidé pour la carrière universitaire. Nous le verrons toute sa vie rechercher lespostes rétribués par legouvernement ; l'effort renouvelé chaque jour l'exaspérait, el il tenait i\ vivre sans souci du lendemain. Une place à traitement fixe pouvait seule lui procurercet avantage. Mais le baccalauréat était alors comme aujourd'hui la

(1) Cf. Lettre à l'abbé Cognât, du i2 novembre 184o. — Renan pose volontiers pour un habitant des royaumes de l'air qui ne sait pas prendre pied sur terre, pour un malhabile aussi incapable de veiller à son pot-au-feu qu'à chaufler sa candidature de député ou de sénateur.

En réalité, Renan fut tout ditTéront et nul ne se prt'occupa plus que lui de faire fortune. A peine est-il sorti de St-Sulpice, qu'une de ses lettres nous le montre pesant avec le plus grand calme les avantages et les inconvénients de la carrioro qu'il veut embrasser, faisant mille démarches pour se conciik r de puissantes amitiés, prenant raille pnVautions pour ne rien compromettre et tout préparer en vue de son avenir.

porle d'entrée de VAlma-Mater. Renan ne possédait point ce grade. 11 dirigea donc tous ses efforts vers ce but, et grâce aux bonnes études qu'il avait faites à St Nicolas et à St-Sulpice, il s'avança à grands pas dans la carrière des grades universitaires : dès 1848, trois ans après sa sorlie du séminaire, il était reçu le premier à, l'agrégation de philosophie et faisait sur la Providence une leçon qui eut du retentissement.

Il commençait à brûler publiquement ce qu'il avait adoré et n'avait plus cure des lamentations dont il étourdissait les oreilles de ses maîtres, en sortant du séminaire. Il y avait longtemps que tout cela était fini. Moins d'un an après avoir déposé la soutane, le renégat en avait pris son parti avec une froide tranquillité, « voisine du cynisme », dit le Figaro ; et c'est avec le plus grand calme qu'il avait écrit (i) :

Quant à la position extérieure que tout cela me fait, n'importe. Je ne me classerai nulle part. Si j'en trouve qui voient comme moi, nous sympathiserons ; sinon, je serai seul. Je suis fort égoïste : retranché en raoi-nièmo, jo me moque de tout. J'espère me faire de quoi vivre.

... Il faut autant que possible se maintenir dans une position où l'on soit prêt à virer de bord, alors que change le vent de la croyance Et combien de fois doit-il changer dans la vie? Cela dépend de sa longueur.

On voit ainsi que Renan resta toujours le même au fond : les principes qu'il professait dans sa vieillesse avaient guidé ses premiers pas dans sa vie.

(1) Lettre à l'abbé Cognât, le 11 septembre 1846.

Admis à l'agrégation, Renan pouvait suivre sans bruit la voie universitaire et se faire une place au soleil. Mais il voulait davantage et n'éprouvait nullement le désir de s'enterrer dans une chaire du lycée de troisième ou de quatrième ordre. Aussi refusa-t-il la place qu'on lui olTrait en province, à Vendôme. Plus tard, dans un discours à des provinciaux, il a vanté la province et célébré les ressources qu'elle présente pour le travail. Mais il se garda bien d'en làler lui-même, et grâce à l'intervention de M. Cousin, il put rester à Paris.

Il commença dès lors à se faire connaître dans le monde de la presse. En 1848, il collabore à la Liberté de penser, une revue que Jules Simon venait de fonder : c'est là qu'il publie ses études sur les Historiens ci'-iiiques de Jcsits, et exhale son admiration pour les auteurs allemands qu'il prétendit plus lard avoir lu? à Sainl-Sulpice. S'il les avait lus dès 1845, comment attend-il la fin de l'année 1848 pour publier quelque chose sur ces auteurs favoris ? Ce retard est assez singulier, et d'un autre ciMé les articles pairus dans la Liberté de penser sont assez faibles pour qu'on doute des connaissances de l'auleur, en la matière. Il a en effet négligé presque tout le dernier mouvement scientifique qui s'était fait en Allemagne sur ce sujet (1).

(1) Cf. Saiol-Hené 'iaiilaudier, Revue des Deux MomUs,

La publicité de ïiiLiOcrli} de penser no suffisait pas à l'ardeur enirepronante du nouvel écrivain. Il présenta successivement plusieurs mémoires à l'Institut qui n'eut que des sourires pour le jeune protégé des philosophes du jour. En 18i8, on lui décerna le prix Volney pour ses Eclaircissements tirés des langues sémitiques sur quelques points de la prononciation grecque. Deux ans plus tard, Renan était encore couronné à l'Institut pour un mémoire historique sur V Etude de la langue grecque au Moyen- Age.

En même temps divers recueils s'ouvraient devant lui. II devint un collaborateur assidu du Journal de Vinstraction publique, de la Revue asiatique, de la Revue des Deux-Mondes où il publia sur la Poésie des races celtiques un article qui lut remarqué. En 18j3, il entra au Journal des Débats ; il a raconté lui-même en quelles circonstances :

« Je fus mis en relation, dit-il, avec la rédaction du Journal d<?s Débats en avril ou mai 1853. Voici en quelle occasion. La nouvelle édition du commentaire arabe du grand orientaliste Sylvestre de Sacy sur les Séances de Hariri venait de paraître par les soins de IVL\L Reinaud et Derenbourg. M. Ustazade Sylvestre de Sacy, fils de l'illustre savant, dirigeait le journal depuis des années, il demanda à M. Reinaud de lui désigner quelqu'un de ses élèves qui pût rendre compte dans le journal de l'œuvre magistrale de son père. M. Reinaud voulut bien songer à moi. J'allai présenter mon article à M. de

sept. 1857. Les articles de Renan étaient alors fort violents; il ne s'ingéniait point à les revêtir d'une forme doucereuse, comme il fit plus tard.

Sacy, qui en fut content. Il y remarqua un certain soin de la langue, et il eut la bonté de m'engager à traiter dans le journal les sujets qui rentraient dans mes études ou qui me suggéraient quelque pensée (1). »

Dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse Renan a posé en principe qu'un littérateur qui se respecte n'a qu'un seul éditeur et n'écrit que dans une seule revue, dans un seul journal. A ce compte-là, il n'était pas « alors un littérateur qui se respecte » car nous le voyons frapper à toutes les portes et il court de rédaction en rédaction offrir des manuscrits aux pages soigneusement numérotées et couvertes d'une écriture régulière, facile à lire, séductrice. Il produit avec, une activité sans égale et coup sur coup il livre de nombreux volumes à la curiosité inquiète des liseurs (2).

En 1849, il fut chargé par l'académie des inscriptions et belles-lettres d'une mission en Italie. Il y passa plusieurs mois, fouillant les bibliothèques et en rapporta les éléments de sa thèse de doctorat, Averrhocs et iaverrhoisme (3). Le grade de docteur lui permettait de s'asseoir dans les chaires d'enseignement supérieur. Mais il se contenta de nouer avec les membres de l'Université des relations utiles et s'en servit pour acquérir des situations rapportant proût ou hon-

(1) Le livre du centenaire du Journal des Débats, p. 23i.

(2) Si plus tard, C. Lévy devint le dispensateur attitré de la manne renanesque, au début Renan publia chez les éditeurs qu'il put trouver. Son premier volume fut édité chez Durand ; un autre parut chez Hachette.

(3) Publié en l8oi, in-«.

neur. En 1S51, il fut attaché au département des manuscrits de la l)il)liolht''qu(^ nationale, et en 1850 il remplaçait Augustin Thierry à l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

Il avait trente-trois ans, et était déjà parvenu à la gloire et à la célébrité à l'ùge où d'autres, ayant travaillé plus que lui, ayant des mérites plus sérieux, sont encore dans l'obscurité et le découragement des premiers essais, des difficultés du début. Un insolent bonheur entourait le renégat et la vie s'ofTrait à lui souriante et couronnée de roses. Membre de l'Université, il ne connut pas les obscurs labeurs du professorat. Il n'occupa une chaire de philosophie que pendant deux mois, en 18i0, au Lycée de Versailles, où il suppléa son ami M. liersot. Celui-ci en était à la partie du cours qui concerne la Théodicée. Renan ne voulut point ou n'osa point alors aborder un enseignement de ce genre : pourétaler ses paradoxes et ses impiétés, il lui fallait un autre milieu. Il fit un cours d'esthétique et réserva ses affirmations hétérodoxes pour le Collège de France où dès lors il songeait à s'asseoir.

Dans le but d'acquérir la réputation de savant nécessaire pour satisfaire cette ambition, il publia successivement : Histoire générale et sijstrmes comparés des langues sémitiques, en 1853; les Etudes d'Histoire religieuse, en 1857 ; JJe l'origine du langage, en 1858; Essais de morale et de critiquey une traduction en prose rythmée du livre de Job, le Cantique des Cantiques, traduit de l'hébreu avec une étude, et Nouvelles considérations sur le caractère général des peuples sémiti-

queSj et en particulier sur leurs tendances au monothéisme, en 1859 (1). Plusieurs de ces volumes étaient composés d'articles séparés qui avaient paru dans diverses revues. Renan les rattachait les uns aux autres comme il pouvait et en brassait des volumes.

De tous côtés il trouvait des sourires et des encouragements. M. Egger le guidait dans sa reprise des études classiques; M. Burnouf « l'adoptait comme son élève » ;M. Augustin Thierry (4) était pour lui « un vrai père spirituel ». Tout le monde de la libre-pensée sentait bien quelle bonne recrue venait d'arriver à la rescousse, et chacun s'ingéniait à aplanir les voies devant les pas du néophyte de Tirréligion.

En dehors des amitiés que ses tristes idées lui amenaient, l'ancien séminariste vivait avec sa sœur

(1) On lit dans le Larousse, à l'article Renan : Ces travaux fort remarquables, surtout par la beauté et le charme du style valurent à M. Renan une grande notoriété dans le monde des lettres, et si ses idées philosophiques prêtaient un large flanc à la critique, si la profondeur de son savoir comme philologue était contestée, on ne pouvait du moins lui refuser de joindre à la finesse un peu flottante des aperçus, une forme d'une rare élégance.

(4) Mgr Perraud, dans sa brochure A p7'opos de la mort et des funéraillcii de M. Ernest lienan met éloquemment en parallèle les sentiments de Renan et ceux du grand historien, dont le magnifique exemple de probité littéraire aurait bien ^\\\ inspirer un pou mieux le jeune disciple.

un roman vraimeiil louchant. El ion se prendrail à les admirer tous deux, dans répanchement de leur Ame si Ton ne songeait à l'œuvre néfaste qu'ils édifièrent dans une collaboration quotidienne de dix années.

Depuis 1840, Henriette Renan était, comme nous l'avons dit, institutrice en Pologne. Elle avait aidé son frère de ses secours matériels, elle avait payé les dettes de son père et avait en outre quelques jolies économies. Renan était sorti des aridités de la première heure et marchait rapidement au succès. Le frère et la sœur eurent la pensée de se réunir. « En septembre 1850, dit Renan, j'allai la rejoindre à Berlin. Ces dix années d'exil l'avaient toute transformée. Les rides de la vieillesse s'étaient prématurément imprimées sur son front ».

Ils vinrent ensemble à Paris et louèrent un appartement au fond d'un jardin, près du Val de grâce. Mlle Renan prit naturellement la direction du ménage et sut faire k son frère une maison où rien no manqua jamais. Elle y apportait d'ailleurs sa contribution matérielle, car, sous le pseudonyme de Mlle de Gaindy, elle collaborait à divers recueils d'éducation.

Elle devint aussi la collaboratrice assidue de sou frère.

Son respect pour mon travail, a écrit celui-ci, était extrême. Je l'ai vue, le soir, durant des heures à c<M6 de moi, respirant à peine pour ne pas m'inlerrorapre ; elle voulait cependant me voir, et toujours la porte qui séparait nos deux chambres était ouverte. Son amour était arrivé à quelque

chose de si discret et de si sur, que la communion secrète de nos pensées lui suffisait. Elle, si exig-eanto de cœur, si jalouse, se contentait de quelques minutes par jour, pourvu qu'elle fût assurée d'être seule aimée.

Mais elle ne se contenta pas d'admirer ; elle pénétra plus intimement l'œuvre de l'écrivain et à celte époque elle exerça sur lui une véritable influence. Dans l'opuscule qu'il a consacré à la mémoire de celle sœur, Renan fait le tableau de leurs travaux en commun :

Elle était pour moi un secrétaire incomparable; elle copiait tous mes travaux et les pénétrait si profondément que je pouvais me reposer sur elle comme sur un index vivant de ma propre pensée. Je lui dois infiniment pour le style.

Elle lisait en épreuves tout ce que j'écrivais, et sa précieuse censure allait chercher avec une délicatesse infinie des négligences dont je ne m'étais pas aperçu jusque-là. Elle s'était fait une excellente manière d'écrire, toute prise aux sources anciennes, et si pure, si rigoureuse, que je ne crois pas que depuis Port-Royal on se soit proposé un idéal de diction d'une plus parfaite justesse. Gela la rendait fort sévère; elle admettait très peu des écrivains de nos jours, et quand elle Tit les essais que j'avais composés avant notre réunion et qui n'avaient pu arriver jusqu'à elle en Pologne, ils ne lui plurent qu'à demi. Elle en partageait la tendance, et en tous cas elle pensait que dans cet ordre de pensées intimes, exprimées avec mesure, chacun doit donner ce qui est en lui avec une entière liberté. iMais la forme lui paraissait abrupte et négligée; elle y trouvait des traits excessifs, des tons durs, une manière trop peu respectueuse de traiter la langue.

Elle me convainquit qu'on peut tout dire dans le style sim-

pie et correct des bons auteurs, et que les expressions nouvelles, les images violentes viennent toujours ou d'une prétention déplacée, ou de l'ignorance de nos richesses réelles ; aussi, de ma réunion avec elle, date un changement profond dans ma manière d'écrire. Je m'habituai à composer en comptant d'avance sur ses remarques, hasardant bien des traits pour voir quel elfet ils produiraient sur elle, et décidé à les sacrifier si elle me le demandait.

Mais l'affection d'une sœur, quoique profonde, ne pouvait suffire à celui qui dès le plus jeune âge avait eu le penchant le plus vit pour le beau sexe. Nous avons déjà parlé de ses petites amies de Tréguier. On pourrait trouver ça et là dans les ouvrages du philosophe épicurien le nom des femmes à qui il aollertdes hommages; la liste en serait longue.

a Je fis de très bonne heure la sélection des jolies personnes, a-t-il dit lui-même. Le lendemain de notre installation à Lannion (j'avais alors sept ans), on m'envoya faire une commission chez une tante qui était pour nous d'une grande bonté; nous avions là deux cousines, qui se lièrent bientôt avec ma sœur Henriette. Je fis ma commission tout de travers, j'avais tout oublié. « Voyons, qui as-tu vu? Adèle? Alexandrine ? • Je ne savais pas encore distinguer mes deux cousines par leur nom. Je répondis « la jolie (1) ».

Nous ne savons si Cornélie Scheffer, la mère du peintre renommé, était « jolie » et si elle dut à sa beauté le rare (?) privilège de fixer l'attention de l'ancien séminariste. Toujours est-il que Renan, qui avait

(1) Feuilles détachées ,^.8^.

élé inlroduil dans celle ramille par Augusliu Thierry, demanda et obtint la main de la jeune fille. Mais Tamitié de la sœur, exigeante, faillit tout rompre. Elle donna son consentement au mariage rêvé par son frère, mais elle signifia qu'elle quitterait la maison le jour où une autre femme y entrerait.

Renan, ne voulant point briser le cœur d'une sœur qui avait toujours été si bonne pour lui, renonça à la main de M'^""' Schefter. Mais Henriette Renan comprit aussitôt qu'elle n'avait pas le droit d'exiger un pareil sacrifice et elle alla elle-même chercher la fiancée.

Elle fit plus: elle établit le jeune ménage avec ses vieilles économies et lui procura ainsi une vie aisée et joyeuse dont elle prit sa part.

Elle continuera de vivre dans l'admiration de son frère jusqu'à ce qu'elle meure pour lui, pour ainsi dire, sur la terre palestinienne ; jusqu'à son dernier soupir elle travaillera à la gloire et au bonheur de celui qu'elle a aimé. Mais combien il serait préférable, pour la mémoire de cette femme, qu'elle eût employé ses incontestables qualités d'esprit, de dévouement et de caractère, à relever la foi de son frère, à le diriger comme elle avait fait au début dans la carrière sacerdotale, et à faire de lui un prêtre de vertu et de génie, qui aurait bien servi Dieu, l'Eglise et sa Patrie, au lieu de l'écrivain délétère et funeste qu'il a étéî

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