LE CRITIQUE ET SES FEUILLETONS
C'est au mois de novembre 1866 que la mort subite de d'Ortigue, qui remplaçait Berlioz aux Débats depuis trois ans à peine, après l'avoir suppléé en mainte occasion, fit attribuer à Reyer le feuilleton musical de ce journal, auquel lui auraient donné droit, même sans l'appui de Berlioz, les brillants articles qu'il avait déjà publiés à droite et à gauche, à la Presse, à la Revue de
Paris, au Courrier de Paris, à la Revue française, à la Revue et Gazette musicale. N'est-ce pas au Courrier de Paris, après avoir entendu Tannhœuser à Wiesbaden, en 1857, qu'il publiait un article très élogieux sur cet ouvrage, en même temps qu'il fournissait à Théophile Gautier, je tiens le fait de lui-même quoiqu'il s'en défendît en public, les éléments de celui que le grand poète devait écrire, et n'est-ce pas à la Gazette du Nord qu'il avait donné des comptes rendus très favorables des concerts que Richard Wagner était venu diriger dans la salle des Italiens pour se faire connaître à Paris?
Sur le chapitre de Wagner, Reyer, sans être aucunement wagnérien de parti pris et sans qu'on puisse trouver trace d'imitation dans sa musique, ne s'est jamais démenti : ce serait exagérer de dire qu'il fut jamais pleinement conquis par Tristan et lseult, quoiqu'il n'eût certainement pas répété par la suite la plaisanterie qu'il s'était permise, après avoir entendu le duo simplement joué au piano par Lassen, quand il lui rendit visite à Weimar; mais il fut un des champions les plus déterminés de la représentation de Lohengrin en France et batailla tant et plus en toutes circonstances pour que le chef-d'œuvre pût se jouer à Paris. Lorsqu'il entendit pour la première fois les Maîtres Chanteurs, à Londres, lui qui n'était jamais retourné en pays allemands depuis la guerre, il envoya au Journal des Débats une correspondance qui témoigne de sa surprise et de son émerveillement; il me semble encore J'entendre après qu'il eut assisté avec moi à la repré-
sentation de Siegfried, à Bruxelles, exprimer la profonde admiration que lui causait un tel ouvrage, et Ton a souvent cité, non sans en exagérer le sens, les lignes finales de l'article où il saluait la Walkyrie triomphante en disant qu'il ne lui restait plus, à lui et à beaucoup d'autres, « qu'à jeter un regard douloureux sur le passé , à saluer l'avenir et à tomber avec grâce ». Aujourd'hui que Siegfried et le Crépuscule des Dieux, qui semblaient devoir provoquer la comparaison la plus redoutable pour Sigurd, se sont joués à Paris, on peut voir qu'il aurait eu bien tort de se suicider, fût-ce avec grâce : il y a heureusement place à notre Opéra pour deux Siegfried et deux Brunehild.
Du jour où il se sentit sur un terrain solide, aux Débats, Reyer put donner toute sa mesure comme écrivain et comme ironiste. Avec quel plaisir ne faisait-il pas justice de tant de pauvretés musicales qui s'étalaient librement sur les scènes d'où il était exclu, avec quelle joie ne crevait-il pas d'un trait acéré tous ces ballons en baudruche! Mais ces spirituelles saillies, ces ironies déguisées, ces réticences subites, ces compliments pires que des critiques, s'ils étaient d'un homme d'esprit, n'étaient jamais d'un méchant homme, et ceux-là môme dont il se raillait le plus agréablement, pour la grande joie de la galerie, ou ne sentaient pas ou faisaient semblant de ne pas sentir le trait qui les visait, pour ne pas amuser davantage les rieurs. Avec quel enthousiasme, en revanche, avec quelle chaleur, s'il ne pouvait affirmer et défendre ses préfé-
rences par ses œuvres et sur la scène, ne les a-t-il pas proclamées et soutenues dans le journal ? Ici même apparaît dans tout son lustre, non seulement la solidité de convictions, mais aussi la hauteur de caractère et la générosité de cœur de Reyer, car, pas un moment, malgré les déceptions qu'il put éprouver, malgré les déboires qui auraientpu laisser chez lui tant d'aigreur, il ne cessa d'employer sa plume à défendre, à soutenir, à pousser en avant des compositeurs plus jeunes que lui et qui pouvaient lui barrer la route à leur tour; jamais il n'hésita — sans être trop payé de reconnaissance — à se créer de futurs rivaux pour épargner à ceux qu'il voyait attendre et languir la douleur d'attendre et de languir aussi longtemps qu'il le faisait lui-même. Les Lalo, les Saint-Saëns, les Massenet, les Guiraud, les Godard, les Chabrier et bien d'autres encore lui durent en ce temps-là les encouragements les plus flatteurs et l'aide la plus constante ; avec quelle satisfaction des plus sincères ce maître railleur ne salua-t-il pas en particulier l'apparition de Marie-Mag deleine et du Roi de Lahore, de P Artésienne et de Carmen, de Namouna et du Roi d'Ys!
C'est qu'en réalité cet homme, qu'on représentait et qui se laissait volontiers représenter, pour se défendre contre les indiscrets, comme un bourru et un sauvage , était foncièrement bon et d'un dévouement absolu, non pas seulement pour ses amis personnels, qui le chérissaient profondément, mais aussi pour ceux de ses confrères qui lui paraissaient faire une besogne utile et viser, ne fût-ce qu'un moment, au même but
que lui, à l'idéal si élevé qu'il s'efforçait d'atteindre. Il est vrai que la plupart de ceux-ci avaient pour réconfortant viatique ce prix de Rome ou cet enseignement officiel qui, s'il ne donne ni le génie, ni même le talent, peut y suppléer parfois, par les camaraderies et les relations qu'il a fait naître, et que Reyer n'avait jamais rien eu de pareil. Il n'importe, et tous les « jeunes compositeurs » de ce temps-là, c'est-à-dire ceux qui attendaient encore leur tour, quel que fût leur âge, le saluaient si bien comme leur chef de file et leur défenseur qu'en 1876, lorsqu'il se présenta pour la troisième fois à l'Institut, ceux qui auraient pu prétendre au même honneur, car ils furent nommés peu après, se retirèrent respectueusement devant lui, comme lui-même Tavait fait devant Félicien David. Instinctivement, l'auteur de Marie- Magdèleine et celui du Déluge sentirent qu'ils devaient laisser la route libre au seul d'entre eux tous qui n'eût jamais fait de concession à rien ni à personne, et cette double retraite, d'ailleurs prudente, allait donner une signification particulière à l'élection de Reyer.
De quelles habiletés de langage, de quelles spirituelles boutades ne dut-il pas user pour présenter à ses lecteurs des opinions aussi subversives que celles qui tendaient à faire apprécier de nouveaux compositeurs méconnus, à faire admirer de vieux maîtres oubliés! Mais son admiration, parfois, éclatait avec une force où personne ne pouvait se méprendre, et inspirait alors au critique des apostrophes semblables à celle qu'il lançait dès le début de ses Souvenirs d Allemagne :
(( 0 pieux thuriféraires des gloires du passé, oublierezvous donc toujours que les novateurs, que les romantiques de la veille deviennent les classiques du lendemain? Du vivant de Beethoven et de Weber, ne leur opposait-on pas Mozart et Haydn, comme vous opposez aujourd'hui à Wagner et à Berlioz, Beethoven et Weber?... Les classiques! les classiques! dites-vous; tenons-nous-en aux classiques ! Mais Wagner et Berlioz, dans quelques années d'ici, seront des classiques!... »
Ces Souvenirs d' Allemagne ont été publiés par Reyer au Moniteur universel à la fin de 1864 — son voyage avait eu lieu en 1863 — et, dès les premières pages, on discerne aisément combien l'esprit de l'écrivain est encore frappé des coups qui venaient, à deux ans de distance, de rabaisser la France musicale : le désastre de Tannhœuser à l'Opéra, en 1861, et la chute des Troyens à Carthage au Théâtre-Lyrique, en 1863. Les noms de Wagner et de Berlioz reviennent à chaque instant sous sa plume et lui arrachent de généreuses protestations contre l'humiliation que des spectateurs intolérants venaient d'infliger à ces musiciens, les plus grands à coup sûr de leur époque, et que la postérité ne devait pas être longue à glorifier. « Il est des chutes, dit-il, qui font plus pour la renommée d'un compositeur et qui prouvent plus en faveur de son talent et de son génie que tels grands succès incontestés. Aussi M. Richard Wagner est-il aujourd'hui, à Paris surtout, doublement célèbre : pour les uns, il a la notoriété du talent; pour les autres, il a la notoriété du scandale. » Reyer
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avait clairement discerné et faisait bien ressortir que Wagner et Berlioz, ces frères ennemis animés d'une haine sourde l'un contre l'autre, étaient, malgré cette animosité, solidaires entre eux, que le gros du public ne consentait pas à les séparer, et que la défaite de l'un entraînerait forcément la ruine de Fautre. « Je suis fâché de vous le dire, mon cher Berlioz, mais sachez bien que la chute de Tannhœuser, à laquelle vous avez tant soit peu contribué, a préparé la chute des Troijens, chute moins éclatante, moins brusque, mais non moins réelle que Fautre. Mieux valait pour vous que les Troyens entrassent à FOpéra à la suite de Tannhœnser, et même de Lohengrin^ que de ne pas y entrer du tout. »
Mais d'autres que ces géants excitaient aussi son admiration, sa sollicitude et le trouvaient prêt à les soutenir dès le premier jour. Faut-il rappeler, par exemple, en quels termes Reyer salua, coup sur coup, la réapparition de Ruth, en 1872, après vingt-six ans d'oubli, puis la double apparition de F Arlésienne et de Marie-Magdeleine ? «Je sors du concert des Champs-Elysées, écrivaitil sans même attendre au jour du feuilleton , très impressionné par Fœuvre remarquable que je viens d'entendre. M. César Franck, Fauteur de Ruth, est à peine connu de quelques artistes. Et voilà vingt ans au moins qu'il a écrit cette belle partition si colorée et d'un si grand style. N'est-il pas profondément regrettable qu'à Paris un musicien puisse rester à peu près ignoré quand il a produit une telle œuvre? Et n'est-il pas juste qu'il soit célèbre le lendemain du jour où elle a été
entendue? » — « La musique écrite par M. Bizet pour le drame de PArlé sienne, comprend vingt-quatre morceaux. Tous n'ont pas la même importance, mais tous sont traités avec un soin extrême, et c'est un vrai régal pour un musicien d'entendre ces fines harmonies, ces phrases au contour élégant et ces jolis détails d'orchestre... Allez entendre FArlêsienne, jeunes musiciens qui ne donnez même que des espérances à vos professeurs, et vous vous sentirez peut-être encouragés et plus ardents au travail quand vous verrez à quel degré de talent est arrivé celui qui, il y a quelques années à peine, était comme vous sur les bancs de l'école. » — « Voilà certes une œuvre remarquable (Marie-Magdeleïne), d'un coloris charmant, d'une forme exquise. Si l'on n'y voit point partout et au même degré le cachet d'une individualité bien nettement accusée, si en quelques passages on peut trouver à reprendre à la sévérité du style, du moins ne saurait-on demander au compositeur plus de savoir, plus d'expérience dans l'art d'écrire, plus de finesse et d'habileté dans le maniement de l'orchestre. Nous sommes loin de Don César de Bazan. Le succès de popularité que M. Massenet avait rêvé avec cet ouvrage espagnol, dont la couleur locale et l'invention mélodique laissaient également à désirer, c'est avec Marie-Magdeleine qu'il vient de l'obtenir. »
Voyez encore quel joli portrait de l'auteur le critique des Débats intercale au milieu de son article sur le Roi d'Ys : « Pour être célèbre, il ne suffit pas d'avoir écrit plusieurs belles œuvres ou une belle œuvre seu-
lement : il faut avoir son portrait à la vitrine des photographes, son buste à la devanture des magasins de musique et son nom aux « déplacementset villégiatures », même quand on ne se déplace pas. Cela n'est ni difficile, ni bien coûteux, mais cela est tout à fait indispensable et, pour les musiciens surtout, la célébrité est à ce prix. Or, je crois que, jusqu'à présent, M. Lalo n'avait pas assez pris soin de sa renommée. Le mal peut se réparer. Il est à craindre pourtant que M. Lalo, après comme avant le Roi (TYs, ne reste un artiste modeste, indifférent à la réclame, absorbé dans son art et se donnant à lui sans arrière-pensée. C'est ce qui, depuis bien des années déjà, me l'a fait aimer; c'est aussi ce qui a conservé à son talent ce cachet de distinction, d'élévation et de sincérité, où le caractère de l'artiste se reflète tout entier '. » Et, dans une note évidemment quelque peu différente, observez comme il est significatif ce dernier paragraphe du feuilleton sur le Cid : « Allez voir le Ciel, allez voir ce magnifique spectacle, allez admirer la pompe de cette mise en scène, le luxe et la magnificence de ces décors; allez entendre cette exécution hors ligne confiée à des artistes de premier choix ; allez voir évoluer ces groupes de ballerines, les unes jouant de l'éventail, les autres de la guitare, toutes pimpantes, gracieuses et souriant à plaisir ; allez entendre cet orchestre impeccable qu'un chef vaillant
1. Quelle conclusion plus touchante aussi que celle de l'article de Reyer après la mort de Lalo : « L'habit à palmes vertes n'a pas été étendu sur le cercueil du pauvre grand artiste. Nous irons quelque jour déposer sur sa tombe une couronne de laurier. »?
conduit; ces chœurs, phalange harmonieuse et si adrnirahlement disciplinée; allez charmer vos oreilles aux mélodies inspirées du jeune maître dont l'auréole de gloire, à chaque œuvre nouvelle, scintille d'un éclat nouveau; allez et applaudissez. J'ai dit. »
C'est qu'il suffisait à Rêver de quelques lignes imprévues, d'un seul paragraphe au milieu de dix ou douze colonnes pour laisser deviner le fond de sa pensée sous les éloges de commande auxquels le contraignaient ses relations de toutes sortes. Exemple : « Le lecteur connaît maintenant le livret du Tribut de Zamora (je crois qu'il n'y a pas lieu de dire le poème) comme s'il l'avait lu. Que ne puis-je, même par une analyse encore moins détaillée, lui faire aussi bien connaître la partition! Cette partition, très volumineuse (elle a cinquante-six pages de plus que celle cle Polijeucte), je l'ai là devant moi, ouverte encore à la page où sonne la fanfare de l'hymne national : Debout! enfants de l'Ibérie, à la page où flamboie le regard inspiré de Gabrielle Krauss, où sa voix et son geste ont électrisé le public. Elle était tombée évanouie, à demi morte, la grande artiste, la grande tragédienne, et elle s'est relevée pour serrer la main du maître, au bruit des frénétiques applaudissements. Mais est-ce donc là, quant à la valeur purement musicale, le point culminant de l'œuvre ?... » Autre exemple, à propos du ballet de la Tempête : « Je rencontrai M. Auber quelques jours après la première représentation de la Fiancée du roi de Garbe, et, comme il répondait à mes félicitations en m'assurant que c'était là son
dernier ouvrage, qu'il était bien résolu à ne plus rien écrire pour le théâtre, je lui dis : « N'en faites rien, cher » maître, si vous ne voulez pas qu'on vous reproche, » comme à Rossini, de vous être reposé trop jeune. » Il avait alors quatre-vingt-deux ans et donna encore, dans les cinq années qui suivirent, deux ouvrages : le Premier jour de bonheur et Rêve d'amour à TOpéra-Gomique. M. Ambroise Thomas est loin d'être aussi âgé que l'était M. Auber au mois de janvier 1864; mais je lui répéterais ce que je dis à son illustre prédécesseur, s'il manifestait, comme lui, après la Tempête, le désir de se condamner à une retraite prématurée. » Ambroise Thomas comptait alors soixante-dix-sept printemps : plus sage qu'Auber, il s'arrêta sur ce ballet après lequel, c'est encore Reyer qui le dit, il semblait qu'on dût fatalement reprendre Françoise de Rimini.
Reyer, on l'a souvent proclamé et je le répète, excellait à parler de lui-même et de ses œuvres. Qu'il fût question de ses défaites ou de ses victoires, il s'exprimait sur son propre compte avec une belle humeur inépuisable, avec une finesse, une mesure et une modestie charmantes. « Ce qui sauvera peut-être ma partition de l'oubli, écrivait-il après la débâcle à'Érostrate, c'est qu'elle pourra servir de point de comparaison. On dira, en parlant d'un opéra ennuyeux : c'est presque aussi ennuyeux ou beaucoup plus ennuyeux qiiErostrate. » Et après le succès de Salammbô à Paris : « Je commence par remercier ceux de mes confrères qui m'ont couvert de fleurs; je remercie aussi ceux qui
m'ont tressé des couronnes de roses dont ils avaient, avec une intention que je respecte, négligé de retirer les épines. J'en ai tressé moi-même de toutes semblables en mainte occasion. Les piqûres n'en sont pas trop douloureuses et se cicatrisent vite. Ce serait un pauvre triompbateur que celui qui reviendrait de la bataille escorté seulement par des joueurs de flûte. » Quel amusant souvenir des répétitions à'Eroslrate ne pique-t-il pas dans son compte rendu de Sigard ! « M. Halanzier aurait été bien embarrassé d'indiquer ce qui faisait longueur dans un morceau et de quel membre il convenait de l'amputer. Seulement il n'aimait pas les incidents symphoniques, trouvant sans doute qu'ils ralentissent la marcbe du drame, et ne s'en cacbait pas. Il les baptisait du nom générique de ritournelles. Je me souviens qu'à une des répétitions à'Érostrate, Athénaïs étant en scène et un prélude d'orchestre annonçant à la belle courtisane d'Ephèse l'arrivée de Scopas, le sculpteur auquel Méry a attribué la Yénus de Milo, M. Halanzier s'écria, en accompagnant son apostrophe de cet effet de canne qui lui était familier : « Mais que fait donc la chanteuse pendant cette ritournelle? » A quoi je répondis simplement : « Elle écoute la ritournelle. » Ce fut tout. Le sort à'Érostrate était prévu; il devait finir dans l'incendie que le triste héros de la pièce avait allumé lui-même. Une ritournelle de plus ou de moins importait peu. » Et quelle plus jolie fin d'article que celle imaginée par le maître à l'occasion de la reprise de Maître Wolfram : « Pascal l'a dit : le moi est haïssable.
Mmc ROSE CARON DANS SALAMMBÔ, PAR M. LÉON BONNAT (1897) Appartient à Mmc Rose Car on.
Mais si j'avais passé la plume à mon confrère du lundi, qui se serait cru obligé de me couronner de fleurs, aurais-je été plus modeste? »
Voici enfin, pour la bonne bouche, certain passage du feuilleton sur Henry VIII où l'auteur de la Statue, ennemi déclaré des coupures, se lamente, oh ! le bon apôtre, sur celles que M. Saint-Saëns avait dû laisser pratiquer dans son opéra : « ... Ces phrases, tour à tour ramenées, ne vous dérangeront- nullement dan§ vos habitudes, et, pour une pauvre petite réminiscence wagnérienne dont ce n'était vraiment pas la peine de parler, vous saisirez au passage, dans maints endroits de la partition à'Henry VIII, d'agréables, de charmantes mélodies qui vous causeront un plaisir d'autant plus vif que vous serez certain de les pouvoir retenir. Par exemple, en vous disant ceci, ce n'est pas à l'air du Légat que je fais allusion. Vous n'avez pas vu Henry VIII, moi-même je ne vous en ai pas encore parlé, et je gage que vous savez déjà l'effet produit à la première représentation par cet air du Légat, un air sombre, triste, caverneux, écrit dans les cordes les plus graves de l'échelle vocale, un air à porter le diable en terre, un air effrayant, terrifiant, terrible et que, pour cela et du consentement de Fauteur, on a supprimé. Moi, j'aurais voulu qu'on le conservât : le public se serait habitué à l'entendre et M. Boudouresque à lé chanter. Tel qu'il est, cet air est parfaitement en situation et dans le caractère du personnage : de plus, il est supérieurement écrit. Beaucoup trop bas, vous a-t-on dit? C'est une erreur. Quel est le
chanteur qui, destiné à interpréter les rôles de basse, est embarrassé de descendre aux profondeurs d'un fa ou même d'un mi bémol accidentels ? Fallait-il pas faire chanter cet envoyé du Pape et le costumer comme un troubadour de pendule? Les concessions qu'a dû faire M. Saint-Saëns à certains artistes altérés de virtuosité n'ont pas été jusque-là. Mais je regrette la suppression de l'air... »
Certes, ses articles donnaient beaucoup de mal à Reyer, obligé qu'il était de biaiser, de louvoyer, de manœuvrer entre tant de gens qu'il voulait bien égratigner, non blesser au vif; mais aussi comme il s'amusait après coup des sous-entendus, des éloges à double sens qu'il avait trouvés, et comme un sourire de satisfaction glissait dans le clair regard de ses yeux, entre deux bouffées de tabac, lorsqu'on lui montrait, non pas brutalement, mais par une discrète allusion, que ses moindres finesses de style avaient été comprises ! La causticité de son esprit perçait du reste autant dans sa conversation que dans ses articles, et sa façon de parler n'était pas sans analpgie avec sa façon d'écrire : qu'il eût quelque trait, quelque raillerie à lancer et il semblait chercher un moment, comme si le mot incisif eût hésité au bout de sa langue aussi bien qu'au bout de sa plume. Avec son air un peu somnolent et tout en bourrant sa pipe, il était prompt à la riposte et nul ne savait mieux que lui tirer parti d'une attaque pour frapper au bon endroit, sans dévier.
A l'heure où Sigurd, dont il était toujours question,
se trouvait en ligne avec Françoise de Rimini, pour arriver à l'Opéra, un courriériste n'avait-il pas jugé spirituel de dire que « si l'un des deux compositeurs avait des exigences de distribution très légitimes, mais impossibles à satisfaire pour le moment, l'autre, excellent homme au fond, avait un caractère assez difficile, qui rendait un peu tendus et comme aigre-doux ses rapports avec le directeur de l'Opéra »? Reyer aussitôt de prendre sa plume et de répondre au journaliste ébahi : « Grande est ma surprise de vous voir juger si sévèrement le caractère de mon très honorable confrère M. Ambroise Thomas. Quant à mes exigences au sujet de la distribution des rôles àe Signrd, je puis vous affirmer qu'elles ne vont pas au delà des ressources de notre première scène lyrique, etc.. » Et toute la galerie de faire des gorges chaudes, mais non pas aux dépens de Fauteur de Signrd. C'est une réponse du même genre qu'il fit lorsqu'on lui rapporta certains propos de l'auteur de Manon, se rapetissant comme à plaisir devant Wagner et disant que nul ne pouvait arriver à la cheville d'un tel colosse : « Mais si, mais si, reprit Reyer avec une bienveillance extrême, il y est. » Exactement comme au jour où certain compositeur, très savant, très célèbre et qui lui devait beaucoup, ayant dit brutalement de Sigurd : « C'est plein d'idées, mais c'est f. .tu comme quat'sous! — Voilà ce qu'on ne dira jamais de ses ouvrages », riposta le critique en parlant à'Ascanio. Thomas, Massenet, Saint-Saëns, trois de ses plus « chers confrères » à l'Institut!
Ces quelques citations ou répliques peuvent donner une idée assez juste de la façon d'écrire et de parler de Reyer. Sans faire aucun étalage de science, quand il prenait la plume, il excellait à laisser deviner qu'il goûtait peu telle ou telle musique en la louant presque sans réserve, de même qu'en racontant les poèmes les plus saugrenus avec un sérieux imperturbable, il n'en faisait que mieux ressortir tout le ridicule. Sans jamais perdre une belle humeur qui n'était nullement forcée, il n'avait pas son pareil, dans la discussion, pour retourner contre un adversaire l'arme dirigée contre lui-même et savait se servir de l'antiphrase avec une souplesse et une dextérité merveilleuses. Qu'on l'attaquât au point sensible et la riposte n'était pas longue à venir, mais toujours infiniment courtoise. Lui qui détestait je ne dirai pas le piano, mais les pianos, et se posait volontiers en croquemitaine des pianistes, avec toutes les plaisanteries qui pouvaient s'ensuivre, il goûtait peu qu'on parlât de sa brusquerie toute militaire et de ses moustaches de « sous-officier ». « De général, passe encore, » disait-il en les caressant de plus belle. Et comme un de ses jeunes confrères, certain jour, l'avait taquiné à ce sujet, il lui répondit vite, avec un redoublement de politesse, en le félicitant d'être à la fois un excellent pianiste et un fort joli garçon.
Deces ripostes amènes, de ces histoires parfois un peu. . . marseillaises, des bonnes farces qu'il avait pu jouer à quelque camarade au temps joyeux de sa jeunesse ou même plus tard, car la tradition n'en était pas perdue
pour lui, il aimait à se souvenir et riait de bon cœur s'il était amené à les conter par la suite à l'un de ses intimes, en tisonnant son feu, si c'était en hiver, en soignant la charmille feuillue de sa terrasse, si c'était durant les beaux jours. Ces anecdotes piquantes lui revenaient volontiers en mémoire après quelqu'un de ces déjeuners sans cérémonie ■ — un, deux, trois convives au plus, car sa petite table carrée ne comportait que quatre places, bien juste — où les tomates jouaient un grand rôle, sans oublier les olives, les figues et autres fruits du Midi qu'il aimait par-dessus tout, mais où deux ou trois bons plats, en outre, donnaient la meilleure idée de la cuisine de ce célibataire. Et s'il avait grand plaisir, le soir venu, à se rendre chez ses amis, il n'en avait pas moins, le matin, à les recevoir à sa table, eux ou leurs enfants, qu'il avait vus grandir, car, comme il arrive parfois aux solitaires que n'entoure pas une nombreuse famille, il avait pu, lui qu'on disait si bougon, si sauvage et qui l'était si peu, conquérir de nombreuses affections, d'autant plus constantes et plus chaudes qu'il y répondait avec tout son cœur.
En amitié comme en art, Reyer se donnait tout entier : c'était un fidèle et un fervent.