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CHAPITRE XVI

Fautes de Mansfeldt et d'Halberstadt. — Siège de Diebourg. — Retraite précipitée de Mansfeldt. — Habiles manœuvres de Tilly. — Combat de Lorsch. — Halberstadt, battu à Hœchst, se réfugie à Manheim.

— Querelle des deux aventuriers. — Abattement du Palatin. — Défection du margrave de Bade Durlach. — Dissidences et périls à Manheim. — Abandon de Manheim. — Marche en Alsace. — Inquiétudes et doléances de l'archiduc Léopold. — Ravages en Alsace. — Indécision de Mansfeldt. — Rupture entre Frédéric et ses généraux. — Le Palatin se réfugie à Sedan. — Mansfeldt et Halberstadt offrent leurs services à l'Empereur. — Invasion de la Lorraine. — Alarmes en France et aux Pays-Bas. — Le duc de Bouillon et Mansfeldt. — Le duc de Nevers et Mansfeldt. — Mansfeldt à Mouzon. — Le duc de Nevers rassemble rapidement une armée en Champagne. — Mesures de défense prises par l'Infante. — Démêlés de Mansfeldt et d'Halberstadt. — Halberstadt veut retourner en Allemagne. — Il est repoussé. — Mutinerie de la cavalerie de Mansfeldt. — Cruelles déceptions de Mansfeldt. — Espérances des Espagnols. — Malentendus entre la France et l'Espagne. — Explications diplomatiques.

— Fluctuations religieuses de Mansfeldt. — Il se jette sur le Hainaut. — Episode de Chimay. — Bataille de Fleurus. — Charité de l'Infante et de sa cour. — Juste sévérité contre les ecclésiastiques infidèles à leur devoir. — L'armée de Cordova est passée en revue à Malines par l'Infante. — Récompenses. — L'armée est envoyée au siège de Berg-op-Zoom. — Mansfeldt et Halberstadt en Hollande. — Spinola lève le siège de Berg-op-Zoom. — Affliction de l'Infante. — Triomphe du prince d'Orange. — Nouvelles menées des Etats Généraux contre l'Espagne. — Les ambassadeurs hollandais à la cour de France. — Velléités belliqueuses de Jacques I er . — Mansfeldt au service de la Hollande. — Ses armements. — Plans de campagne.

Si après l'invasion du landgraviat de Hesse-Darmstadt Mansfeldt et Halberstadt eussent uni leurs forces, la situation des

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catholiques en Allemagne aurait été des plus critiques, et Ton ne peut guère douter que l'issue de la campagne n'eût été toute en faveur du Palatin. Or, cette jonction paraissait inévitable et elle ne manqua, en effet, que par les cupides lenteurs de ces deux condottieres, bien plus préoccupés de piller, de rançonner et de faire amas de dépouilles, que du succès stratégique de leur association. Le 8 juin seulement, Mansfeldt sortit de Darmstadt et marcha sur Diebourg, avec intention de poursuivre sa route vers Aschaffenbourg, où il comptait passer le Mein. Il discutait avec les habitants de Diebourg du prix de leur rançon, lorsqu'il apprit que Tilly, qu'il croyait bien loin à Test, menaçait Manheim. Ce fut un coup de foudre pour l'aventurier. Manheim était, comme Haguenau, le dépôt de ses richesses, le refuge des trésors arrachés aux malheureux habitants de l'Alsace, du Palatinat et de l'évéché de Spire, et, de plus qu'Haguenau, le pivot de ses mouvements, l'arsenal de son armée. Dès lors il oublia tout, même la rançon de Diebourg qu'on se disposait à lui payer, et tourna tête vers Manheim. Les instances du margrave de Bade, les supplications de^ Frédéric pour le retenir furent inutiles. Qu'importait au Bâtard la cause d'autrui, la liberté allemande, l'intérêt même du calvinisme, quand son avoir était enjeu? La retraite fut hâtive et précipitée , car il voulait gagner Tilly de vitesse.

Le général de la Ligue, qui, dans cette circonstance, déploya avec éclat ses grands talents d'homme de guerre, avait précisément basé ses calculs sur le caractère de son adversaire, et Mansfeldt , aveuglé par les conseils passionnés de son étroit égoïsme, joua pleinement dans le jeu de Tilly.

A la nouvelle de l'invasion du landgraviat de Darmstadt, ce dernier quitta les frontières de la Bavière sans attendre les renforts que lui amenait Caracciolo, rallia un corps de 12,000 hommes avec lequel le comte d'Anholt avait jusqu'alors surveillé les mouvements d'Halberstadt , puis, descendant le Mein, joignit, entre Rolheim et Heyborch, la cavalerie espagnole, qu'à sa demande Cordova s'était empressé de lui envoyer, et se dirigea à marches forcées sur Manheim, tandis que Cordova,

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remontant le cours du Rhin d'Oppenheim à Stein , semblait manœuvrer pour le rejoindre sous les murs de Manheim.

Le mouvement de Tilly avait été si prompt que Mansfeldt, éperdu de crainte de ne pouvoir le prévenir, oublia les règles de la prudence et ne songea qu'à courir le plus vite possible avec les plus lestes de ses soldats. Son arrière-garde, sous les ordres du margrave de Bade , suivait péniblement et sur de longues files cette course désordonnée. Tout à coup, dans les défilés de la forêt de Lorsch, ces bandes attardées sont chargées par la cavalerie de Tilly. En un clin d'œil elles sont dispersées et taillées en pièces. Le lieutenant-général de Golstein, qui veut les rallier, est blessé à la tête, jeté par terre et fait prisonnier. Avec lui sont pris un comte de Mansfeldt, de la branche allemande de cette maison, et un jeune comte palatin de Birkenfeld. Les régiments les plus rapprochés du théâtre de la lutte font volte-face et cherchent à rétablir le combat ; mais ils sont culbutés, et presque toute l'armée du Bâtard eût été détruite, si Cordova avait passé le Rhin à Stein au jour marqué. Malheureusement il perdit du temps et son infanterie n'arriva que pour voir fuir les derniers soldats de l'aventurier. — Dans cette affaire, Mansfeldt perdit 3,000 hommes et, ce qui dut lui être encore plus sensible, la plus grande partie de l'immense butin fait dans le pays de Darmstadt. La perte des catholiques fut insignifiante , quant au nombre , mais un de leurs meilleurs officiers, le capitaine d'Aubremont, fut tué, et le comte d'Hannapes (Alexandre de Robles) blessé au visage (1).

Le lendemain de ce glorieux combat, Cordova et Tilly opérèrent leur jonction près du château de Staukenberg (2). Mans-

(1) Péricard raconte dans une de ses lettres que Cordova envoya à Bruxelles deux cornettes, Tune de taffetas incarnat, bleu et jaune, l'autre brodée avec la représentation d'une roue, sur le haut de laquelle il y avait trois hommes armés debout et au-dessous une rivière dans laquelle se voyaient deux autres hommes à la nage, avec cette inscription, en italien : Cosi va in mundo, che non sa natar va infundo. — (Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, p. 39.)

(2) Archives de Simancas. Estado 2139, f° 100. Rapport de Spinola, du 6 juillet 1622.

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feldt s'était enfui en désordre vers Manheim , poursuivi par la cavalerie croate. 11 était malade et tellement maltraité de la goutte, que le bruit courut qu'il avait été frappé de paralysie. A son entrée dans la place, il apprit l'arrivée du baron de Chichester envoyé au Palatinat par le roi Jacques (1). La réception à faire à ce diplomate fut une heureuse diversion pour cet esprit chagrin et abattu que le remords de ses irréparables fautes militaires aigrissait au plus haut degré. A peine avait-il commencé à s'en occuper, que la nouvelle du péril dans lequel se trouvait Christian d'Halberstadt le rappela à d'autres soins. 11 se hâta de partir à la tête de plusieurs milliers d'hommes, pour aller secourir en personne son digne émule en brigandages. Mais parvenu à Bensheim, il vit arriver l'administrateur lui-même, à peine accompagné de quelques centaines de cavaliers. Halberstadt s'était fait écraser par Tilly à Hoechst, près Francfort, au passage du Mein , et , comme Mansfeldt, ayant perdu tous ses bagages, tout le fruit de ses rapines, il s'enfuyait désespéré vers Manheim. La rencontre des deux aventuriers ne fut nullement amicale. Us s'accablèrent mutuellement de reproches. Mansfeldt surtout se montra exaspéré : « Bien que j'ai commandé une armée bien supérieure à celle de V. A., dit-il à Christian, je n'aurais certainement pas hasardé une bataille avec Tilly, car je ne connais que trop bien le vieux renard. V» A. aurait du reste bien mieux fait de ne pas tant s'amuser à Hoechst et de s'avancer plus rapidement (2). » Ils passèrent deux jours à Bensheim, occupés à rallier les débris de l'armée de Christian et retournèrent ensuite à Manheim près de l'électeur palatin. L'abattement et la consternation régnaient chez tous ces princes naguère si présomptueux et si téméraires dans leurs projets. Tous avaient été successivement broyés sous la main de fer de Tilly, tous se pouvaient reprocher leur défaite comme la suite naturelle de'leur insatiable égoïsme. Ils s'accusaient et se méprisaient' mutuellement. Chichester, à son tour, ne leur épargnait

(1) Archives de la Haye. Duitsland. Lettre de Veer à Carleton, du 15 juin 1622.

(2) Hurter, Ferdinand II, t. IX, p. 130. Archives de Vienne.

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pas les récriminations et blâmait en termes amers leurs attaques contre le landgrave dellesse-Darmstadt. Déjà le margrave de Bade Durlach avait disparu. On apprit bientôt qu'il licenciait ses soldats et qu'il cherchait à se reconcilier avec l'Empereur. Cette défection acheva d'anéantir le Palatin, c Je laisse au Roi, écrivit-il à Chichester, le soin de décider si je dois abdiquer en faveur de mon fils et je me rendrai partout où il plaira à S. M. que j'aille (1). » Plus que jamais incapable de dominer ceux, qui le nommaient leur maître , il attendait docilement qu'ils prissent un parti. Le temps pressait cependant, car Tilly se rapprochait et attaquait déjà Ladenbourg. Les vivres manquaient ; rester plus longtemps à Manheim, devenait impossible. L'armée était nombreuse, car, malgré ses défaites multipliées et le départ du margrave, les deux aventuriers comptaient encore sous leurs ordres 21 ,000 hommes d'infanterie et 8,000 chevaux avec 16 pièces de canon. Ces forces eussent certainement semblé suffisantes à d'autres pour tenter une revanche éclatante sur Tilly, dont Cordova s'était de nouveau séparé (2). Mais Mansfeldt redoutait le terrible Tilly et se faisait peu d'illusions sur la valeur morale de ses troupes, ramassis de bandits, de pillards, de misérables perdus de débauches et de dettes. Hors d'état de leur fournir une solde régulière, il ne pouvait les maintenir autour de lui qu'à condition de leur donner occasion de faire du butin. La retenue que leur imposait le séjour de Manheim leur était insupportable et de graves symptômes de mécontentement se manifestèrent. Force était donc de trouver un exutoire à la soif de licence qui était l'unique cause afférente de cette armée. L'intérêt personnel des chefs s'accordait d'ailleurs avec ces besoins généraux de la circonstance. L'Alsace était ouverte devant les aventuriers, ils n'en avaient encore ravagé qu'une partie et Mansfeldt estimait plus important de sauver, si possible, sa principauté d'Haguenauque les domaines de Frédéric.

(1) Hurter, Ferdinand II, t. IX, p. 132. Archives de Vienne.

(2) Archives de Simancas. Estado 2139, f». 300. Rapport de Spinola, du 6 juillet 1622.

11 traitait encore avec l'Infante et se réservait dans le secret de sa conscience d'accepter les conditions de l'Espagne comme pisaller. Christian, de son côté, exclusivement épris d'aventures et peu coutumier de songer au lendemain, préférait tout hasarder que de se laisser enfermer dans une place forte. Il s'était pris d'aversion contre l'ex-roi et ne se gênait pas pour dire « que son armée n'était pas pour le service de ce prince, mais pour celui de la grande et brave princesse, la Palatine, à laquelle il avait l'honneur d'appartenir (1). » Frédéric fut donc obligé de courber la tête (2) et d'accepter comme un ordre la décision que lui soumirent, pour la forme, ses généraux. Le 23 juin , il sortit de Manheim avec l'armée de Mansfeldt et de Christian. Les troupes anglaises à la solde du roi Jacques, demeurèrent seules chargées de la garde de la place et de celle des villes de Franckenthal et 'd'Heidelberg.

La brusque invasion de Mansfeldt en Alsace était si peu prévue, que l'archiduc Léopold se trouvait sur les frontières de la Suisse (5), encore occupé à lever quelques troupes. Le marquis de Monténégro , que l'Empereur avait envoyé à son aide avec quelques régiments, n'avait pour défendre le pays que 16,000 hommes environ, répandus pour la plupart dans une infinité de garnisons (4). Dans l'impossibilité de tenir tête aux forces supérieures des assaillants , il se jeta dans Brisach , où l'archiduc vint bientôt le rejoindre. Léopold n'amenait avec lui que 3,000 fantassins et 300 chevaux. Tous deux étaient désespérés et se plaignaient avec vivacité de l'abandon où les laissait l'Infante. En effet , rien n'est plus naturel à l'homme que de tenir uniquement compte de ses propres embarras et de ne pas

(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, p. 42.

(2) « Le Palatin se laisse conduire par le conseil du comte de Mansfeldt, qui ne regarde que ses intérêts particuliers. » Péricard à Puisieulx. Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, p. 44. Lettre du 20 juin 1622.

(3) Archives de Simancas. Estado 2312. Lettre de Thomassin de Lucerne, du 9 juillet 1622.

(4) Id. Avisi di Yiema, 16' juillet 1622.

voir ceux de ses voisins. Léopold et Monténégro semblent avoir été persuadés que l'Infante n'avait d'autres ennemis sur les bras que le Palatin et Mansfeldt. Écoutons l'Archiduc : c Je n'en serais pas réduit à pareille extrémité, écrivait-il au roi d'Espagne, si les troupes de Bohême m'étaient arrivées, comme Y.M. , sur mes instances réitérées, me les avait promises (1). » Monténégro ne récriminait pas moins, cil serait très -important, mandait-il au marquis Spinola , qu'en Flandres on jugeât les choses autrement qu'à cette heure. Pour tout dire , je supplie Y. S. qu'elle ne me laisse pas succomber dans tout ce qui est équitable et utile au service de S. M. Je n'ai jamais eu d'ambition désordonnée et je n'ai jamais désiré que de vivre dans mes limites (2). » c Si l'on avait observé , écrivait-il encore au Roi, les ordres très-prudents de Y. M., du 15 mars, l'Alsace , province si importante pour les Flandres et l'Italie, ne se trouverait pas sur le point de se perdre. Et avec tout cela, je demeure avec seulement 1,500 piétons et 650 chevaux, avec lesquels je me porte aux points nécessaires (5). »

Les plaintes de Monténégro eurent , à la vérité , pour effet de faire examiner par le conseil d'État de Madrid la question de savoir si Cordova ne méritait pas d'être blâmé pour n'avoir pas suivi Mansfeldt de plus près (4) , mais elles ne suppléèrent pas au défaut de troupes, et l'Alsace se trouva livrée sans défense à ses agresseurs.

Les aventuriers avaient d'abord remonté le cours du Rhin, semant sur leur passage le sang et les ruines. lis assiégèrent Reishofen sans pouvoir le prendre, puis se jetèrent sur Saverne. La place était faible , la garnison petite , le bourgeois fort effrayé. On composa : la bourgeoisie offrit de payer une contri-

(1) Archives de Simancas. Estado 2403, f° 109. Lettre de l'archiduc Léopold, de Brisach, le 8 juillet 1622.

(2) Id. Ibid. Lettre de Monténégro, de Brisach, du 28 juillet 1622.

(3) Id. IUd.

(4) Id. Consiglio d'Estado. Estado 2413, f° 102. 27 juillet 1622. — Cordova trouva de chauds défenseurs dans le marquis d'Aytona et le duc de Tlnfantado, et sa conduite fut approuvée.

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bution de 100,000 lhalers, de fournir grosse provision de vivres ù l'armée palatine affamée et de recevoir garnison (1). Mansfeldt et Halberstadt acceptèrent les deux premières propositions, dédaignèrent la troisième et se mirent en marche vers Molsheim. Ils errèrent ainsi pendant quelques jours autour de Strasbourg, mettant à contribution les villes sans défense , les abbayes, les châteaux, enlevant gentilshommes et bourgeois pour en tirer rançon, brûlant et détruisant pour le seul plaisir de la destruction, tuant et massacrant les malheureux dont ils n'avaient rien à extorquer, se livrant , en un mot, à tous les excès que pouvait inventer la bestiale imagination de soudards abrutis et sans frein. Que voulaient-ils? Ils l'ignoraient eux-mêmes. Tandis qu'à Bruxelles, à Nancy, à Paris, à Madrid on leur attribuait des desseins tantôt sur l'Italie, tantôt sur la Bourgogne ouïe Luxembourg , ils s'acharnaient sur la malheureuse Alsace , comme le vautour sur sa proie , et n'obéissaient , dans leurs nombreuses marches et contre-marches , qu'aux caprices de leur cupidité. Quelque fut le peu de sens du Palatin , il ne pouvait ne pas sentir tout ce que sa position, à la suite de cette horde de Vandales et de Huns modernes , faisant une guerre désormais sans but et sans raison , avait de faux et d'avilissant. Chaque jour lui apportant la nouvelle de quelque succès de Tilly dans le Palatinat , avivait ses regrets et sa douleur. Ses plaintes forent très-mal accueillies de Mansfeldt, qui, las d'ailleurs de ce maître dont il n'avait plus rien à tirer, exigea son congé. Ce fut le dernier coup pour le misérable Frédéric, car, tout en gémissant des horribles ravages qu'il sanctionnait de sa présence et de son nom , il regardait Mansfeldt comme son unique et fidèle appui. Il supplia vainement l'aventurier de prendre encore patience. Celui-ci demeura inflexible ; Frédéric lui était devenu à la fois une gène et une tentation : une gène , s'il répondait ù l'appel de Maurice de Nassau, qui le pressait de venir au secours de Berg-op-Zoom, assiégé par Spinola ; une tentation, s'il traitait

(I) Archives de Simancas. Estado 2403, f 3 144. Lettre de Brisac,du 16 juillet 1622.

avec l'Empereur ou l'Infante , auxquels il avait fait entrevoir la possibilité de leur livrer l'ex-roi de Bohême. Il désirait donc s'en débarrasser, d'une part, parce qu'il voulait être plus libre, de l'autre, parce que ses premières ouvertures aux Espagnols n'avaient pas eu assez de succès pour qu'il se sentit fortifié contre les reproches de sa conscience , — si peu qu'il en eut encore ! Les circonstances devenaient tous les jours plus difficiles. Tilly avait détaché le baron d'Ànholt , avec un corps de 12,000 hommes, pour soutenir la petite armée de l'archiduc Léopold, et ce prince, prenant aussitôt l'offensive, était sorti de Brisach et descendait le long du Rhin , chassant devant lui ou détruisant toutes les garnisons laissées par Mansfeldt. Le Bâtard lui-même avait reculé jusqu'à Saverne. Il importait de prendre un parti.

Le 13 juillet, Frédéric releva ses généraux, officiers et soldats du serment qu'ils lui avaient prêté , par une proclamation ainsi conçue :

« Nous, Frédéric, etc.

« Savoir faisons que les puissants princes (1), nos généraux et lieutenants, le grince comte Ernest de Mansfeldt et le duc Christian de Brunswick, administrateur d'Halberstadt, ainsi que tous leurs colonels, lieutenants-colonels, capitaines, officiers de tout rang, à pied et à cheval, soldats, etc., Nous ont rendu de fidèles services de guerre, dans la pleine mesure de leurs forces.

« Mais attendu que les moyens de les entretenir Nous font désormais défaut, et que Nous ne pouvons les garder à Notre service sans les exposer à une ruine complète, que Nous ne pouvons ne pas trouver juste et légitime leur désir d'être relevés de leurs obligations envers Notre personne, Nous leur accordons par grâce spéciale , amicalement , leur congé et leur laissons toute liberté de chercher leurs intérêts le mieux possible ailleurs de la manière qui leur paraîtra la plus avantageuse (2). »

(1) D'après le registre noir (Londorp, II, p. 927) il avait déclaré Mansfeldt prince du ban d'Haguenau.

(2) Khevenhuller, t. IX, p. 1730.

Le même jour il annonça à Jacques l'acte qu'il venait de poser, quitta l'armée et prit, sous un déguisement, la route de Sedan. Le duc de Bouillon, prévenu, vint le chercher sans bruit à Douzy. Malgré ces précautions, le secret fut découvert, parce qu'un parti de cavalerie , envoyé par le gouverneur de Mouzon, pour battre l'estrade, enleva le valet de chambre du Palatin, qui révéla l'arrivée de son maître à Sedan. Frédéric emportait un violent dépit contre le roi Jacques et surtout contre les États Généraux (1). Mais ses chagrins disparurent bientôt au milieu des plaisirs de la petite cour de Sedan : c Je passe mon temps, écrivit-il, à l'Électrice, au bal et au bain. Si l'un échauffe, l'autre rafraîchit. Du reste, je me porte à merveille et je serais parfaitement heureux si mes affaires marchaient bien (2). >

A peine libéré de ses obligations envers l'Électeur, Mansfeldt offrit ses services et ceux de Christian à l'Empereur. Le 14 juillet, un trompette porta au général de la Ligue , la lettre suivante :

c Monsieur, nous ne pouvons vous celer que nous, ainsi que le duc Christian de Brunswick et toute l'armée, avons été licenciés par le roi de Bohême, dans la forme et manière que vous pourrez voir par la lettre ci-jointe. Dansée cas où il plairait à S. M. I. de se servir de nous, nous sommes prêts à entrer à son service de préférence à tout autre, pourvu que les arrérages dûs à nos soldats soient payés, et comme la présente n'est autre lin, nous demeurons, etc.

« P. S. Dans le cas ou S. M. I. ne jugerait pas à propos de se servir de nous, qu'il lui plaise du moins de cesser l'arrêt de proscription lancé contre nous et accorder une amnistie générale aussi bien aux chefs qu'à tous les soldats de l'armée. Par contre, nous sortirons aussitôt de l'Empire, ce que nous ferons même de suite , si vous engagez votre parole de nous obtenir cette

(1) « On ne me blâmera pas à la Haye d'avoir abandonné le Palatinat. C'est la lenteur et l'indécision des Etats qui en sont cause. » (Soeltl. 1. 1, p. 269.)

(2) Soeltl., t, I,p.269.

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faveur, vous priant, pour éviter tout ultérieur inconvénient, de nous faire réponse le plus tôt possible (1). >

Cette lettre était à peine entre les mains de Tilly qu'un second exprès du Bâtard arrivait chargé de représenter au général catholique « qu'il était besoin d'user de diligence, d'autant qu'il (Mansfeldt) était recherché et sollicité de divers côtés (2). »

Tilly était assurément l'homme du monde que ces offres de service devaient le moins toucher. Et d'ailleurs quels services les bandes des deux aventuriers pouvaient-elles rendre à l'Empereur ? Contre qui les aurait-il employées, et n'eussent-elles pas pesé plus lourdement encore sur les princes sujets de l'Empire, comme alliés à ménager, que comme ennemis ù détruire ? Tilly eut regardé comme un déshonneur de les commander, comme une honte de se trouver dans les mêmes rangs que l'apostat Mansfeldt et l'incendiaire Halberstadt. Leur proposition subsidiaire d'évacuer les terres de l'Empire , s'il consentait à engager sa parole de faire casser l'arrêt de proscription lancé contre eux, ne pouvait séduire davantage le vieux général. Il savait parfaitement que leur retraite serait bientôt forcée, et que, chassés par la faim d'un côté, par l'épée des Impériaux de l'autre, ils n'avaient plus deux jours à passer sur les terrés de l'Empire. Il repoussa laconiquement les offres des deux aventuriers.

Mansfeldt et Halberstadt n'avaient plus qu'un parti à prendre : chercher fortune au hasard et la chercher promptement, car leurs troupes étaient décimées par la faim, et la désertion en vidait les rangs. Ils étaient aux portes de la Lorraine; sans avoir de dessein bien arrêté, ils se décidèrent à se diriger sur la France, soit pour tenter un coup de main en faveur des Huguenots, soit pour se rapprocher de la Hollande, où ils étaient appelés. Chose étrange, ces hommes qui se faisaient un jeu de leur parole, vis-à-vis de l'Empereur, qui déchiraient sans pitié

(1) Khevenhuller, t. IX, p. 1730.

(2) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, p. 47. — 25 juillet 1622.

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le sein de leur patrie et laissaient froidement commettre les plus monstrueux excès contre leurs compatriotes, changèrent tout à coup devant l'étranger. Avant de pénétrer sur les terres de la Lorraine, ils prévinrent courtoisement le duc de leur intention et s'engagèrent à tenir aussi bonne discipline que possible, s'il consentait à leur fournir des vivres. La lettre écrite à cette occasion par Mansfeldt est des plus curieuses et montre le jugement qu'il portait lui-même sur sa propre armée :

c Monseigneur , à mon grand regret suys-je constrainct de faire la présente à V. A. sur tel subject qui est pour la requerrir de me permettre le passage par ses terres pour tirer vers France. Or, pour l'affection que je porte au bien d'icelle et de ses Estats, j'ay bien voulu l'en advertir, afin qu'elle chemine au devant pour pouvoir scavoir où l'armée pourra passer en touchant le moins que faire à ses Estats, et d'autant que nos soldatz, à cause du mauvais payment, se donnent licences et commettent des excès du tout contre ma volonté, je n'ay voulu obmettre d'advertir V. A. qu'elle fera bien de commander par les lieux où il nous faudra passer, de faire retirer es villes et places de seureté ce qu'il sera de plus précieux à ses subjets, en fortifiant les places d'autant de gens qu'elle jugera nécessaire, afin que si elles etoyent attaquées par les soldatz , ils puissent faire résistence à rencontre d'eulx, mais aussy d'autre costé Y. A. peult aysément considérer que sans la munition de bouche, il est impossible qu'on retienne les soldatz en debvoir, et partant je la prie de donner ordre par tout où l'armée, qui est de 15,000 hommes de pied et 10,000 chevaulx, sera constrainte de passer, que la munition de bouche y soit suffisamment préparée, pour par ce moyen tenir les soldatz en leur debvoir et prévenir les inconveniens que sans cela ne sera possible d'empescher. Je prie doncq V. A. d'avoir esgard à cecy et de croire qu'ayant esté, je suis, etc. (1). »

En même temps qu'il écrivait cette lettre, Mansfeldt donnait

(1) Archives du royaume de Belgique. Liasse de l'audience. Lettre du 25 juillet 1622.

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ordre au gouverneur de Haguenau , l'un de ses lieutenantscolonels, de lever une dernière contribution de 10,000 thalers sur la ville et de le rejoindre en toute hâte avec sa garnison (1). Craignant d'être suivi de trop près par les troupes d'Anholt, il fit monter ses fantassins en croupe de ses nombreux cavaliers et pénétra en Lorraine. Le duc avait à peine eu le temps de prendre les mesures de précautions que Mansfeldt lui avait recommandées et il s'attendait aux plus grandes calamités. Mais par une singularité bien plus extraordinaire encore que leur courtoisie préventive envers le duc , Mansfeldt et Halberstadt tinrent parole et firent tout ce qui était en leur pouvoir pour contenir la licence de leurs gens. A la vérité , ce pouvoir était très-limité , par la raison que , ne payant pas les soldats, ils ne pouvaient leur imposer de frein. Néanmoins le duc, agréablement surpris de ne voir ses États qu'à moitié ravagés , tint compte aux deux aventuriers de leur bonne volonté.

c Les dégastz que l'armée de Mansfeldt et d'Halberstadt fait dans mes pays, écrivait-il au duc de Groy le 29 juillet, ne sont pas petits, comme vous pourrez juger, car encore que l'intention des chefs se montre bonne et que le corps d'icelle armée vist avecq règle, si est ce que les coureurs, pressez par la nécessité des vivres, font de grands maux et ont forcé quelques chasteaux et maisons fortes, comme entre autres Luc, et entrepris celles de Buzemont et Serre, dont ilz ont esté repoussez avecq perte de quelques-uns des leurs et ont aussy bruslé la basse-cour du dit Buzemont et quelques maisons du village, tué hommes, femmes, filles et enfants, tant en ce lieu qu'en quelques autres, emmené le bétail qu'ils ont pu prendre partout et commis plusieurs autres excez, pour lesquels réprimer j'ay commandé à ma cavalerie de costoyer et empescher les ditz coureurs (2). »

Le duc espérait que le fléau destructeur passerait rapidement, et ses inquiétudes furent extrêmes lorsqu'il vit Mansfeldt

(1) Bibliothèque de Bourgogne. Manuscrits n° 15912, p. 74.

(2) Archives du royaume de Belgique. Liasses de l'audience n°531.

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s'arrêter pendant près de huit jours dans le voisinage de Nancy, au grand détriment des campagnes et surtout des châteaux, objet tout particulier de la haine des bandits du Bâtard. Ce fat avec un indicible soulagement qu'il apprit enGn son départ. Il s'empressa de fournir nombre de barques et de pontons pour lui faire traverser la Moselle à Gorny.

L'Europe entière s'épuisait en conjectures sur les desseins des deux aventuriers. Les plus contradictoires étaient également bien accueillies par l'opinion publique, complètement déroutée. A Paris, on crut à une véritable invasion et la terreur fut si grande que plusieurs, craignant d'être assiégés , firent provision de blé et que d'autres, pour se mettre en sûreté, s'enfuirent à Orléans (1). A Vienne, on croyait, non sans quelque raison, à un complot ourdi entre le duc de Bouillon, les Huguenots et le comte de Mansfeldt. C'est ce qui résulte de la correspondance du comte d'Onate. t Le baron d'Eggenberg, écrivitil le 10 août, m'a dit, par ordre de l'Empereur, que le duc de Bavière avait informé S. M. I. que l'administrateur d'Halberstadt et le comte de Mansfeldt, sont passés en France avec leurs troupes, dans l'intention de forcer le Roi Très-Chrétien à composer avec les Huguenots, puis de revenir mettre ordre aux affaires d'Allemagne, avec l'aide des mêmes Huguenots (2). » Un avis secret, envoyé à Vienne, allait plus loin et affirmait que le roi de France trempait dans le complot, mais qu'il voulait garder l'apparence d'avoir la main forcée et qu'il nourrissait de vastes desseins sur l'Allemagne et l'Italie (3). Quelques jours plus tard, la version était toute opposée. On mandait à Madrid que Mansfedt, ayant reçu de l'Infante la promesse d'être gracié par l'Empereur, allait, du consentement de la princesse, se mettre au service du Roi Très-Chrétien pour l'aider à écraser les Huguenots, et que si le baron d'Anholt lui donnait la chasse c'était parce que le duc de Bavière n'était pas dans le secret (4).

(1) Mémoires de Richelieu, t. II, p. 218.

(2) Archives de Simancas. Estado 2403, f° 198. Lettre du comte d'Onate, du 10 août 1622.

(3) Id. Avisidi Vienna, du 6 août 1622.

(4)Id./Wtf.,du 13 août 1622.

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Les craintes étaient grandes aussi à la cour de Bruxelles et l'on s'attendait à chaque instant à apprendre l'entrée des bandes de Mansfeldt et d'Halberstadt dans le Luxembourg. On aurait vivement désiré que Cordova et Tilly eussent poursuivi l'ennemi avec plus de vigueur, on leur reprochait de rester inactifs (1). Le reproche était mal fondé. Tilly et Cordova avait tenu conseil sur le parti à prendre. Ils jugèrent que l'envoi du baron d'Anholt avec 12,000 hommes à l'archiduc Léopold, suffirait pour mettre ce prince en état de reprendre hardiment l'offensive contre une armée affamée et déjà en dissolution.

Tilly se chargea d'opérer, de sa personne, dans le Palatinat contre les trois villes de Heidelberg, Manheim et Franckenthal, dont il était dangereux de laisser derrière soi les nombreuses garnisons. La délivrance de l'Alsace, dont Monténégro, naguère si peu heureux, se proclamait avec emphase le héros (2), lui permit d'envoyer Anholt renforcer l'armée espagnole avec deux régiments de cavalerie et de détacher encore trente-sept escadrons et un régiment d'infanterie sur les frontières de la Lorraine.

Le temps d'arrêt fait par Mansfeldt en Lorraine, était motivé par ses négociations avec le duc de Bouillon. Ce grand seigneur calviniste, retiré depuis longtemps dans sa principauté de Sedan, méditait de venir en aide au duc de Rohan, chef du parti huguenot, qui, serré de près par les troupes victorieuses du roi, n'avait plus que l'alternative d'une soumission humiliante pour son orgueil ou d'une ruine complète. Mansfeldt lui avait paru un instrument précieux pour ses desseins et il se résolut de l'utiliser. Dès l'arrivée du Palatin, il expédia à Montpellier, où Rohan était enfermé, un gentilhomme porteur des propositions suivantes : le duc de Bouillon s'engageait à faire une diversion à main armée dans la Champagne, à condition : 1° que le duc de Rohan et les autres chefs huguenots lui donneraient plein pouvoir de traiter avec Mansfeldt ; 2° qu'ils s'obligeraient

(i) Archives de Simancas. Estado 2403, f° 144. Lettre datée de Brisach, le 16 juillet 1622.

(2) Id. Estado 2403, f° 185. Lettre de Monténégro, du 20 août 1622.

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a fournir aux frais nécessaires pour faire subsister l'armée allemande autant qu'il serait nécessaire ; 3° qu'on lui donnerait une assurance positive de ne point faire la paix sans que lui, duc de Bouillon, y fut compris.

Dans la situation où se trouvait le duc de Rohan, il ne pouvait qu'accepter toutes les propositions et les conditions possibles, dut-il même prendre des engagements au-dessus de ses forces, et il n'hésita pas à promettre à l'envoyé de Bouillon tout ce que celui-ci lui demandait, ne réclamant de son côté qu'une chose, la promptitude de la diversion. Le duc de BouiHon dépécha aussitôt des guides à Mansfeldt, en l'invitant à venir s'entendre avec lui (1). Mais dans l'intervalle , le duc de Ne vers , gouverneur de la Champagne, accouru en toute hâte dans son gouvernement, avait déjà fait proposer à Mansfeldt « de se faire serviteur du roi, qui prendrait une partie de ses troupes à son service et lui donnerait de l'argent pour licencier le reste (2). » Ces offres parurent infiniment plus séduisantes et solides au Bâtard que celles d'un infime souverain comme le duc de Bouillon, déjà fort empêché de se maintenir lui-même dans ses petites possessions. Halberstadt, plus ardent , plus présomptueux et plus aventureux encore que Mansfeldt, s'y montra fort hostile. Néanmoins , après quelques scènes vives, ils s'accordèrent à se rapprocher des terres de Bouillon, moyen terme, qui ne préjugeait rien et facilitait toutes les combinaisons (3).

Passant entre Metz et Verdun, ils franchirent la Moselle à Stenay, le 8 août, et s'établirent aux environs de Beaumont en Argonne, leur infanterie bivaquant en pleine campagne, leur cavalerie logée dans les villes voisines. Le duc de Bouillon les excita à attaquer Mouzon, petite place forte occupée par une garnison française, sous le commandement du comte de Grandpré, et leur offrit dans ce but du canon et des munitions. Mansfeldt comprit qu'on voulait le compromettre et répondit évasi-

(1) Histoire du duc de Bouillon. Marsollier, 1719. Livre VIII, p. 95 et suiv.

(2) Mémoires de Richelieu, t. II, p. 219.

(3) Marsollier, p. 96.

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vement. Bouillon lui fit alors proposer une entrevue dans la prairie de Douzy, car il se flattait de posséder en perfection le grand art de la négociation et ne doutait pas d'entraîner Mansfeldt dans ses plans. La conférence eut lieu à ciel ouvert ; Bouillon épuisa toutes les ressources de son éloquence pour persuader l'aventurier d'opérer en faveur des Huguenots une diversion du côté de la Champagne. II eut beau argumenter, prêcher, se montrer tour à tour pressant, caressant, presque menaçant, il ne put obtenir du Bâtard que la simple promesse de ne pas se presser de quitter les frontières de France, afin que les Huguenots pussent se prévaloir de cette circonstance pour porter le roi à la paix (1). Le duc de Bouillon rentra dans Sedan profondément froissé de l'insuccès de ses démarches. Mansfeldl reprit avec ardeur ses négociations avec le duc de Nevers.

Par un singulier et juste retour, ordinaire châtiment des parjures, cet homme qui se faisait gloire d'avoir trompé, de tromper encore l'Empereur, l'Infante et le duc de Bavière, se laissait jouer comme un enfant. Pendant qu'il s'endormait sur la foi de promesses d'autant plus belles qu'on comptait moins les tenir, le duc de Nevers concentrait avec une diligence et une promptitude remarquables de nombreuses troupes près de Montcornet, le duc de Chaulnes et le marquis de Gœuvres lui amenaient chacun c 5,000 bons hommes de pied et 1,500 bons et braves cavaliers , » le duc d'Angoulème accourait avec c quantité de gendarmerie, » et le maréchal de Gadenet arrivait de Picardie avec tout ce qu'il avait pu ramasser de gens. Derrière Mansfeldt, le duc de Lorraine fermait tous les passages à l'aide d'une levée de 12,000 hommes, spécialement faite dans ce but et soutenue par les 37 compagnies de cavalerie et le régiment d'infanterie envoyés par Tilly (2). Chaque jour, le cercle se resserrait insensiblement autour de l'aventurier, de ce t voleur » comme le nommait sans détour l'ambassadeur français à Bruxelles ; car

(l)Marsollier, livre VIII, p. 96.

(2) Archives de Simancas. Estado 2303, f° 185. Lettre de Monténégro, du 20 août 1622.

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Cor do va, longeant les frontières du Luxembourg, s'approchait rapidement , prêt à l'attaquer sur quelque point des Pays-Bas qu'il se hasardât.

Sur Tordre impératif de Spinola (1), ce général avait passé le 23 juillet le Rhin à Stein, avec la majeure partie de son armée et s'était dirigé sur Keyserlautern, où il arriva le 27, ayant perdu quelques jours à s'emparer de différents châteaux et places fortes. Informé que Mansfeldt s'attardait en Lorraine et semblait menacer le Luxembourg, il dépécha sur Thionville le général de sa cavalerie, don Philippe de Sylva, avec 25 compagnies de cavalerie et 1,000 mousquetaires, afin d'assurer contre une attaque possible, ce poste important. Le 12 août, il arrivait en personne à Thionville, avec un peu plus de 9,000 hommes d'infanterie et 2,000 chevaux. Il y fut rejoint par le baron d'Anholt (2), s'arrêta quelques jours, afin de donner du repos à son infanterie et de ramasser les traînards, puis reprit sa marche vers Ivoy.

Bientôt le Luxembourg tout entier fut sous les armes (3). L'Infante, énergiquement secondée par Spinola, déploya pour la défense des Pays-Bas une activité et une vigueur admirables. Tout ce qui était en âge de porter les armes sur les frontières fut mis en réquisition. Dans l'Entre-Sambre-et-Meuse, 4,000 paysans, commandés par des gentilshommes, rompirent les routes menant vers la France, bouchèrent les moindres avenues d'abattis de bois et se répandirent dans les forêts pour surveiller l'ennemi. Des mesures furent prises pour détruire le pont de Dinant. Le prince de Ghimay (Alexandre d'Arenberg) quitta le siège de Berg-op-Zoom pour se mettre à la tète de ses vassaux et couvrit de tranchées ou de haies toute la frontière depuis Landrecies

(1) Archives de Simancas. Estado 2139, f° 281. Lettre de Spinola, du 25 juillet 1622.

(2) Id. Estado 2403, f° 185. Lettre de Monténégro, du 20août 1622.

(3) « Je n'ay creu hors de propos de faire tenir apperceuz quelques francs hommes que je pourrois mettre ensemble jusque à 1,000 ou 1,200 mousquetaires. » (Le comte de Berlaymont à l'Infante, 13 août 1622. —Archives du royaume de Belgique. Papiers d'État.)

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jusqu'à Ghimay. Les gouverneurs du Cambrésis et de la Bourgogne ne se montraient pas moins actifs et en peu de temps toute la grande ligne frontière des Pays-Bas du côté de la Lorraine et de la France se trouva formidablement défendue.

Au milieu de ce patriotique mouvement d'un ensemble admirable, un désaccord isolé faillit gravement compromettre l'armée de Gordova. Le munitionnaire général de cette armée, le sieur Couwerbourg, refusa de livrer des vivres, sous prétexte que son contrat ne l'obligeait plus en dehors du territoire de l'Allemagne. Or, les grains étaient rares, l'argent plus rare encore. Gordova, campé dans une contrée ruinée et sans ressources, courait risque de se voir forcé par la famine à battre en retraite. L'intelligence et l'activité des ministres de l'Infante parèrent à ce péril, et, aidés du concours généreux des habitants du Namurois, ils réussirent à maintenir l'abondance parmi les troupes espagnoles (1).

Les divisions tfe l'ennemi vinrent aussi à son aide. Halberstadt voyait avec indignation Mansfeldt s'engager de plus en plus avec le duc de Nevers et il refusa de le suivre dans cette voie de trahison. Cédant enfin à sa colère , il se sépara de celui qu'il maudissait du nom de traître et reprit , avec sa cavalerie , la route de l'Allemagne. Mais il se heurta contre les troupes catholiques postées sur les frontières de la Lorraine et fut rejeté sur les campements de Mansfeldt, avec une grande pertç d'hommes (2). Dans l'intervalle , le Bâtard , après avoir apaisé avec peine une révolte de ses cavaliers , qui voulaient savoir qui payerait leurs services passés et à venir, fut forcé, par la pénurie de vivres, de repasser la Meuse, et porta son camp sous les murs de Mouzon. De là ses bandes se répandirent sur le pays environnant , « saccageant avec une rage particulière les villages appartenant aux seigneurs du Pays-Bas, commettant tous les maux et excès imaginables sur les personnes qu'elles attrapaient, dont jamais per-

(1) Archives du royaume de Belgique. Liasses de l'audience, n° 352. Lettre de Berlaymont, du 14 août 1622.

(2) Archives du royaume, de Belgique. Liasses de l'audience , 352. Lettre de M. d'Abencourt, gouverneur d'Avesnes, du 13 août 1622. Lettre du gouverneur d'Aubenton à M. d'Abencourt, du 20 août 1622.

Ob ERNEST DE MANSFELDT.

sonne ait ouy parler et dont le seul récit fait horreur aux gens de bien (4). » La disette, provoquée par ces ravages continus se mit de nouveau dans son armée et le retour d'Halberstadt fut le signal de graves mutineries. Un corps de 44 cornettes de cavalerie, commandé par ses officiers, se souleva et sortit du camp en bon ordre , dans l'intention d'aller offrir ses services à Gordova, alors à Ivoy. Cet exemple faillit entraîner l'infanterie, que Mansfeldt ne put retenir qu'à force de promesses et d'engagements. N'osant user de force contre la cavalerie révoltée , il eut recours à la ruse et fit courir après elle deux officiers, qui, sous prétexte de mécontentement , se glissèrent dans leg rangs des mutins. A quelque distance d'ivoy, un envoyé de la troupe se détacha et vint avertir Cordova « que ces 44 cornettes désiraient prendre service tant en son armée que sous la charge du comte Henri de Berg et que le reste voulait retourner en leurs maisons (2). » Gordova, charmé de la nouvelle, donna mission au comte d'Isenbourg d'aller traiter avec les arrivants. L'accord se fit promptement , l'on convint que la troupe entrerait le lendemain, 19 août, à Ivoy, et Isenbourg se retira sur la foi des paroles échangées. Hais dans la nuit, les deux affidés de Mansfeldt parvinrent à faire croire aux soldats qu'on les trompait, que le général espagnol refusait obstinément leurs services et qu'ils auraient infiniment plus d'avantages à profiter de l'accord conclu entre leur ancien général et le roi de France. G'en Ait assez pour décider la cavalerie mutinée à reprendre la route de Mouson. Gordova, se croyant à son tour trahi, la chargea si furieusement qu'il lui tua 800 hommes , fit 300 prisonniers et dispersa le reste (3). Si grave que fut ce revers, il était loin d'égaler l'échec

(1) Archives du royaume de Belgique. Liasses de l'audience, 352. Lettre du gouverneur d'Hirson à M. d'Abencourt, du 21 août 1622.

(2) Id., ibid. Lettre du comte d'Isenbourg, du 18 août 1622. Lettre du gouverneur d'Hirson, du 21 août. Bibliothèque de Bourgogne n« 15440.

(3) Un petit épisode pourra faire apprécier, la force de convictions de certains princes allemands, glorifiés aujourd'hui comme grands patriotes, et l'une des causes de la longue durée de cette guerre de Trente ans, si féconde en aventuriers de tous les rangs.

Dans la rencontre d'ivoy, le capitaine Dimanche , du régiment du

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moral qui frappa presque eu même temps le Bâtard et le poussa au désespoir. Lors de ses premiers pourparlers avec le duc de Nevers , on lui avait à peu près promis qu'il recevrait 300,000 écus, dont 200,000 pour le licenciement de son armée, 100,000 pour lui-même , et que le roi prendrait à son service 6,000 hommes de pied et 2,000 chevaux. On conçoit que le duc de Bouillon ne put équilibrer des offres aussi brillantes et que Mansfeldt s'empressa de traiter sur ces bases. Nevers l'entretint soigneusement dans ces dispositions tant qu'il ne se crut pas assez fort pour lever le masque, et les choses furent poussées si loin que Mansfeldt crut l'accord parfaitement établi. Dans cette conviction , il n'hésita pas à donner aux Français toutes les garanties qu'ils lui demandèrent , échangea des otages avec le duc de Nevers et livra son artillerie en dépôt au comte de Grandpré , gouverneur de Mouzon. Inquiet du voisinage menaçant de Gordova , il dépêcha un de ses officiers à lvoy pour lui faire part de son accord avec le roi de France. Mais, dans

colonel Gaucher, fit prisonnier un duc de Saxe-Lauenbourg. Il le mena peu après à Bruxelles et le présenta à Faudiencier Verreyken. Ce fut tout un travail à la cour, pour se rendre compte de l'identité de ce prince, ce qui prouve qu'on y était peu familier avec la généalogie des familles princières d'Allemagne. Un duc de Saxe-Weimar avait déjà été fait prisonnier par le comte Henri de Bergh, un autre avait été tué à la bataille de Fleuras, enfin, un duc de Saxe-Lauenbourg avait, accepté du service dans l'armée de Tilly et était attendu dans celle de Cordova avec un régiment de cavalerie. L'Infante et ses ministres eurent beaucoup de peine à se reconnaître parmi tant de ducs de Saxe. A la vérité, la chose était pardonnable, car le prisonnier du capitaine Dimanche, jeune homme de 20 ans, était le cadet de huit frères. Verreyken lui trouva bonne mine, malgré les sordides vêtements qu'il portait et l'entretint quelque temps. Voici comment il rend compte de sa conversation : « Je demandai au duc qui il était, et comme il me répondit qu'il était de la maison de Saxe-Lauenbourg, luy disant qu'il y venait par deçà un duc de Saxe de la même maison de Lauenbourg ave c un régiment, il montra en être fort aise, disant qu'assurément c'était son frère qui venait servir par deçà. En outre il me dit qu'il était aussi délibéré de servir le Roy et Votre Altesse. » (Liasses de l'audience, 538. Lettre de Verreyken à l'Infante, du 8 septembre 1622.)

88 ERNEST DE MANSFELDT.

l'intervalle, les troupes françaises s'étaient concentrées en force sur la frontière et l'officier ne devait pas être encore fort éloigné de Mouzon, lorsque le duc de Nevers fit savoir à Mansfeldt que, par des motifs tirés de la situation générale de ses finances, le roi ne pourrait prendre à sa solde que 3,000 hommes de pied et 1 ,000 chevaux. Cette dépêche fut bientôt suivie d'une autre qui réduisait , par les mêmes raisons , les 300,000 écus promis à 60,000. Les offres baissaient à mesure que montait le flot de l'armée française. Mansfeldt comprit tardivement qu'il était joué; mais enfermé dans un cercle de fer , menacé d'être écrasé entre Cordova et Nevers , il accepta , sous la condition toutefois que le roi payerait le premier mois de solde , sans préjudice des 60,000 écus. Sacrifices inutiles! Nevers était assez fort pour n'avoir plus besoin de feindre. II rejeta tout amendement à ses propositions et, rompant les négociations, somma Mansfeldt et Halberstadt d'évacuer le territoire français. Le comte de Grandpré restitua néanmoins l'artillerie de Mansfeldt, les otages furent rendus des deux côtés , et les deux aventuriers s'éloignèrent vers Sedan (1).

Grandes étaient les espérances des Espagnols : « Cet enfant de perdition , écrivait Antoine de Montmorency , faisant plus particulièrement allusion à Halberstadt, est pour recevoir le juste châtiment de ses forfailz , pourvu que l'armée de France fasse son devoir, et sans doute, si elle le fait , ils sont perdus. Mais j'ay ouy murmurer de plusieurs qu'on craint entre eux (les Français) la trahison et qu'aulcuns, voire des grands, n'aient

beu en cette coupe de ceste babylonique de Sedan et

Ton croit qu'ils ont humé de ce mauvais bouillon, lequel est bien pour attacher la peau du renard là où celle du lion ne peut arriver. Il (le duc de Bouillon) est maintenant logé chez Guillot le Songeur et se trouve avoir plus d'estouppes en sa quenouille qu'il n'en sçaura dévider, mais qui fait le brassin le doibt boire. Il se trouve embrazé , luy et son pays de Sedan , du feu qu'il a pensé jeter en France , son pays brûlé et ravagé par ceulx-là

(1) Mémoires de Richelieu, 1. 1, p. 219.

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mesme qu'il a appelés. Voilà comme se vérifie ce que dit le Psalmiste : Mentita est iniquitas sibi (1). » L'Infante croyait avoir en effet le droit de compter sur la coopération de la France contre Mansfeldt. C'est ce qui ressort d'un rapport du marquis de Bedmar au roi d'Espagne , en date du 8 septembre 1622. c Le 19 août, écrivait ce seigneur, l'ambassadeur de France, qui réside ici, parla à Madame l'Infante sur l'ordre du Roi et lui remettant une lettre de la Reine Très-Chrétienne , demanda qu'avec les forces des deux couronnes on tentât de détruire Mansfeldt. Son Altesse y consentit avec empressement et depuis envoya ordre à don Gonzalès de Cordova de s'entendre avec le duc de Nevers , gouverneur de la Champagne et qui commande l'armée du roi de France , afin que tous deux ils agissent au mieux des intérêts communs. Biais peu après les Français écrivirent à don Gonzalès de Cordova que Mansfeldt était accepté au service du roi de France et que, par cette raison, don Gonzalès ne devait pas lui nuire. Mansfeldt écrivit dans le même sens, et à cette époque on pouvait tenir l'accord pour certain, parce que Mansfeldt déposa son artillerie à Monzon , place française. Mais plus tard commença à courir le bruit du contraire et don Gonzalès envoya un capitaine au duc de Nevers pour savoir ce qui en était. Avant que le duc eut envoyé réponse , Mansfeldt sortit de Mouzon avec toute son armée et toute son artillerie, que les Français lui rendirent, et il se mit en marche pour entrer dans ce pays. Afin d'éviter la rencontre de don Gonzalès, il s'en fut à Sedan (2). »

Le marquis de Bedmar était parfaitement fondé dans son raisonnement et l'accusation qu'il portait contre le gouvernement français était justifiée par les apparences. Mais les choses ont des faces différentes, selon le point de vue auquel on se place, . et les meilleures intentions se trouvent souvent obscurcies et

(1) Archives du royaume de Belgique. Liasses de l'audience n° 352. Lettre d'Antoine de Montmorency au secrétaire Délia Faille, du 22 août 1622.

(2) Archives de Simancas. Estado 2405.

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paralysées par les événements. En fait, l'idée de prendre Mansfeldt entre les armées française et espagnole et de l'écraser dans cette pression formidable, émanait de la France. Le 24 juillet, M. de Péricard, ambassadeur de France à Bruxelles, vint trouver Spinola. Après quelques propos sur le Bâtard, pour lequel il témoigna an mépris profond, il dit « comme de lui-même, que comme les esprits étaient unis de toutes parts pour courir sur les pirates en mer, ce voleur étant un vrai pirate en titre, mériterait qu'on s'accordât de France, d'Allemagne, des Pays-Bas et de Lorraine de l'investir d'un commun accord, de le défaire et prendre vif, s'il se pouvait, pour en faire un châtiment exemplaire, étant homme sans suite et qui se montrait si impudent que d'oflfenser et attaquer sans respect l'Empereur, les rois de France et d'Espagne et tous les princes et seigneurs de la chrétienté. » Spinola accueillit avec empressement cette ouverture et déclara « qu'il consentirait de bon cœur, pour sa part, à ce concert et que ce serait un acte dont les histoires parleraient à jamais. » Péricard transmit cette conversation au cabinet de Paris, avec cette observation philosophique qui devait s'appliquer, mieux qu'il ne le pensait lui-même, à sa propre négociation : c Mais le malheur est que chacun pense à ses affaires particulières et à sa propre conservation, renvoyant l'orage à son voisin, et les raisons d'État arrêtent l'exécution de telles propositions et forment la désunion (1). »

Mansfeldt semblait être alors le bouc émissaire d'iniquités sur lequel se concentraient toutes les colères. Le jour même où Péricard abordait Spinola, l'ambassadeur anglais, répondant aux ministres de l'Infante, qui opposaient à sa demande d'une suspension d'armes au Palatinat, «les ravages, désordres et brûlements du comte de Mansfeldt sur les terres des amis et alliés de l'Espagne, » n'hésitait pas à affirmer « que le Roi son maître tiendrait la main pour faire désavouer ledit comte et que si le Palatin venait à en faire quelque refus, il donnerait ordre et commandement exprès au colonel Yeer, commandant les Anglais entre-

(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, p. 46. Lettre du 25 juillet 1622.

tenus au Palatinat, de le contraindre par la force à poser les armes. » Les ministres de l'Infante ajoutèrent peu d'importance à cette déclaration, cependant si formelle, car ils étaient persuadés que la séparation du Palatin et de l'aventurier n'était qu'une comédie jouée peut-être de concert avec le roi d'Angleterre. Mais ils l'accueillirent comme symptôme du désarroi dans lequel se trouvait Frédéric (4), Qu'avaient-ils besoin d'ailleurs du roi d'Angleterre? Us comptaient sur la France et croyaient savoir que la Reine > régente du royaume en l'absence du Roi occupé à guerroyer contre les protestants , avait écrit à Tilly * qu'il lut serait agréable qu'en poursuivant Mansfeldt , il put entrer en armes et le suivre dans la France (2). »

Ce beau jour de concert et d'union fut troublé, dès son aurore, par des nuages inattendus. Péricard crut voir dans les événements du Palatinat , dans la conduite de Gonzalès et de Tilly, trop peu ardents, selon lui, à poursuivre Mansfeldt, l'indice dé quelque traité secret c dont l'intelligence lui était celée.» II demanda le 1 er août à l'Infante une audience qu'il obtint immédiatement et lui exposa très-franchement ses méfiances. Il rappek c ce qu'il avait dit au marquis Spinola, que la tante et la nièce, par commune intelligence, pourraient châtier ce voleur de Mansfeldt, l'enfermant entre leurs armées, et en faire une justice exemplaire qui serait mémorable à la postérité. » L'Infante affirma à l'ambassadeur français qu'il n'y avait aucun traité secret, cita à l'appui de son assertion la prise de Neustadt par Gonzalès, qu'on venait d'apprendre à l'instant, et entra dans des explications que Péricard trouva tout à fait rassurantes. Quelques moments plus tard, le sieur de Boischot, secrétaire de l'Infante, entretenant le diplomate français des mêmes affaires, lui dit : « que si la Reine se voulait laisser entendre, en cas que M. de Bouillon s'engageât en France avec les Hugnenots contre le service du Roi, d'entreprendre le siège de Sedan par force commune et qu'il plût à S. M. de s'en ouvrir

(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, p. 47. Lettre du 25 juillet 1622.

(2) Id., ibid. p. 50. Lettre du 29 juillet 1622.

à l'Infante, par son représentant à Bruxelles, la princesse s'en concerterait volontiers avec S. M. et que la place, qui ne pouvait longtemps subsister, étant prise, il serait à propos de la raser pour le bien de la France et des Pays-Bas. » Il semblait si naturel, dans les relations d'amitié qui unissaient alors la France et l'Espagne, que ces deux puissances s'entendissent contre Mansfèldt et profitassent de l'occasion pour purger la terre de cet «Attila» au petit pied, que l'idée en naissait naturellement dans l'esprit de tous. On était généralement convaincu que la France avait plus d'intérêt encore que l'Espagne à cette action commune et on ne redoutait d'obstacles que des Espagnols. Le 1 er août, le nonce du Pape se trouvant dans une grande cérémonie à laquelle assistaient l'Infante et tous les ambassadeurs, aborda l'ambassadeur d'Espagne et de sondant avec dextérité » lui dit par forme de discours, que « si la Reine et l'Infante étaient inspirées de Dieu de prendre ensemble une bonne et solide intelligence et résolution pour poursuivre Mansfèldt, elles le réduiraient aux abois. » L'ambassadeur répondit que « si la Reine voulait en écrire à l'Infante, il ne doutait pas que des ordres ne fussent donnés à Gonzalès de s'entendre avec le duc de Nevers et les généraux français et de rejeter ce voleur et ses adhérents dans les filets de la France, où ils feraient leur tombeau. » Enchanté de cette adhésion, le nonce n'eut rien de plus pressé que de courir chez Péricard, car il considérait l'union des deux cours, dans la circonstance, < comme l'acte le plus mémorable et le plus utile tant pour la France que pour les Pays-Bas et la religion, qui se fut vu ou se verrait dans le siècle. » Péricard partagea les sentiments du nonce et dépêcha son secrétaire à Paris pour y porter ces importantes communications et demander des instructions aux ministres du Roi (l).Le secrétaire fut croisé par un courrier de Paris portant l'ordre à Péricard de demander de nouvelles explications à l'Infante sur le traité secret, qu'on supposait rapporté par le comte d'Henin. Péricard obéit et voici le tableau que nous trace de son audience

(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay,p. 53.

ERNEST DE MANSFELDT. 93

ce diplomate, évidemment élevé à l'école de l'hôtel Rambouillet.

c Sur le retour du duc de Bournonville (comte d'Henin) d'auprez Mansfeldt, j'ay pris l'occasion de voyr Un faute et luy ay dit, avec ma liberté accoustumée, les effectz paroissant évidemment de la retraite de Mansfeldt du Palatinat et de toute l'Allemagne, fondant l'orage impétueux, non de ses armes, dont le nom ne luy est deu, mais de sa babarye et de son lieutenant Halberstadt sur la France où il s'est abattu, Ton ne faisoyt plus de doubte d'un traicté secret, lequel, en tous cas, seroit désormais inutile, puisque l'exécution a précédé la parole et la signature, Sa Majesté ne s'estant aulcunement étonnée de l'entrée de ce diable en son royaume, qui lui sera un tombeau indubitable et à M. le duc de Bouillon. Ce discours que j'ay estendu en plus longues paroles a esté interrompu par Son Altesse à plusieurs reprises, m'ayant de nouveau juré qu'il n'y a un traicté secret avec Mansfeldt, et que rien autre chose que la faim ne l'a faicl retirer, que son armée a esté quatre jours sans manger, ne vivant que de fruictz dont la saison abonde , qui causent de grandes maladies, qu'à sa table où le duc de Bournonville a mangé, il n'est servi que du pain bis et que son extrémité ayant esté recogneuepar ledit duc et le desbandement de plus de 2,000 hommes, il l'avoit laissé dans l'incertitude et expectative d'une autre réponse de Son Altesse qu'Elle tiendra en longueur, ne doubtant nullement de sa ruyne, sur quoy Elle a desserré les dents avec une extrême affection envers le roy et la reine, désirant que M le duc de Nevers , d'un costé, avec l'armée de Sa Majesté , M. le duc de Lorraine , de l'autre , don Gonzalès de la part de S. A..., s' accordant par une commune intelligence, enfermeroyent Mansfeldt, qui est déjà demy mort, incommodé de diverses maladies..., et que ce seroyt un effet notable que deux femmes eussent obtenu une victoire tant signalée. Ces paroles, prononcées avec tant de franchise par cette bonne princesse, sont capables de lever la créance ou plus tôt le doubte que les apparences forment en l'esprit (1). »

(1) Bibliothèque impériale. Collection deHarlay, f° 14.

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Le 17 août, Péricard renouvela ses instances auprès du secrétaire d'État Puisieulx, et le même jour il en reçut une dépêche qui approuvait complètement le plan d'une action commune des armées de France et d'Espagne. Mais la joie qu'il aurait ressentie en toute autre circonstance d'un succès dont il s'attribuait tout le mérite, était empoisonnée d'avance par la nouvelle apportée la veille à Bruxelles par le capitaine Flament, secrétaire de Mansfeldt, que le duc de Nevers avait admis ce voleur au service du roi de France (1). L'irritation était d'autant plus grande chez r Infante que cette princesse était informée qu'on l'accusait à Paris d'avoir lancé le Bâtard contre la France (2). Elle laissa éclater son ressentiment devant Péricard et lui dit < qu'elle ne pouvait comprendre les motifs de cette conduite, estimant qu'un pareil traité aurait dû être écrit du sang de ces barbares, n'y croire qu'il y eût autre chose que des promesses verbales, Gonzalès le lui ayant mandé ainsi » Puis se radoucissant, elle ajouta < qu'elle croyait que le Roi Très-Chrétien n'avouerait pas les entreprises que ces bandouliers pourraient faire aux pays de deçà, maintenant qu'ils avaient trouvé refuge sous la bannière de la France , à l'extrémité où ils se trouvaient réduits , sans vivres, secs et languissants de faim, entourés de trois armées dont ils ne pouvaient échapper, s'ils n'eussent rencontré la facilité de M. de Nevers, qui avait pensé bien faire de leur fournir vivres et argent et de réchauffer et nourrir un serpent qui lui fera sentir le venin de sa tromperie. >

Ce fut en vain que l'ambassadeur, désolé lui-même du bouleversement de ses plans, lui affirma que le Roi avait déclaré à M. de Nevers qu'il ne voulait pas des services de Mansfeldt. Isabelle se contenta de répliquer « que puisque M. de Nevers avait manqué à ce glorieux concert, chacun jouait désormais de son côté à sauve qui peut (3). » La position de Péricard devint fort difficile à Bruxelles, où il ne cessait de recevoir des plaintes

(1) Archives du royaume de Belgique. Cartulaires et manuscrits, vol. 211. Lettre du 16 août 1622.

(2) Archives de Simancas. Estado 2507, f> 203.

(3) Bibliothèque impériale. Collection de Haiiay, p. 56. Lettre du 25 août 1622.

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de l'Infante et de ses ministres sur la conduite du duc de Nevers, à qui seul, disait-on, Mansfeldt et Halberstadt devaient leur salut. Les griefs articulés par t un chacun » étaient nets, précis. Ils portaient sur ce que Nevers n'avait donné aucune réponse aux offres que Gonzalès lui avait fait faire par le capitaine de Contreras, d'après les ordres de l'Infante, qu'il n'avait pas même avisé Gonzalès du départ de Mansfeldt, qu'il avait rendu au Bâtard son canon et ses bagages et lui avait donné retraite dans Mouzon, qu'il l'avait protégé du nom du Roi, qu'il lui avait fourni vivres, argent et hommes. Dans l'impuissance de répondre, Péricard s'adressa au duc de Nevers , qui dépécha à Bruxelles le sieur de Bayes, porteur de sa justification. Nevers prétendit qu'il avait été trompé par Mansfeldt, que le comte de Grandpré, gouverneur de Mouzon, avait agi sans ordre, en rendant les canons et les bagages du Bâtard, que Mansfeldt était parti plus vite qu'il ne l'avait supposé et rejeta en général la responsabilité de tout ce qui s'était passé sur le duc de Bouillon. L'Infante daigna recevoir le sieur de Bayes et accepta les explications du duc; de Nevers sans objection, mettant ainsi un terme à l'incident (1). Au fond , la cause des funestes malentendus qui sauvèrent Mansfeldt, provint de la méfiance que les cours d'Espagne et de France nourrissaient l'une envers l'autre et du point de vue exclusif adopté par le duc de Nevers, qui se préoccupa uniquement, pour employer l'expression de Péricard, « de détourner ' l'orage de la France, sans s'inquiéter s'il n'irait pas frapper le voisin. » Le duc réu&it pleinement, mais on ne peut l'absoudre d'avoir poussé la ruse jusqu'à l'astuce, car il trompa à la fois et Mansfeldt et l'Infante.

La déception éprouvée par le Bâtard était d'autant plusamère que, dans la persuasion qu'il allait entrer au service de la France, il avait, d'une part, laissé tomber certaines négociations secrètes renouées depuis deux mois avec l'Infante et, de l'autre, négligé de répondre aux pressantes instances que lui adressaient les Hollandais de venir les aider à faire lever le siège de Berg-op- Zoom. Ses opinions religieuses en avaient même subi une cer-

(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, p. 59. Lettre du 7 septembre 1622.

96 ERNEST DE MANSFELDT.

taine modification. Tandis qu'il était encore à Mouzon, il fit venir son neveu , Guillaume Verdugo , causa longuement avec lui et laissa entrevoir, dans la conversation, qu'il n'avait jamais cessé au fond d'être catholique (1). Lorsque Ne vers eut rompu avec lui, il dépécha précipitamment le capitaine Flament à Bruxelles et son agent Dolbier en Hollande, afin d'offrir ses services, d'une part, à l'Infante, de l'autre, aux Hollandais, et de se donner au plus fort enchérisseur.

Sur ces entrefaites, poussés peu à peu d'un côté par l'armée française, de l'autre par Cordova, Mansfeldt et Halberstadt étaient acculés à Sedan, d'où le duc de Bouillon, aussi consterné qu'il était naguère présomptueux, souhaitait passionnément les voir s'éloigner, par la crainte d'être entraîné lui-même dans leur ruine. La désertion, provoquée par des émissaires du duc de Nevers et aidée par la disette et les maladies, éclaircissait chaque jour davantage les rangs de l'armée allemande. Dans ces conjonctures critiques, arrivèrent de Hollande de nouvelles offres aux aventuriers, avec la promesse que les États enverraient 5,000 chevaux au pays de Liège, pour se porter au devant d'eux et favoriser leur passage à travers les Pays-Bas. Mais comment arriver jusqu'au pays de Liège? Plusieurs tentatives faites par Mansfeldt et Halberstadt pour se dégager et pénétrer dans l'Entre-Sambre-et-Meuse avaient échouées, c Ils sont serrez * auprès de Sedan, écrivait le 21 août le gouverneur d'Hirson, et n'en bougent à présent. Ils sont en telle crainte de l'armée du Roi qui se rapproche d'eux, que le plus hardi d'entre eux voudroit estre quitte pour son équipage et estre en sa maison. Leur espérance défaut de pouvoir retourner en leur pays pour l'armée du Roy d'Espagne qui leur bouche le passage avec les paysans du pays de Luxembourg et d'aultre costé l'espoir aussy leur défaut d'entrer plus avant en France , pour la crainte de l'armée du Roy qui sera dans trois ou quatre jours composée de plus de 30,000 hommes et fort bonne gendarmerie conduite par M. d'Ângoulesme. L'on tient que Sedan sera bientost assiégée par ladite armée et que les chefs ont commandement de ruiner

(1) Acta Mansfeldica, p. 145.

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par feu et autrement les terres du duc de Bouillon et mesme nous augurons qu'ils seront ruinés sans coup férir, et mesme il est mort bien trois mil de maladie et pauvreté à l'entour de Mouzon(l). »

À bout de ressources , Mansfeldt ne songea plus qu'à s'offrir à l'Infante et il dépêcha son secrétaire Flament à Bruxelles, avec des propositions si humbles qu'il ne pouvait douter de leur acceptation. L'inflexible nécessité ne lui permit pas même d'attendre une réponse. A la veille de périr misérablement, les deux .aventuriers se décidèrent à se jeter tête baissée dans les hasards d'une trouée de vive force. Le 25' août, le jour même où Flament communiquait à l'Infante les propositions de son maître, ils brûlèrent leurs équipages, atin de monter leur infanterie , laissèrent à Sedan une partie de leur artillerie, que le colonel Tournon alla offrir en leur nom au roi de France, et, abandonnant à la fureur des paysans ceux qui ne savaient les suivre, ils s'ébranlèrent avec 12,000 hommes environ, les fantassins en croupe des cavaliers. Ils traversèrent la Meuse près de Mézières, se dirigeant sur Rumigny et Aubenton, comme si leur intention était de se jeter sur le Cambrésis. Après avoir pillé et brûlé Aubenton, ils arrivèrent le soir à Hirson. A la première nouvelle de leur marche, le gouverneur de Beaumont, le sieur de Robaulx, fit partir des courriers pour l'armée de Cordova et s'efforça, avec quelques milliers de paysans, d'entraver leurs progrès , en les harcelant sur leurs flancs (2).

Un singulier épisode signala la journée du 26. A peu de distance d'Hirson, entre la Fagne et la Thiérache, est la petite ville de Ghimay , chef-lieu de la principauté de ce nom. Faiblement gardée, médiocrement fortifiée, elle offrait, à cause de son château et de l'aisance de ses habitants, plus d'appâts à l'attaque que de moyens de résistance. De même que de Mouzon, Mans-

(1) Archives du royaume de Belgique. Liasses de l'audience, n°352. Lettre du gouverneur d'Hirson, le sieur de Courcelle à M. d'Abencourt.

(2) Id. Secrétairerie d'Etat allemande. Correspondance de l'électeur de Mayence. Lettre du sieur de Robaulx, du 25 août 1622.

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feldt s'était particulièrement appliqué à dévaster les terres de la comtesse de Solre , de même il ne voulut manquer l'occasion attrayante de ruiner la principale propriété du prince de Chimay. Il supposait d'ailleurs que le château renfermait de grandes richesses et c'en était assez pour le pousser à Tune de ses ordinaires expéditions. Un fort détachement de ses gefis se présenta devant la ville et la somma de se rendre. Quelques bourgeois pusillanimes prétendirent qu'il serait inutile , imprudent même de se défendre ; mais la réputation de férocité et de brutales passions des soudards de l'aventurier inspira aux femmes tant de courage qu'elles s'ameutèrent et obligèrent le magistrat de répondre par un refus. Elles se répandirent sur les murailles , barricadèrent les portes et travaillèrent avec ardeur à réparer les lacunes des fortifications. La résolution de ces vaillantes amazones imposa à l'ennemi, qui, au lieu d'attaquer la ville, se répandit dans les environs pour s'y livrer à ses instincts de pillage et de destruction. Le temps lui manquait pour faire une attaque en règle , même pour tenter un coup de main. Au moment où cette horde de pillards allait se retirer , l'un d'eux découvrit l'ouverture d'un égout, qui débouchait non loin des murailles dans un pli de terrain masqué par des arbres. Il fit part de sa découverte à son chef, qui crut avoir trouvé le moyen de pénétrer par surprise dans la ville. Reconnaissanoe faite à la hâte, on constata que l'égout était assez grand pour qu'un homme put s'y glisser et qu'il servait d'exutoire au trop-plein d'une fontaine formant lavoir. Les soldats s'y engagèrent aussitôt l'un à la file de l'autre , sans que les sentinelles des remparts pussent se douter du danger qui les menaçait. Cette fois encore la ville fut sauvée par le sangfroid et le courage de ses habitants féminins. Le soldat qui rampait le premier dans l'égout commençait à peine à passer la tête au déversoir de la fontaine pour sortir et prendre pied, lorsque des femmes, qui lavaient en cet endroit, l'aperçurent. Au lieu de s'enfuir, elles coururent bravement à lui et se faisant une arme de tout ce qu'elles trouvèrent sous la main , le tuèrent avant qu'il fut en mesure de se défendre. Aidées de quelques bourgeois accourus à leurs cris,

ERNEST DB MANSFELDT. 99

elles tirèrent le cadavre hors de l'égout; un second soldat qni se présenta peu après eut le même sort , et un certain nombre de ces bandits avaient péri lorsque les assaillants , déjà inquiets de n'entendre aucun tumulte dans la ville, s'aperçurent que l'eau sortant de l'égout était rougie par le sang. Ils donnèrent l'éveil aux derniers engagés et se retirèrent aussi confus que furieux de leur honteuse défaite (4).

Les aventuriers passèrent la Sambre à gué entre Avesnes et Maubeuge et vinrent loger à l'abbaye de Bonne-Espérance. Par la plus inattendue circonstance , ils ne commirent aucune violence, ni « bràlement » et payèrent tout ce qu'ils prirent. Mansfeldt avait soudainement établi cet ordre, c afin que sa route et ses logements ne fussent trahis et découverts de si loin (2). » S'ils avaient poussé leur marche rapidement, ils auraient traversé les Pays-Bas sans encombre et accompli glorieusement une des plus belles expéditions de l'époque. Mais ils perdirent du temps à ramasser des vivres, à faire des sommations à la ville de Binche, qui leur répondit à coups de mousquets, et à visiter, sans y faire le moindre dommage, le château de Mariemont, appartenant à l'Infante. Le dimanche 28 août, ils reprirent leur marche, par la route dite la grande chaussée de Brunehaut, avec l'intention de gagner Berg-op-Zoom, par laCampine, et atteignirent, vers six heures du soir, un village distant d'une demilieue de Fleurus.

Déjà le chemin leur était barré. A la première nouvelle de leur départ, Cordova avait levé précipitamment son camp et pris en toute hâte la direction du Hainaut. Le 27, il passa la Meuse à Givet, laissa dans cette ville ses bagages et sa grosse artillerie et arriva le même soir avec sa cavalerie à Pont-de-Loup,

(1) Manuscrit conservé dans la bibliothèque du château de Chimay. — Nous n'osons garantir l'authencité de cet épisode, bien qu'il soit passé en tradition dans le pays et qu'il soit extrait d'archives respectables. Mais il fait trop d'honneur au courage et à l'énergie des femmes belges, pour que nous nous soyons cru permis de le passer sous silence.

(2) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, p. 58. Lettre du 2 septembre 1622.

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village situé à huit lieues au delà de Givet. Son infanterie le suivit à distance et ne le rallia que le lendemain. Le 28, il envoya Philippe de Sylva pousser de fortes reconnaissances dans la direction de Binche, avec ordre d'obliger les paysans à prendre les armes et à harceler l'ennemi. Il s'occupait à faire avancer son infanterie; lorsqu'il reçut avis que les aventuriers marchaient vers Fleurus. Bientôt cette nouvelle fut confirmée par Sylva, qui, prévoyant une bataille, s'était hâté de ramener sa cavalerie vers le gros de l'armée. Cordova se mit immédiatement en mesure de fermer la route à l'ennemi. Laissant à Diego de lbarra et à Guillaume Verdugo le soin de hâter la marche de l'infantrie, il prit l'avance avec tous ses escadrons et alla prendre position sur une éminence entre Fleurus et Saint-Amand, le dos appuyé sur Fleurus, la face tournée vers la grande chaussée de Brunehaut. Vers cinq heures et demie, il fut rejoint par son infanterie qu'il rangea sans désemparer en ordre de bataille, malgré une pluie d'orage violente. Il partagea son armée en quatre colonnes. La première, aux ordres d'Ibarra et de Verdugo, était presque entièrement composée d'Espagnols, de Bourguignons et de Wallons : elle fut placée à l'aile droite ; la seconde comprenant le régiment d'Isenbourg, la compagnie d'Emden et quatre compagnies franches, formate corps de bataille, avec la troisième colonne, sous les ordres du marquis Campolataro ; la quatrième, commandée par le lieutenant-colonel Camargo, et consistant uniquement dans le régiment du comte Otto-Henri Frugger , occupa l'aile gauche (4).

Ces dispositions étaient à peine achevées que Mansfeldt et Christian apparurent à la tête de leurs bandes. Étonnés à la vue de Cordova, ils s'arrêtèrent, firent mine de vouloir forcer le passage par la droite des Espagnols, mais ne tentèrent cependant rien de sérieux. Leurs forces consistaient en 60 escadrons

(1) Un rapport officiel attribue 2,000 chevaux et 8,000 hommes de pied à Cordova. L'armée de Mansfeldt est évaluée par le marquis de Bedmar à 6,000 chevaux et 6,000 à 7,000 hommes de pied. Son bagage était réduit à 300 chariots.

ERNEST DE MANSFELDT. 101

de cavalerie et 8,000 hommes d'infanterie. Afin de les faire croire plus considérables à Cordova et de tenir les Espagnols, déjà fatigués et battus de la pluie , en constante alarme , ils ordonnèrent d'allumer de grands feux de tous côtés et firent battre le tambour à plusieurs reprises dans la nuit. Lorsque se leva l'aube du lundi 29 août, les Espagnols découvrirent à leur gauche, près de Fleurus, un gros de cavalerie manœuvrant de manière à les déborder. Cordova renforça précipitamment l'aile menacée et fit tirer quelques coups de canon contre les masses ennemies. Comme si c'eût été pour elle un signal , la cavalerie d'Halberstadt , forte de 3,000 chevaux , s'avança au petit pas sur celle des Espagnols, qui ne comptait pas plus de 1,200 chevaux. Prenant le galop à courte distance, elle chargea avec furie, culbuta les Espagnols et pénétra jusqu'aux bagages, qu'elle se mit à piller. Pendant qu'elle enlevait le carosse du comte d'Isenbourg, la caisse et les papiers de Cordova, le colonel Gaucher, qui, bien que fort incommodé d'un bras, était arrivé la veille à franc étrier du fond du Luxembourg, pour ne pas perdre si belle fête, reforma les escadrons espagnols rompus, tomba sur les cavaliers d'Halberstadt et les ramena l'épée dans les reins, sans pouvoir néanmoins leur arracher leurs trophées. Trois fois Halberstadt rallia, à son tour, ses cavaliers et chargea Gaucher, trois fois il fut repoussé. Blessé lui-même d'un coup de feu au bras droit, il refusa de se laisser panser et de quitter le champ de bataille. De son côté, Mansfeldt avait attaqué le centre de Cordova et la mêlée y fut si chaude que « l'on se rompait le pistolet l'un à l'autre dans le visage, après avoir tiré. »

Si l'armée espagnole n'eut été harassée par des marches forcées, nul doute que les deux * bandoulliers » n'eussent été écrasés. L'espérance n'abandonnait cependant pas Cordova, car il comptait voir apparaître d'un instant à l'autre une troupe de quelques milliers de paysans, levés et commandés par le comte de Solre, grand bailli du Hainaut. Il ignorait que le comte de Solre les avait fait descendre la veille sur Mons, d'après des renseignements erronés. La bataille durait depuis cinq heures, avec un acharnement « tel que de longtemps on n'en n'avait vu de pareil, » sans que de

!(* nuœsT de maxsfeldt.

part et d'autre on eut cédé un pas. Enfin vers onze heures, Mansfeldt et Halberstadt, réunirent toutes leurs forces, se jetèrent avec l'impétuosité du désespoir sur l'extrême droite de Cordova, y firent une trouée et continuèrent leur course en toute diligence vers le pays de Liège. Ils laissaient derrière eux 5,000 hommes tués, blessés, prisonniers, ou incapables de suivre, et 18 étendards. Cordova ne pouvait songer à les poursuivre. Ses troupes épuisées avaient besoin de repos et il leur donna haleine jusqu'à trois heures et demie. A l'entrée de la nuit, il arriva aux portes de Gembloux et y fit halte. On lui donna avis que Mansfeldt et Halberstadt avaient pris les devants avec leur cavalerie, dans la direction de Saint -Trond, et que leur infanterie était fort en arrière avec les bagages et le canon. Gaucher sollicita aussitôt la permission de faire une pointe sur cette troupe avec ses cuirassiers. L'ayant obtenue,* il partit aussitôt, marcha toute la nuit et à l'aube atteignit l'ennemi vers Hannuyt. Il le tailla en pièces. « Si les chevaux de ma troupe, écrivit-il le même jour, ne fussent été tant harassés, je puis assurer qu'il ne s'en fut pas sauvé beaucoup. » Il ramena quantité de prisonniers, deux canons et de nombreux chariots de bagages (1).

(1) Voici la relation que l'Infante adressa au comte Henri deBerg :

« Mon cousin,

« Depuis mes dernières, Mansfeldt s'estant advancé avec sa trouppe à travers du pays de Haynaut jusques à derrière Fleru sur la chaussée de Brunehault, et don Gonzalo de Cordua s'estant aussi rendu avec son armée en grande diligence audit Fleru sur le mesme temps, assavoir dimanche dernier au soir, le lendomain l'un et l'aultre ont de bon matin tiré leurs armées en campaigne entre ledit Fleru et Saint- Amand , et après que Mansfeldt a premier attaqué par les deux bouts notre armée, il s'y est combatu fort furieusement par diverses charges, qui ont esté données de part et d'aultre day le matin à cinq heures jusques à onze heures devant mydi, et en a le succès, Dieu grâces, esté tel que Tennemy après y avoir laissé grand nombre de ses gens avec dix huyt partie cornettes, partie enseignes, s'est retiré par ladite chaussée. Le champ nous estant demeuré et sans qu'il ait sceu rompre aulcuns de nos esquadrons qui ont tousjours tenu ferme quoy que sa cavallerie estoit de trois contre un. Aussy se sont les chiefs, officiers et soldats de notre armée conduits avec tant de valeur et de courage que nous en avons toute

ERNEST DE MANSFÉLDT. 405

Les Espagnols prétendirent n'avoir perdu que 300 morts et 900 blessés. Ce chiffre étonne au premier abord, si on le compare à la perte de Mansfeldt ; mais il faut tenir compte de cette circonstance, notée dans le rapport de Cor do va, que ce fut surtout dans leur marche, après la bataille, que les aventuriers eurent à souffrir. Parmi les morts se trouvaient dom François de Ibarra, mestre de camp de la cavalerie espagnole, le vicomte d'Emery, le seigneur d'Ivoy et 13 capitaines de différentes nations ; parmi les blessés, le comte d'Hannapes, frappé d'une balle au visage, le sieur d'Henricourt qui eut les deux bras cassés et dom Gabriel de Gordova. Les cadavres étaient répandus sur un si long parcours de terrain, qu'il fallut couper les grains afin de les découvrir et d'empêcher qu'ils ne viciassent l'air. Le comte de Solre fut chargé de ce soin et requit tous les paysans du roman pays de Brabant pour le prompt enterrement des morts.

Dès les premières nouvelles de la bataille, Isabelle n'eut plus d'autre pensée que le soin des blessés et s'occupa d'eux avec la plus maternelle sollicitude, sans acception de parti. Gembloux, alors c l'une des plus pauvres villettes du pays, » était encombré de malheureux qui n'y pouvaient trouver un asile convenable.

sorte de satisfaction. Il est vray que des nôtres il en est demeuré quelque nombre, mais à beaucoup près point tant que de l'ennemy. Ledit ennnemy retiré, don Gonzalo, après avoir fait repaistre les chevaux environ trois heures, le suyvist jusques à Gembloux, d'où il envoya le coronnel Gaulchier avec les chevaulx de sa trouppe pour le suyvre et voir s'il lui pourroit donner une main, que Ton estoit informé marcher en grand désordre. Et ayant ledit Gaulchier attrapé l'arrière garde de l'infanterie, Ta tellement chargée qu'il ne s'en est pas sauvé beaucoup. Aussi leur a il osté deux pièces de canon et leurs munitions de guerre, la cavallerie estant ja tant advancée qu'il ne la sceust atteindre.

« De tout quoy j'ay bien voulu vous advertir, afin que vous sceussiez ce qui s'est passé, et y adjousteray que comme depuis j'ai entendu que la pluspart de la cavallerie qui est échappée se seroit retirée vers Grave, que je désire que vous me faciez scavoir tout ce que vous en pourrez apprendre.

« A tant, etc., de Bruxelles, le 3 de septembre 1622. »

404 ERNEST DE MANSFELDT.

Elle y envoya l'audiencier Verreycken et le sieur de Spangen, pour organiser les secours médicaux et faire évacuer sur Bruxelles tous les blessés en état d'être transportés (1). Elle les visita et fit distribuer indistinctement à tous des vivres, du vin et de l'argent. Excitées par son exemple, les dames de Bruxelles rivalisèrent de dévouement. Elles réunirent d'énormes approvisionnements de linge et de charpie et se partagèrent le soin des hôpitaux. Ceux-ci devenant insuffisants, la comtesse de Berlaimont ouvrit son hôtel aux blessés et se fit, jusqu'à leur entier rétablissement, leur garde la plus assidue. D'autres dames de la cour agirent de même et il y eut, dans tout le noble entourage d'Isabelle, une rare émulation de dévouement. Les Allemands de Mansfeldt, presque tous protestants, furent tellement touchés de ces soins délicats et empressés de la charité catholique, si nouveaux pour eux, que la plupart se convertirent (2).

Gordova envoya à Bruxelles les étendards conquis sur l'ennemi. Dans le nombre étaient ceux d'Halberstadt et de Mansfeldt. Le premier, qui fut apporté par le comte de Henin, portait un bras sortant du ciel, avec cette inscription : Pro liber tate. On considéra comme un châtiment providentiel que le prince incen-

(1 ) Isabelle raconta elle-même à l'ambassadeur de France que « Comme l'on ammenait dans un charriot trois soldats blessés de l'armée et trois blessés de Mansfeldt, ces derniers s'étaient avisés de crier en route : « Vive Mansfeldt, » sur quoi les trois Espagnols, irrités, se traînèrent jusqu'auprès d'eux et les ayant tués, les jetèrent à bas de charriot. »

— Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, p. 58. Lettre du 2 septembre 1622.

(2) Archives du royaume de Belgique. Liasses de l'audience, n°538.

— Deux lettres de la liasse 538 nous révèlent des détails intéressants sur les coutumes militaires relatives aux prisonniers.

Un Rhingrave avait été pris à Fleurus. Halberstadt écrivit à l'Infante pour solliciter sa mise en liberté. Mais avant que la lettre ne parvint à Bruxelles, le Rhingrave, impatient, avait offert mille écus de rançon à Philippe de Sylva dont il était le prisonnier et Spinola s'opposa à ce qu'il fut relâché avant d'avoir payé cette somme. Le duc de Saxe qui n'était pas dans le même cas fut renvoyé sans rançon. Les comtes d'Egmont et d'Emden se disputèrent le plaisir de lui donner l'hospitalité et il fut traité à Bruxelles bien plus en hôte qu'en prisonnier.

ERNEST DE MANSFELDT. 105

diaire eut été justement frappé au bras. Le second avait la même devise et fut présenté à l'Infante par le capitaine qui l'avait enlevé, après avoir tué celui qui le portait.

La nuit qui suivit la bataille de Fleurus, Cordova reçut ordre, s'il n'était trop engagé dans la poursuite de Mansfeldt, de mener sans délai son armée à travers le Brabant pour rejoindre le marquis Spinola au siège de Berg-op-Zoom. Il obéit et le dimanche 4 septembre, à 4 heures du soir, ses troupes arrivèrent en bel ordre de bataille aux environs de Malines. Elles se composaient de 12 escadrons, formant \ ,500 chevaux, et de 5 gros bataillons d'infanterie, de 1,000 hommes chacun. Cordova les développa dans une plaine et l'Infante, suivie de toute sa cour, vint les passer en revue. La princesse parcourut les rangs, parlant gracieusement aux officiers, adressant des remercîmentsaux soldats, trouvant pour tous un mot heureux. Elle alla ensuite se placer sur une petite éminence qui dominait la plaine, 6t dételer par précaution les chevaux de son carrosse et ceux de sa suite, et reçut le salut de l'armée, sous forme d'une triple salve générale de l'infanterie, de la cavalerie et de l'artillerie. Elle prit plaisir à examiner deux pièces de campagne et un mortier, gagnés sur Mansfeldt et, après avoir assisté au défilé des troupes, retourna à Bruxelles. Le même soir, elle se fit représenter tous les drapeaux et étendards pris à Fleurus et donna l'ordre de les suspendre dans la chapelle du Saint-Sacrement, en l'église de Sainte-Gudule (1).

Aussi prompte à punir la pusillanimité qu'à récompenser le courage, elle obligea les archevêques de Malines et de Gambray et l'évéque de Namur à sévir contre les ecclésiastiques, qui, lors du passage de Mansfeldt , s'étaient montrés plus soigneux de

(1) Bibliothèque de Bourgogne. Manuscrits n° 15912, f° 94 et suiv. — Archives du royaume de Belgique. Papiers d'Etat. Liasse 538. Lettres : du colonel Gaucher à Verreycken, du 31 août 1622; — de T Infante au comte Henri de Berg, du 3 septembre 1622. — Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, p. 59. Lettre du 7 septembre 1622. — - Henné et Wouters, Histoire de Bruxelles, t. II, p. 40.

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sauver leurs personnes et leurs biens que le Saint-Sacrement (1). La nouvelle de la bataille de Fleurus fut accueillie à Madrid avec moins de joie qu'on n'eût pu le supposer. L'allégresse de la victoire était mêlée d'amertume et d'irritation contre les Français c qui avaient assez fait connaître leur mauvais vouloir, en ne tenant pas leurs promesses et en postposant la gloire de le défaire à la satisfaction de voir l'aventurier causer des maux infinis dans les pays du roi (2). » Néanmoins le roi s'empressa de récompenser les principaux acteurs de la lutte. L'Infante et le marquis de Bedmar avaient signalé au premier rang Cordo va, Philippe de Sylva, Balthazar de Santander et le colonel Gaucher. Tous reçurent des marques de la munificence royale. Don Francisco delbarra était mort, ce fut sa famille qui recueillit l'héritage de faveurs accordées au souvenir de cet intrépide officier (3). Son père et son frère reçurent chacun unecommanderie. Déjà au commencement de la campagne, Cordova avait été élevé au grade de mestre de camp général (4). On se borna cette fois à le combler de louanges. 11 paraît que Spinola, déjà mécontent de ce que les ordres du roi étaient adressés directement à Cordova, au lieu de passer par son intermédiaire, trouva que la cour mettait de l'excès dans ses faveurs (5). L'Infante ne

(1) Archives du royaume de Belgique. Liasses de l'audience, n° 538. Lettre aux archevêques de Malines et de Cambray et à l'évêque de Namur, du 13 septembre 1622.

(2) Archives de Simancas. Estado n° 2035, f° 13; n° 2139, f°252.

(3) Archives de Simancas. Estado 2024, f° 13. Madrid le 1 1 mai 1622. — La séance du Conseil d'Etat dans laquelle fut discutée la question des récompenses, offre un intérêt de curiosité assez vif. Le duc de Tlnfantado ayant appelé l'attention du roi sur les services rendus par don François et sur la convenance de les reconnaître en donnant la comman. derie de François à son frère, fut vivement appuyé par don Pedro de Tolède. Diego de Ibarra, père de celui qui avait été tué à Fleurus, prit alors la parole, disant que la succession proposée n'était pas à proprement dire une récompense, qu'il fallait y ajouter quelque autre chose, donner par exemple une commanderie nouvelle à lui don Diego, et faire passer celle qu'il avait déjà sur la tête de son second fils.

(4) Archives de Simancas. Lettre du lOjuin 1622.

(5) Id. Cartulaires et manuscrits. Vol. 210, n° 40.

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négligea rien pour calmer l'ombrageux général. Elle ne crut pouvoir mieux faire qu'en pressant Gordova d'aller rejoindre l'armée avec laquelle Spinola assiégeait Berg-op-Zoom (1). Le nouveau mestre de camp général y mit tant de diligence qu'il arriva le 7 septembre devant la place. Sa conduite vis-à-vis du marquis lui regagna bientôt la faveur de ce général, niais il ne put empêcher de regrettables conflits parmi ses subordonnés. Sa cavalerie refusa d'obéir au comte de Salazar, qui commandait celle du marquis, et il fallut l'envoyer à Stabroek, à deux lieues d'Anvers , pour empêcher une entreprise imputée au prince d'Orange contre ce poste (2).

Les ennemis de l'Espagne célébrèrent la bataille de Fleurus comme un triomphe pour Mansfeldt. En réalité le Bâtard se fraya passage et, bien qu'il eût été obligé de renoncer à son premier dessein qui était de traverser la Gampine, il n'en arriva pas moins sur les terres de Hollande. Mais le prix énorme dont il paya ce médiocre succès ne permet guère de parler de victoire. Sa route fut semée de cadavres, ses nombreux traînards assaillis par les paysans furent massacrés en grande partie, et le 9 septembre, le comte de Berlaymont envoyait encore à l'Infante une cornette aux armes de Christian, prise par des villageois sur une troupe de 100 chevaux qu'ils avaient détruite (3). Des centaines de déserteurs se présentèrent au comte Henri de Berg, sollicitant d'être admis à servir sous les drapeaux espagnols (4). La garnison de Maestricht enleva quantité de soldats attardés, et lorsque le Bâtard arriva aux frontières de la Hollande, il n'avait avec lui que ses cavaliers et 1 ,500 hommes d'infanterie. 11 était absolument dénué de tout et fut obligé de solliciter des autorités hollandaises des chariots de transport , du linge pour

(1) Archives de Simancas. Cartulaires et manuscrits. Vol. 211, n° 9.

(2) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, p. 65. Lettre du 23 septembre 1622.

(3) Archives du royaume de Belgique. Liasses de l'audience, n° 538. Lettre du comte de Berlaymont, du 9 septembre 1622.

(4) ld., ibid. Lettre du comte Henri de Berg, du 10 septembre 1622.

ses officiers et des fourrages pour ses chevaux épuisés (1). Dès que tout ce qu'il put ramasser de débris de son armée fut réuni, il les passa en revue et compta péniblement 2,000 hommes de pied et 4,000 chevaux (2). Les États Généraux prirent immédiatement ces troupes à leur solde pour trois mois, et firent distribuer aux fantassins des armes, aux cavaliers dix écus chacun (3). Mansfeldt s'occupa aussitôt d'ordonner de nouvelles levées et, sans les attendre, mena sa petite armée à Grave.

Halberstadt se trouvait alors à la Haye. Pendant sa marche forcée, après la journée de Fleurus, sa blessure, peu grave dans le principe, s'envenima par le défaut de soins et la gangrène se mit au bras malade. Il fallut le lui amputer (4). Christian exigea que l'opération se fit au bruit des fanfares guerrières et la supporta courageusement. Un habile artiste de la Haye lui fabriqua un bras d'argent, dont l'ingénieux mécanisme suppléa, dans une mesure remarquable, à l'absence du membre perdu.

Depuis le 28 juillet, Spinola assiégeait l'importante ville de Berg-op-Zoom. La courageuse énergie de sa garnison, l'habileté du prince d'Orange, qui était parvenu à y faire entrer jusqu'à trois régiments, et l'indomptable persévérance des habitants avaient longtemps arrêté les efforts des Espagnols. Cependant les progrès des assaillants devenaient inquiétants et Maurice d'Orange voyait approcher avec une vive inquiétude le moment où la place serait obligée de se rendre. Immobile dans son camp de Rees sur le Rhin, il était tenu en respect par le comte Henri de Berg, qui, posté un peu plus bas vers Nimègue, entre la Meuse et le Rhin , manœuvrait de manière à couper ses communications avec Berg-op-Zoom. L'arrivée de Mansfeldt à Grave lui vint à propos. Les bandes de l'aventurier se mutinaient contre

(1) Archives delà Haye. Duitsland. Lettre de Mansfeldt, du 16 septembre 1622.

(2) Archives de Simancas. Estado 2312, f° 89.

(3) Archives du royaume de Belgique. Papiers d'État. Liasse 533.

(4) D'après le rapport du marquis de Bedmar, l'amputation eut lieu dans une campagne du pays de Liège, pendant la fuite des aventuriers vers la Hollande.

leur chef cl refusaient de marcher en avant, sans avoir reçu un nouvel à-compte sur leur arriéré de solde. D'autre part, les habitants se montraient peu disposés à tolérer leur présence (1). Le prince d'Orange intervint. Il s'empressa de fournir aux gens de Mansfeldt des habits , des souliers , des armes , des munitions , de l'argent , les fit engager pour six mois au service des États Généraux , les emmena avec lui , franchit la Meuse , et s'avança jusqu'à Gertruidenberg, près du Moerdyck. Là, ralliant les garnisons de toutes les places fortes, qui n'étaient pas immédiatement menacées par l'ennemi , il réunit une force de 50,000 hommes , avec 50 pièces de canon , et pénétra dans le Brabant jusqu'à Hoogstraete. Son principal but était de détourner l'attention de l'Infante du siège de Berg-op-Zoom. Mais Spinola ne s'y laissa pas tromper. A peine informé des premiers mouvements du prince et de l'aventurier, il avait pris ses dispositions pour en prévenir les conséquences. 11 envoya ordre au comte de Berg d'accourir immédiatement sur Rosendael, et sollicita de l'Infante l'envoi de prompts secours sm; le même point. Le comte de Berg, qui dès lors fut soupçonné de trahison, obéit avec une insigne lenteur et l'Infante était hors d'état de donner au général espagnol l'assistance qu'il réclamait. Il n'y avait pas dans tous les Pays-Pas 1 ,500 hommes d'infanterie espagnole, la seule sur laquelle on put compter avec assurance. Les troupes italiennes , loin d'être de quelque secours, compliquaient de leur mutinerie les difficultés extérieures. Une de leurs bandes s'était emparée du château de Genappe et y avait levé l'étendard de la révolte. Les ressources manquaient au point qu'une somme de 108,000 ducats, qui arriva en ce moment du royaume de Sicile, fut regardée comme une goutte d'eau dans la mer. A la vérité, l'Empereur et la Ligue avaient détaché quelques troupes pour agir contre Mansfeldt, mais elles étaient insuffisantes. Le baron d'Anholt, commandant du corps d'armée catholique, n'avait avec lui que 3,500 hommes de pied et 2,000 chevaux. De plus, on ne savait trop jusqu'où l'on pou-

(1) Archives du royaume de Belgique. Papiers d'Etat. Liasse n° 538.

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vait compter sur son concours. « Je crains, écrivait l'Infante au Roi, qu'ils ne voudront pas s'engager dans la guerre contre les Hollandais. On tâche cependant avec adresse de les faire marcher en avant, avec le prétexte que c'est contre Mansfeldt qui est mêlé avec les Hollandais, et qui, si on ne le rompt pas ici, retournera en Allemagne faire plus de mal qu'il n'a jamais fait. Il sera nécessaire aussi de donner de l'argent à ce monde, et il est nécessaire que cet argent vienne le plus tôt possible, sinon je crains vraiment un grand désordre. »

La cavalerie impériale, sous les ordres des ducs de Saxe- Lauenbourg et de Holstein, moins scrupuleuse qu'Anholt, créait d'autres embarras. Lorsqu'à Diest les commissaires de l'Infante voulurent la passer en revue, elle refusa d'y consentir avant d'avoir reçu un à -compte. Si habile qu'eut été l'adresse des ministres d'Isabelle, ils ne purent réussir à faire avancer Anholt assez vite pour qu'il occupât en temps utile le poste de Rosendael. La lenteur bien moins excusable encore du comte de Rerg permit à l'avant-garde hollandaise commandée par le comte Henri de Nassau de s'emparer de la ville le 2 octobre. Le lendemain, le comte Henri livra une double attaque aux lignes de Spinola. Il fut repoussé. Malgré son succès, Spinola comprit l'impossibilité de continuer le siège, car la seule occupation de Rosendael par l'ennemi lui enlevait tout moyen de se procurer des fourrages pour sa cavalerie, des vivres pour ses hommes. Le 4, il assembla les principaux chefs de l'armée et les mestres de camp. « Tous unanimement jugèrent qu'il fallait assembler d'abord les quartiers et lever le siège, ce qui se fit à 2 heures dans la soirée, en retirant tout le monde, l'artillerie et tout le reste en bon ordre et sans perte, en allant à Putte, qui est un endroit entre Anvers et Berg-op-Zoom, où le comte Henri de Berg avec son monde se joignit le 5, et y reste avec le même dans la pensée d'examiner ce qu'il conviendra de faire. » Ainsi écrivait l'Infante au roi d'Espagne, sous la date du 8 octobre. Son grand cœur était cruellement blessé par l'humiliant revers de ses armes, t Voilà , ajoutait-elle , l'état dans lequel sont les affaires d'ici jusqu'au 5 du présent, dont je rends compte à V. M. avec une

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profonde douleur. Mais je supplie V. M. qu'elle considère que les accidents de la guerre sont changeants et l'effort que l'ennemi a fait est très-grand, et il est certain que si on s'était obstiné pendant quelques jours de plus dans l'entreprise, toute l'armée se seroit abymée par le grand monde qui désertoit et devenoit malade, pour être des nouvelles troupes que ceux du dedans tuaient et blessaient en foule, et enfin de deux armées on ne se trouve plus qu'avec 7,000 hommes de pied qui se sont retirés du siège, que si on les eut défaits tous, je laisse à Y. M. à considérer dans quel danger le tout eut été (1). »

Aussitôt le siège levé, le prince d'Orange était revenu sur ses pas. Le 4 octobre, il fit, accompagné de Mansfeldt, son entrée dans Berg-op-Zoom, aux acclamations enthousiastes des habitants. Le même jour , il visita les fortifications et donna ses ordres pour faire opérer les réparations nécessaires. Dans la soirée eut lieu un prêche d'actions de grâces. C'était en effet un beau triomphe pour la Hollande , un humiliant échec pour les armes espagnoles et les conséquences s'en firent immédiatement sentir. Écoutons l'ambassadeur de France à Bruxelles, diplomate personnellement plein d'admiration pour l'Infante. « Le lèvement du siège, écrivit-il le 25 octobre, a été autant glorieux et avantageux pour Hollande qu'il est reconnu honteux et préjudiciable aux Espagnols, qui prennent sujet d'exercer leur envye et mauvaise volonté contre le marquis Spinola et rejettent sur lui touts les défaults, encore que le principal et le plus inévitable soyt attribué au comte de Salazar, qui fut envoyé prieurement et ne s'empara de plein saut des dehors, qui n'étaient lors gardez, ni en état de défense, n'y ayant que 500 hommes de guerre dans la place, et y laissa au contraire travailler à sa vue sans les incommoder ni empescher. Je leur en laisse le débat et aux habitants de tout le Brabant la plainte de voir les grandes sommes de deniers, qu'ils ont levés sureulx-mémes, si mal employés. Les villes d'Anvers, Malines, Bruxelles et aultres estant

(1) Archives du royaume de Belgique. Cartulaires et manuscrits. Vol. 211, n<* 48 et 49. Lettres des 30 septembre et 8 octobre 1622.

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d'ailleurs tellement infectées du mauvais air que les malades et . les blessés y ont apporté, que les esprits du peuple comminent des paroles pleines de mécontentement, secondant ceulx de Flandre, qui ressentent les incursions delà garnison de l'Écluse, au lieu de l'espérance qu'on leur avait donnée de la prise de la place, moyennant une notable somme de deniers qu'ils levèrent sur cela. Le mécontentement des soldats de l'armée du marquis a excité une mutination, dont le prince d'Orange a sceu tirer profit, et les ayant recueillis avec tout bon traitement et donné retraite dans la ville de Gennep, m'ayant été dit qu'ils sont maintenant plus de 1,200, grossissant à toute heure comme une pelotte de neige. Ledit marquis s'est tout à coup résolu de s'avancer de ce costé là avec ses troupes et marche vers Maestricht pour s'opposer aux progrez de ladite mutination et favoriser le passage du comte d'Anholt en Westphalie. » Le 30, il complétait ses renseignements, c II y a trois jours, on fit partir d'icy environ 500,000 francs pour porter en l'armée dudit marquis, afin de contenter les soldatz qui se laissaient attirer à la mutination de ceulx de Gennep. Leur nombre accroist tous les jours, mais n'y ayant que de l'infanterie (à cause que la cavalerie est punctuellement payée pour obvier à telz désordres) l'on n'y fait par icy tant de compte. Toutefois les Hollandais font ce qu'ils peuvent pour inviter et en débaucher d'autres (1). »

Les 500,000 francs furent insuffisants à calmer le mécontentement des soldats. La désertion prit des proportions inquiétantes. Spinola , exaspéré, eut recours à une de ces mesures violentes qui caractérisent si tristement les rudes mœurs militaires de l'époque. Il promit 1,000 philippes de récompense et une compagnie d'infanterie à quiconque tuerait l'un des quinze principaux fauteurs de la mutinerie,nommésdanssa proclamation. Alléché par cette perspective, un Espagnol se glissa à Gennep, sous les dehors d'un mutiné, poignarda l'un des quinze et en fit périr un second par le poison. Revenu heureusement au camp de Spinola, il réclama 2,000 philippes, mais on ne voulut lui en

(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, f os 78et 79;

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accorder que 1,000, sous prétexte que la proclamation portait expressément le mot tuer et ne parlait pas d'empoisonner. Le misérable fut ainsi frustré par une fourberie du prix de ses meurtres. Péricard , qui rapporte le fait , s'élève avec vivacité , non contre les moyens employés par Spinola, mais contre le procédé des Espagnols envers l'assassin, et le qualifie « d'indigne et infâme. »

Cependant la reconnaissance des Hollandais envers Mansfeldt, mise à une trop rude épreuve par l'indiscipline de ses soldats et par ses propres exigences, commençait à se lasser. D'ailleurs, l'hiver approchait et Ton savait, à la Haye, les Espagnols hors d'état de tenter la moindre entreprise. Loin de se croire assez riches pour entretenir inutilement des étrangers, les États se plaignaient de leur pauvreté. Leurs ambassadeurs fatiguaient de leurs demandes de subsides, les rois de France et de Danemark, la république de Venise et jusqu'au duc de Savoie. L'un d'eux, qui vint en France et qui poursuivit le Roi à Lyon et à Avignon, parait avoir été quelque professeur émérite, incapable de prononcer une phrase sans citer les Grecs et les Romains. C'était d'ailleurs un homme habile, dont l'exemple nous montre quelle souplesse subite , quel art de courtisanerie superlative avaient acquis ces fiers républicains et ce qu'ils savaient dépenser de louanges pour arriver aux fins et leur diplomatie financière, c Nous ne respirons que vos lauriers , écrivait-il à Louis XIII , et de seconder de tout notre pouvoir vos légitimes intentions au bien de la chrestienneté, dont le tiltre d'arbitre ne vous appartient pas moins que celui de juste (l).* Et ailleurs: «En sorte, Sire, qu'il est tems ou jamais que le bon plaisir de V. M. soit de penser à notre conservation si importante au repos de vostre royaume, pendant que nous subsistons encore vigoureusement soubs la sage conduite de cet incomparable chef, monseigneur le prince d'Orange, duquel je puis asseurer V. M. que les ardents souhaits, comme ceux de messeigneurslesEstats, sont portez à

(1) Archives de la Hayë.Duitsland. «Ma proposition faicte au roi à Lyon, » du 15 décembre 1622.

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l'accroissement de vostre empire, soubs les auspices de vostre ferme alliance et confédération (1). » L'envoyé près du duc de Savoie va plus loin. Il déplore amèrement le malheur qui Ta privé d'arriver à Turin avant le départ de Charles-Emmanuel, se confond en remercîments t des honorables réception , loge- . ment et traictement royal » qui lui ont été faits, et se glorifie « d'avoir baisé, de la part des hauts et puissants seigneurs, ses maîtres, en la personne de l'heureux fils, les mains du très-haut et très-puissant prince, son glorieux père (2). »

Sur ces entrefaites, le roi Jacques, irrité des progrès de Tilly au Palatiuat, envoya 100,000 livres sterling en Hollande pour l'entretien des troupes de Mansfeldt. Il s'offrit de plus à entretenir 2,000 hommes et fit entrevoir au Bâtard Tordre de la Jarretière. A son commandement, Frédéric quitta Sedan et revint en toute hâte à la Haye, se croyant enfin au moment d'une nouvelle et sérieuse tentative de restauration. Son plus vif désir et celui de son entourage étaient que Jacques lui remit exclusivement le soin d'organiser et de conduire la future expédition. On croyait savoir aussi à Madrid que le dessein du roi d'Angleterre était de forcer l'Empereur à céder l'une de ses couronnes de Hongrie et de Bohême au Palatin et que le rôle de Mansfeldt se réduirait à faire des courses sur les Pays-Bas, afin d'empêcher les Espagnols de porter secours à la Ligue catholique (3). Mais les espérances du Palatin furent encore une fois trompées.

En dépit des intrigues de la petite cour, l'étoile du Bâtard, loin de pâlir, brilla d'un nouvel éclat et ce fut entre ses mains que Jacques et les États Généraux concentrèrent les ressources qu'ils consacraient à entretenir la guerre d'Allemagne. Il déclara aux Étals qu'il ne leur demandait que trois mois de paye, distribua ses patentes de tous côtés et donna même commission au co-

(1) Archives de la Haye. Duitsland. « Ma proposition faicte au. roi en Avignon, » du 19 novembre 1622.

(2) Id. Ibid. « Ma proposition faicte au duc de Savoie, » du 13 novembre 1622.

(3) Archives de Simancas. Estado 2037, f° 3.

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lonel Frenck, réconcilié avec lui, de lever un régiment de 2,000 hommes. Halberstadt, bien que souffrant encore de sa blessure , accepta de mettre sur pied 3,000 cavaliers et 10,000 fantassins (1). Des placards nombreux furent répandus dans les Pays-Bas. Ils portaient que tous les gens de guerre qui avaient à réclamer des arriérés de l'Empereur ou du roi d'Espagnen'avaient qu'à venir se présenter devant les officiers de Mansfeldt et qu'ils seraient immédiatement payés et enrôlés (2). Le Bâtard comptait tellement sur le succès de ses publications, qu'il se vantait hautement de réunir 40,000 hommes avant le mois de mai 1624 (3).

Les États Généraux avaient non moins lieu d'être satisfaits. Les Vénitiens leur avaient accordé 400,000 florins, le Danemarck en promettait 300,000 et les consistoires flamands d'Angleterre avaient réuni entre eux 200,000 florins. Fiers de ces richesses, ils proposèrent d'abord à Mansfeldt d'entreprendre une expédition contre la ville de Hulst et lui offrirent à cette fin 5,000 hommes de pied et 2,000 marins, outre les fournitures et munitions de guerre, puis ils s'arrêtèrent à la pensée d'attaquer Bois-le- Duc (4). Mais ces deux projets furent écartés devant un troisième plan de campagne, depuis longtemps couvé dans l'ombre par les principaux meneurs des États, et qui, à peine exposé, réunit tous les suffrages.

(1) Archives de Simancas. Estado 2139, f° 244.

(2) Id. Ibid,

(3) Id. Ibid.

(4) Id. Ibid.

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