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CHAPITRE XVII

La Frise orientale. — Emden. — Le comte Enno d'Emden. — Vues des Etats Généraux de Hollande sur la Frise. — Préparatifs de l'expédition de Mansfeldt. — Dévastation de Tévêché de Munster. — Invasion de la Frise orientale. — Emprisonnement du comte Enno.

— Horribles excès des troupes de Mansfeldt. — Plaintes du comte Enno et des Etats. — Politique des Etats Généraux. — Leurs rapports avec Mansfeldt. — Inutile intervention du roi de Suède. — Halberstadt dans la Frise orientale. — Guerre en Allemagne. — Levées en France pour Mansfeldt. — Le sieur de Montherot. — Réclamations de Tlnfante. — Le sieur de Péricard, ambassadeur français à

Bruxelles Nouvelles exactions de Mansfeldt. — Ses démêlés avec

Emden. — Tragique épisode de Carpezan. — Le comte Antoine Gunther d'Oldenbourg. — Halberstadt reparaît en Frise. — Tilly. — Les ambassadeurs hollandais à Venise, à Turin et à Paris. — Négociation pour la délivrance de la Frise. — Péricard et la cour de Bruxelles. — Soulèvement des Frisons. — Position désespérée de Mansfeldt. — Tentative sur Friess-Oyta. — Défaite des Mansfeldiens.

— Les troupes françaises au service de Mansfeldt sont rappelées. — Traité entre Halberstadt et le comte d'Oldenbourg. — Halberstadt licencie ses troupes et se retire en Hollande. — Les Hollandais négocient un traité entre Mansfeldt et les États de la Frise. — Départ de Mansfeldt. — Ruine de la Frise. — Réaction. — Mansfeldt en Hollande.

A Test de la Hollande et à l'extrémité de l'Allemagne, sur la mer du Nord, s'étendait le fertile comté de la Frise orientale. Ce petit pays, Tune des plus minces principautés de l'Empire, sous le rapport de l'étendue, en était cependant l'une des plus

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riches et des plus populeuses. Longtemps sa situation écartée l'avait préservée des calamités de la guerre et ses heureux habitants, consacrant leurs forces aux luttes ardues contre les flots , montraient avec orgueil les utiles conquêtes de leur vaillante industrie sur la mer. Emden , leur capitale, comptait au nombre des plus florissantes villes de l'Allemagne ; son port, neutre et ouvert à tous les vaisseaux, offrait un abri sûr contre les tempêtes, les pirates et les exigences du fisc impérial. Pendant de longues années, il servit d'entrepôt central aux draps anglais, qui de là s'écoulaient en Allemagne, au grand désespoir des villes hanséatiques en décadence. La Pologne y envoyait ses blés, la Suède ses fers, la Norwége ses bois et ses poissons secs, la France ses vins, l'Espagne et le Portugal les mille produits de leurs colonies. Aussi la ville d'Emden étaitelle parvenue, vers le milieu du xvi e siècle, à la hauteur d'une puissance maritime. Malheureusement son orgueil suivit sa fortune et causa sa ruine. Sa prospérité avait attiré sur elle les regards jaloux des Espagnols et des Hollandais Elle eut néanmoins conservé longtemps encore son indépendance, sous la facile suzeraineté de ses comtes , à l'abri de l'aigle impériale , respectée des uns, redoutée des autres, si elle n'avait provoqué elle-même sa servitude et par suite sa décadence. Des dissentiments religieux , envenimés par des froissements mutuels d'amour-prppre, amenèrent de graves querelles entre la ville et ses comtes. Les Hollandais, qui depuis la conquête de Groningue épiaient anxieusement l'occasion , intervinrent spontanément, sous l'apparence de pacificateurs. Les comtes, comptant sur l'appui de l'Empire et de l'Espagne, repoussèrent cette médiation dont ils comprenaient tous les périls. Emden menacée se jeta dans les bras de ses puissants voisins et reçut d'eux le bienfait d'une garnison. L'Empereur lança des décrets, les chancelleries allemandes firent couler l'encre à grands flots , l'Espagne annonça des armées, mais tout se borna à de vaines démonstrations et le comte Enno II, successeur d'Edzard II, se vit peu à peu dépouillé de tout ses droits réels de souveraineté, non-seulement sur Emden, mais sur la Frise entière.

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En 1602, à la suite d'une tentative mal conçue de soumettre la ville d'Emden, Enno fut forcé de livrer aux Hollandais sa forteresse de Leerort, qui passait pour inexpugnable. À dater de ce moment, les États Généraux se posèrent comme les maîtres et les véritables gouvernants du pays.

Bien que constamment malheureux dans tous ses essais de révolte contre le joug de plus en plus pesant qu'il était contraint de subir, Enno conservait toujours dans son cœur l'espoir de se relever. Les succès des armes impériales en Allemagne, les défaites multipliées de Mansfeldt, d'Halberstadt et de tous les protégés de la Hollande, et surtout la prise de Lingen par les Espagnols, réveillèrent toutes ses illusions et surexitèrent son imagination. Dans son impatience, il ne sut même pas attendre le moment favorable et , après plusieurs sollicitations inutiles auprès des Hollandais, pour obtenir la retraite des garnisons d'Emden et de Leerort, il osa les menacer d'appeler à son aide ses puissants amis de l'Empire et de l'Espagne. Ces allures altières blessèrent les États Généraux. Toutefois, ils n'en firent rien paraître et répondirent à Enno par des promesses et des paroles dorées, se réservant de choisir l'heure de la vengeance. Un incident imprévu hâta la catastrophe.

Pendant le siège de Berg-op-Zoom, une lettre du comte à Spinola fat interceptée et confirma les soupçons, depuis longtemps conçus par les Hollandais, des relations secrètes d'Enno avec l'Espagne et de ses intentions hostiles contre la Hollande. C'en fut assez pour fixer les irrésolutions des États Généraux à l'égard de Mansfeldt. Le Bâtard fut choisi pour l'exécuteur de leurs hautes œuvres. Sa mission consistait à châtier Enno et à préparer la voie à la domination définitive des Hollandais dans la Frise orientale. Les victimes devaient elles-mêmes en payer les frais. A la satisfaction de la vengeance et à celle de leur ambition, les Hollandais joignaient l'avantage très-apprécié par eux de tenir Mansfeldt et ses troupes à leur disposition, sans la moindre dépense. L'aventurier goûta vivement la proposition qui lui fut faite. Toute perspective de rapines et de dévastation, sans péril, était pleine de charmes pour lui. Le comte était sans

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défense, les États, sous l'influence d'une misérable pensée d'économie, avaient repoussé sa demande de lever des troupes pour la protection du pays; Emden et Leerort, aux mains des Hollandais, étaient deux portes qui permettaient l'entrée facile de la Frise. L'entreprise fut organisée en secret et avec toutes sortes de précautions, afin de dissimuler le mieux possible la part qu'y prenait la Hollande. Le 15 octobre, Mansfeldt avait assisté à l'entrée triomphale de Maurice de Nassau à la Haye : dès le lendemain, il partit pour Utrecht; le 17, il arriva à Arnbeim, accompagné du duc de Saxe-Lauenbourg, d'un jeune prince de Bade Durlach et d'une suite d'environ 50 personnes, et fut entretenu aux frais du quartier de Gueldre. Le lendemain, il alla conférer à s'Gravenswert avec le comte Henri de Nassau et revint le même soir pour donner l'ordre aux navires chargés de ses bagages de descendre l'Yssel.

L'auteur des mémoires qui nous fournissent ces détails, peint Mansfeldt, à cette époque, comme un homme de taille moyenne et de très-bonne mine, le visage long et maigre, les yeux bruns, la barbe rousse , l'air vif et spirituel, peu loquace et d'abord facile (1). L'ambassadeur français, du Maurier, qui le vit pour la première fois vers le même temps, le représente , de son côté, comme un homme blond , fort ridé et de belle taille , mais un peu courbé. Il portait toujours un chapeau gris sans cordon et disait qu'il n'en mettrait jamais d'autre qu'il n'eût fait fortune (2). S'il ne considérait pas encore sa fortune comme faite, du moins il s'était fait couvrir d'honneurs et avait obtenu d'être traité en Hollande du titre de c Sa Grâce princière. » Les États lui reconnaissaient en effet le rang de prince , à cause du duché de Haguenau , qu'il avait reçu en fief de l'ex-roi de Bohême (3).

Le 19 d'octobre t Sa Grâce princière» s'embarqua sur l'Yssel et se dirigea, avec trois navires, sur Duisbourg, ville où se trouvaient réunis ses principaux officiers, pour recevoir ses ordres.

(l)Alexander Van derCapellen, Gedenchschriften, t. I, p. 102. (2) Mémoires de Louis A uberi, sieur du Maurier, p . 1 94 ; Paris, 1711. (3) Alexander Van derCapellen, Gedenchschriften, 1. 1, p. 109.

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Le 22, il débarqua à Deventer, lieu du rendez-vous général de ses troupes. Il espérait beaucoup des nombreuses commissions qu'il avait données ; il eut grandement à décompter. Le comte de Styrum , commandant sa cavalerie, n'avait avec lui que quatre mille hommes , montés sur de petits chevaux efflanqués et. sans allure, et déjà , dans sa marche, il avait été fort maltraité par la garnison espagnole de Grave. L'infanterie, qui n'était guère plus nombreuse , était dévorée par la misère et la maladie. L'artillerie n'était pas arrivée, l'argent manquait, et les habitants , pillés et rançonnés par ces hôtes sans discipline, jetaient des hauts cris. Obligé d'attendre pendant six jours à Deventer, Mansfeldt lança ses cavaliers dans le pays de Munster, afin de les tenir en haleine, et ils y brûlèrent quantité de fermes appartenant au clergé. L'infanterie profita du délai pour se reposer. Sur ces entrefaites arrivèrent les sieurs Joachhn et Bushof , délégués des États Généraux et porteurs de l'argent promis au Bâtard. Celui-ci leur fit naturellement grande chère, mais bientôt sa joie fut troublée par de nouvelles déceptions.

Il croyait en effet recevoir 280,000 florins par mois, aux termes du traité qu'il avait fait avec les États , et s'imaginait être d'autant plus à l'abri de tout mécompte, que les fonds étaient en réalité fournis par la seigneurie de Venise, dont les États Généraux étaient de simples intermédiaires. Aussi, grandes furent sa surprise et sa colère, lorsqu'il entendit les délégués hollandais parler seulement de 200,000 florins, par mois, et déduire, de ce qu'il attendait , 80,000 florins , représentant le prix des armes qui lui avaient été fournies en Hollande . Mais il eut beau s'indigner , se révolter , éclater en reproches , force lui fut de se soumettre à la volonté de ces calculateurs exacts.

Le jour même où arrivèrent les navires chargés de son artillerie , il se mit en mouvement , laissant derrière lui deux cents malades et entra dans l'évêché de Munster. II se porta sur Meppen, s'empara de cette ville, qu'il fortifia, pour la mettre à l'abri d'un coup de main éventuel de la garnison de Lingen (1) et ravagea tout l'évêché.

(1) Alexander Van der Cappellen, Gedenckschriften, 1. 1, p. 1 10.

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Le titulaire du diocèse de Munster était alors l'électeur de Cologne. Ce prince, en sa qualité de membre de la Ligue et de plus proche voisin des Hollandais , avait été désigné au Bâtard comme la victime destinée à expier le secours porté par le comte d'Anholt à Spinola. Afin de ne lui laisser aucun doute à cet égard, le comte Henri de Nassau l'avait fait sommer de payer aux États Généraux une somme de 500,000 reichsthalers, à titre d'indemnité pour prétendue contravention à la neutralité convenue entre la Ligue et la Hollande. L'Électeur, fort étonné de la réclamation, ne la prit pas au sérieux et la repoussa. Les dévastations de Mansfeldt , sanglante réplique des États Généraux, le tirèrent de son erreur. Il implora aussitôt l'assistance de l'Infante et fit entendre des plaintes fort vives jusqu'à Londres et à la Haye. Jacques écrivit à Mansfeldt c de sa meilleure encre (1). » Mais ce monarque était loin d'avoir assez d'autorité sur le Bâtard pour l'empêcher de faire ce que bon lui semblait, c Et s'il en est ainsi , écrivait l'Infante au roi d'Espagne , que le roi d'Angleterre s'engage pour le moins à ne prêter aucun secours direct ou indirect aux ennemis de l'Empire. » La réponse des Hollandais fut pleine de mordante ironie. « Si Mansfeldt s'attachait à ravager les biens de la noblesse et du clergé , c'était afin que ces deux ordres criassent d'autant plus fort en faveur de la paix (2). » L'inquiétude sur les desseins postérieurs du « bandoulier » gagna Bruxelles , puis Madrid. On y était pleinement convaincu qu'il allait envahir la Silésie et des mesures forent précipitamment prises pour l'arrêter.

Du reste, les rumeurs les plus bizarres trouvaient créance dans le public. Tandis que Péricard , subissant les impressions de la cour de Bruxelles, écrivait à Paris que Mansfeldt se rapprochait des villes hanséatiques pour en tirer assistance et recommencer la guerre en Allemagne (3), on mandait à l'Infante de la Haye :

(1) Archives de Simancas. Estado 2313, f° 30.

(2) Id. Estado 2507, f° 225.

(3) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, f° 85. Lettre de Péricard, du 2 décembre 1622.

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t Le bruit court ici que le colonel écossais Grey, qui prit part à la bataille de Prague avec un régiment d'Écossais, fait des levées en Angleterre pour Mansfeldt, qui lui aurait envoyé bonne provision d'argent, et l'opinion commune est ici que Mansfeldt veut aller à Venise se faire corsaire et prendre la mer avec les navires, qui sont déjà équipés dans ces provinces (1). » Isabelle ne se laissait pas abuser par ces étranges indications. Sous prétexte de se livrer au plaisir de la chasse , Spinola se rendit à Ruremonde , d'où il pouvait mieux t tenir l'œil à la mire pour surveiller les Hollandais , qui amassaient quantité de troupes et de munitions, tant à Nimègue qu'à Bréda, » et le comte de Salazar, qui se disposait à aller en Espagne, reçut ordre de c demeurer, pour faire sa charge de général de la cavalerie (2). t

Le Bâtard , trompant toutes les prévisions , descendit l'Ems , s'empara de Cloppenbourg et de Veichsl, et se jeta sur la Frise orientale, c Gomme une bande de loups dévorants , dit un historien, ses gens se jetèrent sur le pays sans défense. Et cependant une invasion de loups affamés eût été relativement un bonheur pour la Frise. Hélas! ce n'étaient pas des loups, mais des hommes doués de toutes les forces vives qui élèvent l'homme au-dessus de la béte, brûlant de toutes les passions qui le dégradent au-dessous de la brute. » Mansfeldt , favorisé par la garnison hollandaise de Leerort, s'établit à Leer. De là, il somma le comte Enno , qui s'était réfugié avec sa famille à Esens, à l'extrémité nord de la Frise, de lui livrer la forteresse de Stickhausen et 300,000 écus. Il était encore temps de mettre le pays sous eau : Enno n'y pensa pas , ou plutôt n'osa pas. Il répondit que ses domaines étaient protégés par la neutralité, que les habitants étaient prêts à fournir des vivres contre payement, et sollicitait le Bâtard de maintenir meilleure discipline parmi ses soldats.

Mansfeldt , irrité , attaqua Stickhausen , qui ne résista pas, et prit Friedbourg. Le 10 novembre, il fit son entrée à Aurich, en

(1) Archives de Simancas. Estado 2313, f*> 33.

(2) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, f» 85.

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grand appareil de carrosses et de chevaux. Ces faciles succès l'enivrèrent et réveillèrent dans son esprit l'idée fondamentale de sa vie, celle de se créer une principauté. D'Aurich, il expédia quelques escadrons de cavalerie à Esens, afin d'enlever le comte. Celui-ci, surpris, ne put fuir. Obligé de se résigner à son sort, il fut traité en prisonnier, ainsi que sa famille, et on ne lui laissa qu'un domestique pour le servir. Il envoya son chancelier, Wiardo, solliciter son transport dans un autre de ses châteaux. Le Bâtard refusa de recevoir le ministre frison. Enno renouvela sa demande par écrit , ajoutant qu'il considérerait cette faible concession comme un grand service. Mansfeldt se contenta de lui faire dire qu'il le traitait encore bien mieux qu'on ne l'aurait désiré en certain lieu. Enno donna toute son épargne. Cela ne suffit pas. L'aventurier apprit que le comte se disposait à faire passer une somme considérable à son gendre, le prince de Lichtenstein. L'argent, placé dans dix-huit tonneaux, était caché dans un souterrain du château d'Esens. Mansfeldt le fit enlever par un de ses officiers et le déclara de bonne prise.

Après s'être suffisamment assuré de toutes les places fortes , le Bâtard répandit ses soldats dans les villes ouvertes et dans le plat pays. Us s'y livrèrent à tous les excès d'une licence effrénée. La Frise était alors riche et florissante. Ses immenses ressources eussent suffi pour entretenir longtemps des forces plus considérables et plus affamées. Mais poussés par une rage frénétique de destruction, les gens de guerre de l'aventurier se plurent à gâter tout ce qu'ils ne pouvaient consommer immédiatement, sans prévoir qu'ils se préparaient à eux-mêmes le plus terrible châtiment. Au milieu de leurs orgies, ils brisaient tout ce qui se trouvait sous leurs mains, lançaient le beurre contre les murailles et le fromage par les fenêtres , souillaient ce qui restait. Ils exigeaient qu'on leur servit de l'argent sur les plats , en guise de mets, et emportaient le linge. Les étables regorgeaient de bestiaux. Ils les vidèrent et vendirent les bestiaux hors du pays. La paille débordait des greniers. Ils la brûlèrent et trouvèrent plaisant d'employer le blé non battu comme litière !

Mansfeldt avait tout d'abord frappé le pays d'énormes contri-

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butions, qu'il faisait percevoir régulièrement. Ce soin parut bientôt fastidieux. Le colonel Carpezan se présenta chez les receveurs, força leurs caisses et fit main basse sur tout ce qu'elles contenaient. D'autres officiers suivirent cet exemple : partout le caprice et la violenee tinrent lieu de loi.

Aux attentats contre les biens succédèrent les violences contre les personnes. La plume se refuse à décrire les épouvantables crimes, l'imagination à se représenter les tortures sans noms, commises ou inventées par la sauvage soldatesque du Bâtard. La vue de la douleur , du sang , des souffrances les plus cruelles, des plus affreuses angoisses réjouissait seule ces monstres à face humaine ; ils rivalisaient de raffinements de cruauté , de recherches et d'activité dans ce qui était devenu pour eux un art : faire durer, en les portant à leur comble, la désolation et le désespoir ! Un jour , quelques soldats oisifs entrèrent dans la maison des sœurs du bourgmestre de Norden et , par manière de divertissement, tirèrent les vaches de Fétable, leur crevèrent les yeux et, les plaçant en face d'un mur, les piquèrent avec des aiguillons. Les malheureuses bêtes , folles de douleur, s'élancèrent au hasard et se brisèrent la tête contre la muraille , aux grands éclats de rire de leurs lâches bourreaux. Mais ce n'était là qu'un amusement relativement innocent. Un de leurs plus grands plaisirs était d'approcher les hommes obèses de brasiers ardents, pour voir la graisse leur couler du corps, et de les rôtir jusqu'à ce que mort s'ensuivit. — Le pasteur de Wirdum subit sept flagellations successives avant d'être pendu. Ses convulsions leur parurent divertissantes, et la femme d'un meunier étant tombée entre leurs mains, ils la pendirent etla détachèrent trois fois de suite, afin de se repaître du hideux spectacle de ses tortures* La malheureuse expira à la troisième fois. — A Esens , un homme ayant hésité à livrer son argent , ces misérables lui serrèrent violemment une corde à nœuds autour de la tête jusqu'à ce que ses yeux sortissent de leur orbite.

Un de leurs jeux les plus fréquents était de placer une mère et son nourrisson liés l'un à côté de l'autre et de les laisser mourir : la mère, de l'excès de son lait, l'enfant de faim. A Nor-

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den, le mari d'une de ces infortunées ayant voulu faire résistance, fut bâtonné jusqu'à ce qu'il tombât sans connaissance. — Ailleurs, ils firent jouer des fanfares pendant trois jours sur le cadavre d'une de ces pauvres martyres , qui laissait six orphelins. Le quatrième jour seulement, ils cédèrent aux supplications des parents et permirent d'ensevelir leur victime , après s'être fait acheter chèrement cette tolérance. — Non loin d'Osteel, un ménage campagnard s'occupait à extraire de la tourbe. Survint une troupe de soldats de Mansfeldt, qui accusa le couple d'enterrer de l'argent et le somma d'indiquer sa demeure. Les paysans obéirent et menèrent les soldats dans leur chaumière. A peine entrés, ceux-ci lièrent l'homme et Brent violence devant lui à sa femme. « Pour l'amour de Dieu, s'écria le malheureux , en se tordant dans ses liens, épargnez-moi du moins cet horrible spectacle! » — c Ah ! tu ne veux pas le voir, répliquèrent ces infâmes brutes, eh bien ! tu ne le verras plus. » Et ils lui crevèrent les yeux !

Pas une femme , pas une fille, de quelque rang , de quelque âge qu'elle fiit , n'était à l'abri de leurs outrages , et leur rage bestiale s'attachait surtout aux femmes des pasteurs de la campagne. Nombre de ces infortunées se donnèrent volontairement la mort pour échapper à leurs abominables ardeurs. On raconte encore, à Jemgum, le trait de désespoir de six jeunes filles, qui, se tenant par la main, se précipitèrent ensemble dans la mer, ne voulant pas survivre aux flétrissures que la force brutale leur avait infligées. Les enfants mêmes étaient exposées aux plus cyniques attentats. Beaucoup périrentaprès avoir servi de jouets aux soldats, et pour rendre les rares survivants à leurs parents, ces exécrables bourreaux se faisaient largement payer. Las de victimes humaines , leur dégradante lubricité s'attaquait aux animaux, moins vils assurément qu'eux-mêmes.

Le Bâtard, entouré de luxe, vivant au milieu d'un harem que peuplait la violence (1), ne songeant d'ailleurs qu'à satisfaire sa

(1) Péricard mentionne sérieusement le bruit que Mansfeldt avait enlevé la fille du comte d'Emden « dans l'intention de l'épouser. » Lettre du 25 avril 1623.

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cupidité et son ambition, encourageait par son exemple ces épouvantables excès. Ses officiers imitaient sa dépravation, et un seul parmi eux, le capitaine Samuel Weiss, mérita d'être cité pour sa conduite compatissante envers les pauvres habitants de la Frise. A cette exception , il faut en joindre une autre, d'une importance toute relative. Un soldat ayant tué un habitant de Nordenàeoups de bâton comme un chien, fut puni de trois jours d'arrêt. Ses camarades lui tinrent compagnie et passèrent ce temps en orgies avec lui. En dehors de ce fait unique , il est impossible de retrouver le plus faible effort de répression de la part de Mansfeldt et de ses officiers.

Les plaintes affluèrent bientôt à la Haye ; le comte Enno y envoya son conseiller Àmama. Emden et la noblesse y dépêchèrent leurs députés, car nul n'ignorait quelle était la source des horribles calamités de la Frise. Les commandants des garnisons hollandaises d'Emden et de Leerort , indignés de ce qu'ils étaient condamnés à voir passivement , confirmèrent de leurs témoignages les désolants rapports des députés. L'impitoyable Maurice et les États Généraux simulèrent la plus grande compassion pour les malheureux Frisons. Ils déplorèrent leur impuissance. Mansfeldt, dirent-ils, n'était plus à leur service; lui donner des ordres était impossible, des conseils, d'un succès douteux.

Sur ces entrefaites, Mansfeldt fit savoir à Maurice que le débandement de ses troupes était tel qu'il ne pourrait plus les retenir, si les États Généraux ne venaient à son aide. Cette nouvelle émut les Hollandais beaucoup plus vivement que les lamentations des Frisons ; ils s'empressèrent , non de venir en aide à ces derniers et de les débarrasser de leurs oppresseurs, mais, au contraire, d'engager Mansfeldt à augmenter ses forces et à demeurer dans la Frise. Ils firent plus. Christian d'Halberstadt et ses bandes étaient restés en Hollande. On lui signifia l'ordre d'aller rejoindre le Bâtard. Halberstadt obéit avec d'autant plus de promptitude qu'il craignait de ne plus rien trouver à piller. Il arriva cependant à temps. Les baillages d'Emden et de Gretsiel avaient été respectés par Mansfeldt, parce que leurs

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revenus servaient à payer la garnison hollandaise d'Emden. Christian, autorisé probablement parles États Généraux, y mit sa cavalerie en quartiers.

Mansfeldt vit de fort mauvais œil l'arrivée de Christian. Celui-ci s'était vanté à la Haye d'avoir charge de prendre le commandement des troupes du Bâtard, Mansfeldt s'en offensa, et trouvant que les États Généraux ne ménageaient pas suffisamment son amour-propre, il menaça de s'embarquer pour Venise. La rodomontade effraya les Hollandais, qui jugeaient le Bâtard plus utile à leurs desseins qu'Halberstadt et ils enjoigniren t à ce dernier de quitter la Frise. Soit dépit, soit simplement ruse de guerre, Christian affecta de vouloir se réconcilier avec l'Empereur et dépécha au comte d'Anholt, « un trompette pour l'assurer de son affection et bonne amitié. » Anholt ne se laissa pas prendre au piège et redoubla de surveillance sur la frontière allemande. Halberstadt trompa néanmoins sa vigilance et pénétra dans la Wesphalie, puis dans la basse Saxe (1).

La ruine générale du pays, loin de ramener les esprits divisés à l'union, augmenta leurs dissentiments. Enno ayant convoqué les États de la Frise à Emden, le 28 décembre 1622, Mansfeldt leur fit connaître qu'il consentait à se retirer, sous la condition qu'on lui donnerait 600,000 écus. Les États répliquèrent qu'ils n'étaient pas en mesure de fournir cette somme et, au lieu d'en débattre l'abaissement avec Mansfeldt, ils accusèrent le comte d'être la cause des calamités du pays par ses relations secrètes avec l'Espagne (2) ; ils prétendirent l'obliger à payer seul les frais de la retraite du Bâtard. Le comte résista , les esprits s'aigrirent et la Diète se dispersa sans avoir produit de résultat.

Enno, désespéré, dépécha son fils aîné, Rodolphe-Christian, à la Haye, afin de solliciter de nouveau l'intervention des États Généraux. Le jeune comte y fut accompagné de quelques députés

(1) Archives de Simancas. Estado 2313, f°62. -— Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, f° 22.

(2) Archives de Simancas, ibid.

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des États et soutenu par l'ambassadeur anglais Carleton Ses démarches furent vaines. On traita ses plaintes d'exagérées, on lui énuméra les immenses services rendus par Mansfeldt à la Hollande et aux protestants d'Allemagne et ceux que le Bâtard pouvait rendre encore ; on lui fit remarquer le péril de blesser un homme aussi utile. Il paraît du reste que le Bâtard ne dédaigna pas de venir plaider lui-même sa cause, dans une courte excursion à la Haye. Le sieur de Franchemont, qui le vit, c le trouva avisé et de bons discours, » et témoigne c qu'il fut caressé d'un chacun. » L'admiration que Franchemont vouait au chef ne s'étendait cependant pas jusqu'aux soldats, car il les traitait de c sortes de diables » auxquels il fallait donner de l'occupation (1).

On comprend que, rencontrant de semblables dispositions chez c un chacun i à la Haye, Rodolphe-Christian jugeât inutile de prolonger son séjour. Il revint en Frise le 11 janvier 1623. 11 fut cependant suivi par deux délégués des États, chargés d'inviter Mansfeldt à tenir meilleure discipline et d'aviser aux moyens d'augmenter ses forces. Un mois après, ces commissaires mandèrent qu'il n'y avait aucun espoir d'améliorer la discipline et que les désordres augmentaient journellement. On leur répondit qu'ils devaient se conduire de manière à ne pas froisser Mansfeldt et à ne pas trop mécontenter cependant le comte Enno. C'était un ordre d'inertie. Au mois de mars, Rodolphe-. Christian revint encore à la charge et il obtint, cette fois, non que des mesures de répression fussent prises contre le Bâtard, mais que le commandant de Leerort fut autorisé à ouvrir les portes de la place aux fugitifs. Ceux-ci étaient nombreux, car la tyrannie des gens de guerre de Mansfeldt avait été poussée au point que la fuite devint l'unique moyen de s'y soustraire. Tous cependant ne pouvaient fuir. Ce mode désespéré de salut nécessitait de l'argent , des ressources quelconques. Or, précisément parce qu'il enlevait au Bâtard ses victimes les plus

(1) Archives de la Haye. Lettre de Franchemont au commissaire Heinsius, du 9 janvier 1623.

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riches, il le mit en fureur. Des placards menacèrent les fugitifs des peines les plus sévères. A Leer, le capitaine Bekan fit annoncer à son de trompe qu'il ferait raser les maisons des émigrés qui ne reviendraient pas à sa première sommation. Tous ceux qui purent être atteints furent flagellés , hommes et femmes, trois jours de suite. Malgré ces exemples, la campagne devint de plus en plus déserte. Les terres abandonnées demeurèrent sans culture et les soldats firent manger à leurs chevaux, comme verdure, la récolte naissante des semailles d'hiver. L'été arriva et avec lui la famine. Halberstadt s'était éloigné depuis plusieurs mois, Mansfeldt resta (1). Les Hollandais tenaient à le garder sous la main et n'avaient cessé de l'entretenir de tout ce qui lui était nécessaire.

Le 19 janvier 1623 , le Bâtard avait fait présenter aux États Généraux un mémoire contenant les points suivants :

c 1° Ne se trouvant le seigneur gênerai fourny de pouldre, balles et mesches pour résister dignement aux desseings des ennemys dont il est freschement menacé, et n'ayant d'ailleurs les moyens pour en faire la provision nécessaire, il prie humblement messieurs les Estatz Generaulx qu'il leur plaise luy faire avoir au plus tost bonne quantité de telles munitions, tant pour le canon que pour les mousquets ;

c 2° Mesme puisqu'il est mal fourny de canon, il prie messieurs les Estatz Generaulx qu'il leur plaise l'assister promptement de quelques pièces légères et propres pour la campagne, à bon compte du nombre par luy dernièrement demandé ;

c 3° Et d'autant qu'il luy convient armer ses troupes pour s'en pouvoir servir au besoin , il prie aussi bien humblement qu'il plaise à messieurs les Estatz Generaulx ou de donner la parolle à Loys de Guerre, marchand à Amsterdam , pour la somme de 150,000 escuz que ledit sieur gênerai a encore à demander, afin que pour autant qu'elle se pourra entendre, il puisse tirer de luy des armes pour lesdites trouppes, ou bien, si cela ne leur plaist,

(1) Tout ce qui précède, d'après Onno Klopp; Histoire de VOstfrise. pages 245 et suivantes.

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de trouver bon de l'assister d'armes par la voye telle qu'ils trouveront estre convenable a la nécessité urgente que Ton a de présent.

c Et finalement, qu'il leur plaise quant et quant donner ordre que ceux qui devront conduire les armes soyent pourveus de passeports nécessaires pour couper bresche à toute longueur (1). »

Dès le 24 janvier, les États Généraux c ayant mûrement considéré les points du mémoire présenté de la part du seigneur prince de Mansfeldt, » décidèrent :

c 1° Que serait donné ordre à fa plus prochaine province d'assister et furnir à Son Excellence de Mansfeldt, en cas de besoing, la quantité de 12,000 livres de pouldre, plomb et mesches à l'avenant.

c 2° Que sur ce point serait examiné de plus près s'il y aurait moyen de pouvoir assister ledit seigneur remonstrant de quelques pièces d'artillerie légère telles qu'il requiert.

c 3°D'aultant que les députez des Provinces- Unies ne se trouvent authorizés par leurs principaulx , que ne se pourrait présentement resouldre sur ceste assistance des 150,000 florins mentionnés en ce point, mais pour faire paroistre audit seigneur prince que lesdits seigneurs Estatz désirent seconder la bonne cause, consentiraient par provision d'interposer leur crédit à Loys de Guerre, marchand d'Amsterdam, jusques à la somme de 50,000 florins , pour l'achapt des armes pour ses soldats , de payer icelle somme endeans six mois prochains, advenant cependant que ledit seigneur remonstrant ne les payât lui mesme.

< 4° Que seraient accordez les passeports nécessaires pour lesdites armes (2). »

Il serait difficile d'établir un rapport plus complet entre les États et Mansfeldt. En dépit des déclarations de Maurice d'Orange , le Bâtard était bien réellement à la solde de la Hollande, qui lui fournissait tout, jusqu'à l'argent, à la seule excep-

(1) Archives de la Hâve.

ERNEST DE MANSFELDT. 131

t ion des vivres, dont Mansfeldt n'aurait jamais eu besoin , sans son imprévoyance brutale. Certes, il eût été facile aux États d'ajouter à leurs concessions quelques mots, qui eussent suffi pour épargner à la Frise d'indicibles souffrances. Mais il entrait dans leur implacable politique de ruiner ce malheureux pays , objet de leurs convoitises , pour en avoir meilleur marché et le forcer à se jeter de lui-même dans leurs bras.

La criante oppression que subissait Enno émut le roi de Suède, Gustave- Adolphe, en sa faveur, et nous trouvons dans la lettre que ce monarque adressa, à cette occasion, aux États Généraux, une preuve nouvelle de la connivence des Hollandais avec l'oppresseur et une appréciation de la conduite du Bâtard qui contraste étrangement avec celle des écrivains protestants.

c Nous avons appris , écrit le Roi , que Mansfeldt a attaqué notre cousin, le comte Enno d'Ostfrise, et non-seulement s'est emparé de son comté , a pris possession de ses terres , villes et forteresses, mais encore lui a extorqué, par violence, les choses les plus nécessaires à son entretien et Ta dépouillé de tout ce qui appartenait à sa famille. On ajoute même qu'il a attenté à sa personne , sans motif et sans déclaration de guerre , qu'il ne lui a épargné aucun outrage, aucune extrémité... Notre parenté avec ledit comte et le fait qu'il a été attaqué par Mansfeldt, au mépris des droits les plus élémentaires, nous ont fait jugera propos d'intervenir auprès de vous en faveur dudit comte , ne voulant pas croire cependant que Mansfeldt commet ces iniquités par votre ordre, espérant au contraire qu'il a simplement agi selon ses habitudes. Mais comme ledit Mansfeldt se vanle d'avoir agi d'après vos ordres, il est à craindre que cette conduite ne soulève contre vous le cercle de la Basse- Saxe et tous les princes protestants, etc. (1). »

Est-il nécessaire d'ajouter que la démarche de Gustave-Adolphe fut aussi infructueuse que les plaintes des États de la Frise? Loin même de se refroidir , les relations des Hollandais avec Mansfeldt se resserrèrent davantage. Le 29 janvier, Mansfeldt

(I) Archives de la Haye. Lettre du 10 février 1623.

132 ERNEST DE MANSFELDT.

sollicita et obtint , par l'intermédiaire du sieur Soost de Blewe, la permission de lever, sur les terres des Provinces-Unies, c quelques matelots et semblables gens et conducteurs, servant pour l'artillerie (1). » Il envoya, vers le même temps, au colonel Grey, à Londres, une lettre pour le roi d'Angleterre. Dans cette missive que le Roi montra, en affectant de s'en moquer beaucoup, à Charles Goloma , ambassadeur de l'Infante, à Londres, l'aventurier mettait en avant de vastes projets pour lesquels il demandait un corps de 6,000 Anglais , payés pendant plusieurs mois par le Roi , et 120,000 écus de subsides par mois , s'engageant à s'emparer tout au moins du duché de Bavière. En outre, Mansfeldt conseilla au monarque anglais de prêter au roi de Danemark 100,000 livres sterling , c et le bon , dit Jacques à Coloma , est que le Danemark ne m'a pas encore rendu 100,000 livres qu'il m'a déjà empruntées, Dieu sait pourquoi (2).»

Repoussé sur ce point, le Bâtard n'en devint que plus importun auprès des États Généraux. C'est ainsi qu'il envoya, le 24 mars, le colonel de Golstein à la Haye pour y réclamer des fonds (3), et que peu de jours après, il exigeait avec hauteur le remboursement d'une somme de 40,000 florins qu'il s'était fait avancer par Dolbier (4). Le 14 avril suivant, il chargea ce même Dolbier de représenter aux États Généraux « la détresse de l'armée » et de solliciter de nouveaux subsides (5).

C'était son quatrième député à la Haye , où négociaient déjà, en son nom , Grey , revenu d'Angleterre , Golstein et le sieur Schaffer. « Par le retardement , manda-t-il à cette occasion , le tems se perd inutilement (6). » Peu après, l'impatience le prit,

(1) Archives de la Haye» Lettre de Mansfeldt; Strikhausen, le 19/29 janvier 1623.

(2) Archives de Simancas. Estado 2313, f° 120. Lettre de Carlos Coloma, de Londres, du 1 er février 1623.

(3) Archives de la Haye. Lettre de Mansfeldt du 14/24 mars, de Stickhausen.

(4) Id. Lettre de Mansfeldt du 18/28 mars, d'Oldersum.

(5) Id. Mémoire du 4/14 avril.

(6) Id. Lettre du 18/28 avril.

ERNEST DE MANSFELDT. 133

et il interpella les hauts et puissants seigneurs avec arrogance : t Le désir, écrivit-il, et l'affection que je porte au bien de vostre Estât me convient à vous faire la présente et donner à entendre que le teras s'ecoulant et la saison s'avançant pour se mettre en campagne, je suis fort étonné que le colonel Golstein , lequel j'ai expressément envoyé vers vous, ainsi qu'avez particulièrement entendu de luy , n'a peu tirer jusqu'aujourd'huy aucune resolution sur un subject de telle importance. C'est pourquoy je vous prie de me faire entendre, au plus tost que faire se peult, ce qui est de vos intentions, car cela n'estant promptement mis à effect et le service que je vous désire rendre ne réussissant pas à vostre service , je n'en veux estre blasmé ni chargé. C'est ce dont je vous ay bien voulu advertir , comme aussy prier , puisqu'ay encore besoing d'armes, de vouloir respondre de la somme de 200,000 francs pour l'achapt d'icelles. En attendant une bonne et prompte solution , conforme à mon intention , je finiray en demandant, etc. (1). »

Les Hollandais, pour le ramener à plus de modération, n'eurent qu'à montrer un semblant de bienveillance aux Frisons. L'effet de cette tactique fut immédiat. Mansfeldt se radoucit, et dès le 25 mai-4juin, écrivant à la Haye en faveur du colonel Golstein, qui demandait deux compagnies de nouvelles levées, il excusa ses importunités sur < l'affection ardente qu'il portait au service de messieurs les États. »

La Hollande avait eu, pour le printemps de 1623, de grandes intentions de campagne , dans lesquelles Mansfeldt jouait un rôle considérable. Pendant l'hiver, l'agent Berck avait fait de pressantes démarches à Venise et à Turin, afin d'obtenir des subsides. Un traité d'alliance, signé antérieurement entre les États Généraux et la seigneurie, obligeait chaque partie contractante à assister d'une manière déterminée c celle qui serait invadée à guerre ouverte, un mois après due sommation. » Or, les Hollandais calculaient que la dette de Venise à leur égard avait commencé le jour de l'expiration de la trêve. Venise, de

(1) Archives de la Haye. Lettre du 2/ 12 mai, datée de Leer.

134 EllNEST DE MANSFELDT.

son côté, prétendait ne devoir ces subsides qu'à dater du jour où l'armée espagnole avait attaqué Bréda, et s'était exécutée en conséquence. La différence portait sur une somme très-forte. En vain Berck représenta sous les plus noires couleurs la position critique des États, menacés de tous côtés par les inombrables forces de l'Espagne et de l'Allemagne, s'épuisant pour tenir sur pied une armée de 60,000 hommes, une flotte de cent vingt navires de guerre; en vain fit-il ressortir le besoin c d'agrandir les forces par une armée extraordinaire pour faire la guerre avec vigueur, prévenir l'ennemi en campagne et, par l'attaquement de quelque place d'importance , luy donner la loy et le réduire à la défensive (1) ; » les Vénitiens demeurèrent sourds à ses instances. Berck ne réussit pas mieux à Turin ; Charles-Emmanuel n'avait pas oublié les dures leçons de 1621 , et il refusa très-poliment, mais aussi très-nettement, le concours qu'on lui demandait (2).

Les Hollandais s'étaient aussi adressés à Gustave-Adolphe ; mais ce prince, fort occupé par ses guerres de Pologne, ne leur donna que de stériles encouragements (3).

Plus heureux en France, les Étafs Généraux avaient trouvé le cabinet présidé par Richelieu disposé à les aider efficacement. Le 22 avril, le Roi fit payer à leur ambassadeur à Paris, la somme de 60,000 livres (4) et autorisa quelques-uns de ses officiers à lever sur ses terres 3,000 hommes d'infanterie, destinés à être joints aux troupes de Mansfeldt. Le sieur de Montherot, mestre de camp dans l'armée française, eut la charge de commander ce petit corps. Malgré le secret recommandé sur cet acte d'hostilité formelle contre l'Espagne, on connut aussitôt à Bruxelles ce qui se passait. Une lettre de Montherot

(1) Archives de la Haye. Mémoires de Berck, des 11/21 janvier et 1/11 février 1623.

(2) Id. Lettres de Charles-Emmanuel, des 7 et 20 avril 1623.

(3) Id. Lettre de Gustave-Adolphe, du 27 mars 1623.

(4) Id. Lettre de Louis XIII, du 17 mai 1623.

ERNEST DE MANSFELDT. 45o

interceptée fit même connaître les détails (1). La levée fut faite rapidement, le départ fixé au 8 juin. Mais à mesure que les soldats arrivaient, ils commettaient tant de désordres et soulevaient tant de plaintes , qu'on se hâta de faire embarquer les 1 ,200 ou 1,300 hommes qui se trouvaient déjà réunis. Encore fallut-il employer le bâton pour les y forcer, car ces gens, écume des villes et des grand'routes c eussent été plus contents de courir les vaches d'Artois (combien qu'elles fussent bien maigres) que de boire de l'eau salée de la mer. » Un colonel, le marquis de Bonnivet , qui avait accepté une commission de Montherot, dans la croyance qu'il s'agissait d'une guerre contre les Espagnols , apprenant la véritable destination de la levée , refusa de partir , disant : c Qu'il ne tirerait jamais l'épée pour un rebelle (2). » Le 11, les détachements qui restaient en arrière furent entassés sur des bateaux hollandais et le chiffre total des soldats envoyés en Hollande dépassa un peu 4,000 (5). < Charité peu chrestienne, écrivait-on de Bruxelles, et de laquelle on espère que Dieu paiera le Roi en son temps ! » L'Infante ne se borna cependant pas à compter sur l'infail-

(1) Archives du royaume de Belgique. Liasses de l'audience, n°545.

« Monsieur, i Ayant receu au retour de mon voyage que S. M. avoit faict faire ordre de trois mil hommes de pied françois que j'ay charge de commander et conduire quelque part et secrètement pour son service, j'ay sceu que vous auriez agréable une compagnie de deux cents hommes dont vous pouldrez asseurer vos chefs et vos soldats, incontinent la présente receue. Je m'en vais à Paris recevoir l'argent pour la levée et incontinent je vous advertiray du lieu où vous prendrez la peine de me venir trouver, pour vous donner de l'argent. Il faut faire la levée sans bruict et à la sourdine , d'autant qu'on ne veult faire connoistre le dessein .

A... De Calais, le 16 d'apvril 1623.

« A Monsieur de Rincourt. »

(2) Archives du royaume de Belgique. Liasses de l'audience, n° 545. Lettre du comte de Bonnières, gouverneur de Saint-Omer, du 15 juin 1623.

(3) Archives de Simancas. Estado 2313, f° 244.

136 ERNEST DE MANSFELDT.

lible justice de Dieu. Le 31 mai, le marquis Spinola se présenta, en son nom, chez l'ambassadeur de France et lui dit : c Que l'avis avait été donné depuis peu de jours des levées qui se faisaient en France pour le comte de Mansfeldt, que la princesse n'en avait rien voulu croire, connaissant la piété et le naturel du Roy , qui ne voudroit avouer un voleur public , reconnu tel par tout le monde, mais que la vérité en ayant depuis peu manifesté les effets, elle ne pouvoit retenir sa juste plainte de ce que S. M. déclarait ouvertement son intention et la faveur et assistance qu'il donnait aux ennemys de l'Empereur, du roy d'Espagne et de S. À.; que S. M. étoit assez informée de la qualité de l'homme qui avait trompé tout, le monde, ayant premièrement recherché l'archiduc Léopold , puis S. A. , et offensé S. M. T. C. et menacé la France par ses intelligences avec ses sujets rebelles, ruiné et ravagé sans aveu l'Allemagne, de sorte que l'on ne le pouvait qualifier que du nom de voleur et de bandoulier ; que l'Infante priait S. M. de bien considérer l'importance de l'affaire et ne permettre que Mansfeldt, avec son nom royal , continuât ses ravages et embrasements ordinaires dans la Germanie, dont le démérite et les plaintes se retourneroient contre la réputation de S. M. »

Péricard, bel esprit, un peu suffisant, mais habile et plein de ressources, répondit au marquis c qu'il n'avoit aucun avis des levées de Mansfeldt et qu'il pouvoit bien assurer S. A. que s'il passait quelques soldats hors du royaume, c'étoit sans la permission du Roi ; que maintenant que la paix était générale en France avec une parfaite obéissance, le Roi avait licencié une partie de son armée victorieuse, et que les soldats et gens de guerre cherchoient l'emploi là où ils pouvoient, que l'on avait témoigné par deçà une telle méfiance des Français que l'on aimait mieux se servir d'Anglais, Écossais et Irlandais hérétiques et en former des régiments, que de suivre la considéralion plus apparente, pour affaiblir leurs ennemys et se fortifier en faisant des levées françaises et catholiques, plus enclines à servir aux catholiques qu'aux héri tiques. A quoi j'ajoutai ,

ERNEST DE MANSFELDT. 137

rapporte Péricard , tout ce que j'estimai être du service du Roi (1). i

Quelques jours plus tard, l'Infante témoigna elle-même à Péricard combien « elle étoit marrye du mauvais conseil que le Roy avoit pris d'abandonner à un voleur sans religion et recogneu par tout le monde, sa réputation, son honneur. » L'ambassadeur français se trouva tellement embarrassé qu'il ne sut rien répondre. Mais rencontrant Spinola, au sortir de l'audience, il affecta de lui parler de t certaines levées sourdes, qui se faisaient jusque dans Paris et dont le rendez-vous serait à Cambray, déclarant que le Roy dissimulait pour les favoriser. » Spinola bondit sous le trait. Il nia formellement le fait des levées, s'indigna que le Roi prétendit mettre en même balance la considération de l'Infante et celle de Mansfeldt, et renouvela ses plaintes sur les recrutements autorisés en France en faveur du Bâtard (2).

Le 12 juin, Péricard eut « pleine audience » de l'Infante.

c Quant à Mansfeldt, écrivit-il le même jour à Puisieulx, je luy ay dit que le Roy me mande qu'il est bien connu et qu'on a esprouvé aux despens du public ce qu'il scayt faire, et Sa Majesté ne s'y fie que de bonne sorte, néantmoins souffre que les soldatz aillent servir selon leur humeur hors du royaume, estant bien ayse qu'il se purge par ce moyen des ruynes et voleries qu'ils commectoient sur les chemins. * L'Infante parut goûter médiocrement l'excuse, et Péricard étant revenu, pour donner le change, aux prétendues levées des Espagnols en France et spécialement sur les frontières de la Bourgogne , Spinola, qui était présent, se permit de rire et de faire remarquer à l'ambassadeur les étranges contradictions dans lesquelles il tombait, en accusant l'Espagne, tantôt de mépriser les Français, tantôt de les embaucher. Péricard ayant insisté sur ce qui se passait en Bourgogne, Spinola le mit au défi de fournir la moindre preuve

(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, f° 126. Lettre du 1 er juin 1623.

(2) Id., ibid., f° 139. Lettre du 6 juin 1623.

158 ERNEST DE MANSFELDT.

à l'appui de son allégation (1). Sur ces entrefaites, un certain La Valade, originaire du Poitou, vint à Bruxelles et se présenta chez le marquis Spinola , auquel il conta c qu'ayant amené jusqu'en Boulonnois une troupe de bons soldats et voyant que c'estoit pour passer en Hollande, au service des hérétiques, it n'y avoit voulu aller et s'étoit résolu au contraire à venir offrir ses services. » Spinola déclinaces offres et fit donner à La Valade 100 philippes. 11 ne manqua pas de saisir la première occasion pour se prévaloir du fait contre Péricàrd. L'ambassadeur, piqué au vif, fit venir La Valade et l'accabla de reproches. Il l'eut volontiers traité d'aventurier, mais La Valade prouva par un passe-port de son colonel., le sieur de la Roulière, la vérité de ses dires, et déclara que l'unique mobile de sa conduite était « qu'il ne voulait pas servir des hérétiques. » Péricàrd c ne jugea pas à propos d'éclaircir davantage l'affaire , pour plusieurs considérations, » et laissa aller La Valade.

Il était mal à son aise, et ce fut avec un véritable bonheur qu'il vint annoncer, le 1 er juillet, à l'Infante, c que le Roy, voulant estre très soigneux de donner aulcun ombrage à S. A., avait commandé la publication des deffenses de toutes levées et de sortir et aller servir hors du royaume. » Les troupes destinées à Mansfeldt étant alors toutes parties, la défense royale était simplement un leurre. Néanmoins l'Infante en témoigna une grande reconnaissance, que Péricàrd s'empressa de faire valoir à Paris (2).

Cependant Mansfeldt, non content des renforts qu'il avait reçus de France, fit répandre de nouveau dans les Pays-Bas un appel à la désertion. Par une singulière présomption, ce chef de bandes, si peu habitué à payer ses soldats, promettait à tous ceux qui viendraient à lui c le résidu de ce que leur devait le roi d'Espagne. » 11 annonça hautement dans ses placards l'intention d'attaquer les villes de Lingen et d'Haseluneet, d'avance, provoqua les garnisons de ces places à se rendre c sous cette condition

(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, f° 142 et suiv.

(2) Id., ibid.

ERNEST DE MANSFELDT. 139

que personne n'en sortirait sans être payé entièrement (1). » Ses proclamations demeurèrent sans effet et 1'Infanle jugea avec raison que Mansfeldt faisait trop de bruit de ses intentions contre Lingen, pour ne pas avoir d'autres projets.

On lui prêtait celui de se joindre à Halberstadt. C'était ce que la France désirait, et le Roi, qui regardait Mansfeldt comme étant à son service, lui en avait envoyé Tordre formel. Le prince Maurice, au contraire, voulait que l'aventurier attaquât Hulst ou Bois-le-Duc et fut soutenu par l'armée hollandaise (2). Il se promettait beaucoup de ce plan de campagne et la meilleure preuve de la justesse de ses vues, c'est qu'en transmettant ce renseignement à Madrid, l'Infante ne pouvait s'empêcher d'ajouter :- c et s'ils le font, nous aurons fort à faire (3). » Elle se rassurait à peine , en donnant l'ordre d'amasser des munitions dans les places menacées et en apprenant que les projets de Maurice rencontraient une forte opposition de la part de certains membres des États (4). Spinola s'établit en permanence sur la frontière, tandis que le prince d'Orange se tenait à Bréda, où le Palatin et la Palatine le suivirent, c On ne parle là que de passetemps, écrivit alors Péricard, et le Palatin a fait marché pour la clôture d'un bois de haute futaie (5). i

(1) « Tous braves soldatz, de quelque nation qu'ils soient, qui auront envie de servir fidèlement le prince de Mansfeldt, comme aussy ceux qui désirent recevoir le résidu que leur est redevable le roy d'Espagne ou quelque autre seigneur, scauront par la présente que le susdit prince marchera en brief avecq toute son armée vers les villes de Haselune et Lingen, amènera quant et luy argent pour contenter tous ceux qui auront envie de le servir loyalement. Désire aussy que les places susdites se rendent avecq cette condition que personne n'en sortira qu'il ne soit payé totalement, sur quoy ung chascun se peult et doibt asseurer. » (Archives du royaume de Belgique. Liasses de l'audience, n° 546.)

(2) Archives de Simancas. Estado 2140, f° 132. Lettre d'Emmanuel Sueyro, la Haye, 4 avril 1623.

(3) Id. Estado 2140, f« 175. Lettre de l'Infante, du 19 avril 1623.

(4) Id. Ibid., f 08 191 et 199. Lettres de SainWuan, du 28 avril, et de Sueyro (Anvers), du 6 avril 1623.

(5) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, p. 182.

140 ERNEST DE MANSFELDT.

Les anxiétés de l'Infante augmentèrent, sur Ta vis que Mansfeldt et Halberstadt, unis aux Hollandais, projetaient de se jeter sur les 'Pays-Bas (1). D'une part, le comte de Salazar lui mandait que les forces des deux aventuriers se montaient à 10,000 hommes de pied et 7,000 chevaux (2) ; de l'autre, l'électeur de Cologne la faisait avertir par le mayeur de Liège, Bockholt, qu'Halberstadt commandait seul à 23,000 hommes de pied et à 7,000 cavaliers, avec 30 pièces d artillerie (3). Sueyro l'informait d'Anvers que les Hollandais mettaient à la disposition du Bâtard 800 voiles, pour qu'il fit une descente dans les Flandres (4). Enfin , le 23 juin, Mansfeldt adressa à Anholt une lettre où, déclarant « qu'il venait d'être admis, avec son armée, au service du Roi très-chrétien , du duc de Savoie et de la seigneurie de Venise, il sollicitait le libre passage sur les terres de l'électeur de Cologne et du duc de Bavière , afin de pouvoir se rendre sans encombre là où ses maîtres l'appelaient (5). »

Toutes ces nouvelles contradictoires pouvaient avoir un certain fond de vérité relative , dans les projets de Maurice et de ses partisans aux États Généraux, mais elles avaient plus d'apparence que de réalité. Mansfeldt , de sa personne , n'entendait nullement quitter la Frise et méditait secrètement de s'emparer d'Emden. L'importance de cette ville, la seule qu'il eut été contraint de respecter, alléchait son ambition et sa cupidité. D'immenses richesses y étaient accumulées, et alors que le pays entier, pillé et dévasté, n'offrait plus de prise de quelque valeur, Emden devait tenter d'autant plus les aventuriers campés dans son voisinage. Ils essayèrent d'abord de pousser leurs déprédations jusque sous les murs de la place. Les magistrats se plaignirent. Mansfeldt répondit que sans argent il ne pouvait maintenir la discipline. Les habitants d'Emden employèrent

(1) Archives de Simancas. Estado 2140, f° 120. Lettre d'Isabelle, du 2 juin 1623.

(2) Id., ibid., f° 122. Lettre du 3 juin 1623.

(3) Id., ibid., f° 144. Lettre du 4 juin 1623.

(4) Id., ibid., f° 154. Lettre du 1« juillet 1623.

(5) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, 228/16.

ERNEST DE MANSFELDT. 141

alors la force el nettoyèrent leur banlieue de tous les pillards. Mansfeldt jeta les hauts cris et menaça. Emden ût acheter de la poudre et des munitions. Les États Généraux, craignant quelque éclat , intervinrent et prièrent le Bâtard d'éloigner ses gens de la ville et de leur en interdire les abords. Mansfeldt parut se résigner. Mais un jour les sentinelles des remparts signalèrent rapproche d'un navire aux. allures suspectes et sur lequel se montrait un petit nombre d'hommes armés. Salué par une votée de boulets , le bâtiment étranger aborda à l'île de Nesse , située en face du port d'Emden, et y débarqua Mansfeldt avec ses gens, venus, allégua-t-il plus tard, pour visiter l'ile , par partie de plaisir. Les forts de la place, qui commandaient l'ile, ouvrirent aussitôt le feu, en manière de sérénade, et l'aventurier se retira précipitamment au milieu d'une grêle de boulets, en vomissant mille impuissantes menaces de vengeance. Les bourgeois d'Emden, loin de s'en effrayer, provoquèrent leur vindicatif ennemi ; un parti composé des plus résolus d'entre eux pénétra jusqu'à Esens, délivra le comte Onno el le ramena à Leerorl. Le Bâtard dévora cette nouvelle humiliation en silence.

Sa tyrannie n'en devint que plus pesante sur les malheureux habitants des campagnes et ses colères avides de destruction ne rencontrèrent que de trop complaisants instruments dans le cercle de princes sans États et de comtes sans terres, qui composaient son état-major. Jamais courtisans ne furent plus dignes du maître qu'ils s'efforçaient d'égaler en licence et en immoralité.

Un incident tragique, qui fit alors beaucoup de bruit, peint au naturel cette étrange cour d'aventuriers, aussi cruels que dépravés. Un jour du mois de juillet 1623 , Mansfeldt étant à Leer, invita ses principaux officiers à un grand festin. Son plus intime affidé, Carpezan, était au nombre des convives. Comme d'habitude, on but beaucoup et, selon le terme de l'époque, on fit la débauche. Comme d'habitude encore, la conversation roula sur les sujets les plus lubriques et l'un des conviés, ne sachant plus trop ce qu'il disait, s'étendit complaisamment sur certaines aventures dont l'héroïne était la femme de Carpezan. Ces propos

142 ERNEST DE MANSFELDT.

firent le tour de la table. D'autres invités y placèrent leur mot , et on en vint à plaisanter directement l'un des officiers présents de ses succès actuels près de madame Carpezan. Interpellé formellement par Carpezan, l'officier confirma, en riant, la vérité des anecdotes que Ton venait de conter, tant pour luimême que pour plusieurs autres. Carpezan se leva aussitôt de table sans mot dire , au milieu des ricanements grossiers de l'assemblée et se rendit droit à l'appartement où sa femme se tenait en compagnie d'autres dames de son rang. Il lui ordonna de s'habiller sur l'heure, pour retourner avec lui à Jemgum, où étaient ses quartiers. Le voyage se passa silencieusement et la jeune femme, inquiète, chercha inutilement à faire parler son mari. Dans la soirée, la voiture atteignit Jemgum. Dès que les deux époux se trouvèrent seuls , Carpezan déclara à sa femme terrifiée qu'elle devait se préparer à mourir. A cet arrêt , la malheureuse éclata en pleurs et en sanglots, elle se jeta aux pieds de son mari , embrassa ses genoux , implora son pardon, invoqua le souvenir des cinq enfants qu'elle lui avait donnés, frappa le parquet de son front, se roula convulsivement dans la chambre , et, rebutée , s'abandonna au plus affreux désespoir. Immobile et muet, Carpezan contemplait sa victime et semblait jouir des cruelles tortures de cette âme désolée et frémissante à la pensée de la mort. Lorsqu'il se fut rassassié de cet affreux spectacle, il la livra aux mains des pasteurs chargés de la préparer à la mort. Ces hommes s'émurent et intercédèrent pour la pauvre condamnée. Ils n'obtinrent qu'un répit de quelques heures. Le lendemain matin, l'infortunée fit la communion protestante à l'église. A peine était-elle rentrée dans son appartement , que Carpezan y introduisit lui-même, le bourreau. Sur l'ordre réitéré de trancher la tête de la femme du colonel, l'exécuteur se troubla, trembla de tous ses membres et bégaya un refus. Carpezan irrité, fit mettre sa victime à genoux, lui découvrit le cou et ordonna au bourreau de frapper. Celui-ci, hors de lui d'épouvante et d'horreur, balbutiait des représentations sans bouger. Le colonel exaspéré sauta sur lui, arracha le glaive de ses mains et se mit en devoir d'exécuter

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lui-même sa femme. A celte vue, le bourreau, craignant pour lui-même , se remit , arrêta le bras du colonel et, s'emparant du glaive, trancha d'un seul coup la tête de la condamnée ; immédiatement après, le cadavre fut placé dans un cercueil préparé d'avance et porté au cimetière. Cet acte de justice à la turque excita un sentiment de réprobation universelle et le cri de l'indignation publique éclata avec tant de force, que Garpezan se crut obligé de publier une brochure justificative de sa conduite. Mansfeldt ordonna une enquête à Leer et les résultats ne laissèrent aucun doute sur la culpabilité de la victime. Mais ce qu'elle constata d'étrange, c'est la part directe de Mansfeldt à la catastrophe. Il fut en effet démontré que le Bâtard l'avait sciemment préparée. Informé de l'inconduite de madame Carpezan, et les preuves lui en ayant été données, il trouva bon, de concert avec ses plus intimes officiers c pour l'honneur de la justice et la réputation du nom du colonel, de faire connaître à celui-ci les écarts de sa femme et de le mettre en demeure de la faire exécuter sur l'heure. > Mansfeldt promit à Garpezan de le garantir contre toute conséquence quelconque de ce crime et proclama ainsi sa complicité dans l'action lâchement cruelle du colonel. À ses yeux , au jugement de sa morale particulière, Carpezan avait bien agi. Cette opinion ne rencontra pas plus d'approbateurs que sa morale. Quelques mois plus tard, Carpezan étant venu en Hollande, les femmes et les enfants s'ameutèrent contre lui, le poursuivirent à coups de pierres, en l'accablant d'injures, et ce justicier de son propre honneur n'échappa qu'avec peine à la justice non moins sommaire de la foule (1). La justice divine devait intervenir à son tour, et plus lente en apparence , elle préparait le châtiment par la main même des coupables.

Peu après son entrée dans la Frise orientale, Mansfeldt songea à étendre ses exactions sur le comté voisin d'Oldenbourg et fit signifier au comte qu'il eut à autoriser le recrutement dans ses États et à lui payer une contribution de 150,000 thalers. Mais

(l)Onno Klopp, Ostfriesland, p. 257.

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ce comte était Antoine Gunther, prince dont l'énergie égalait la prudence et qui, dans ces temps difficiles, avait dû constamment parer aux dangers sans nombre de sa situation et sauvegarder son indépendance. Il adressa au Bâtard un refus déguisé sous les plus mielleuses paroles. Mansfeldt parut d'abord- s'en contenter, mais il chercha à surprendre cauteleusement la digue d'EUense, qui lui eut ouvert les portes de la seigneurie de Jever et du comté d'Oldenbourg. Antoine Gunther avait heureusement pris ses précautions, et lorsque les gens du Bâtard se présentèrent devant le fort qui défendait la digue, ils se trouvèrent en présence de forces nombreuses, à l'attitude résolue. Ces amis des faciles conquêtes n'osèrent aller plus avant et se retirèrent Toutefois, lorsque la disette qui se manifesta au printemps dans la Frise, à la suite des dévastations insensées des bandes de Mansfeldt, eut commencé à sévir , le Bâtard tourna de nouveau ses vues sur le comté d'Oldenbourg, dans lequel il espérait trouver de nouvelles ressources. Un fort détachement de ses gens envahit à l'improviste la seigneurie de Jever et s'empara du Garner Siel. Ce fut le signal d'un soulèvement général de la contrée. Les paysans, instruits du sort qui leur était réservé par l'exemple des malheureux Frisons, étaient décidés à périr jusqu'au dernier plutôt que de permettre à un seul des féroces soudards de l'aventurier de prendre pied dans le pays. Ils entourèrent en masses profondes le Garner Siel et sommèrent les Mansfeldiens de décamper sur l'heure. Des paroles insultantes s'échangèrent, puis, à la suite de provocations mutuelles, un dragon déchargea son arme sur un des paysans et le tua raide. Aussitôt la foule, emportée par la fureur, se rua sur les Mansfeldiens et les tailla en pièces. 2 capitaines, 150 fantassins et 60 dragons demeurèrent prisonniers ; le reste fut massacré.

A la nouvelle de cet échec, le Bâtard entra dans une violente colère et parla d'en tirer une vengeance éclatante. Mais l'altitude de Gunther et l'arrivée de quelques troupes danoises, envoyées à son secours, calmèrent subitement l'aventurier. Il se contenta des explications qu'on jugea à propos de lui donner

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et que Gunther appuya du renvoi sans rançon des prisonniers et de l'offre d'une somme de 12,000 thalers (4).

Bientôt après la sanglante défaite de Christian à Stadtloo , Tilly vint camper avec 25,000 hommes à Meppen, s'apprêtant à attaquer le Bâtard et à délivrer la Frise de ses bourreaux. Il écrivit au comte Enno et à la ville d'Emden pour les engager à faire cause commune avec lui. Enno était impuissant, la ville aux mains d'hommes hostiles aux catholiques et à l'Empereur. Au lieu d'accepter les propositions de Tilly , les magistrats d'Emden firent passer ses lettres à la Haye. L'inquiétude saisit les États Généraux, et peu de jours après , le comte Ernest Casimir de Nassau se présenta devant la ville avec 1 ,600 soldats et un convoi d'artillerie , d'armes , de munitions et de vivres destinés à Mansfeldt. En même temps une escadre hollandaise fut envoyée en observation à l'embouchure de l'Ems. La majorité des habitants d'Emden accueillit avec méfiance le renfort de garnison que lui amenait le comte de Nassau. Afin de donner quelque satisfaction à l'opinion publique, les magistrats mirent arrêt sur le convoi et firent placer dans leurs arsenaux les 39 canons, les armes et les munitions amenés pour lé Bâtard. Les Hollandais n'osèrent s'y opposer et toutes les réclamations de Mansfeldt furent infructueuses. Tilly , déçu dans ses espérances, ne pouvait plus avoir recours qu'à la force. Il se décida à pénétrer dans la Frise par le comté d'Oldenbourg et porta son quartier général à Wardenbourg. Gunther, redoutant de voir ses États devenir le théâtre de luttes sanglantes, supplia Tilly d'attendre le résultat des ouvertures qu'il désirait faire à Mansfeldt. Le général de la Ligue y consentit.

Gunther connaissait trop bien Mansfeldt pour compter sérieusement sur ses dispositions pacifiques ; mais il fondait ses calculs sur l'extrême détresse de l'imprévoyant aventurier. Déjà, au commencement de 4623, il lui avait offert de le réconcilier avec l'Empereur. Le Bâtard avait feint d'accepter cette médiation avec reconnaissance, mais sa duplicité le trahit et

(1) Onno Klopp, Ostfriesland, p. 263.

H. — E. DE MANSFELDT. H)

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Gunther renonça à continuer plus longtemps d'inutiles pourparlers. Comment attendre en effet la moindre récipiscence d'un homme qui se jouait des engagements les plus formels et dont Tunique règle de conduite consistait à suivre aveuglement les capricieuses impulsions du plus étroit égoïsme? Aux termes des stipulations qui le liaient avec la France, la Hollande et Venise, il aurait dû entrer en campagne au mois de juin 1623, soutenir Halberstadt, porter la guerre sur les terres de l'Empire et jusqu'en Bohême. C'était pour le mettre mieux en mesure de se conformer à cette convention, que la France lui avait envoyé hommes, armes et argent. Or, loin de commencer même l'exécution du plan 'de campagne , il avait lâchement abandonné Christian et était demeuré confiné dans la Frise, exclusivement occupé de ses exactions et de ses vains projets de se créer une principauté. Afin d'excuser son apathie, il ne cessait de se plaindre de son « peu de moyens de subsister vigoureusement, » envoyait Ferentz à la Haye déclarer aux États « qu'il n'attendoit qu'un mot d'eux pour sortir de la Frise et attaquer l'ennemy selon qu'il serait trouvé bon par eux, en luy subministrant seulement les moyens proportionnés au nécessaire de l'un et de l'autre (1). » D'accord avec lui, les Hollandais chargèrent leur ambassadeur à Paris de solliciter du Roi un subside supplémentaire de 40,000 à 50,000 écus par mois et le prompt payement d'une autre somme de 200,000 écus déjà promiepar le monarque français pour la fin de l'année. On voit par la note du diplomate néerlandais que « les deux armées de Christian et de Mansfeldt se devaient seconder l'une et l'autre, sans se séparer trop longtems ny es lieux divers et trop esloignez. » Pour appuyer leur requête , les Hollandais ne craignirent pas de se représenter comme «ayant sur les bras tout seuls toutes les armes et armées d'Allemagne, Italie et Espagne et consacrant tous leurs petits moyens à réformer l'armée d'Halberstadt (2). > Us tenaient

(1) Archives de la Haye. Mémoire de Ferentz, du 19/29 août 1623.

(2) Id. « Ma proposition au Roy estant à Saint-Germain en Laye, » 29 août 1623.

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le même langage à Venise, exagérant encore plus leur péril, en raison sans cloute de l'éloignement, et leurs envoyés peignaient à la sérénissime République, la Hollande luttant contre t '150,000 hommes de pied et 50,000 chevaux, choc , certes, dont les mémoires ne portent pas de semblable. > Ces agents rachetaient leurs mensonges intéressés par une franchise plus grande sur le compte de Mansfeldt « duquel, disaient-ils, on a espéré quelque chose pour le temps qu'il a esté au service des confédérez, mais on en voit de pauvres effecls (1). »

L'approche de Tilly put seule en effet tirer le Bâtard de son inertie, et encore déploya-t-il son activité à sa manière. Il mit le feu aux villages occupés par son armée, détruisit les moulins, emmena ce qui restait de troupeaux, innonda le pays et se retira sur Leer. Il y était, à la vérité, à l'abri des attaques des forces de la Ligue, mais non des ravages de la disette. La nécessité brutale lui fit comprendre qu'il ne pourrait se maintenir encore longtemps et il offrit lui-même aux États de la Frise de quitter le sol de leur pays, s'ils voulaient lui faire donner 300,000 florins et restituer le matériel de guerre saisi par ceux d'Emden. Les États étaient sans argent. Emden se souciait peu d'en avancer pour eux. Elle déclara, de plus, ne vouloir rien rendre à Mansfeldt, par la raison qu'elle ne pouvait avoir en lui la moindre conrfiance. Ce fut à ce moment qu'intervint Gunther, appuyé pai? le roi de Danemark. Ses envoyés pressèrent les États- de la Frise d'accepter l'offre de Mansfeldt et proposèrent de leur faciliter les moyens de payement. L'accueil favorable qu'ils reçurent des États souleva de vives anxiétés chez les Hollandais qui n'entendaient pas que la Frise put se tirer d'affaire sans eux. Ils effrayèrent les États du fantôme de la réaction catholique qu'ils leur montrèrent dans la personne de Tilly, derrière Gunther ; ik firent jouer les ressorts des passions religieuses et laissèrent entrevoir que si les Frisons leur témoignaient de la confiance, ils se montreraient généreux. Le moyen réussit d'autant mieux.

(1) Archives de la Haye. « Ma proposition à la seigtieurie de Venisa, »■ 23 septembre 1623.

que le projet d'accommodement avecMansfeldt était peu sympathique au comte Enno et à la ville d'Emden. Enno désirait pardessus tout que l'armée de la Ligue se chargeât elle-même de l'expulsion de Mansfeldt, et ses vœux étaient conformes à ceux de la cour de Bruxelles, très-opposée à l'accommodement. Les magistrats d'Emden ne portaient qu'un très-médiocre intérêt au sort des campagnes et, confiants dans la force de leurs murailles, avançaient mille prétextes pour éluder une convention dont les frais devaient naturellement retomber sur eux. Gunther découvrit sans peine d'où venait l'obstacle principal au succès de ses négociations et s'en expliqua sans détour avec les États Frisons, c En quoi, leur fit-il remarquer, les Hautes puissances vous ontelles jamais servi, de quelle extrémité vous ont-elles jamais tirés? n'est-il pas insensé de vous imaginer qu'elles vous délivreront gratuitement de Mansfeldt et que leur médiation ne vous sera pas mille fois plus chère et plus coûteuse que la mienne ? Plaise à Dieu que l'issue ne vous fasse pas cruellement sentir l'inanité de vos illusions, le mensonge des espérances dont' on vous leurre ! »

Gunther parlait à des hommes prévenus et que leur égoïste avarice rendait sourds à ses avis. 11 comprit à la lenteur calculée des négociations qu'elles n'aboutiraient pas et en avertit loyalement Tilly. Le général catholique songea aussitôt à faire entrer son armée dans la Frise. Gunther l'en détourna : « La Frise, lui dit-il, est un désert à demi-noyé, qu'il vous faudra traverser dans toute sa longueur avant d'atteindre Mansfeldt, retiré dans quelque coin, à Greetsiel peut-être. La faim est le seul ennemi contre les atteintes duquel ce Mansfeldt ne puisse s'abriter, c'est aussi le seul qui le forcera de reculer, sans le secours d'aucune armée. > Cette observation était juste et puisée dans la connaissance exacte des faits. Gunther savait en effet que le Bâtard < était en grande perplexité pour ne savoir quasi où se tourner et la plus forte partie de ses gens fort mal contents à faulte de paiement, que les Hollandais pensaient même à lui envoyer de nouvelles provisions d'argent et à lui fournir les bateaux nécessaires pour le retirer de là et l'employer

ailleurs (1). > De plus, en se retirant à Leer, Mansfeldt avait fait percer les digues et lever les écluses sur une partie du pays ; au premier mouvement de Tilly , il pouvait continuer le même système de défense et, se retirant sur quelque point comme Greetsiel ou Norden , transformer la Frise en un vaste lac, inaccessible aux troupes catholiques. Avancer eut donc été périlleux, demeurer à Wardenbourg devenait critique, à cause de la difficulté de nourir l'armée. En conséquence, malgré les instances d'Enno et de la cour de Bruxelles, Tilly se décida à ramener ses troupes en Westphalie, et, peu après, leur fit prendre des quartiers d'hiver dans les États du landgrave de Hesse- Gassel, ne laissant derrière lui qu'un petit corps d'armée , chargé, sous les ordres d'Anholt, de surveiller Mansfeldt.

Un moment, Mansfeldt se crut délivré. Il se trompait cruellement. Si Tilly était loin, cet autre ennemi, si bien signalé par le comte d'Oldenbourg, la faim, l'attaquait dans son propre camp. L'effroyable désordre qui régnait parmi ses bandes sans frein en favorisait 1<$ ravages. Effrayé des progrès du mal, l'aventurier revint sérieusement à la pensée de battre en retraite et, persuadé que les États Généraux tenaient la clé de la situation, il dépécha Dolbier à la Haye pour solliciter la remise des 300,000 florins (2) et la conclusion du traité.

Mais tandis que Dolbier s'efforçait d'aplanir les voies au départ de son maître , l'ambassadeur de France à la Haye, le sieur du Maurier, se plaignait amèrement de ce que les États Généraux laissaient périr une armée formée à l'aide des subsides de la France, et ne lui faisaient rendre aucun des services qu'on attendait de sa position (3). Il leur remit, à ce sujet, une note passablement aigre, et, peu de jours après , une lettre du Roi signifia aux Hollandais c qu'ayant su le peu d'effet que faisaient maintenant les troupes françaises employées à l'armée de Mansfeldt, S. M. avait estimé à propos de les retirer à l'hiver, pour

(1) Archives du royaume de Belgique. Liasses de l'audience, n° 547.

(2) Archives de la Haye. Duitsland.

(3) Id., ibid., 3 octobre 1623.

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«e souffrir que la rigueur de la saison et f incommodité qu'ils recevaient en Frise ne les fit périr entièrement sans aucun profit pour la cause commune (4). »

Gette sollicitude était tardive, car déjà le corps de Montherot était fort réduit par la maladie et la désertion. On le savait parfaitement à Bruxelles et la communication que l'envoyé de France fit de la lettre du Soi aux États Généraux y produisit par conséquent peu d'effet (2).

Spiwola rappela à Péricaiti < ce qu'il lui avait dit, lorsqu'il vit Marnsfektt euferné dao6 les marais du comté d'Emden, combattu defa faim, du desordre, de la nécessité, assez puissants ennemys pour le peduire à l'extrémité, en sorte qu'il se deferoit de soymesme et que ce châtiment, venant de la main de Dieu, luy es toit inévitable, comme à Halberstadt ; que Jfansfeldt avoit grande- «ment offensé le Roy, d'avoir pris la qualité de gênerai de S. M., pour en user avec honte, toutes ses troupes françaises l'ayant abandonné par compagnies entières, aucunes s'estant retirées par mer a Dunkerke, où le gouverneur les avait favorisées de libre passage et d'autres ayant joint le baron de Tilly et tous les capitaines ayant voulu tuer Montherot, leur mestre de camp, à ce qu'il dit, que Mansfeldt avait mal employé l'argent de la France. » L'Ambassadeur, à défaut de bonnes raisons, apposa au marquis quelques phrases ronflantes, c J'ay reparty, écrivit-il , que ce qu'il disoitétoit sans apparences et portoit en soy une preuve certaine du contraire , et que si le Roy eut ad voué et soudoyé Mansfeldt, il est assez puissant pour le maintenir et préserver de telles extrémités. » c J'en suis sortis au myeux que j'ai peu, ajoutait-il-, comme d'une mauvaise cau6e(l). »

Péricard ne se découragea cependant pas. Sur l'ordre de son gouvernement , il vint trouver, le 27 octobre, le marquis Spinola et lut confia avec grand mystère que c S. M., ayant voulu tesmoigner une surabondance de son affection véritable,

(1) Archives de la Haye. Duitsland. 11 octobre 1623.

(2) Archives du royaume de Belgique. Liasses de l'audience , n° 547. Lettre du 14 octobre 1623.

(3) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, f° 151.

par ia revocation immédiate des trouppes estant près du comte de Mansfeldt, envoyait exprès le sieur de Graville, avec les ordres et commandements nécessaires. • Il aurait désiré que le marquis voulut bien se charger de communiquer cette nouvelle à l'Infante. Mais Spinola éluda la commission, et le 28, Péricard obtint de l'Infante c une audience, en laquelle il employa les termes et les discours propres pour faire valoir le procédé libéral et les franches intentions de S. M. » — c Imaginez, monsieur, écrivit-il le même«jour à Puisieulx, les honnestes et cordiales paroles de ceste bonne princesse et les asseurances que je luy ai confirmées d'une vraye affection et bonne voysinance réciproque et estant difficiles à exprimer par lettres. Je vous diray seulement que S. A. me dit, en riant, que Mansfeldt ne pouvoit avoir refuge propre à son humeur que Bethlen-Gabor et se faire Turc, estant homme sans foi et sans religion (1). i

Le 1 er novembre l'ambassadeur français, allant visiter le Père Hyacinthe , capucin , fort mêlé aux négociations politiques du moment, fut très-étonné de le trouver possesseur du fameux secret qu'il avait appris de M. de Puisieulx même et « fort ayse de l'avoir connu tout à propos pour l'écrire à l'Empereur, à l'électeur de Cologne et ailleurs par un courrier qui retournait en Allemagne. » Les vives félicitations du Père Hyacinthe furent insuffisantes à consoler Péricard profondément mortifié de l'incident. Mais le désapointement de Péricard fut plus grand encore, lorsque, huit jours après, le Père Hyacinthe, le tirant à part, lui dit c ses regrets des bruits qui couraient au desavantage du Roi Très- Chrétien, que par son intervention les Estatz Généraux avaient donné asseurance à Mansfeldt pour sa conservation, attendant le printempset que S. M. luy auroit promis par la bouche

(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harley, f° 151. — Dans la même lettre se trouve un détail qui peint vivement les mœurs profondément empreintes de foi de l'époque. « Elle m'a dit qu'Elle avait commandé au sieur de Melvède de faire entendre à Leurs Majestez une dévotion à saint Sébastien tous les mardis , qu'Elle avoit instituée contre la peste, sur quoy je luy ay dit leajleches que je vous ay envoyées et les oraisons qu'Elle m'a fait l'honneur de me donner et qui sont en vérité fort efficaces. »

de M. de Chatillon de luy fournir 10,000 hommes de pied françois,ou luy en permettre la levée. > Péricard c ayant refuté ces dires par la vérité et autorité de Tordre envoyé en Hollande, i le Père Hyacinthe répondit que « Ton savoit certainement que les troupes françoises s'estoient desfaites elles-mêmes et que la revocation du Roy estoit superflue (1).» L'ambassadeur de l'électeur de Cologne, le sieur de Wachtendonck, doyen de l'église de Liège, tint le même langage à Péricard. Il ne lui cacha pas, c que la misère extrême du Bastard, abandonné des François avant que -le commandement du Roy arrivast, estant sue d'un chacun, obscurcissait un peu la grâce de tout ce que le gouvernement françois pouvoit faire dire. » Enfin, l'Infante, recevant Péricard et l'entendant vanter c la générosité du roy de France et l'abandon qu'il faisoit envers Mansfeldt , surmonta sa discrétion ordinaire et laissa entendre que le Bastard n'estoit pas du tout abandonné. » Péricard ayant relevé le propos « avec tout respect, » la princesse déclara c qu'Elle entendoit ce qu'Elle avoit dit des Vénitiens et que Mansfeldt et Halberstadt n'avoient autre passage que Brème pour se retirer, n'y autre refuge que Bethlen-Gabor, estant tous de la même farine (2). >

Malgré les dispositions de méfiance et d'incrédulité contre lesquelles il avait à lutter, Péricard, il faut lui rendre cette justice, ne cessa pas un seul instant de soutenir son rôle et d'affirmer les loyales intentions de son souverain. Le 11 décembre, dans une réception à la cour, l'Infante eut occasion de lui dire, t qu'elle avoit reçu advis de Paris qu'il estoit arrivé quelques capitaines de la part de Mansfeldt pour demander argent au Roy pour luy mesme et pour les troupes françoises estant avec luy, et qu'elle ne croyait pas que le Roy voulust le donner. Sur quoy, Péricard l'assura de la continuation de la resolution absolue de S. M., qui vouloit estre obeye en cela, ayant envoyé une depesche à son ambassadeur en Hollande pour la faire exécuter (1). »

(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, f° 157.

(2) Id., ibid., fo 159.

(3) Id.,tô«?.,f b 164. Péricard, rendant compte de son entretien avec

Autant le cabinet de Bruxelles insistait pour le rappel des Français au service de Hansfeldt, autant la Hollande s'efforçait de l'empêcher. Dans l'espoir de regagner les bonnes grâces des ministres de Louis XIII, les États Généraux s'empressèrent d'envoyer des secours à Mansfeldt. Hais loin d'aider l'aventurier, ces mesures eurent pour unique résultat de mettre le comble à sa détresse et aux souffrances des Frisons.

Après sa défaite de Stadtloo , Christian d'Halberstadt avait rallié les débris de son armée , au nombre de 6,500 hommes environ, et les avait fait admettre à la solde de la Hollande. C'était moins un corps d'armée qu'un ramassis de gens sans aveu , capables de tous les crimes et complètement indisciplinables. Deux mois s'étaient à peine écoulés que de toutes parts des plaintes s'élevèrent avec tant de force contre ces bandits, que les États Généraux crurent urgent de s'en débarraser. Ordre leur fut donné d'aller rejoindre Mansfeldt. Christian, mû par ses profonds ressentiments contre le Bâtard , refusa de les conduire lui-même en Frise et en laissa le soin au comte Hermann de Styrum, qui arriva effectivement au camp de Mansfeldt , vers la fin d'octobre. La résistance de Christian déplut aux États. Ils pesèrent sur lui. Le prince brunswîckois cédant enfin à la nécessité, prit son parti et, suivi d'un millier d'hommes qui lui restaient, s'avança jusqu'à Greetsiel.

Le but ostensible des Hollandais était de fournir au Bâtard de nouveaux moyens d'envahir l'évéché de Brème et de tenter quelque expédition. Ils n'avaient guère plus besoin de lui en Frise et ils pensaient faire un coup de maître, en secouant sur l'Allemagne, à la satisfaction de la France, les deux aventuriers

rinfante,citele trait suivant de l'horrible barbarie des Turcs, alors en guerre avec l'Empire etalliés duPalatin. « Sur quoy elle m'a conté amplement la barbarie et cruauté que les Turcs ont exercées en Moravie, ayant tué inhumainement tous les vieillards et arrestés ceulx qui estoient en âge et force de servir, lesquels ils ont rendu esclaves, et ont coupé la teste à tous jeunes enfants, puis fait couper en quartiers et saler dans des barriques qu'ils ont envoyé vendre en Tartarie où ils usent de chair humaine, comme anthropophages. »

accrochés à leur bourse. Cette préoccupation ne leur laissait pas assez de liberté d'esprit pour se rendre compte des obstacles suscités par la nature de ces hommes et par la situation des choses. Mansfeldt et Halberstadt n'étaient pas des instruments commodes, ni faciles à manier ; eux-mêmes ne disposaient pas de leurs troupes comme ils voulaient et ne s'entendaient nullement ensemble ; eussent-ils été parfaitement d'accord et maîtres de leurs bandes, la force leur manquait et la terre se dérobait sous leurs pas.

Dès le milieu de l'été et alors que partout ailleurs le grain était abondant et à bon marché, la pénurie de vivres existait à tel point dans la Frise, que les États Généraux avaient été contraints d'ordonner à la province de Groningue de fournir aux soldats de Mansfeldt 90,000 livres de pain et 100 tonnes de bière par jour. C'était trop pour la province. Elle ne tarda pas à souffrir elle-même de la disette et à se plaindre. Les fournitures se firent mal , inexactement et, finalement, cessèrent. Le roi de France envoya bien quelques navires chargés de grains à Norden, mais il ne renouvela pas cette dépense. L'arrivée des soldats de Christian, en augmentant les forces numériques de Mansfeldt jusqu'au chiffre de 19,000 hommes, eut pour effet principal d'accroître la détresse générale des troupes. L'hiver était proche. Nul ne s'était inquiété de se prémunir contre ses rigueurs , que l'inondation calculée du pays rendit plus précoces. La faim et le froid amenèrent l'épidémie, et dans la seule ville d'Aurich, on enterra jusqu'à 18 cadavres par jour.

D'autre part , la patience des habitants, déjà si fortement éprouvée, avait trouvé un aliment dans les espérances, sans cesse entretenues, du prochain départ de leurs féroces bourreaux. Mais lorsqu'au lieu de les voir disparaître, ils se virent accablés d'un nouveau flot d'envahisseurs , leur désespoir éclata avec toute la fureur de la vengeance, et ils engagèrent avec leurs oppresseurs une lutte d'extermination sans pitié, lutte d'abord restreinte et clandestine , mais bientôt générale et ouverte. Mansfeldt prévit qu'il ne pourrait tenir longtemps encore, et songea à mettre sans retard la meilleure partie de ses rapines

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en sûreté. Cette opération demandait d'autant plus de mystère que les soldats, exaspérés par leurs propres souffrances et irrités de n'être pas payés depuis longtemps , s'y seraient violemment opposés et auraient pillé sans vergogne leur propre général. Le. Bâtard fit donc répandre le bruit que deux vaisseaux hollandais devaient lui apporter de l'argent, envoyé par le roi de France pour payer ses troupes. Les deux vaisseaux apparurent en effet à Leer ; ils étaient frétés par Mansfeldt, qui s'empressa d'y faire transporter son or et ses effets les plus précieux , sans compter quantité de cloches entières ou brisées , destinées à servir de lest , puis à être vendues. Les soldats , comptant sur une paye prochaine , laissèrent faire , et les deux bâtiments mirent à la voile. Mais le secret Ait trahi au comte Enno , qui s'empressa de le communiquer aux magistrats d'Emden. Ceuxci arrêtèrent les navires hollandais au passage, firent débarquer la cargaison et la mirent en lieu sûr, sous bonne garde. Mansfeldt éclata en menaces. Pour toute réponse , ceux d'Emden équipèrent six navires qu'ils envoyèrent sur les côtes pour enlever toutes les provisions de guerre et de bouche qui arrivaient au Bâtard par eau et firent vendre les prises publiquement dans la ville. Mansfeldt attaqua Larrelt à la tête de 300 hommes et y fit élever des retranchements. Ceux d'Emden les détruisirent. L'aventurier revint en force, canonna un navire d'Emden qui passait devant Larrelt et lui abattit le grand mât. Le navire échappa, grâce à l'énergie de ses matelots. Mansfeldt écumant de colère, mit le feu à Larrelt et à toutes les habitations de la côte jusqu'à Emden. Les citadins s'en vengèrent par une sortie , dans laquelle, sans perdre un seul homme , ils tuèrent 36 cavaliers.

La guerre était déclarée de fait entre la ville et le Bâtard. Les États Généraux craignant que les choses n'allassent trop loin , s'offrirent à avancer les 300,000 florins exigés par Mansfeldt , sous la condition que tous les revenus du pays leur seraient hypothéqués et que les châteaux du comte seraient remis entre leurs mains. Ils envoyèrent même à Delfzyl des députés, porteurs de l'argent. Les États de Frise trouvèrent la première de

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ces conditions trop dure et le comte Enno se refusa formellement à admettre la seconde. Les Frisons commençaient à voir clair dans la conduite des Hollandais à leur égard. Ils se montrèrent pleins de fiel envers les députés : « Nous ne saurions , dirent -ils , nous justifier devant Dieu , devant le monde , devant le Saint-Empire allemand, de nous laisser humilier jusqu'à payer et rémunérer le féroce exterminateur de notre patrie. Qui donc consentirait à nourrir dans son propre sein la venimeuse vipère qui lui piquerait la gorge ? »

A force de démarches, les Hollandais parvinrent à obtenir que la paix entre les Frisons etMansfeldt fut proclamée et observée, du moins officiellement. A leur instigation , le Bâtard fit afficher des placards rappelant ses soldats à une meilleure discipline, et en envoya quelques exemplaires aux États. Ceux-ci répondirent que Mansfeldt savait encore mieux qu'eux-mêmes que ce n'étaient là que des paroles creuses et vides. Us ajoutèrent : t Nous croyons bien que Votre Grâce princière ne demande pas mieux que de retirer son armée insubordonnée de notre pays ; mais l'unique espérance, la seule certitude qui nous reste, est d'être débarrassés de nos oppresseurs par la peur, le froid, la peste et la famine. »

En énonçant le mot de «peur,» les États faisaient allusion à la guerre sourde et acharnée que les habitants faisaient aux bandits de l'aventurier. Partout , les soldats isolés disparaissaient, les détachements trop faibles étaient massacrés , et nulle part cependant on ne retrouvait la trace des meurtriers. Un jour , sept soldats, à-demi morts de faim, étant entrés dans une grange de paysan , se couchèrent , l'un à côté de l'autre, sur la paille et s'endormirent. Le paysan les guettait. Dès qu'il se fut assuré qu'ils dormaient , il alla chercher une échelle , l'apporta doucement, aidé de son fils, et, la balançant au-dessus des dormeurs , il la laissa tomber de telle sorte que chacune des sept têtes se trouva prise entre deux échelons. Tandis que le père à un bout, le fils à l'autre, maintenaient solidement l'échelle, la femme survint , armée d'un large coutelas fraîchement aiguisé, et égorgea froidement les sept soldats l'un après l'autre.

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Ces scènes horribles se répétèrent avec une fréquence menaçante. Les bandes de Mansfeldt et de Christian , en proie aux tourments de la famine , fruit amer de leur stupide rage de destruction, erraient dans les campagnes, cherchant à arracher, par la torture , aux paysans , le secret de quelque cachette de pain ou de blé, couvraient les routes de leurs cadavres hideusement amaigris, et tombaient sous les coups des vengeances populaires. Chaque jour, des centaines d'hommes mouraient defaim, de misère ou de la peste, et l'armée des aventuriers fondait à vue d'œil. Il fallait absolument que le Bâtard prit un parti, sous peine de périr ignominieusement dans quelque coin obscur de la Frise ; plus encore que lui , Halberstadt sentait la nécessité de sortir de cette impasse de hontes. Christian reprochait avec amertume à son compagnon d'armes sa préjudiciable inertie. Les ressentiments qu'il avait conservés de sa défaite de Stadtloo , due à l'abandon dans lequel l'avait laissé Mansfeldt, étaient ravivés par les froissements que , chaque jour , lui faisaient éprouver les calculs avides et l'impudent égoisme de l'aventurier. D'après lui , il aurait fallu quitter la Frise, alors qu'ils avaient encore quelques milliers d'hommes valides, se jeter sur l'évéché de Brème, de là sur le duché de Lunebourg, passer dans le Brandebourg et aller donner la main à Bethlen-Gabor,à travers la Silésie (1). Ce plan était devenu évidemment plus que téméraire, eu égard aux faibles moyens des deux condottieri, qui tenaient peu compte des obstacles. Christian oubliait , dans sa fougue, les dures leçons de l'expérience et, parce que Tilly était éloigné , il se croyait hors de son atteinte. Mansfeldt avait la mémoire moins courte. Il connaissait trop bien les talents militaires du général catholique , pour ne pas craindre et sa prévoyante prudence et son activité. D'autre part, il ne pouvait se résigner à renoncer au bénéfice du marché par lui proposé aux Frisons. Cependant, poussé à bout par Christian et stimulé par l'absolue nécessité de tenter quelque effort pour se procurer des

(1) Archives du royaume de Belgique. Correspondance de l'Empereur. Lettre du 22 décembre 1623.

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vivres, il résolut de faire une pointe dans l'évêché de Munster, tant pour sonder les chances que lui laisseraient ses adversaires, que pour opérer une sorte de razzia sur les terres des évéchés de Munster, d'OsnabrucketdeMinden. L'expédition, composée des quatre régiments d'infanterie de Limbach, Lawicb, Golstein et Mansfeldt-Rouge , était dirigée par le colonel Limbach , routier féroce et impitoyable, que ses exactions et ses cruautés sans nombre avaient depuis longtemps signalé à la haine des populations. Elle partit le 18 décembre et se présenta le 19 devant Friess-Ofta , petite ville de l'évêché de Munster. U n'y avait là que 200 Bavarois ou Espagnols, mais ils étaient commandés par un des plus braves officiers de Tilly, le colonel wallon Blancart. Aux sommations de Limbach , ils répondirent qu'ils n'avaient à lui donner que de la poudre et du plomb. Deux assauts successifs, livrés dans la soirée même par le lieutenant de Mansfeldt, furent repoussés. Un troisième , qui eut lieu dans la matinée du 20 , n'eut pas plus de succès. Limbach fut contraint de se retirer à Olden-Oyta , pour y attendre du secours. Cependant , le comte d'Ânholt ayant appris ce qui se passait, envoya en toute hâte 300 hommes de renfort à Friess-Oyta, et ordonna au colonel Erwitte d'attaquer l'ennemi avec son régiment de cavalerie et quelques compagnies d'infanterie. Erwitte obéit immédiatement et fit tant de diligence que, le jour de Noël, il se pré* senta devant Olden-Oyta. L'attaque commença le soir même. Les gens de Limbach, maltraités, mirent le feu au village et se réfugièrent dans le cimetière, qui était enclos d'une bonne muraille. Ils avaient déjà perdu 250 hommes, outre une centaine de prisonniers , parmi lesquels était le lieutenant-colonel du régiment de Lawich. Le lendemain, Erwitte fit venir de Friess- Oyta plusieurs chariots de foin avec une pièce de campagne. Son dessein était de faire approcher ces chariots de la muraille du cimetière , par les prisonniers de la veille , et de livrer l'assaut à l'abri de ce rempart de nouvelle espèce. A peine les préparatifs étaient-ils faits, que les assiégés demandèrent à être reçus à merci , ce qui leur fut accordé , moyennant la remise de leurs armes et bagages. Au nombre des prisonniers se trouva le

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colonel Limbacb , son lieutenant-colonel Bellesheim , un Jeune comte de Solms et le colonel Lawich. Erwitte leur reprocha avec indignation d'avoir brûlé , sans nécessité , le village d'Olden- Oyta. Limbach, que la conscience des forfaits qu'il avait à expier inquiétait pour sa vie, corrompit un de ses gardiens et s'échappa avec sa concubine. Mais la neige le trahit. Il fut arrêté de nouveau avec sa compagne et ramené au camp , les fers aux pieds.

Certaines des enseignes prises avaient des devises en singulier désaccord avec les mœurs de ceux qui les suivaient. L'une d'elles , entre autres , portait : c II est doux et honorable de mourir pour la patrie. » Sans doute; mais on se demande en vain quelle pouvait être la patrie d'un Mansfetdt et de ses bandits (1)!

L'échec de Limbach anéantissait les dernières espérances du Bâtard. Une gelée intense vint épuiser les forces de ses gens et augmenter les périls de sa position. Tandis qu'Ànholt, profitant des routes que la glace lui ouvrait sur les cours d'eau gelés, descendait les bords de l'Ems, massacrant tout ce qu'il rencontrait d'ennemis, les soldats de Mansfeldt, à moitié nus, dépourvus de tout, périssaient par escouades. Ils cherchèrent à se réchauffer en brûlant le bois tiré des maisons démolies, mais ce faible adoucissement ne pouvait durer. On trouva de ces malheureux morts ayant encore dans la bouche des morceaux de houille qu'ils avaient mordus dans les dernières convulsions de leur agonie. Les Français furent les plus maltraités par le froid et, des milliers d'hommes venus avec le sieur Montherot, il en échappa à peine un septième (2). Le sort de ces malheureux n'avait pas cessé de préoccuper le cabinet de Paris, et, par les ordres du Roi, l'ambassadeur du Maurier avait insisté avec force et importunité près des États Généraux, pour qu'on leur fournit les moyens de rentrer en Hollande par mer et, qu'en attendant, on les entretint de vivres. Les Hollandais y mirent cependant) si peu d'empressement que l'ambassadeur s'en indigna et fit

(1) Klopp, Histoire de la Frise, orientale, p. -272.

(2) Tilly, 1. 1, p. 259.

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entendre des menaces. Les États, pour se justifier, produisirent une attestation signée de leurs délégués en Frise , constatant que des ordres avaient été donnés bien réellement pour c accommoder les troupes françaises de vivres et navires nécessaires pour leur sûreté et commodité , comme étant vrais sujets et fidèles serviteurs de S. M., qu'Elle désire entièrement faire revenir, à leurs continuelles instances (1). » Enfin, le 14décembre, Montherot amena les débris de son corps à Norden , pour les y embarquer pour Delfzyl. Mais les dispositions avaient été si mal prises , qu'une partie seulement des Français pu s'embarquer : le reste fut obligé d'attendre le retour des bateaux qui avaient transporté leurs compagnons et se trouvait encore à Norden le 29 décembre. Au commencement de janvier, les derniers soldats français quittèrent la Frise el retournèrent en France (2).

Le jour où Péricard put annoncer ce départ à Bruxelles , fut un jour de triomphe pour lui. Il avait trop longtemps souffert de sa position équivoque, des sorties de Spinola, des discrètes allusions de l'Infante, pour ne pas avoir le cœur profondément froissé. C'est par ses mains qu'était passée la dépêche intimant à duMaurier Tordre absolu de rappel des troupes de Montherot. Il ne put en tenir sa joie et courut l'épancher : c J'ay esté, écrivit-il, veoyr cette apres-disnée le bon père Hyacinthe avec qui j'ay formé une conversation familière, par dévotion et pour son agréable et utile entretien et l'affection que j'ay recogneue en luy très-grande au service du Roy. Je luy ay dit ceste despeche de Sa Majesté tres-expresse pour le lieutenant des troupes françoises estant avec Mansfeldt, dont il a donné des louanges infinies à Sadite Majesté et luy ay fait advouer les deux inconvénients provenant de l'ambition espagnole, favorable pour les Huguenots et les Turcs (3). »

Le lendemain , il revint sur le même sujet , annonçant son impatience d'apprendre c les fruitz de la dernière despesche du

(1) Archives de la Haye /Lettre de duMaurier, du 18 décembre 1623.

(2) Id., ibid., 29 décembre 1623.

(3) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, f 6 169. Lettre du 16 décembre 1623.

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Roy, dont les seuls effectz pouvaient démentir les bruits, la crainte et les déGances provenant de l'artifice de Mansfeldt. » Ses tribulations n'étaient cependant pas encore finies. Le comte d'Emden, capitaine des archers de l'Infante et frère du comte Enno, le rencontrant à la cour, lui reprocha amèrement « les ruynes que le Roy avait faites en leur comté, sans qu'on luy en eut donné subject, attribuant à Sa Majesté toutes les malversations du comte de Mansfeldt. » Péricard c ne fut pas sans repartie, » mais le comte ayant affirmé c qu'il savait de source certaine que le Roy avait envoyé bonne somme d'argent à Mansfeldt depuis trois semaines, » l'ambassadeur, fort embarrassé, jugea « que la négative était la démarche en quoy il devait rester et resta, en effet, ferme (1). » Péricard eut sa revanche lorsqu'il apprit les négociations entamées, comme on le verra plus tard, par l'Infante avec Mansfeldt, en 1624. Son cœur déborda. « Nous avons, manda-t- il à Paris, ample matière pour tourner contre l'Infante et les Espagnols les reproches dont il nous ont combattus sur le subject de Mansfeldt. J'en parle hault et signale par la vérité la honte que ce leur est de rechercher maintenant cet homme que le Roy a généreusement abandonné, ayant retiré et révoqué les troupes françoises qu'il avoit pratiquées sans adveu ni commission de S. M., desquelles il s'est servy artificieusement et du nom de son général pour couvrir et autoriser les pilleries et pirateries qu'il a exercées dans le comté d'Emden, car il est vray que se trouvant a l'extrémité dans les eaux et les marais dudit comté, grandement affoibly et desnué de tout moyen et de forces, blocqué de tous les ports où il désignoit son passage, l'assistance de Gabor luy manquant, ce renard s'est servy de ses ruses ordinaires et a fait porter paroles a l'Infante, par l'organe d'un marchant, de quelques offices et submission. Elle luy a despesché un sien frère aumônier et chapelain de S. A., avec charges et instructions secrètes. Le Nonce et le Père Hyacinthe, avec qui j'en ay devisé , blasment infiniment ceste

(1) Bibliothèque impériale. Collection deHarlay, f° 169, 29 décembre 1623.

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action, tesmoignant apparemment que l'insterest sert de fanal aux Espagnolz au lieu de religion, observant contre raison la maxime que tout ce qui leur est utile est honneste (1). >

Christian d'Halberstadt quitta la Frise presqu'en même temps que les Français. La petite armée qu'il avait amenée de Hollande avait disparu, minée par la famine, décimée par la désertion. Il conservait à peine 2,000 hommes, qu'il ne pouvait même pas payer et son entourage se composait presqu'exclusivement d'émigrés bohèmes. Brouillé plus que jamais avec Mansfeldt, il était devenu le point de ralliement des ennemis du Bâtard et se plaignait à tout venant de l'ingratitude des Hollandais « pour les vaines espérances d'une soulde et gages étrangères avec lesquelles ils l'avaient entretenu (2). » Son inaction, la position subordonnée qui lui était faite, révoltaient son orgueil et il brûlait du désir « de sortir une fois du trou, et de donner bon commencement à son entreprise, en allant rejoindre la gendarmerie du landgrave de Hesse-Cassel (5). » Sur le bruit que Tilly s'était retiré en Bohême , il dépécha le capitaine Bautzen dans le comté d'Oldenbourg, afin de s'assurer de la vérité. Bautzen put se convaincre que Tilly était encore trop près pour le succès des plans de Christian. L'administrateur prit alors un parti désespéré. 11 fit demander passage au comte d'Oldenbourg, afin d'aller licencier ses gens au pays de Brunswick. Gunther, instigué par Ânholt , répondit par un refus formel , c sur quoy Christian requit le comte de luy vouloir donner un prêt de quelque bonne somme d'argent, pour donner quelque contentement à la soldatesque, afin de les pouvoir licencier en Frise même, promettant assurance suffisante pour la restitution, disant qu'il se voulait séparer de Mansfeldt , auquel il donna mille malédictions , se retirer chez soi et rechercher de procurer, par l'intercession et assistance de ses parents et alliés, sa reconciliation avec l'Em-

(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, f° 228/41.

(2) Tilly, 1. 1, p. 259.

(3) Archives du royaume de Belgique. Secrétairerie d'Etat allemande. Correspondance de l'Empereur. Lettre du 2 janvier 1624.

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pereur (1). » Gunther, pressé de purger ses états d'un voisinage aussi dangereux, offrit à Christian 9,000 tbalers. Celui-ci accepta toutes les conditions qu'il plut au comte de lui imposer et signa la convention suivante :

« 1° Ledit comte comptera à Sa Grâce princiere, sur due obligation, 9,000 tbalers ;

« 2° 11 taschera d'induire et disposer madame la mère et les seigneurs frères de S. G. P., d'encor fournir deux mois de gages pour les officiers ;

« 3° Il procurera aux soldats licenciez libre et franc passage.

« Le Ducq a rencontre, s'oblige :

« 1° Après la réception des 9,000 reichstkalers , incontinent congédier et licencier ses soldats, avec petites troupes et tellement qu'ils ne se pourront nulle part rassembler ;

c 2° Se soubmettre en toute obeyssance a S. M. I. et lascber, avec ses effectifs services, de gagner la faveur et grâce de S. M. »

Christian accomplit ponctuellement la première condition, mais au lieu de se rendre dans sa famille, comme on le croyait, il retourna en Hollande, où il passa l'hiver, en conspiration permanente contre l'Empereur (2).

Mansfeldt restait dans la Frise, isolé, poursuivi par les reproches de ses anciens compagnons d'armes, par la haine du peuple et le mépris de ses ennemis, mais toujours cupide, cruel insatiable, fort de l'appui obligé des États Généraux. Il ne disposait plus que de quelques milliers d'hommes , amaigris , affaiblis , rongés de maladie, à peine en état de tenir les armes. Avec un peu de persévérance, les Frisons en eussent été facilement dé- . barrasses, par la seule pression de la misère ; mais l'intérêt hollandais exigeait que la retraite de Mansfeldt fut achetée. Les États Généraux insistèrent avec tant de force et d'importunité auprès des États de Frise, que ceux-ci, de guerre lasse, consentirent enfin à accéder au traité dressé par les commissaires

(1) Archives du royaume de Belgique. Secrétairerie d'Etat allemande. Carton n° 196. Lettre de Pierre de Vischer, ancien bourgmestre d'Emden, du 9 février 1624.

(2) Tïlly, t. I, p. 259.

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hollandais, de concert avec Mansfeldt. En voici les articles : « 1. Que le prince de Mansfeldt debverat sincèrement et en bonne foi, incontinent après la conclusion de ce traicté, se retirer avec bon ordre et quitter avec son armée, dans le terme de dix jours plus ou moins , sans aulcune exception ou délay le comté d'Ost-Frise, semblablement la seigneurie d'Esens, Stickhausen, Witmond, et les autres maisons et forts avec tous leurs appendances et dépendances, sans piller, brusler, exiger, rançoner et- amener les gens prisonniers, bestiaulx ou aultres biens, ny pouvoir plus retourner audit comté, ains de s'absenter si loing d'iceluy, que Ton ne puisse plus craindre aulcun logement ou incommodité de ce costé et, avant tout, demeurer hors les Provinces-Unies, de leur district et places frontières.

« 2. Et sera audit prince, avant cestuy son départ, compté par les puissants seigneurs Estats Generaulx , ou leur commis , la somme de 500,000 florins, à scavoir la moitié incontinent après avoir quitté et delibvré es mains desdits Estats ou de leurs commis les places de Gretziel , Stickhausen Fridenbourg et toutes les aultres places et forts d'Ost-Frise , appendances et dépendances, sans exception, et se retirer avec le bon ordre susdit, et l'aultre moitié lorsqu'il aura du tout vuydé ledit comté de sa gendarmerie : le tout en bonne et coursable monnoye, selon le présent cours d'Ost-Frise.

i5. Ce que touche la restitution de l'artillerie, munitions de guerre et aultres bagages du prince et de ses officiers arrestez auprès de la ville d'Embden, que tels biens soyent, incontinent après la conclusion et subscription de cestuy accord, restituez et que l'artillerie et munitions de guerre avec toutes les appartenances, harnaschures et attelles, soyent livrez audit prince en Leerort, le tout en conformité de l'inventaire lors fait par le magistrat d'illecq , parmy toutes fois que l'on fasse restitution aux juges curials ou assesseurs d'Ost-Frise , ou à leurs commis , tous les prolhocoles, livres, actes, papiers et pièces de ladite cour.

« 4. Et lesdits commis d'Ost-Frise admonesteront sérieusement et tiendront la bonne main que le prince de Mansfeldt ne reçoive aulcun tour, biais ou empeschement, en sadite sortie, ains ait aydeet assistence, aflin qu'il puisse paisiblement marcher

ERNEST DE MANSFELDT. 165

et sortir du pays , de mesme que l'on lui subministre aultant de vivres pour son argent , que ladite armée aura de besoing et que les subjects pourront en ces temps et conjonctures fournir, parmy que le prince donne ordre que les marchands desdits vivres ne soyent spoliez, forcez, ou aulcunement endomagez.

c 5. Finalement, concernant les soldats, mariniers et gardes de ladite artillerie du prince qui sont retirez en la ville d'Embden et aultres places de ce comté, lesdits députez d'Hollande employeront tout leur mieux afin, d'avec le magistrat d'Embden et les aultres Estats de ce comté, obtenir le pardon dudit prince qu'il les veuille tous licencier sur eau et sur terre, ou publier que tels se pourront de rechef mettre au service dudit prince et que cy en après l'on ne donnerat aulcun passage à personne par la ville d'Embden (1). »

Gomme si la prise de possession réelle du pays ne suffisait pas à leur ambition, les Hollandais exigèrent et obtinrent de plus une hypothèque sur les moyens de consomption et de contribution. Sur les instances du Bâtard et contrairement à la condition expresse, qui exigeait que l'évacuation fut commencée avant tout payement, ils remirent à Dôlbier les 300,000 florins promis par la convention (2) Mais Mansfeldt fut moins heureux près de la ville d'Emden. Elle se refusa obstinément à lui restituer quoique ce fut et résista aux prières du prince Maurice, comme aux démarches officieuses des rois de France, d'Angleterre et de Danemark. Mansfeldt parut enfin renoncer à ses réclamations. Il réunit ce qui lui restait de gens à Stickhausen, leur distribua 150,000 florins et les licencia. Ce n'était plus qu'une poignée d'hommes et, sur le refus du comte d'Oldenbourg et d'Ànholt de les laisser passer, les États Généraux les prirent à leur service. Mansfeldt se rendit de sa personne çn Hollande, avec le comte de Nassau, emportant la honte d'une trahison, qui coûtait

(1) Archives du royaume de Belgique. Secrétairerie d'État allemande. Carton 196, n° 59.

(2) Duitsland. Lettre de créance donnée par Mansfeldt le 3/13 octobre 1622 àDolbier pour les États Généraux.

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à l'Empire une de ses provinces, et laissant derrière lui la douleur, la ruine et le désespoir.

c Jamais, dit un historien distingué, jamais homme n'a en si peu de temps (14 mois) causé tant de calamnités à une contrée, que Mansfeldt à la' Frise orientale. Sans doute, les oppresseurs expièrent largement leurs excès. Le nombre de troupes entrées dans la Frise depuis le mois de novembre 1622 jusqu'en octobre 1623 s'élevait à 20,000 hommes, sans compter les levées faites par le Bâtard dans les premiers mois de son séjonr. Il en sortit de 6,000 à 8,000. Tout le reste avait péri.

c Mais la perte éprouvée par le pays fut incomparablement plus grande. Pewsum, Surrhu&en et d'autres villages avaient été entièrement brûlés. A Leer, il y avait encore 300 maisons en ruine, au commencement de 1629. Les bois avaient été abattus pour être employés au chauffage ou pour être vendus à Emden, au profit des envahisseurs. Les quatre cinquièmes des habitants avaient disparu, il ne restait plus une maison sur six. La perte en argent et en objets précieux fut évaluée à 10,000,000 de florins; mais qui pourra évaluer les larmes des opprimés, les tortures des victimes, les souffrances de la population? L'œuvre de destruction dépassa tous les antécédents connus et ne s'arrêta que devant l'impossible. Elle fut accomplie perfidement , de sangfroid et avec une sorte d'insouciance révoltante, une cruauté de détails inouïe jusqu'alors. Et cependant de ce destructeur impitoyable l'intérêt de parti a fait un héros encensé. Mais l'histoire impartiale renverse ce héros de son piédestal mensonger, elle livre son nom au mépris des cœurs honnêtes et, en cela, elle fait justice (1). »

Après le départ du Bâtard, une réaction se manifesta et une enquête fut ouverte contre les Frisons qui avaient donné leur concours à Mansfeldt. Huit d'entre eux furent marqués sur la joue des lettres O. F. M. (Ost-Frisons Mansfeldiens) ; d'autres, furent déclarés ennemis publics et mis au ban de l'Empire.

Il semble étrange qu'en présence d'une pareille surexcitation

(1) Onno Klopp, Histoire de la Frise orientale, p. 259.

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de l'opinion publique, les Hollandais aient pu songer à employer à la garde des places fortes de la Frise les troupes qu'ils avaient recueillies de Mansfeldt. Il n'en est pas moins certain qu'ils en manifestèrent l'intention. Mais les États de la Frise se soulevèrent à cette nouvelle et déclarèrent qu'ils recevraient assurément des soldats pour garder leurs villes, mais qu'ils n'avaient pas besoin de routiers uniquement bons à ruiner leur pays (1). Mansfeldt fut personnellement mal accueilli en Hollande. La plupart des membres des États étaient fatigués de lui et niaient qu'il fut besoin de l'entretenir autrement que comme simple colonel d'un régiment. Ses querelles avecHalberstadt, qui était revenu plein de fiel et de colère à la Haye, contribuaient à le déconsidérer. Un mouvement offensif du comte Henri de Berg, du côté du Rhin, vint à propos le tirer d'embarras. L'alarme fut grande en Hollande , le prince d'Orange et le comte Henri de Nassau coururent au point menacé et Mansfeldt se joignit à eux (2). Le comte de Berg trop faible se retira. Mais Mansfeldt eut le bénéfice de son empressement à courir aux armes et remonta de quelques degrés dans l'estime des États.

(1) Archives de Simancas. Estado 2141, f° 263. Lettre d'Emmanuel Sueyro, du 9 février 1624.

(2) Id. Estado 2314, f> 29.

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