‹ Ernst de MansfeldtChapitre 5 sur 22 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Nouvelles négociations de Mansfeldt avec l'Infante. — Le comte de Henin. — Il est chargé avec Jacques Bruneau de traiter avec Mansfeldt. — Instructions données par l'Infante. — Défiances qu'inspire Mansfeldt. —Première rupture. — Mansfeldt envoie le capitaine Flamant à Bruxelles pour reprendre les négociations. — Ses propositions. — Seconde rupture. — Flamant revient à Bruxelles avec le colonel Tournon. — Nouvelles propositions de Mansfeldt. — Réponse de l'Infante. — Les négociations se poursuivent Elles aboutissent à un traité. — Le capitaine Bonnet est chargé de porter le traité à la ratification de Mansfeldt. — Mansfeldt traite avec les Hollandais et fait tuer secrètement Bonnet. — Son hypocrisie. — Troisième rupture. — Mésaventures du colonel Tournon. — Nouvelles ouvertures de Mansfeldt. — Ses prétentions. — Indignation de l'Infante. — Correspondance de Mansfeldt avec le comte de Henin. — Rejet définitif des propositions de Mansfeldt. — Dernière et infructueuse tentative de Mansfeldt.

L'un des traits assurément les plus singuliers de la vie de Mansfeldt est l'état permanent de négociation personnelle, dans lequel il se maintint avec l'Infante, pendant une longue série d'années. On ne sait ce qui doit le plus étonner : ou de la persistance de l'aventurier à se mettre en vente, ou de la robuste foi d'Isabelle dans les propositions de ce maître expert en trahison, et un seul point ressort bien clairement de ces pratiques, c'est l'importance qu'on attribuait bien faussement, ainsi que la

ERNEST DE MANSFELDT.

suite le prouva, à l'acquisition du Bâtard. Ce dernier était-il sincère dans ses démarches? Et s'il ne Tétait pas , à quelle fin tendait-il? Quel bénéfice pouvait-il trouver à entretenir l'Infante d'illusions qui n'arrêtèrent jamais les armes espagnoles? Et s'il était sincère, pourquoi ces négociations n'aboutirent-elles pas? Répondre nettement à ces questions est difficile et , malgré le peu d'estime qu'inspire Mansfeldt , l'accuser de mensonge continu serait courir le risque , certainement étrange , de le calomnier. Nous nous bornerons donc à faire remarquer que , si la légèreté de Mansfeldt s'accommodait de démarches téméraires, et que si son caractère , éminemment impressionnable, l'emportait parfois à des résolutions extrêmes et éphémères, d'autre part, les circonstances purent faire obstacle à l'exécution de ses projets , ou les modifier sensiblement. Il agissait selon l'intérêt du moment et la perspective d'être commandé par le marquis Spinola , se présentant à son imagination effrayée , l'arrêta plus d'une fois sur la pente où il s'était placé lui-même.

Lorsque Raville revint du Palatinat , il rapporta et fit partager , à l'Infante , au moins pour le moment , la conviction de la profonde inanité de toute négociation ultérieure (1).

L'initiative de nouveaux pourparlers entre la Princesse et le Bâtard ne pouvait donc venir que de celui-ci. Il n'est pas inutile de faire observer, pour la juste appréciation de l'homme, que les premières démarches émanèrent constamment de lui. Ce ne fut pas, comme le reprochait Frédéric à Raville , la cour d'Espagne qui chercha à c débaucher le bon serviteur, » mais bien c le bon serviteur » qui s'offrit.

Raville, comme Ghâlon, avait été vainement usé dans la poursuite de ces négociations. Mansfeldt chercha donc quelque autre intermédiaire et sa pensée "se porta sur un de ses anciens compagnons d'armes, le sieur de Marmier, baron de Longwy. Il lui dépêcha un de ses agents et lé baron , s'étant empressé de transmettre l'ouverture du Bâtard à l'Infante , en reçut ordre de

(1) Archives du royaume de Belgique. Papiers d'État. Lettre de l'Infante, du 23 mai 1625.

170 ERNEST DE MANSFELDT.

continuer la pratique. Une lettre que M. de Marinier adressa , le 2 juillet 1622, au secrétaire d'État délia Faille, nous éclaire parfaitement sur la situation des choses à cette date. Mansfeldt, pressé par Cordova et Tilly, fatigué du Palatin et à bout de ressources, se trouvait dans la nécessité de prendre un parti décisif, et cependant il flottait entre mille résolutions. Le moment dut sembler favorable à Bruxelles pour le gagner et inspira quelque espoir de succès. De là , Tordre transmis au baron de Longwy.

Voici comment le baron rendit compte de ses actes :

« En suitte du commandement qu'il vous a pleut m'envoyer de la Sérénissime Infante, j'ay parlé à cet homme de Matisfeldt, par deux fois, la première je ne jugeay pas son discours de conséquence , à la seconde il me dit qu'il escriproit , par le premier courrier, à sonmaistre, les trois points que je proposais pour luy faire avoir pardon de l'auguste maison d'Autriche et quelque recognoissance du service qu'il rendroit, selon la qualité d'iceluy.

c Le premier, de nous donner les trouppes qui dépendent de son crédit et authorité ;

c Ou de nous rendre la ville de Franckenthal ;

c Ou de nous livrer la personne du Palatin.

« Executter l'un ou l'autre promptement , et , pour sa personne, se retirer.

« Il m'asseura qu'il en auroit response de la propre main de Mansfeldt. Reste à ceste heure que S. A. ordonne , si telle proposition luy plaist, à qui elle veult que l'affaire en soit confiée, parce que je doibs sortir pour faire ma revue en Bourgogne , dont j'attens l'ordre. Et cet homme ne prendra confiance qu'à la personne que je lui adresseray, à cause de la cognoissance qu'il sçait que j'ay avec son maistre (1). »

Le temps absorbé par la correspondance du baron de Longwy avec la cour de Bruxelles parut sans doute trop long à l'impatience de Mansfeldt, car, sans attendre la réponse de son agent, il sollicita les bons oflices du comte de Henin. On a déjà

(1) Archives du royaume de Belgique. Papiers d'Etat. Liasse 407, 3°.

ERNEST DE JfANSFELBT. 171

vu le nom de ce seigneur mêlé aux querelles d'Ernest avec la comtesse de Berlaymont. Sans être précisément parent du Bâtard, il lui était allié de très-près. Alexandre, duc de Bournon ville, en France , et comte de Henin, aux Pays-Bas (1), était en effet, le fils de Marie-Christine d'Egmont (fille de Lamoral , comte d'Egmont, prince de Gavre, et de Sabine de Bavière), qui épousa successivement : 1° Oudard de Bournon ville , baron de Câpres, de Barlin et d'Houllefort, seigneur de Ranchimont, etc., créé comte de Henin-Liétard , par lettres de Philippe II , du 7 septembre 1579, gentilhomme de la bouche de S. M. C, chef d'une bande d'hommes d'armes , capitaine d'une compagnie de chevau-légers , gouverneur d'Arras , conseiller d'État d'épée et chef des finances aux Pays-Bas; 2° Guillaume de Lalaing, comte d'Hoogstraten et de Rennebourg , gouverneur de la Frise ; 3° Charles, prince et comte de Mansfeldt. Il avait donc connu Ernest enfant et il était demeuré en relations avec lui, bien qu'il eut pris part à la guerre de Bohême, où il fat grièvement blessé au visage. Rien de plus naturel que l'aventurier, placé dans une position critique , et préoccupé de se ménager un accommodement éventuel, eut recours au comte de Henin. Nous trouvons le récit de ses premières démarches dans une lettre de l'Infante au roi d'Espagne.

c L'autre jour il vint icy un homme envoyé par Mansfeldt ,

(1) Ce titre de duc de Bournon ville lui avait été donné, avec la pairie, par le roi Henri IV de France, en 1600, mais il ne fut reconnu par l'Espagne qu'en 1658, encore le fut-il sous la forme d'une nouvelle érection. Oudard se qualifiait alors duG de Bournonville , comte de Henin, baron de Barlin et de Houllefort, sire de Câpres , seigneur de Ranchicourt, Divion, Mesnil, Bondu, Wasquehal et Tournes, seigneur encore de Tamise , Buggenhout , Basserode , Saint- Amand , Saint-Gilles et Belle, chevalier de la Toison d'or, gentilhomme de la chambre de l'empereur Rodolphe et de l'archiduc Albert, capitaine de gens d'armes ou lanciers, colonel de 3,000 Wallons qu'il conduisit en Allemagne pour l'Empereur, mestre de camp du plus ancien terce wallon aux Pays-Bas, gouverneur de la province de Lille, Douay , Archies ou autrement de la Flandre wallonne. (Archives du royaume de Belgique. Cartulaires et manuscrits, n° 524, f° 127.)

172 ERNEST DE MANSFELDT.

adressé au comle de Henin, avec une lettre pour moy, à signifier combien il souhaitoit de se réduire au service de Y. M. et ainsy je résolus d'envoyer ledict comte de Henin pour traicter cet accomodement et avec luy je fis aller le secrétaire Jacques Bruneau, afin qu'il l'assistât, luy ayant donné une instruction dans la forme convenable.

c Dès le chemin , le comte m'écrivit qu'il avait eu réponse de Mansfeldt par la personne qui s'avança pour luy parler, à quoy je luy répondis ce que Y. M. ordonnera que Ton voie par la copie cy joincte. Depuis , ledict comte m'a averti par la lettre qu'il écrit à l'audiencier ce qui se verra par la copie pareillement joincte icy. A quoi je luy ai repondu que je ne puis pas me mettre à ce que Mansfeldt offre, touchant les villes impériales, pour être une affaire qui causeroit grand bruit dans l'Empire et que je n'avais rien à faire en cela, et qu'il accomplirait son instruction (1). >

Or, voici la correspondance qui avait eu lieu entre l'Infante et le comte de Henin. Le lecteur nous pardonnera ces citations , dans un sujet si important pour l'étude du caractère de Mansfeldt et de son époque. L'historien pourrait être suspecté de partialité ou d'exagération, et le respect même de l'histoire lui commande parfois de laisser la parole aux archives du passé ,

(1) Archives du royaume de Belgique. Cartulaires et manuscrits , vol. 211, n<> 43. Lettre du 27 juillet 1622 T

Il est probable que c'est à « l'homme envoyé par Mansfeldt au comte de Henin, » que se rapporte le passage suivant d'une lettre de Péricard à Puisieulx : « Il est arrivé, depuis trois jours , un homme qui ne s'est voulu déclarer au marquis Spinola, ni se faire connaître à personne qu'à l'Infante, et ayant eu audience d'elle, il lui a présenté une petite lettre ; l'ayant pressée de la lire sur-le-champ, contre sa coutume, et étant de créance du comte de Mansfeldt de qui l'on dit qu'il est l'envoyé et natif de Luxembourg. Il a entretenu S. A. à l'oreille plus d'un gros quart d'heure, et la substance de sa légation est interprétée favorable pour S. A., encore que l'humeur variable dudit comte n'en fasse rien espérer de bon. » Aujourd'hui les gens, qui ne veulent faire se connaître qu'aux princes, risqueraient fort d'être mis en prison, l— (Bibliothèque impériale. Collection de Harlay,44. Lettre du 20 juin 1622.)

ERNEST DE MANSFELDT. 173

plus éloquentes dans leur sincérité souvent naïve , qu'il ne le peut être lui-même.

Le 16 juillet, le comte de Henin écrivait de Greuznach à l'audiencier Verreycken :

c Monsieur, nous nous sommes retardés à dessein par le chemin , mesurant le temps et attendant nouvelles du confident d'Ernest de Mansfeldt, et sommes arrivés à Creuznackquasià la même heure. Il m'a apporté une lettre de créance de son maistre, en forme assez ample , et en vertu d'icelle nous a proposé les poincts en suyvants :

t II offre de prendre et accepter le service de S. M. C. et de la Sérénissime Infante avec toute son armée, en laquelle est incorporée celle du duc de Brunswick, et servira fidellement contre tous , en tout et partout qu'il luy sera commandé , tant dedans l'Empire que dehors , nommément en Savoye et Piedmont, si tant est que le Duc entreprenne quelque chose au desservice de S. H. G., et asseure qu'il le réduira à la raison. Et s'il est employé soubs l'Empire pour réduire ce qui reste en désobeyssance et chastier les villes de Worms , Nuremberg , Ulm , Strasbourg et autres qui ont fort offensé l'Empereur et se sont rendu* coupables en ces derniers troubles, et, si elles demeurent sans aucune punition, assurément en causeront d'autres dedans deux ou trois ans, et il entretiendroit toute ladite armée avec la contribution desdittes villes et pays , sans qu'elle coustat une seule chose à Sadite Majesté ou à l'Infante et, afin que ce qu'il fera contribuer et le payement qu'il en feroit soit sceu, S. À. pourroit commettre quelque personnage pour en avoir la cognoissance.

c Ayant accepté ledit service , ledit Mansfeldt fera quelques réformations des régiments de son armée, les uns dedans les autres , en quoy il se servira des colonels qui affectionnent le party et, venant cy-après à concevoir quelqu'ombrage d'eux, les ostera et conférera telles charges à gens de mérites, tels que la Sérénissime Infante désirera.

c Et affin de donner quelque contentement à ladite armée et les encourager au service , ledit Mansfeldt demande : trois cent mille escuz ; — que ledit Mansfeldt soit recogneu et receu pour

474 ERNEST DE MANSFELDT.

prince de l'Empire; — que la pension qu'on luy promettait (l'homme ne sçait pas combien, ny nous non plus) cy devant, soit accordée et luy soit donnée la jouissance et possession de la comté de Vyanden et des seigneuries en dépendant, ou quelqu'autre possession, pour y avoir un domaine asseuré.

« Voilà les propositions dudit Mansfeldt que nous avons escoutées et ouyes ad référendum, n'ayant instruction ny pouvoir pour y respondre. S. À. pourra considérer l'importance d'icelles et le fruict qu'on en pourroit retirer selon Testât présent des affaires.

c Après l'avoir ouy , nous luy avons parlé clair, touschant le dessein de saisir et nous délivrer la personne du Palatin et les villes de Manheim et Franckenthal. Il respond que son maistre pondère fort les difficultés qu'il y auroit pour donner couleur et s'excuser devant le monde, s'il livroit ledit Palatin. Sur quoy nous avons répliqué le mieux qu'il nous a esté possible, proposant aussy des moyens que le sien confident trouve bons et tant qu'il s'incline à persuader à son maistre l'entreprise et espère qu'il le fera moyennant l'asseurance que luy a donné d'une trèsgrande récompense.

t Et avec ceste response , l'ay despesché ce matin vers son maistre et m'a promis de me venir trouver dedans cinq ou six jours, avec ample pouvoir , esclaircissement et résolution surtout. Je serois fort ayse de le voir retourner au mesme avec une response sur ceste et la résolution de S. À.

c Touschant lesdittes villes de Manheim et Franckenthal, Mansfeldt dit qu'elles ne sont pas en son pouvoir, mais bien celle de Haguennau et autres qu'il tient.

« Ledit confident m'a dit que, discourrant son maistre ces jours passez avec le Palatin , luy demanda quels moyens il (le Palatin) a voit pour payer son armée, lequel luy respondit avec assez de perplexité qu'il falloit voir ce que négocieroient les ambassadeurs d'Angleterre, sur quoy Mansfeldt luy conseilla de s'en aller jetter aux pieds de l'Infante, à quoy il ne respondit mot. Mais le confident croit que son maistre le fera faire (et sans le sceu des ambassadeurs d'Angleterre) au Palatin, si l'on le

ERNEST DE MANSFELDT. 175

trouve bon et estime ce service quasi aussy grand que l'autre , pour la grande réputation que ce coup donneroit. S. À. pèsera avec sa grande prudence l'importance du faict et les utilités qu'on en pourroit tirer, entr'autres que le Palatin demeureroit obligé de laisser à Mansfeldt quelques places en gage pour ce qu'il luy doibt et, estant S. À. d'accord avec Mansfeldt, ce seroit comme si elle les avait elle-mesme.

« Enfin , à ce que nous entendons de cest homme , Mansfeldt tient le Palatin entre ses mains comme un enfant et a toute l'autorité sur l'armée, et le Brunswick a aussy juré fidélité à Mansfeldt, mesme en cas qu'il voulust se rendre au service du Roy , ou à qui et contre qui que ce soit. Il désire qu'il soit compris dans l'accord et veut servir à S. M. Et ainsy il seroit bon que nous sçussions ce que nous luy pourrons respondre, quel offre luy faire et avec quelles troupes il pourroit servir soubz la charge dudict Mansfeldt. Il est prince, jeusne et, ainsi, croyons qu'il se contenteroit avec une charge médiocre. Il est aussy considérable que son frère n'a pas d'enfants et qu'il importe gaigner telz personnages, et le confident nous a dit qu'il est luthérien à la vieille mode et qu'il se persuade qu'il se pourroit aisément faire catholique.

« Mansfeldt m'escript de Saverne du 12 du courant, mais son homme m'asseure qu'il n'a aucun dessein de la prendre , ains seulement de se pourveoir de vivres aux environs. Mais sondit homme ajoute expressément que, si don Gonzalo et Tilly le poussent et pressent avec leurs armées, qu'il est résolu de monter toute lamousquetterie qu'il pourra, outre environ 10,000 chevaux qu'il dit avoir encore et , avec toute ceste cavalerie et armée volante passer par un costé de la Lorraine (ayant desja demandé passage au Duc) et se jeter au pays de Luxembourg et plus avant qu'il pourra, ravageant et endommageant le pays. Je rencontray hier don Alvaro Rosaola qui me dit qu'il alloit trouver M. le marquis Spinola, pour luy faire rapport des difficultez nées entre don Gonzalo et Tilly, sur le faict des marches, néantmoings à ce que j'entends par deçà, ledit sieur don Gonzalo et Tilly se pourroient bien accorder et marcher, ce que j'adverty

176 ERNEST DE MANSFELDT.

a6n qu'à tout événement Ton soye sur ces gardes audit pays de Luxembourg (1). »

Évidemment le comte de Henin croyait à la sincérité de Mansfeldt, les détails caractéristiques, qui émaillent les déclarations du confident, lui en donnaient le droit. La même conviction se forme à la lecture de cette lettre, jusqu'à son dernier paragraphe, et la situation perplexe dans laquelle se trouvait alors le Bâtard, la confirme. Mais l'insinuation relative à Gordova et Tilly fait naître subitement le doute, éveille la méfiance. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'à Madrid ce fut, comme on le verra, ce dernier sentiment qui prévalut.

L'Infante éprouva une impression analogue et la manifesta clairement à l'ambassadeur de France, disant qu'elle connaissait l'humeur variable et incertaine de Mansfeldt et qu'elle ne s'y fierait jamais qu'à bonnes enseignes (2).

Le 17 juillet, le comte de Henin et Jacques Bruneau arrivèrent au camp de Gordova, et, dès le lendemain, ils écrivirent de nouveau à l'Infante par l'intermédiaire de l'audiencier. Leur dépêche était ainsi conçue :

t Monsieur , nous arrivasmes icy hier fort tard, et ce matin nous avons parlé au sieur Don Gonçalo , et luy communiqué nostre mission et l'instruction de S. À., et ce qu'en suyte d'icelle nous avons traitté avecq le confident de Mansfeldt, luy lisant la copie de la lettre que je vous escrivis avant hier, et comme ledit sieur Don Gonçalo fait beaucoup de reflexions et estime de l'offre que iceluy Mansfeldt faict d'ayder à réduire les villes impériales , tant celles qui sont situées sur le Rhin , à savoir : Strasbourg, Spire et Worms , comme Nuremberg, Ulm et aultres , qui ont si grièvement offensé l'Empereur , et ont fomenté les derniers troubles et animé les princes séditieux, et le feront encore à l'advenir , si elles eschappent ceste fois de la punition méritée , le sieur Don Gonçalo en a voulu escrire son opinion à

(1) Archives du royaume de Belgique. Cartulaires et manuscrits; vol. 211, n<> 3.

(2) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, page 45. Lettre de Péricard àPuisieulx, du 22 juillet 1622.

ERNEST DE MANSFELDT. ' 177

S. A., par cest exprès, et nous n'avons pas voulu laisser d'accompaigner sa despesche avecq ces lignes, sans nous mettre toutefois à donner conseil , seulement à faire rapport de ce qui se passe despendant de nostre commission. Je suis, etc.

« 18 juillet 1622, du camp entre Wormset Manheim (1). » Avant que cette seconde lettre parvint à Bruxelles, l'Infante avait déjà donné ses instructions pour répondre à la première, et voici dans quels termes elle accueillit les propositions du Bâtard :

« Très chier et bien amé. Nous avons reçeu, par la lettre que vous avez escrit à l'audiencier, ce que vous a dict la personne qui est venue à Creuznach , de la part de Mansfeldt , et pour response vous dirons que ja que ledict Mansfeldt ne peult effectuer ce que premièrement il avoit practiqué, quoique Testât de ses affaires soit beaucoup détérioré de ce qu'il estoit lorsque dernièrement Raville a traicté avec luy , que , ce neantmoings pour prouver la bonne volonté que nous avonsdeleveoir reçeu en la grâce du Roy , nous nous contentons de demeurer es termes dudict traicté, et que ainsy, au cas qu'il se veuille réduire au service de S. M. et mettre au pouvoir de l'archiduc Leopold les places qu'il a en Alsace, nous le recevrons avec mille chevaulx et trois mille hommes de pied, qui seront soubz sa charge, payez des deniers de S. M. , que nous luy donnerons pour le licenciement du reste de ses gens cent mille philippes, qui est ce que nous avons lors fait compte de donner de nostre part , d'aultant que le reste se donnoit par les evesques , qui maintenant ne donnent rien. Et pour sa personne un entretenez ment de 12,000 philippes par au, à bon compte desquelz on luy transportera la terre de Vianden, luy payant desdits 12,000 philippes autant moins que se trouvera le revenu de ladite terre monter. Et quant au tiltre de prince , nous ferons tous les bons offices que pourrons, afin que l'Empereur luy donne le tiltre de prince du Saint-Empire , et au cas qu'iceluy ne se donne , nous nous obligerons que le Roy luy donnera un tiltre de prince.

(1) Archives du royaume de Belgique. Cartulaires et manuscrits; vol, 211, f°83.

H. — E. DE MANSFELDT. 12

178 ERNEST DE MANSFELDT.

« Et que s'il prétendoit traiter avec le prince d'Orange pour le transport de ladite terre dez maintenant , pour lors que ledit prince en pourroit cy après, au moyen de quelque traicté, obtenir la main levée, nous y consentirons au nom de S. M.

c Si vous advertissons nous que, si ledit Mansfeldt insistoit tellement à ce que nous reçeussions plus grand nombre de gens en service que lesdits 3,000 hommes de pied et 1,000 chevaulx, en ce cas, plustost que de laisser passer oultre, vous pourrez venir jusqu'à 1,000 hommes de pied et 500 chevaulx.

« Pour ce qui touche de venir le Palatin icy se mettre entre nos mains , il n'est convenable que nous , ni aulcun de nostre part parle de cela. Et quant au duc Ghrestien de Brunswick, s'il veut venir servir avec quelques gens , que nous le recepverons aussy avec 3,000 hommes de pied et 1,000 chevaulx et, au cas que ne puissiez accorder aultrement, avec le mesme nombre que ledit Mansfeldt, ce que vous pourrez quant et quant faire entendre (1).»

L'Infante croyait donc aussi à la bonne foi de Mansfeldt. La loyauté native de cette illustre princesse répugnait naturellement à ne supposer que vol et fourberie, même chez ses ennemis. Mais à Madrid on était loin de partager ces sentiments. A la réception des lettres d'Isabelle , le conseil d'État s'assembla. Après un rapport succinct sur le contenu de ces lettres, la discussion s'ouvrit. Le duc de l'Infantado , qui opina le premier, s'étonna des offres de l'Infante , et émit l'avis t qu'il serait dur de voir Mansfeldt et Brunswick-Halberstadt entretenir , aux dépens du Roi, autant de gens que l'Infante le proposait. »

Don Pedro de Tolède fit remarquer que tout vote du conseil arriverait trop tard aux Pays-Bas, et ajouta qu'il serait à désirer que le Palatin ne fut pas compris dans le traité à faire avec Mansfeldt.

Don Augustin Messia , qui parla en troisième lieu , dit que si Mansfeldt se trouvait en marche pour le Luxembourg ou la

(1) Archives de Simancas. Estado 2139, f° 276. Lettre du 23 juillet 1622.

ERNEST DE MANSFELDT. - 179

Bourgogne , il ne voyait pas comment on pourrait continuer à traiter, et que, selon toute probabilité, Mansfeldt ne négociait que pour gagner du temps et envahir le Luxembourg.

Le grand commandeur de Léon proposa d'attirer l'attention de l'Infante sur la fausseté bien connue de Mansfeldt et sur la nécessité de prendre des précautions à son égard.

Don Diego de Ibarra signala le peu de confiance qu'on devait avoir en Mansfeldt et le danger d'admettre le Bâtard et Brunswick au service du Roi, avec 8,000 hommes de pied et 500 chevaux (1).

Les sentiments de défiance , partagés par tous les membres du conseil d'État, trouvèrent leur expression dans une lettre du Roi à l'Infante, en date du 28 août 1626 :

« J'ai reçu la lettre de V. A., du 27 du passé , qui traite des pratiques que l'on tenoit pour faire un accord avec Mansfeldt , et l'ordre que V. A. donna au comte de Henin , qu'elle avait envoyé pour le faire, et il m'a paru de devoir mettre en considération à V. A. qu'il faut agir avec un grand soin avec Mansfeldt à cause de ses manières trompeuses dont il s'est toujours servi, et, supposé que ledit accord ait son effet, il sera bon de continuer dans ledit soin et précaution (2). >

La parole du Roi trouva, dans le marquis Spinola, principal ministre de l'Infante , un écho fidèle , car ce seigneur ne cessait de répéter que Mansfeldt tromperait certainement l'Infante et qu'on ne pouvait en attendre rien de bon (3).

Mais pendant que l'on se consultait à Madrid et que l'on considérait l'affaire pour prendre une résolution, le comte de Henin et Bruneau revenaient dans le Luxembourg , sans avoir pu voir Mansfeldt, qui venait de commencer sa marche vers la Lorraine et la France, et attendant toujours de ses nouvelles.

Le 11 août, ils se trouvaient à Bruxelles et allèrent, ce jour-

(1) Archives de Simancas. Estado 2030, f° 12.

(2) Archives du royaume de Belgique. Cartulaires et manuscrits; vol. 211, n<> 3.

(3) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, p.- 46. Lettre de Péricard à Puisieulx, du25 juillet 1622.

180 ERNEST DE MANSFELDT.

là , rendre visite à l'ambassadeur de France. La conversation roula naturellement sur le Bâtard. Henin raconta qu'il avait promis à Mansfeldt de lui faire tenir une réponse finale de l'Infante dans la huitaine , mais qu'on n'avait pas jugé à propos d'aller plus avant , parce qu'on croyait que son armée se débanderait d'elle-même. Le comte altérait sciemment la vérité, mais il ne se croyait pas tenu à être sincère vis-à-vis d'un diplomate étranger. Il fut d'ailleurs bref sur ce point et s'étendit avec plus de développement sur la peinture de la détresse de Mansfeldt, c ayant parlé à plusieurs chefs qui sont fort las de la mauvaise conduite de leur général, se plaignant de leur misère, aussi bien que quelques seigneurs de Bohême ou d'Allemagne qui le suivent, lesquels avaient dit au comte que , s'ils étaient assurés de l'Empereur pour leur pardon , ils s'estimeraient heureux, de se retirer , n'étant que par force à l'armée , qui est autant remplie de et de goujats que de soldats (1). »

Henin ajouta que le secrétaire intime de Mansfeldt lui avait témoigné un grand dégoût de son maître et de la licence de l'armée, qui était si grande que, peu auparavant, une troupe de ces routiers avait enlevé 60,000 livres qu'on portait à leur maître , sans que le Bâtard eut osé rien dire. Parlant ensuite d'Halberstadt, Henin conta que ce prince avait bien de la peine à réformer ses actions , qu'il avait tué récemment un soldat qui voulait incendier un village, et qu'il lui avait dit un jour : c Vous serez bien étonné de me voir capucin (2) ! »

Le seigneur belge se consolait par ces propos de sa déconvenue et la cour estimait à suffisante compensation l'espoir d'être prochainement délivrée des appréhensions que lui causait le Bâtard (3). L'Infante fut donc très-surprise de recevoir tout à

(1) Pendant la guerre de Trente ans, il n'y eut guère d'armée qui ne fut dans les mêmes conditions. Pour n'en citer qu un exemple , un corps de 900 soldats au service de l'archiduc Léopold , qui passa le 26 juin 1626 à Weissenbourg, traînait avec lui 700 femmes. (Westenrieder, I, p. 171.)

(2) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay. Lettre dePéricard àPuisieulx, du 11 août 1622.

(3) Archives du royaume de Belgique. Papiers d'Etat. Lettre de délia P'aille au baron de Grobbendonck, du 12 août 1622.

ERNEST DE MANSFELDT. 181

coup de Mansfeldt des ouvertures d'apparence plus sérieuse que jamais.

L'un des secrétaires du Bâtard , le capitaine Jean Flamant , arriva en poste à Bruxelles , à la fin d'août , avec mission de conclure définitivement au nom de son général. Afin de donner le change au public, il avait écrit, au moment de partir, à son frère, une lettre que celui-ci montra au comte de Berlaymont et qui était de nature à confirmer le bruit déjà répandu d'un accord intervenu entre Mansfeldt et la France.

« Mon frère, je m'en vay en toute diligence à Bruxelles , de la part de monsieur le comte de Mansfeldt, pour donner avis à la Sérénissime Infante de la résolution et acceptation qu'il a faite du service de S. M. T. C, avec 6,000 hommes de pied et 2,000 chevaux, et quelques piétons mutinés qui courent fortune d'estre mis en déroute, car ils ne peuvent retirer ni advancher, et après la réformation qui se fera bientosl de ce qui se trouvera de superflu, sera par commissaires envoyés en Allemaigne , après qu'ils seront désarmez , de sorte que dores en avant vous pourés estre en asseurance et chascun se doibt resjouir que le dit sieur comte a print ceste résolution, car elle est très-bonne pour les deux couronnes qui sont en très-bonne correspondance et amitié (1). >

En réalité Flamant avait mission de renouer la pratique entamée par le comte de Henin et d'en pousser vigoureusement la conclusion. Il était porteur d'un projet de traité, en douze articles, que voici :

« Ayant, sur la remonstrance faite par M. le comte Ernest de Mansfeldt à madame la Sérénissime Infante, envoyé S. A. vers icelluy monsieur le duc de Bournonville (le comte de Henin) pour entrer en quelque traitté avecq icelluy comte de Mansfeldt, qui propose audit sieur duc qu'il désire grandement se réconcilier avec S. M. C. et avec S. A., et ce aux conditions qui s'ensuy vent :

« i° Que la personne dudit comte de Mansfeldt soit rescue

(1) Archives du royaume de Belgique. Papiers d'Etat, n° 533. Lettre du 19 août 1622.

182 ERNEST DE MANSFELDT.

en la grâce de l'Empereur, du Roy et de madame l'Infante avec les collonels, chefz, capitaines, officiers et soldats qui jouyront aussy de ladite grâce, comme aussy feront ceulx qui se retireront chez eulx , moyennant qu'ils ne prennent party contre eulx ;

« 2° Qu'il puisse retenir pour leur service 1 ,500 chevaulx et des meilleurs et affectionnez au service de sadite Majesté ;

« 3° Item 6,000 hommes de pied semblablement des meilleurs ;

< 4° Qu'il aye le commandement sur lesdites troupes, sans obligation d'obéyr à autres qu'au Roy et à S. A. et au maistre de camp général de son armée aux Pays-Ras ;

« 5° Qu'en son absence, il puisse mettre un lieutenant capable et bien affectionné audit service, lequel néantmoins devra obéyr à ceulx qu'il plaira à S. A. ;

« 6° Que pour faciliter le licentiement des dittes troupes, l'on

luy donne de la part de S. A. la somme de dedans

le terme de . . . jours;

« 7° Qu'il commencera à licentier les dittes troupes dès maintenant, acheminant celles qui veulent entrer au service du Roy sur le lieu et estapes qu'on leur déclarera ;

« 8° Qu'après avoir fait la monstre et preste le serment à sadite Majesté, ils touscheront promptement un mois de gages ;

« 9° Présupposant que M. le duc de Rrunswick est content de s'en retourner à son pays avec ses troupes, sans autre prétention, luy donnant seullement le passage libre et asseuré , comme à tous autres qui voudront retourner à leur pays , sans prendre party, sans endommager les subjectz et paysans, auquel effect debroit estre desputé un personnage ou deux aux frontières pour y donner ordre et les acheminer ;

« 10° Que pour les prétentions que ledit sieur comte de Mansfeldt a en Savoye et quelques affaires en Venise, il puisse faire un voyage auxdits lieux , en quoy il faut compter environ trois mois ;

« 11° Que dez que l'accord sera résolu, il joyra de 12,000 phylippes d'entretenement par an, à bon compte desquels luy soit transportée la terre de Vyanden, rabattant desdits 12,000 phylippes ce que montera le revenu de ladite terre ;

ERNEST DE MANSFELDT. 183

« 12° Que S. A. fera bons offices afin que l'Empereur luy donne tiltre de prince du saint Empire, et au cas que l'Empereur ne luy donne pas, S. A. s'oblige à luy faire avoir du Roy le tiltre de prince. »

En rapprochant ce projet de ceux qui l'ont précédé, on voit clairement que Mansfeldt faisait de larges concessions. De plus, le chiffre de l'argent à donner aux troupes, point délicat pour les finances obérées de l'Espagne, était laissé en blanc et Mansfeldt n'avait stipulé un chiffre précis que pour lui-même. Aussi les propositions de Flamant furent-elles accueillies avec empressement. Comme le temps pressait, le comte de Henin reçut ordre de se rendre immédiatement près de Mansfeldt, afin de le recevoir au service du Roi, et il partit si précipitamment qu'il ne put prendre avec lui Pari sot, l'un des anciens adjoints de Ra ville, dont il avait réclamé le concours. Parisot se mit en route le 26 août pour rejoindre le comte ; mais il avait à peine quitté Bruxelles, qu'il apprit que les deux aventuriers étaient entrés à main armée sur le territoire des Pays-Bas. L'heure de négocier était passée et l'épée allait remplacer la plume. Isabelle ne pensa plus qu'à prendre les mesures nécessaires pour arrêter et détruire les barbares envahisseurs, et le comte de Henin courut faire office de brave soldat à la bataille de Fleuras (1).

Tout paraisait donc rompu entre l'Infante et Mansfeldt, lorsque, au mois de décembre, le capitaine Flamant parut de nouveau à Bruxelles, accompagné du colonel Daniel de Tournon. Tous deux étaient porteurs de nouvelles propositions du Bâtard, mais combien ces propositions différaient des dernières, et que lourdes étaient ses exigences ! Le lecteur en pourra juger par lui-même.

c Propositions et demandes faites de la part de M. le prince et comte Ernest de Mansfeldt, par ses envoyez le collonel Tournon et le capitaine Jean Flamant, avec la Sérénissime Infante.

c La demande et prétention est d'estre créé chevalier de l'ordre de la Toison d'or. Que l'armée qui est présentement sur pied et

(l) Archives de royaume de Belgique. Papiers d'État. Liasse 557.

ERNEST DE MANSFELDT.

dont il a la disposition enthière, il en demeurera gouverneur et capitaine général pour estre employé au service de S. M. C. en états, lieux et pays qu'Elle trouvera convenir, et à laquelle armée se pourra joindre telle autre troupe que S. M., la Sérénissime Infante ou le seigneur marquis (Spinola), commissaire mareschal général, trouveront convenir, le tout néantmoings sous le commandement dudit seigneur prince de Mansfeldt , estant icelles jointes aux siennes.

f Luy sera baillé 15,000 escuz tous les mois pour subvenir à la despence de sa maison, de ses gardes et tous extraordinaires de ladite armée, durant qu'il sera employé en ladite charge.

« Item. La Sérénissime Infante pourra, s'il lui plaist, députer commissaires, lorsque le tems le requerra, pour faire monstre à toutes les trouppes qui seront traitées à Tad venant des aultres gens de guerre estantes au service de S. M. C, lorsqu'elles ne recevront plus les contributions du pays où elles sont et voisins.

cQue les princes, comtes, barons, gentilshommes, collonels, capitaines , officiers , soldatz et aultres, de quelque qualité ou condition qu'ils soient, estant présentement soubz sa charge, y continueront pour le service de S. M. , seront remis en leurs biens et possessions comme ils estaient auparavant, soit soubz l'empire , ou aux provinces et pays appartenant à S. M. C. Aussy tost que celluy qui sera député de la part de la Sérénissime Infante sera arrivé auprès dudit prince de Mansfeldt, avec les despesches susdites, il (Mansfeldt) prestera serment de fidélité à S. M. C. et donnera tout bon commencement à l'acheminement des affaires, attendant le temps et l'occasion propre pour faire préster serment à touts ceulx de son armée , lorsqu'il plaisra à S. M. ou à S. A. L'intention dudit sieur prince estant de mettre au pouvoir de Sadite Majesté une place principalle et de grande importance, oultre cinq à six aultres où il a desjà le pied, comme aussy de quelques ports de mer, surtout quoy les Hollandois ont l'œil et cherchent moyen de s'en emparer, s'ilz peuvent, soubz prestexte de quelque division ou mésentendu

ERNEST DE MANSFELDT. 185

qu'il y a entre le seigneur direct et les subjects (1), et, dont lesdits Hollandais veullent connoistre et s'attribuer la judicature et décision dudit différend, auquel effect ils ont desja semon et interpellé ledit seigneur pour respondre et subir par devant eulx pour la troisième fois, sans que neantmoings il ayt jusques ores voulu entendre.

« Et, après ceste exécution et qu'il aura rendu ladite place principalle, comme aussy les aultres au pouvoir de S. M. G., il se portera avec son armée à quelques aultres bonnes exécutions et se saisira des passages les plus importants des rivières qui coulent aux villes de Brème et de Hambourg , ce qui donnera grande incommodité aux Hollandais d'aultant que la plus grande partie des blez qui sont menés en Hollande passent par lesdites rivières, ce qui se peult faire sans que le roy de Danemarck en reçoive aucun intérêt.

c Quant au passage des navires par mer, exportants en Hollande blez et bois pour faire navires et aultres usages, venant de Norwége, Dantzick, Prusse, Poméranie, Meckelbourg et Holstein, conviendrait faire provision de quelques navires pour fortifier lesdits ports de mer et empescher les advenues et passages, aultant que se pourra, espérant qu'avec quinze navires on pourra empescher lesdits passages. Au moyen de quoy les Hollandais n'y pourront avoir sy libre accès ou du moins leur conviendra avoir quantité de navires, ce qui tournera à grands frais.

< En temps de paix ledit seigneur prince prestend et supplie qu'il lui soit accordé et assigné une pension ou traitement de vingt mille escuz par an , soit en argent comptant ou fonds de terre, afin de se pouvoir entretenir selon ses qualitez, considéré que tenant le parti et servant Sadite Majesté , il se défiera et quitera absolument toutes aultres pensions qu'il tenoit d'ailleurs, savoir de France 8,000 escuz , et des Vénitiens 12,000 ducatz d'or, sans ce qu'il pourroit tirer et recouvrer tant de l'Angleterre que de la Hollande, outre plusieurs aultres et grandes prétentions qu'il a sur le Palatinat, montant à plusieurs millions

(1) Le comte cTEmbden.

186 ERNEST DE MANSFELDT.

et dont il espère avec le temps pouvoir jouyr du moins d'une bonne partie, par la protection et faveur de ladite Majesté, après qu'il aura donné quelques preuves et effets de tout ce que dessus pour le service de S. M. et du bien publique. S. M. est suppliée de vouloir honorer ledit seigneur prince de Mansfeldt du tiltre de grand d'Espagne, à l'exemple de feu son père , en regard mesme qu'il Ta recommandé par son testament à Sadite Majesté, afin qu'EUe fut servie de le promouvoir à quelques honorables charges, selon sa qualité et respect, et pour considération des grands et signalez services que son père à renduz tant à LL. MM. d'Espagne qu'à toute la Maison d'Àustriche, à laquelle il a toujours été zéleux et affectionné, comme il est connu à S. M. et à S. À., estant chose certaine que d'ores en avant le filz, à l'imitation de son dit père, fera paroistre le mesme, puisqu'il y est entièrement porté et dont il taschera de donner des preuves sy suffisantes qu'on aura subject de contentement de son costel, à tout quoy il supplie de rechef d'avoir toute bonne considération.

« Les soubsignez députez certifient par leurs signatures icy mises, que les points et articles cy-dessus sont en substance selon les intentions de mondit seigneur prince et comte de Mansfeldt, et suyvant la charge et commission qu'ils ont de luy.

t Faict à Bruxelles le 21 e de décembre 1622 (1). « (Signé) Tournon. t Jean Flamant. »

L'audace de Mansfeldt à invoquer la mémoire de son père , type de chevaleresque fidélité à ses souverains, a quelque chose de cynique et de révoltant. À Bruxelles, on y vit une preuve de la bonne foi de ses avances, une marque éclatante de son repentir , comme si le Bâtard avait la notion du remords et de la conscience.

Ses prétentions, mises en balance de la conquête de la Frise orientale et d'Embden , depuis si longtemps convoitée par les Espagnols, parurent d'un poids léger, et soit que le souvenir de l'occasion perdue au mois d'août précédent servit de leçon, soit

(1) Archives du royaume. Secrétairerie d'État allemande. Correspondance de Wallenstein, t. II, p. 390.

ERNEST DE MANSFELDT. 187

qu'on crut devoir saisir la circonstance au vol, dès le 22 décembre, l'Infante transmit sa réponse aux députés de l'aventurier. Elle cédait à toutes les prétentions émises, mais elle entoura ses concessions de prudentes réserves.

On remarquera que , dans cette réponse , elle ne donne à Mansfeldt que le titre de comte , et que , dans les notes échangées entre les deux parties contractantes , il n'est plus question du titre de prince. Selon toute probabilité, le Bâtard le considérait comme définitivement acquis, ou tout au moins se le voulait faire offrir , et ce n'est pas une des moins curieuses différences entre ses nouvelles prétentions et celles infiniment plus modestes de la requête du 25 août 1622.

« S. A. S. ayant eu particulier rapport de la proposition faicte par le colonel Tournon et le capitaine Jean Flamant , de la part du comte Ernest de Mansfeldt, et sur le tout meurement advisé, a , pour et au nom de S. M. , accordé et accorde par ceste les points et articles suyvants :

« 1° Que ledit comte Ernest de Mansfeldt aura les tiltre et charge de gouverneur et capitaine général de l'armée qu'il a présentement sur pied et qui est à sa disposition *, le tout soubz le commandement de S. A. et du marquis Spinola , comme mareschal gênerai, et point d'aultres.

« 2° Sera baillé audit comte de Mansfeldt 15,000 escuz par mois, avec quoy et les contributions qu'il tirera , pourra entretenir son armée. Mais venant à cesser lesdites contributions et n'ayant plus moyen d'entretenir ladite armée , il en advertira S. A., afin d'y estre ultérieurement pourveu.

«Bien entendu toutefois qu'aux personnes et pays que S. A. ordonnera d'estre libres et exemptes desdites contributions, il debvra les en exempter, sans qu'il leur puisse estre demandé quelque chose.

« 3° Que cestuy accord sera tenu secret jusqu'à ce que ledit comte aura advisé des moyens qu'il aura de faire quelque entreprise et service signalé contre les Hollandais, nos ennemis, d'aultant que si ledit accord venait à se descouvrir , le succès seroit tant plus difficile et pourroit avoir quelques inconvénients,

188 ERNEST DE MANSFELDT.

ou bien ledit traiclé demeura secret tant qu'il plaira à S. A., ne soit que le service de S. M. le requière ault rement.

f 4° Sytost que ledit accord sera publié du sçeu et consentement de Sadite Alteze, S. M. créera et honnorera ledit comte de chevalier de son ordre de la Toison d'Or. Que sy cependant se présente de fairç quelqu'execution ou exploict , il pourra se servir du temps et de l'occasion , afin de l'effectuer pour le service de S. M.

c 5° Et en cas que ledit comte puisse se saisir et mectre au pouvoir de S. M. ou de S. A. les villes et fortifications d'Embden, avec aultres places qu'il occupe présentement et celles dont il pourra cy après s'emparer, S. M. le fera grand d'Espagne. Sy pourra aussy tascher de gaigner, s'il le peult , les forteresses de Bertang (?).

f Estant à entendre toutefois que de toutes les places qu'il occupera et gagnera, elles seront remises au pouvoir et à la disposition de S. M. ou de S. A., ou de telles personnes qu'Elle commectra et ordonnera.

c Bien entendu que s'il y a quelques places que Sadite Alteze ne désire point 'de retenir, à cause qu'elles pourroient appartenir à quelques uns des amis et confederez de Sadite Majesté ou de la maison d'Autriche, que sur ordonnance de S. A. lesdites places debvront estre rendues libres aux propriétaires , sans difficultez.

t 6° Et pour le regard d'aulcuns princes, comtes, seigneurs, gentilshommes , capitaines , officiers et soldats qui ont servy ou tenu le parti dudit comte de Mansfeldt, et y continueront encor présentement, ils seront remis en leurs honneurs, biens et possessions en tout ce qui touche S. M. G. et ses pays ; mais quant aux aultres qui sont soubz l'Empire , S. A. intercédera et fera tous les bons offices que se peult vers l'Empereur et aultres princes d'Allemaigne, pour leur faire avoir la mesme grâce.

« 7° En temps de paix et lorsqu'il n'y aura occasion de se servyr du comte de Mansfeldt à la guerre , luy sera baillé et assigné 20,000 escuz à 50 solz pièce , monnaye du Roy, comme il a demandé, afin de se pouvoir entretenir honorablement, selon

ERNEST DE MANSFELDT- 189

sa qualité. Et au reste, Sadite Majesté et Sadite Altesse l'auront en toutes aultres choses en particulière recommandation , soubz espoir et asseurance que dores en avant il leur rendra tout bon service, à l'imitation de son bon père, dont la mémoire est encore récente.

c Faict à Bruxelles, le 22 e de décembre 1622 (1). >

Tournon et Flamant partirent aussitôt pour l'Ost-Frise, afin de communiquer à Mansfeldt le résultat de leur mission.

Ernest remarqua dès l'abord le soin avec lequel on avait évité de lui donner le titre de prince et , renonçant de l'obtenir par surprise , en inscrivit la demande expresse. Du reste , il parut prendre la négociation plus au sérieux qu'il ne l'avait jamais fait, et comme il était alors mécontent des Hollandais et irrité contre le Palatin , sa résolution fut vite prise. Après avoir longuement délibéré avec ses confidents sur les détails du projet d'accommodement et sur les garanties qu'il avait intérêt à se faire donner, il renvoya Tournon et Flamant , vers la fin de janvier, à Bruxelles. Ces deux officiers étaient porteurs d'une série de demandes d'éclaircissements sur lesquelles ils reçurent réponse immédiate. En voici l'exposé : -

« 1. D. Au premier article le prince et comte de Mansfeldt se conformera au contenu d'icelluy , saulf qu'il désire que son armée soit qualifiée l'armée allemande ou estrangere au service de S. M. G. , avec patente et commission de Sadite Majesté , et ladite armée retenue en service aussy longtemps que la guerre durera.

f iï. On baillera audit comte de Mansfeldt patente de S. M., de capitaine gênerai de l'armée estrangere ou allemande , qui est en sa charge , laquelle patente se despechera et lui sera envoyée au plus tost.

« 2. D. Pour le deuxième article supplie par esclaircissement de ceulx qu'il doibt exempter de contributions.

t JR. On lui donnera sur ce l'esclaircissement et advis, selon les occasions et temps.

(1) Archives du royaume de Belgique. Secrétairerie d'Etat allemande. Correspondance de Wallenstein, t. H, p. 394.

« 3. D. Sur le cinquième article il supplie très humblement qu'il puisse avoir le tiltre de gouverneur gênerai des places et pays qu'il pourra conquester, demeurant au pouvoir de S. M.C. et de S. A. , pour y mectre telles personnes et nations aux gouvernements desdites places et garnisons qu'EUes trouveront convenir.

« R. Luy sera donné le tiltre de gouverneur et capitaine gênerai des places et pays qu'il conquestra et occupera, demeurant neantmoins icelles au pouvoir et obeyssance de S. M., en la manière que luy mesme propose , excepté celles qui sont du patrimoine héréditaire de S. M.

« 4. D. Et comme sur l'article 6 par où S. M. et S. A. accordent la grâce à tous princes et seigneurs et aultres qui ont suyvi et tenu et tiennent encore son party, n'est parlé de sa personne , il supplie qu'il y soit aussy compris et que S. A. soit servye de moyenner vers l'Empereur , afin qu'il puisse obtenir semblable grâce , et ce tant pour luy que pour touts princes et seigneurs et aultres , vassals et subjects de l'Empire , estant soubz sa charge , et que tous soient remis es honneurs, biens et possessions, veu qu'il importe beaucoup pour remectre les affaires en bons termes et se prévaloir des moyens nécessaires pour le service de S. M. , et sy supplie aussy pour la grâce des seigneurs comte de Hollach (Hohenlohe) , Ruppa et Berkert , comme pour aultres trois seigneurs d'Austriche et de Bohême, desquelz les noms sont hors de sa mémoire, estant neantmoins de moindre condition et qualité que les susnommez suppliants, tous très humblement pour la grâce et pardon.

« R. Quant au pardon gênerai icy mentionné, il est tout cler et s'entend que la personne dudit comte y doibt estre comprise le premier , mais on escript pour tous au comte d'Onate, ambassadeur de S. M. près l'Empereur, présentement à Ratisbonne, duquel il sera adverty de la resolution de S. M. I.

t 5. D. Quant aux 20,000 escuz promis en temps de paix, les accepte et en remercie très-humblement S. M. et S. A. les suppliant avec la mesme humilité qu'icelle somme soit assignée et hypothéquée sur quelques maisons et terres où il se puisse retirer pour en jouyr et posséder au temps de paix, sa vie durante.

ERNEST DE MANSFELDT. 191

c R. Lui sera baillé hypothèque asseuréc pour percepvoir les 20,000 escuz par an en temps de paix.

« 6. D. Quant à l'armée présentement en pied, lorsque les contributions viendront à cesser, et que le payement sera à la charge de S. M., Icelle pourra augmenter ou diminuer ladite armée, comme Elle trouvera convenir, pour s'en pouvoir servyr, soit de 8,000, 10,000 ou 12,000 hommes. Et par conséquent, les 15,000 escuz par mois luy estant retranchez, désire que Ton déclare quel traitement luy sera donné comme gouverneur et capitaine général de l'armée et des places et pays qu'il conquestera.

c R. Venant les contributions à cesser et par conséquent les 15,000 escuz par mois dont il est icy foict mention, sera donné pour sa personne 24,000 escuz par an, faisant 2,000 escuz par mois, qui est le mesme traitement que S. M. donne à ses capitaines généraulxet tel que jouyt le marquis Spinola.

« 7. D. Supplie très-humblement S. A. qu'Elle soit servye d'intercéder vers S. M. I. afin qu'il puisse estre honoré du tiltre de prince de l'Empire.

« R. Se faict toute instance envers l'Empereur afin qu'il luy veuille donner lettres de prince de l'Empire.

t 8. D. Et afin que la chose soit tant plus asseurée de part et d'aultre, il sera bien (soubz très-humble correction et dont il supplie très-humblement) que tout le susdit traicté soit ratifié par S. M. C. endéans les trois mois, ou plus tost, sy faire se peult, et le plus bref délay sera le meilleur; cependant il ne cessera de mesner, conduire et disposer le tout pour le service de S. M. C.

cfî.S. A. promectqueS.M. ratifiera le traicté dedans trois mois.

c Les soubscritz ont signé le tout cy-dessus à Bruxelles, le x e de febvrier 1625, en vertu de la charge et pouvoir a eulx donné par ledit sieur prince et comte Ernest de Mansfeldt. c Tournon, Jean Flamant.

« Faict à Bruxelles ledixiesme febvrier 1625 (1).

c Isabel. »

On était d'accord sur tous les points, et il ne restait plus qu'à

(1) Archives du royaume de Belgique. Secret ai rerie d'Etat allemande. Correspondance de Wallenstein, t. II, p. 404.

192 ERNEST DE MANSFELDT.

procéder aux mesures d'exécution. On débattit d'abord la forme et la teneur du serment que Mansfeldt devait prêter au roi d'Espagne et à l'Infante .(1). Ce point réglé, l'Infante dépêcha le capitaine Bonnet au comte d'Onate , afin de négocier près de l'Empereur, avec le concours de ce diplomate, la grâce de Mansfeldt et de ses amis. Les instructions de Bonnet lui enjoignaient de se rendre près de Mansfeldt, aussitôt qu'il aurait obtenu les lettres de grâce, et de recevoir le serment du Bâtard. Elles prévoyaient le cas ou celui-ci soulèverait encore quelques difficultés sur certains articles encore un peu obscurs et l'autorisaient à donner au Bâtard les satisfactions les plus complètes.

Le jour même de la signature du traité, Flamant avait écrit un billet à Mansfeldt pour l'informer de l'heureuse issue de sa mission. Le 5 mars, Henin reçut de ce dernier un papier chiffré portant ces mots : « Je suis étonné de n'avoir nulles nouvelles seures pour traicter au nom de l'Infante. Il est de besoing que je l'aye promptement, car les Hollandais et le duc de Brunswick me pressent de me resouldre (2). »

Cependant l'inquiétude commençait à régner à Bruxelles. Bonnet avait quitté Ratisbonne pour se rendre, muni de ses pleins pouvoirs, auprès de Mansfeldt, et depuis qu'il était arrivé chez le Bâtard, on n'avait plus entendu parler de lui. Les espérances d'abord si vives s'étaient affaisées sous le poids du doute, et Sueyro ne craignait pas d'écrire au Roi : c La garantie qui repose sur des documents signés n'en est plus une, dès qu'on traite avec des fourbes. Ce ne sont jamais les signatures qui font défaut de leur part, témoins M. de Raville, M. le comte de Henin et le secrétaire Bruneau. Ils échangèrent avec Mansfeldt force compliments et force papiers, ce qui n'empescha pas ledit Mansfeldt de faire ce qu'il fist, et ce qui ne le discréditera pas le moins du monde parmi les siens (3). »

(1) Archives du royaume de Belgique. Secrétairerie d'Etat allemande. Correspondance de Wallenstein , t. II, p. 398.

(2) Archives de la maison de Bournonville. Lettre en chiffres de Mansfeldt, sans date, et réponse du comte de Henin, datée de Bruxelles, le 5 mars 1623.

(3) Archives de Simancas. Estado 2313, f° 203.

ERNEST DE MANSFELDT. 195

A la fin de juillet, Flamant reçut une lettre émanant d'un des affidés de Mansfeldt, et dans laquelle on le pressait « d'user de toute diligence » pour obtenir une résolution, de crainte « que le retardement n'apportât quelque changement aux affaires. » Le signataire de la missive annonçait en même temps que Mansfeldt désirait vivement < s'embouscher avec ses frères les comtes Charles et Philippe de Mansfeldt (1). »

Au fond, ces instances n'étaient déjà plus qu'un leurre et Mansfeldt avait traité avec les Hollandais. On croyait le savoir à Bruxelles et le désappointement des ministres de l'Infante était plein d'amertume. « Terrible est l'obstination de Mansfeldt, écrivait le secrétaire Don Juan au Roi, car après avoir négocié un accommodement par l'intermédiaire de personnages qu'il envoya ici et obtenu tout ce qu'il demandait, il a tout laissé tomber. Cependant il faut convenir que si on pouvait l'attirer au service de S. M., on enlèverait à nos ennemis la plus grande partie de leurs forces (2). »

L'inexplicable disparition de Bonnet confirmait toutes les craintes, soulevait les plus sinistres conjectures. Flamant se rendit à Lingen et ne put rien apprendre, sinon que le capitaine y était passé peu de jours auparavant, se rendant à Bruxelles. Il écrivit à l'un des familiers du Bâtard , qui lui répondit que Bonnet devait être à Bruxelles c mais que peut-estre l'on ne vouloit pas que cela fust sceu (3). »

L'anxiété du comte de Henin était d'autant plus vive qu'il s'était porté fort pour Mansfeldt. Il s'adressa directement à ce dernier qui lui répondit en ces termes :

c Monsieur, « J'ai bien reçeu la vostre par le trompette présent porteur, concernant le capitaine Bonnet. Enresponse, je ne puis vous dire

(1) Archives de la maison de Bournonville. Lettre du 19/29 juillet 1623, datée « du lieu où vous m'avez laissé. »

(2) Archives de Simancas. Estado 2313, î° 203.

(3) Archives de la maison de Bournonville. Lettre signée « celluy que vous scavez, » datée « du lieu où vous m'avez laissé, le 14 d'aoust 1623, » et adressée à Monsieur Flament, « la part où Usera. »

194 ERNEST DE MANSFELDT.

aultre chose sinon que je tiens fermement et pour asseuré qu'il est longtemps ja de retour près de vous, l'ayant à son départ fait conduire jusques à Upgft)., lieu duquel le trompette m'a rapporté qu'il estoit passé, die sorte que je n'ay peu faine davantage pour luy que de l'avoir rendu en Yvm de sûreté, ne pouvant me persuader le contraire qu'il m suit pieça arrivé chez soi .(4), etc.

c P. S. J'eusse bien désiré d'avoir ce bonheur que de parler à monsieur le comte Philippe do JMansfeldt.

c De Liehr oe Ai 14 aowt 1633.

c AlàNSFBLDT. 1

La froideur de cette lettre, le ton de scepticisme qui y régnait relativement à Bonnet, loin de calmer les inquiétudes de Henin, les portèrent au plus haut degré. 11 résolut déclaircir nettement la situation, car seul, de toute la cour, il croyait encore à la bonne volonté du Bâtard et lui écrivit en hâte.

« Monsieur, J'ay receu la vostre du 14 d'aoust, et je voys que vous croiez que le capitaine Bonnet se soit retourné. Il est vray qu'il est arrivé à Lingen , et de là nous ne savons ce qu'il est devenu. Il n'est point arrivé en notre ville, où l'on fait une recherche fort exacte. Je crains qu'il luy soit arrivé un malheur, de sorte que si vous voulez faire quelque service à S. M. et vous accorder, il faudra envoyer quelqu'un avec votre resolution finale, pour en faire une fin en bref, et je vous asseure qu'on le recevra fort bien avec tous bons traitements, et je tiendrai la main qu'il retournera satisfait , si faire se peut. Faites donc ce coup là, il est temps, et vous en serez loué et estimé (2). »

Les illusions que nourrissait encore le comte furent cruellement déçues. Mansfeldt, feignant toujours de croire au retour de Bonnet, s'excusa et prétendit n'avoir personne à envoyer (5).

(1) Archives de la maison de Bournon ville.

(2) Id. Minute du comte de Henin, sans date.

(3) a Monsieur, J'ay bien reçeu celle qui vous a pieu de m'escrire, vous remerciant de l'affection qu'il vous plaict m'y tesmoigner, que portez à l'advancement de mon bien : je crois qu'aurez particulièrement apprins Testât de nos affaires par le sieur Bonnet, qui cause que

ERNEST DE MANSFELDT. 195

Bonnet ne reparut plus. Le bruit courut que Mansfeldt l'avait fait tuer, et on ne peut se dissimuler que l'affectation du Bâtard à maintenir que cet agent était à Bruxelles, donne un certain poids aux accusations dont il fut alors l'objet.

Flamant et Tournon, sentant la fausseté de leur position, quittèrent Bruxelles sans bruit. On n'entendit plus parler du premier. Le second eut des aventures diverses. Mansfeldt le dépêcha à Paris avec mission de réclamer le payement de 60,000 écus, qu'il prétendait lui avoir été promis par le Roi. La cour, pour se débarrasser de ses importunités, le fit partir pour la Hollande avec le sieur de Montherot. Il en revint bientôt pour faire des levées de cavalerie en France. Il s'endetta si fort dans ce recrutement qu'il se vit poursuivi judiciairement. Ne pouvant rien obtenir de Mansfeldt, dont il prétendait une restitution de 40,000 florins , il se réfugia à Nancy. En janvier 1624, Mansfeldt l'invita à le venir trouver en Angleterre, en promettant de lui donner de l'argent. Tournon partit aussitôt pour Calais. Il y rencontra Halberstadt qui lui « commanda de séjourner dans cette ville et de s'embarquer avec luy, luy faisant entendre qu'il luy feroit faire ces affaires aussitost son arrivée près du comte de Mansfeldt. » Tournon se laissa d'autant mieux persuader qu'il reçut grand accueil du duc de Ghaulnes, gouverneur de la province, qui se trouvait alors à Calais. Cinq à six jours s'étaient ainsi passés , lorsqu'un matin, le sieur de la Rivière , sergentmajor de Calais, vint trouver Tournon et lui exhiba un ordre du Roi de se rendre immédiatement à Paris, pour y être confronté avec un sieur de Lalande, qui avait été jeté à la Bastille sur une plainte en concussion de Mansfeldt. L'hésitation était d'autant moins possible qu'une escorte de cavalerie, commandée par le sieur de Bonnivault , attendait Tournon dans la rue. Celui-ci partit donc sur l'heure avec ses gardiens. Ils n'étaient plus qu'à

je ne vous en entretienderay pas. Quant aux ouvertures que vous me faictes touschant l'envoy, je ne scay quelle personne que j'y puisse envoyer ou qui voulut entreprendre ce voyage, tellement que je vous prie de m'excuser, etc. » De Gritzilce 11/21 septembre 1623. (Archives de la maison de Bournon ville.)

196 ERNEST DE MANSFELDT.

deux lieues de Pecquigny, quand ils croisèrent plusieurs cavaliers qui paraissaient se diriger sur Calais. On s'arrêta et on prit langue. Les cavaliers racontèrent que le grand prévôt de Paris était à Pecquigny, avec une suite de 30 à 40 chevaux, et qu'il attendait l'arrivée des personnes amenées par le sieur de Bonnivault. Sur cette donnée, Tournon s'imagina que Mansfeldt le faisait arrêter pour se défaire de lui et que la confrontation avec l'accusé Lalande n'était qu'un piège. Il profita de la nuit pour se glisser sur l'accotement du chemin et gagna Hesdin, ville de l 'Artois espagnol. Sa qualité d'ancien colonel de Mansfeldt attira sur lui l'attention de Spinola et, sur l'ordre de l'Infante, le comte d'Hoogstraten le fit mener à Bruxelles pour y être interrogé. Il sortit probablement de cette épreuve à son avantage, car peu après Spinola lui donna de l'emploi dans son armée (1).

On sut par lui combien Mansfeldt avait été de mauvaise foi dans ses négociations, mais déjà l'Infante était parfaitement édifiée à cet égard.

La mystérieuse rupture des négociations engagées par l'intermédiaire de Tournon et de Flamant avait excité autant de regrets à Madrid qu'à Bruxelles. Dans une séance du conseil d'État, le comte de Gondomar dit hautement qu'il ne pouvait se résoudre à regarder comme impossible la réduction de Mansfeldt au service du Boi, et conseilla d'inviter l'Infante à user de tous les moyens en son pouvoir pour atteindre ce but. A ses yeux, quelque fut le prix que se fit payer Mansfeldt, le sacrifice serait léger en comparaison des dépenses énormes imposées par la nécessité de le combattre, et puisqu'il avait été plusieurs fois sur le point de conclure, le gouvernement de l'Infante ne devait rien négliger pour renouer le fil des négociations et mener celles-ci à bonne fin (1).

L'occasion de mettre ces conseils à profit ne tarda pas à se présenter. Les mauvais jours étaient venus, avec l'hiver, pour

(1) Archives du royaume de Belgique. Papiers d'État. Liasses 565, 566, 567, 573.

(2) Archives de Simancas. Estado 2107, f° 20.

ERNEST DE MANSFELDT. 197

Mansfeldt, et de nouveau il tendit la main à l'Infante. Revenant sur la lettre que le comte de Henin lui avait écrite au mois d'août précédent , et à laquelle il avait répondu avec tant de dédain, il expédia au comte un sieur Daniel Bittor, marchand de Strasbourg, avec mission de renouer les pourpalers d'accommodements. Bittor était porteur d'instructions particulières et d'un projet d'accord entièrement nouveau. Sa lettre d'introduction près du comte est curieuse par la désinvolture avec laquelle le Bâtard, ne tenant aucun compte du passé, dictait ses conditions :

c Monsieur, écrivait-il, depuis ma dernière response à celle que vous m'avez envoyée, ou vous aurez entendu que pour ce temps-là, je ne me pouvois résouldre qu'à ce que j'avois desclaré au capitaine Bonnet, considérant ce que vous m'avez mandé, à scavoir : que je vous envoyasse par escrit des demandes légitimes et équitables, et que sans doubte, elles me seroient accordées, j'ai estimé vous debvoir tracer ces lignes et y joindre quelques articles, lesquels vous trouverez, a ce que j'espère, raisonnables. Que si on les veult accepter et les nous accorder, aussy y conviendrons-nous selon que l'honneur et debvoir nous y oblige. Vous prians de moyenner que je puisse avoir prompte response la-dessus , je me signe

« Votre très-humble serviteur,

f E. Mansfeldt.

« De Gritzil, 4/1 4 de novembre 1623. »

Le projet que le marchand strasbourgeois remit au comte de Henin, était ainsi conçu :

« Articles suyvant lesquels nous désirons traitter, y comprins tous les haults et bas officiers et soldats, qui ont été ou sont encores du corps de ceste armée, duquel estât , qualité qu'ils soient ou puissent estre ;

c Que nous aurons un général pardon de S. M. I., tant pour les haults que bas officiers et soldats duquel estât, qualité et condition qu'ils soient ou puissent estre, sans exception quelqu'une, et la restitution de touts biens, dequels noms ils puissent

198 ERNEST DE MANSFELDT.

estre gisant ou non gisant, qui seront remis en mains à ceulx qu'ils appartiennent , soit qu'ils ayent esté aliénés à d'aultres, ou non, soubs quelque prétexte que ce puisse estre, mesme avant l'accomplissement ou confirmation de l'accord, et posséderont et jouyront de l'un et de l'aultre paisiblement , sans molestation, ni aukune recherche, comme auparavant, en sorte que le passé ne sera plus renouvelé , ny n'en sera fait mention quelconque à l'advenir, ains sera oublié et mis soubs pieds pour jamais ;

« Que S. M. I. permettra non-seulement que tous ceux qui sont de ceste armée généralement, sans exception, ayent à rechercher, demander et recepvoir leurs arriérages et gages , qu'ils ont déservy, tant au royaulme de Bohême que pays d'Austriche, hault et bas Palatînat, et aultres lieux de l'Empire, ains commandera qu'ils leur soient payez, mesme aussy qu'un chascun qui nous est redevable, soit Estât s, villes ou bourgeois, chrestiens ou juifs, et nommément les villes de Haguenau et Obernahe, et aultres, comme aussy les juifs d'icelles et de Francfort et d'aultre part pareillement ce que le pays d'Eichsfeldt demeure redevable et tous aultres, soit par promesses, contrainctes ou non contrainctes et aultrement, de quoy que ce puisse estre, seront tenus de nous payer et satisfaire avant que nous licentions ou désarmions, ou bien sera l'argent, tant de nos gages cy devant mentionnés que desdites debtes, mis en dépost en lieu neutre, comme est S. M. de Danemark, afin qu'après le licentiement nous le puissions aussitost touscher. Toutefois pour donner satisfaction à la soldatesque, nous sera délivré une partie de cest argent avaat le Ikentiemeat;

c Et d'aultant que durant la guerre quelques vexations, exactions et dommages , qui n'ont peu estre empeschez , peuvent avoir esté commis, en pays et lieux divers, que nous auron&semblafelemert asseuirance de S. M. I. que, aukuns de ceste armée ou intéressez d'icelle, qui y ont cy-devant servy et. servent encore», soit haults eu ba& officiers et soldatz, de quelle qualité ou condition qu'ils* soient, n'en seront recherchez n'y molestez des électeurs ou priaees ecclésiastiques ou séculiers, États, républiques, villes, moins faict desplaisir par aulcun d'iceulx, lesquels

ERNEST DE MANSFELDT 199

pourroient prestendre réparation oit restitution de semblable

c Ye»aus8y que pour l'entretenement de ceste armée, il nous a fallu lever et recueillir des deniers de part et d'aultres, en divers lieux de l'Empire* et! aaltres pointe , oà nostre' crédit est jusques icy attaché et celuy de nos officiers , que nous aurons pareillement asseurance» (te S. H. B. que personne de ceste armée A'e* s«*ra recherché ny molesté, rty les intéressez, et que personne, W& qo'iï sofy n'aura rien à prétendre ny demander sur noué, ny nos aflwfc#s ou softkita , pour telle ou semblable debte en façon quelconque;

c Que tout de qui a esté baillé' en garda par ceufoc de nostre armée' indUSipenment* en* quel lieu que ce soit, entre les mains de quelques amis,, quelque chose peu ou beaucoup, de quel nom que ce puhfcto eséne,* soit restitué ou pendu à qui les aura baillé en garde sans contredit, et de ce, nous aurons asseurance certaine ;.

t Qu'au lioentiement de nostre* armée, nous serons conduictz en lien libre* et seop , de 1& ou chaseun' qui aura esté en icefle, sans eloeptio», pMrrase retirer là où» bon lui semblera, franc et librei, saws empesche»ent quelconque, nyauteune molestationi;

c Qù?aU< désarmement ou lioentSement de ceste armée , ces articles* cyntessus mentionnés^ et nommément le général pardon pour tous ceul* de oestJe armée, sans exception, restitution des biens indifféremment tant poufl l'une que pour l'aultre nation qui» ont esté et) sont encore» des corps de ceste' armée, que nos gages'ôt ce quit nous> estMeu<, tant d'unique d'aultre costé, icy spécifiés^ noue seront payés ^ et que nous 4 serons quittes de toutes les prétentions quW peut avoir sw^nouss tantti'une que d'aultre part, dans l'Empire, comme aussy qu'un chaseun pourra aller, aprèsta lieentiement, oii bon lui semblera, seront publiez à son de trotnpeipar toute» les principales villes de l'Empire, et signifié en toute* endbotote quel te commandement de S. M I. est tel. Et en cas que quelques entreprinses ou voyages se fissent contre les infidèles, Turcs ennemysde la chrestienté, que par la bonne

entremise de S. M. I. nous sera donné la charge et qualité de général pour le Pape sur toutes les troupes qu'il y enverra, où nous espérons nous en acquitter avec honneur, réputation et au contentement de la chrestienté (1). >

On croit rêver en lisant ces insolentes prétentions que couronne, en les couvrant de ridicule, l'aspiration hypocrite à guerroyer contre les infidèles et à remplir la charge de généralissime des troupes du Pape. Il faut relire ces articles et la correspondance qui en suivit l'envoi pour se figurer que Mansfeldt les ait écrits sérieusement, qu'il ait réellement pensé à les proposer à l'Infante. Le cynisme d'avide cupidité qui règne au fond de chacun d'eux, entremêlé d'une crainte basse des châtiments si justement mérités, est le signe unique qui en puisse faire constater l'authenticité , en dehors des preuves matérielles. Ainsi donc, ces hommes qui pendant six années avaient pillé, ravagé, incendié, désolé la Bohême et l'Allemagne, allaient s'abriter derrière l'Empereur contre les plaintes des malheureux et des faibles ruinés ou déshonorés par eux. Et ce n'était pas assez pour eux de jouir en paix du fruit de leurs vols et de leurs rapines, il fallait que l'empereur se fit l'exécuteur de leurs hautes œuvres contre les villes ou les princes qui avaient su se soustraire à leurs exactions, et proclamât la légalité de leur banqueroute vis-à-vis de leurs créanciers! Et pour ces actes d'infamie qui eussent couvert le nom de Ferdinand de honte et d'exécration, que daignait promettre le misérable chef de bandes, que la Frise épuisée, exaspérée, se disposait à rejeter de son sein par un dernier effort? Rien, si ce n'est de daigner prendre au nom du Pape, le commandement des armées chrétiennes contre les Turcs. Singulier général chrétien, que cet homme assez taré pour qu'à sa mort le bruit de son apostasie au mahométisme ait trouvé créance en Allemagne !

Une indignation profonde dut saisir l'Infante à la lecture de ces monstrueuses exigences. Son premier mouvement fut de les repousser sans y répondre, mais sur les instances du comte de

(1) Archives de la maison de Bournonville.

ERNEST DE MANSFELDT. 901

Henin, qui fit remarquer que les articles proposés par le Bâtard concernaient exclusivement l'Empereur, elle fit expédier le projet purement et simplement à ce souverain. Mansfeldt étonné de ne pas recevoir de nouvelles du comte de Henin, lui écrivit de nouveau le 22 décembre en lui envoyant copie de ses propositions. Sa lettre était sèche et quelque peu impérieuse (1). Le même jour il s'adressa à son frère Pbillipe , en le priant de faire instance pour qu'il lui fut fait réponse sans délay, et de tâcher de venir lui-même à Lingen (2).

(1) « Monsieur, Je vous ay desjà escrit par deux fois, et envoyé des articles sur lesquels je désire rois traitter. Or, doubtant si mes lettres vous seront parvenues par lavoye des marchants, ainsy que je vous les ay mandé, je vous ay bien voulu faire encor la présente et y joindre les mesmes articles, en l'envoyant par la voie de Lingen, afin qu'elle vous parvienne tant plus seurement et promptement; vous priant, en cas que Ton désire de traitter de la part de la Sérénissime Infante de moyen ner que Ton envoy subitement vers Lingen authorisé à ce faire, afin que Ton n'arrive trop tard, ainsy qu'est arrivé la dernière fois en l'envoy du capitaine Bonnet, et qu'en tirant l'affaire à la longue , je n'accepte d'aultres conditions qui me sont proposées et qui ne permettent pas de délay, et attendant, etc. » De Gritzil ce 12/22 décembre 1623.

(2) Monsieur, Escrivant à monsieur le duc de Bournonville , luy envoyant quelques articles sur lesquels je me déclare de traitter, si la Sérénissime Infante se veult entendre, je n'ay voulu obmettre de vous tracer ces lignes sur le mesme subject et faire entendre qu'au cas que Ton désire de traitter, qu'il sera expédient que l'on envoyé promptement à Lingen quelqu'un bien authorisé sur ce subject, afin qu'il n'arrive comme est dernièrement le capitaine Bonnet et qu'en tirant l'affaire à la longue je n'accepte aultres conditions qui me sont présentées. Je désirerais fort que vous vinssiez jusqu'au dit Lingen avec ceux ou celuy qui seront envoyez au dit lieu pour ce subject. Vous priant de me conserver vos bonnes grâces, je demeure,

« Monsieur,

« Vostre très-affectionné frère, « Er. Mansfeldt.

« De Gritzil ce 12/22 décembre 1623.

« Suscription :

« A Monsieur mon frère, « Le comte Philippe de Mansfeldt. »

202 ERNEST DE MANSFELDT.

Déjà le comte de Henin avait avisé, le 19 décembre, le Bâtard de l'envoi des articles à 1'EmperfeurV en se bornant à ajouter c qu'il tiendrait la main en tout ce qui serait de son pouvoir pour qu'il put estre coûtent (*). »

Peu satisfait de cette réponse vague et tout à fait évastve, et ne voyant arriver personne au nom. de l'Infante, Mansfeldt mit son noble correspœdiunt en demeure de se prononcer Htwnédia ment : «Celle qu'il vous a pleut me' réécrire du l$du présent, lui manda-t-il, ma esté bieft rendue. Je vottt remercie bien affectueusement de la peine qu'il vous a pieu prendre. Hais comme je vous ay mandé qu'il fault user de diligence en cest affaire , aussy vous diray-je d'abondant, que je ne puis attendre longtemps après la response des articles envoyés^ ou bien me faudra accepter les conditions qui me sont présentées, me* moyens ne me permettant pas d'entretenir une armée à mes frai s et despens. Et combien' que cesdites. conditions que Pon me présente pouf tenir cest armée sur pied sont acceptables, sïest ce que j'aimerois mieulx m'en deffaire avec bonne manière suyvant lesdits articles que la maintenir plus longtemps* ensemble, afin qu'un chascun puisse aller où le désir et volonté l'induira , vous priant, etc. (2). »

Enfin une dernière lettre chiffrée et sans date 1 , portant sur sa suscription les recommandations de la plus grande urgence, parvint à Henin. Ce n'était plus le ton hautain du superbe qui se sent redouté et qui exploite le péril dont il menace lui-même le faible, mai* le cri de désespoir de l'homme acculé à ses dernières ressources* c Je 4 vous ay fait scavoir que j'éteis pressé de Hollande et de Brunswick et je le suis encore plus que devant, principalement, que tout me manque. Par nécessité il faudra que je face ce que je ne voudhns et par conséquent je ne pourroy faire ce que j'ay promis. Faites donc qu'on remédie au plus tost, ne le faisant jeswys exempt de hlasme (3). » Mais la mesure était

(1) Archives de la maison deB&urnottriUet Minute datée dit 19 décembre 1623.

(2) Id. LettpetéatAft de Gritonl, le 4 janvier 1624-25 décembre 1623.

(3) Id. Lettrasan* date* en^cindfce* (signée général).

ERNEST DE MANSFELDT. 905

plus que comble. Le vase avait débordé. On savait enfin à ne plus pouvoir en douter que Bonnet avait été assassiné par les sicaires du Bâtard (1) , et le comte de Henin , profondément froissé et humilié du rôle que celui-ci lui avait fait jouer, refusa de le continuer plus longtemps.

Quelle autre réponse pouvait-on faire d'ailleurs aux extravagantes propositions de l'aventurier que celle d'un silence méprisant? Alors que, pour la première fois peut-être, Mansfeldt désirait sincèrement un accord , il vit échouer toutes ses démarches, sans avoir même pu obtenir la grâce de voir ses offres discutées et prises au sérieux. Désormais il était jpg)é et ne pouvait plus tromper personne à Bruxelles. Cependant son frère Charles, alors aumônier général de l'armée espagnole aux Pays-Bas,, étant allé le. trouver,, le bruit courut qu'il avait été chargé par l'Infante d'instructions secrètes. L'ambassadeur de France à Bruxelles, repétant ce que. déjà il avait signalé* saisit la rumeur au bond, et joua l'indignation, c L'Infante, écrivitil, a dépesché à Mansfeldt un sien frère,, aumosnier et chapelain de S. A., avec charges et instructions secrètes. Le Nonce et le Père Hyacinthe, avec qui j'en ay devisé, btasment infiniment ceste action, tesmoygnant apparemment que l'hostilité et interest sert de fanal aux Espagnols, au lieu de religion, observant contre raison, la maxime que tout ce qui leur est utile est honneste. Nous verrons les fruictz de cette négociation et sonderont directement le dessein qu'ils, pourraient concevoir et projecter, à quoy ce bon Père ne pénètre nullement par les discours qu'il a eu avec le marquis» (Spinola) et le cardinal (de la Cueva) (2). »

Charles de Mansfeldt n'avait aucune mission, Péricard se scandalisait inutilement et les efforts du Père Hyacinthe pour sonder les noirs desseins des Espagnols étaient faits en pure perte. La vérité est que l'Infante, le marquis et le cardinal ne

(1) Archives du royaume de Belgique. Papiers d'État. Liasse n° 565.

(2) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay, 228/41 .

204 ERNEST DE MANSFELDT.

pensaient absolument plus à traiter avec le Bâtard. Seul de toute la cour d'Isabelle, Jacques Bruneau, l'ancien compagnon du comte de Henin, conservait l'espoir d'amener Mansfeldt à récépiscence.

Au mois de décembre 1625, il écrivit au Roi « que Mansfeldt se trouvant en ce moment délaissé par la France et dégoûté de l'Angleterre, mal satisfait de la Savoie et brouillé avec Halberstadt, il jugeait l'occasion favorable pour essayer de le gagner, et que s'il n'y avait personne aux Pays-Bas pour traiter cette affaire, on pourrait trouver quelqu'un en Angleterre, ayant la permission de promettre à cette personne une bonne récompense (1).

Philippe IV communiqua cet avis à l'Infante , en la priant c d'examiner s'il n'y auroit pas moyens de gagner Mansfeldt, et les ayant, de le faire, et au cas que Jacques Bruneau se trouvât à Bruxelles, de lui ordonner qu'il dit ce qu'on pourrait faire en cela (2). »

Un projet de lettre dans ce même sens au comte d'Ossone, ambassadeur d'Espagne à Vienne, fut en même temps soumis à l'Infante. Mais cette princesse avait perdu toutes ses illusions sur la possibilité de traiter avec le Bâtard, et sa réponse, aussi nette que sensée, clora dignement ce chapitre.

c Et quant à tacher de réduire Ernest de Mansfeldt au service de V. M. , on a traité différentes fois de cela, et lui a déclaré de consentir à différentes choses, et puis, ayant arrivé au point où cela aurait dû se faire, il n'en a rien fait, et quand même il voudrait le faire à présent, les conditions seraient telles qu'il faudrait les luy octroyer, ce qui monteroit à des plus grands frais qu'il n'en viendroit de profits (3). »

(1) Archives de la maison de Bournon ville. Lettre en chiffres sans date.

(2) Archives du royaume de Belgique, vol. 212, n° 39. Lettre de Madrid, du 4 janvier 1626.

(3) Id. vol. 212, n° 42. Lettre de Bruxelles, du 16 février 1626.

Page 1