CHAPITRE XX
Alarmes aux Pays-Bas. — Mesures de défense de l'Infante. — Siège de Bréda. — Le prince d'Orange veut attirer Mansfeldt en Hollande. — Obstacles qu'il rencontre. — Il parvient à ramener le gouvernement français à ses vues. — Moyens présentés à la France par les Etats Généraux. — Conditions auxquelles les Etats Généraux acceptent la descente de Mansfeldt en Hollande. — Cruelle mésaventure du commissaire Doublet. — Ses suites. — Dissimulation du gouvernement français. — Ce qu'on appelait des pratiques. — Mansfeldt essaie de prendre Arras par trahison. — Il est lui-même l'objet d'une tentative de trahison. — Irritation de l'Espagne et des princes catholiques allemands contre la France. — Projet d'invasion en France. — Offre de Wallenstein.
L'effroyable réputation que s étaient faite Mansfeldt et Halberstadt suffisait pour que la seule annonce de leur approche remplit de terreur les contrées menacées de voir s'abattre sur elles les bandes impitoyables des deux routiers. Aussi n'était-ce, à la fin de 1624, qu'un cri d'angoisse en Flandres et en Artois, aussi bien que dans le comté de Bourgogne. Ces provinces, complètement dépourvues de troupes , étaient presque sans défense et réduites à lever des milices à moitié désarmées et tout à fait insuffisantes. L'incertitude du point d'attaque augmentait l'anxiété et tournait toutes les têtes. Les nouvelles les plus absurdes étaient reçues et transmises avec d'autant plus de confiance qu'elles étaient plus alarmantes, et, à force d'interroger l'horizon, le regard toujours tendu des gouverneurs des
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villes espagnoles perdait de sa lucidité. Tout le monde écrivait, et Bruxelles était encombrée de courriers arrivant de tous les points du pays.
Tantôt c'est le gouverneur d'Arras, le comte d'Hoogstraete, qui écrit le 51 octobre : « Mansfeldt se délibère de passer, à Boulogne avec les levées qu'il a faites en Angleterre et les volontaires qu'il trouvera, et il luy sera facile de faire un corps d'armée. Nous n'avons rien pour luy résister (1); » — tantôt c'est le gouverneur de Saint-Omer, le sieur de Souastre, qui mande le 12 décembre, * que Mansfeldt et Halberstadt sont accordez pour passer en France. Plusieurs croient, ajoute-t-il, que ce ne sera pas sans nous donner une allumette (2) ; » — ailleurs c'est le gouverneur de Bapaulme, le sieur Le Prévost, qui rend compte d'une excursion qu'il a été faire à Péronne, pour recueillir des nouvelles, et qui en a tant recueilli, en effet, qu'il ne sait plus auxquelles croire : « 11 n'y a autre garnison à Péronne que les gardes du Roy à l'ordinaire. Un des capitaines, logé dans la même hôtellerie que moi, qui retourna de Paris à mon arrivée, assura qu'on n'y parlait que de rire, faire festins et ballets en toute réjouissance pour l'alliance d'Angleterre et nullement de la guerre. On disait qu'il ne se fait levée aucune es environs de Paris, ni de là icy, et que les uns tiennent que le Roy a donné passage à Mansfeldt par Calais pour 12,000 Anglais et 4,000 chevaux, les autres le contraire qu'il y a mandement exprès du Roy d'empescher ledit passage et qu'il ne voulait la guerre avec la maison d'Autriche (5). »
Il n'est pas jusqu'au gouverneur de Thionville, le baron de Wiltz, qui ne fournisse son contingent de nouvelles des côtes, et naturellement ce sont les plus extraordinaires. Le 22 décembre , il a reçu et il transmet en toute hâte l'avis « que l'armée du comte de Mansfeldt est débarquée à Calais avec 14,000 hommes de pied, qu'il va être rejoint par le comte de
(1) Archives du royaume de Belgique. Papiers d'État, Liasse 562, Lettre du 31 octobre.
(2) Id. Ibid. Liasse 564. Lettre du 12 décembre.
(3) Id. IJnd. Liasse 564. Lettre du 14 décembre.
Roucy avec 2,000 chevaux, et qu'il compte aller rejoindre les Hollandais, en traversant le Hainaut, aux endroits mêmes où il a passé en 1622 (1). »
Le 29, le comle de Kiévrain signale également, de Mons, de nombreux débarquements de troupes de Mansfeldt à Boulogne (2).
Mais tandis que les uns voient Mansfeldt à Boulogne, ou à • Calais, d'autres assurent qu'il débarquera à Gravelines, à Dunkerke, ou à Etaples. Le gouverneur de Béthune, le sieur de Coupigny, assure que Mansfeldl n'attend pour s'embarquer que l'arrivée des troupes de Danemark et de Suède (?), et qu'après s'être joint aux Français, il disposera de 40,000 hommes.
Tous s'accordent pour signaler de nombreux rassemblements de troupes françaises dans le Boullenois et sur les frontières de l'Artois. Tous se plaignent aussi d'être sans troupes, sans armes et sans argent. Dans ces circonstances critiques, l'Infante déploya une rare activité et la vigilance de l'homme d'État. Attentive à tous les événements, calme devant toutes les alarmes, infatigable dans sa sollicitude, fertile en ressources, elle avait l'oeil constamment ouvert sur les points menacés, animait les chefs, rassurait les habitants, multipliait les ordres, les conseils, les avis, les démarches, suppléait par l'énergie des mesures à la faiblesse des moyens, et faisait face au danger avec le courage et le sang-froid de la femme chrétienne.
Elle envoya ses instructions au marquis de Mirabel et à Henri de Vicq, l'un, ambassadeur d'Espagne, l'autre, son propre agent à Paris , à Van Maie et à Bruneau, pour que, t ensemble et de nouveau , ils parlassent , les uns au roi de France , les autres au roi d'Angleterre. » Elle donna ordre aux compagnies de gens d'armes de monter à cheval, aux gouverneurs de compléter leurs compagnies ou de faire de nouvelles levées ; elle demanda des armes à Madrid et fit instance auprès de l'Empereur pour
(1) Archives du royaume de Belgique. Papiers d'État, Liasse 564. Lettre du 22 décembre.
(2) Id. Ibid. Liasse 564. Lettre du 24 décembre.
en obtenir l'envoi de quelques troupes aux Pays-Bas , ce qui lui fut accordé « jusqu'au nombre de 6,000 hommes de pied et 2,500 à cheval, sous le commandement du marquis Charles Spinelli. » Elle put espérer ainsi se mettre en état de résister à Mansfeldt , sans rien retirer de l'armée occupée au siège de Bréda (1).
Dès le 27 juin, à sa demande, Philippe avait tourné son attention sur la Bourgogne et donné ordre à Spinola de prendre des mesures de précaution (2). La situation isolée de cette province rendait sa défense difficile. Elle pouvait à peine fournir 6,000 à 7,000 hommes de milice, et ses arsenaux étaient vides. Or, pour y faire passer des armes des Pays-Bas , il fallait les embarquer à Wesel ou àRheinberg, leur faire remonter le Rhin jusqu'à Breisach, et de là, les charrier jusqu'à destination, à travers l'Alsace. Mêmes difficultés pour l'envoi des troupes. Isabelle fit assembler € les bons hommes » (les notables) de la province , pour organiser un service de milice ; elle acheta des armes et fit proposer à l'archiduc Léopold de lui donner une somme suffisante pour la levée et l'entretien d'un régiment de 5,000 soldats, à employer en Bourgogne.
L'archiduc se trouvait alors à Vienne , fort inquiet pour ses propres États, et demandant à l'Empereur de l'argent pour mettre des troupes sur pied. En place d'argent, qu'on n'avait pas, on lui offrit des soldats qu'on ne savait payer, en lui laissant le droit de choisir les régiments. Léopold, qui connaissait, par expérience, le peu de discipline de l'armée impériale, s'effraya de tels défenseurs et hésita. Mais l'Infante, qu'il consulta, lui fit observer que mieux valait encore être incommodé par quelques soldats, que de perdre ses États ou les laisser dévaster par Mansfeldt. Cette réflexion le décida, et il accepta de l'Empereur 6,000 hommes de pied et \ ,000 chevaux. Néanmoins, espérant, on ne sait sur quel fondement, que les levées de Mansfeldt s'en iraient en fumée, il ne se
(1) Archives du royaume de Belgique. Cartulaires et manuscrits, vol. 211, n° 35. Lettre de l'Infante au Roi, du 10 décembre 1624.
(2) Archives de Simancas. Estado 2508, f° 20. Lettre du Roi à rinfante, du 27 juin 1624.
pressa pas de faire acheminer les régiments impériaux vers l'Alsace (1).
Ces illusions n'étaient nullement partagées à Bruxelles, et sans attendre le secours promis par l'Empereur, l'Infante ne négligeait aucun effort pour se mettre en mesure de repousser l'invasion éventuelle du Bâtard. Le baron d'Inchy , fils du comte de Frezin , de la maison de Gavre , reçut l'ordre de lever , dans le Hainaut , quelques compagnies ; le comte. d'Embden fut chargé d'inspecter les places frontières ; le mestre de camp de Fontaine eut passion de surveiller Dunkerque et Gravelines, avec un corps de 1,800 fantassins et de 120 chevaux (2) , les seules troupes qu'on eut à la main , et les différents gouverneurs eurent commandement de lui envoyer le plus de renforts possible. D'autre part, l'Infante chargea le comte d'Hoogstraete d'envoyer vers la Flandre et les frontières de l'Artois toute la cavalerie disponible , et , non contente d'autoriser le comte de Chamlitte , gouverneur de la Bourgogne, à lever dix compagnies, elle le recommanda à la protection du duc de Feria, vice-roi du Milanais. Enfin, le Luxembourg fut mis dans l'état de défense le plus convenable. On rompit les ponts , on barra les chemins , on fit des abattis d'arbres, on hérissa la côte de vedettes.
Les terreurs augmentaient dans les campagnes, à mesure qu'approchait le moment critique, et se propageaient au loin. Le désir de se rendre important et de jouer un rôle concourait aies répandre : «Nous sommes toujours menacés du Mansfeldt, écrivait le gouverneur deLongwy , Jean d'Allamont, et l'on assure que son assemblée et rendez- vous de son armée se doibt faire à Abbeville, et de là doit tirer à Aubenton. Ici les plus clairvoyants ne savent que juger de son dessein , et disent qu'étant difficile, en cette saison, de secourir Bréda, comme aussi d'entrer dans le Palatinat pour l'obstacle qu'il trouveroit de l'armée de Tilly, il seroit plus vraisemblable qu'il tireroit de là droit à Bruxelles, ou
(1) Archives de Simancas. Estado 2508, f° 125.
(2) Archives du royaume de Belgique. Papiers d'État. Liasse 567.
(3) Id. Cartulaires et manuscrits, vol. 21 1 , n° 21 .
bien entrera droit dans le pays de Luxembourg , pour , par ce moyen, faire déplacer Tannée du marquis. Quoi qu'il en soit, il n'y a pas d'obstacle, ce semble, qui le puisse empêcher de prendre quel chemin il voudra , et , selon les advis que nous avons de toutes parts, se fera en bref (1). »
Le même jour , le gouverneur de Saint-Omer informait l'Infante que Mansfeldt était débarqué, la nuit précédente, à Gravelines ou Dunkerque, avec 12,000 Anglais et 4,000 à 5,000 Allemands (2). Or, le 5 février, le comle d'Embden, revenu de Mons de sa tournée d'inspection, écrivait : c Je reviens à l'instant de la visite aux places frontières, où j'ai reconnu les passages être de très-difficiles accès pour une armée , tant à cause des eaux que pour les chemins estre en ces quartiers si fort rompuz, qu'il n'est possible d'y habiter, tellement qu'en ayant communiqué avec les gouverneurs de Quesnoy, Landrecies, Avesnes, le prévost de Maubeuge et le lieutenant de Bouchain et autres, qui ont particulière connaissance de ces lieux , ils sont tous d'opinion que Mansfeldt n'entreprendra jamais de hasarder son armée par ces détroits , vu qu'il n'y pourroit attendre que toutes sortes d'încommoditez , mais bien croient , avec plus de raison , qu'il a dessein d'entrer en ce pays, qu'il viendra par l'arbre de Guise , entre Cambrai et Cateau-Cambresis, et entre Quesnoy et Valenciennes , le long de la chaussée , où la campagne est tellement ouverte et large, qu'il n'y a nul moyen de l'en empescher, qu'en luy opposant une bonne armée (3). »
Les avis transmis du côté de la France étaient plus exacts mais non moins inquiétants, c Un personnage venu de Calais, le 21 janvier, » annonça qu'il y avait 2,000 chevaux en Boulenois, « que le Français même confessait être prêt pour le service de Mansfeldt » et que plusieurs navires attendaient à Calais l'ordre d'embarquer cette cavalerie. Ce personnage ajouta que, le dimanche précédent, on avait fait commandement, dans
(1) Archives du royaume de Belgique. Papiers d'Etat. Liasse 567. Lettre du 20 janvier 1625.
(2) Id. Ibid.
(3) Id. Ibid.
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toutes les églises et les temples du Boulenois à tous les fermiers d'amener leurs grains à Calais, et que la veille un convoi de poudre venant de Hollande avait été emmagasiné dans la dite ville (1). Le même jour, le mestre de camp de Fontaine confirma cet avis et le compléta en ce sens qu'il signala des levées de chevaux en France, au nom des Vénitiens (2). Effectivement, la cavalerie dont parlait Fontaine était celle que devait commander Halberstadt. Payée au nom des Vénitiens, conduite par des gentilshommes français, tels que le comte de Candale, fils du duc d'Épernon, qui, peu après, se retira, le comte de Roucy t et autres gens de même farine et condition, » elle fut passée en revue le 30 janvier par les commissaires de Mansfeldt (3).
Les sollicitudes de l'Infante n'étaient pas moins éveillées du côté de Bréda, où se jouait alors le grand acte de la lutte entre l'Espagne et la Hollande. Au printemps de Tannée 1624, l'Infante avait réuni, comme par un effort suprême, toutes ses forces, afin de réduire la Hollande à l'impuissance et d'éteindre à jamais ce foyer alimentaire de tant de troubles et de guerres sanglantes pour l'Europe. Le 16 juillet, le marquis Spinola entra en campagne avec une armée de 15,000 fantassins et de4,000chevaux, et alla camper entre Turnhout et Hoogstrate, tandis que le comte Henri de Berg, à la têle d'un corps de 10,000 hommes, se dirigeait sur Clèves, prenait cette ville et se postait à Mank, cherchant à attirer sur lui l'attention des Hollandais. L'art des sièges formait alors le fond de l'art de la guerre. Des campagnes entières se passaient à prendre ou à ne pas prendre une ville forte. Les parties belligérantes s'épuisaient l'une à assiéger, l'autre à délivrer la place, et souvent le vainqueur sortait de son expédition plus maltraité que le vaincu. On évitait autant que possible les batailles rangées et, depuis le renouvellement des hostilités entre la Hollande et l'Espagne, la guerre s'était bornée à des
(1) Archives du royaume de Belgique. Papiers d'Etat. Liasse 564. Lettre du 21 janvier 1625.
(2) Id. Ibid.
(3) Id. Ibid. Lettre du 30 janvier 1625.
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sièges plus ou moins heureux. Or, depuis longtemps, le regard de Spinola était fixé sur Bréda. Cette ville, composée de 1,600 maisons et peu importante par elle-même, passait pour un chef-d'œuvre du génie de la fortification. On venait la voir, l'étudier de loin, et tout ingénieur qui ne pouvait en détailler le plan, s'appuyer sur ce qui y avait été fait, passait pour un ignorant. La ville, située au milieu d'une plaine basse, dans une contrée riante, entourée de prairies et de bosquets, avait reçu le nom mérité de Paradis du Brabant. Les approches pouvaient être facilement inondées et Maurice y avait placé ses meilleurs officiers et ses plus braves soldats. Spinola pensait que la prise de cette place admirée relèverait le prestige en décadence des armes espagnoles , et aurait des conséquences morales plus grandes encore que les avantages matériels. Après quelques mouvements destinés à masquer ses intentions et à donner le change à l'ennemi, il investit enfin Bréda, le 27 août. Pendant près d'un an, tout ce que la science militaire peut offrir de ressources, tout ce que la bravoure peut inspirer d'élan, l'espérance d'opiniâtreté, la fidélité au drapeau d'intrépidité et d'abnégation, fut mis en œuvre par les défenseurs de Bréda, par les soldats de Spinola et par les troupes de Maurice. Autour de Bréda, le général espagnol construisit des retranchements, non moins savamment dessinés et exécutés que les meilleurs ouvrages de la place. Vainement les Hollandais épuisèrent les moyens en leur pouvoir. Ni vingt assauts répétés, ni d'innombrables attaques contre les convois, qui, d'Anvers, amenaient les vivres et les munitions aux assiégeants , ni les stratagèmes les mieux combinés, ni les diversions les plus sagement organisées n'avaient pu vaincre la ténacité des Espagnols, lasser la persévérance de Spinola. Les apparences de la victoire étaient donc du côté de l'Infante, car Bréda était à bout de vivres, sa garnison affaiblie et livrée à ses seules forces. Dans ces conjonctures, il était de la plus haute importance pour l'Infante que l'armée formée par Mansfeldt en Angleterre, ne vint pas jeter son poids dans la balance et rétablir l'équilibre en faveur des Hollandais. Sans doute, Isabelle s'inquiétait des périls dont Jacques menaçait le
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Palatinat par l'épée du Bâtard, mais elle savait que Mansfeldt y rencontrerait tontes les forces de la Ligue catholique et de l'Empereur, qu'il se briserait encore une fois contre la prudence et Thabileté de Tilly. Elle se sentait moins rassurée du côté de Bréda, soit que Mansfeldt, par une diversion dans les Pays-Bas, contraignit Spinola à partager ses forces et à fournir une occasion opportune d'attaque sur ses lignes, soit que l'aventurier vint directement opérer sa jonction avec les troupes hollandaises. Tout l'intérêt de la campagne était concentré sur Bréda, et l'Europe entière fixait les yeux sur cette place, autour de laquelle les deux plus grands capitaines du siècle épuisaient, pour se combattre, toutes les ressources de l'art militaire et les combinaisons diverses du génie des batailles. L'honneur de chaque nation semblait attaché à l'issue de ce grand duel, et Maurice y avait mis toute son âme. Tournant sans cesse autour des lignes espagnoles, l'œil au guet pour saisir le moindre joint par où il put y pénétrer, essayant successivement d'affamer, de noyer, de surprendre le camp espagnol, mais rencontrant toujours la froide et active vigilance de Spinola, il avait imaginé de tenter un coup de main hardi sur Anvers. Cette entreprise, deux fois commencée, deux foismanquée, lui laissa un chagrin mortel. A bout de voies, il rentra à la Haye, laissant son armée campée à Rosendael, près de Berg-op-Zoom et ne songea plus qu'aux moyens d'attirer Mansfeldt en Hollande , car il plaçait désormais dans l'armée du Bâtard sa dernière espérance de salut pour Bréda.
Mais de graves obstacles se présentaient devant lui. Il n'ignorait pas que Jacques n'accepterait aucune modification à ses plans de campagne; il savait que Mansfeldt était mal vu, surtout mal famé en Hollande. Enfin, il n'osait pas compter sur le concours de la France. 11 avait donc à se concilier la France, à tromper Jacques, à forcer la main aux Hollandais. L'entreprise était ardue. Son esprit froid et obstiné n'hésita pas devant les difficultés. Son premier soin fut de se mettre secrètement d'accord avec Mansfeldt. Il sonda ensuite les intentions du cabinet de Paris. La première réponse qu'il en reçut était de nature à
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le décourager. Le gouvernement français fil mine de diminuer ses subsides, elle 26 novembre il expédia à d'Espesses des instructions qui révélaient un vif mécontentement.
c Et pour tesmoigner à messieurs les Estaz que nous sommes aussy ponctuels en noz promesses que véritables, quelque nécessité que nous ayons, je vous envoie deux lettres de change, Tune de 500,000 livres, payable à Amsterdam, à Pierre Real, trésorier de messieurs les Estatz, l'autre de 120,000 livres au 11 janvier suivant , lesquelles vous présenterez à messieurs les Estatz et leur ferez valoir, autant que possible, l'effect de la parole du Roy et le tesmoignage de son affection envers eux, quelque diversion qu'il fasse ailleurs, lesquels ne se font pas sans se surcharger de dépenses et d'affaires pour rendre les leurs en meilleure condition. Vous trouverez à redire que la solde de 600,000 livres ne soit entière, pour l'inégalité des dictes deux lettres, puisque par nos articles de Compiègne, les 1 ,200,000 livres doivent estre fournies en deux paiemens. Vous donnerez à entendre à messieurs les Estatz que le Roy a jugé à propos de retenir sur icelles, 120,000 livres, pour estre employées à la levée de 2,000 chevaulx français, soubz la conduite du comte de Mansfeldt, pour se joindre aux 12,000 Anglais et 5,000 Allemands , pour prévenir le manquement de Venise qui debvoit fournir une pareille somme, ne l'ayant pas encore fait, mais qu'elle le sera en peu de jours, ainsy que l'ambassadeur nous Ta promis, ce que faisant, ladite somme de 120,000 livres leur sera remplacée, et s'il arrivoit (ce que je ne croy pas) qu'ils y manquassent, S. M. satisfera de ses propres deniers dont vous les pourrez assurer; vous leur ferez conjointement entendre que le Roy leur promet ce remplacement, en cas qu'ils ne voulussent se servir de l'armée dudil Mansfeldt pour le lèvement du siège de Bréda, ou pour quelqu'aulre diversion trouvée à leur avantage particulier , car s'ils s'en veulent servir, il est plus que raisonnable que, divertissant l'exécution des desseings de la Ligue pour l'attacher aux leurs, et que le Roy leur ayant accordé cette somme de 1 ,200,000 livres pour l'effort de la guerre, S. M. désire qu'elle le soit utilement, ce qui ne peut estre en meilleure occa-
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sion qu'en celle du passage du dict Mansfeldt, puisque de celui -cy dépend leur bonheur par la diminution que le marquis Spinola peut recevoir dans le progrez de ses desseings, qui le divertira totalement avec l'Espagne, et sera plainte par les Flandres qui se ressentent de sa part trop chargées de contributions ; enfin, exagérant toutes ces considérations, vous leur direz nettement qu'ils se doibvent, pour le présent, contenter des 480,000 livres portées par lesdites deux lettres de change et que pour les 120,000 restant , le Roy leur fera rendre, s'ilz le veulent, par ledit comte de Mansfeldt , mais que s'ilz laissent passer les troupes pour estre employées là où elles ont été destinées par le traicté de la Ligue, en ce cas, S. M. leur fera rendre lesdits 120,000 livres de l'argent de Venise ou du sien mesme. II laisse le surplus de ceste proposition à votre bonne conduite, estant bien asseuré que vous vous en desmelerez très-prudemment (1). »
D'Espesses , très-lié avec le prince d'Orange et familiarisé avec ses desseins, n'exagéra que la latitude qu'on lui laissait. Le projet de faire passer l'armée de Mansfeldt en Hollande n'existait que dans la tête de Maurice, et tombait à néant, s'il était prématurément découvert aux États Généraux. D'Espesses se garda donc bien de suivre ses instructions à la lettre et de parler avec la netteté qu'on lui recommandait. Au contraire, il s'enveloppa de brouillards et se contenta d'expliquer la retenue des 120,000 livres par le retard de la seigneurie de Venise à payer sa part contributive, par le mauvais gouvernement des finances françaises et par l'excuse des 2,000 chevaux levés dans le Boulenois pour Mansfeldt (2). Il espérait, non sans raison, que
(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay. Ambassade du sieur d'Espesses.
(2) « Quatriesme proposition de M. d'Espesses, faite à messieurs les Estatz des Provinces-Unies des Pays-Bas, le lundy 9 décembre 1624 :
« Messieurs, le Roy, mon maistre, duquel le soing veille sans cesse à votre conservation, m'a envoyé deux lettres de change que j'ay en main pour vous deslivrer de sa part, par le mesme gentilhomme qui apporta naguères la ratification du traicté de Compiègne, auquel vous
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ses efforts, joints à ceux de Mansfeldt et de Maurice change* raient les dispositions de son gouvernement , et il évita de le compromettre dans un sens opposé à ses vues personnelles. Déjà Dolbier intriguait à Paris. Le 4 décembre, un courrier espagnol, chargé de dépêches, fut intercepté à point pour donner à d'Espesses l'occasion d'informer sa cour de la détresse qui régnait aux Pays-Bas catholiques, mais aussi f de la merveilleuse constance des habitants, avec proposition de manger plutôt les excrémens de chevaux que de lever le siège (i). » La conclusion rigoureuse de ces renseignements était que la diversion projetée en Flandres n'atteindrait pas le but désiré et qu'il valait mieux attaquer directement Spinola (2). D'Espesses ne pouvait manquer de convaincre , car il avait lui-même foi pleine et entière dans les combinaisons militaires du prince d'Orange et dans la fortune de Mansfeldt. L'insuccès de la double tentative des Hollandais sur Anvers ne l'ébranla pas plus que le
•ne jugerez pas qu'il soit desrogé, bie» qu'elles ne soient que de 480,000 livres, s'il vous plaist d'en considérer les raisons. S. M. s'est trouvée en mesme temps surchargée de plusieurs despenses inopinées de paix et de guerre, ses finances dissipées par l'infidélité et mauvais gouvernement de ceulx qui les ont cy devant mandées, de sorte qu'il est contraint de les rechercher avec plus de sévérité que son naturel ne porte.
« La seigneurie de Venise n'a pas fourny à point nommé ce qui avoit esté stipulé et s'est à S. M. à porter le principal faix de la ligue, les forces de laquelle son autorité fait tourner à vostre secours, car les 120,000 livres qu'elle a esté obligée de vous retenir sont employées pour les 2,000 chevaulx qui seront bientost en estât de faire la diversion que vous sçavez avec l'infanterie anglaise et allemande, et je croy qu'il n'y a personne de vos seigneuries qui ne les tienne bien employez à cest effect et qui n'en préfère une sy utile destination à la deslivrance de la somme totale, c'est ce que S. M. a bien creu et que vous apporterez autant de sincérité à interprester ses bonnes intentions que S. M. a d'affection à ce qui est advantageux pour le bien de vostre République. »
(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay. Lettre de M. d'Espesses, du 6 décembre 1624.
(2) Id. Ibid.
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découragement de Maurice lui-même. Il voyait tout eu beau, il se rêvait que triomphes , il se consolait de tous les échecs. Sa plume y gagnait même une certaine aisance d'allures qui ne lui était pas habituelle.
t Les adviz nous viennent d'Angleterre , écrivait-il le 8 décembre, que l'embarquement se fait. . . Cette puissance ne sera pas petite et capable de faire un grand effort, pourvu que chacun de son côté y travaille utilement. C'est un malheur très-grand que le manquement de la seconde entreprise d'Anvers , et la faute première debvoit estre réparée. Dieu ne l'a pas voulu et a réservé M. le prince d'Orange pour une gloire plus advantageuse. Mans* feldt en Allemagne, chacun se réveillera de reste occasion, et les plus tardifs tesmoignent maintenant une chaleur extresme (1). >
Huit jours plus tard, il mandait de Rotterdam qu'il y avait vu, ainsi qu'à Dordrecbt , de « grands préparatifs , tant par eau que parterre. » Il s'extasiait devant les recrues allemandes du Bâtard, « lequel , disait-il, est de cette espèce de gens que le prince d'Orange appelle maquignons d'armes. » 11 signalait les progrèsdit siège de Bréda, la mélancolie du prince d'Orange, déjà atteint de la maladie qui l'emporta. En même temps il discutait, avec les États Généraux, sur le meilleur emploi à faire des troupes de Mansfeldt. Les Hollandais proposaient quatre moyens (2), qui, tous, supposaient, comme point de départ, le débarquement de Mansfeldt à Calais. Le premier consistait à faire marcher le Bâtard, le long de la côte,. jusqu'à Calais; le second traçait sa route entre la Lys et l'Escaut , ou bien vers les villes d'Ypres et de Bruges ; le troisième lui faisait envahir l'Artois et le Hainaut ; le quatrième tendait à le pousser dans le Cambrésis , puis droit sur Bruxelles.
Dans les quatre systèmes, Mansfeldt devait faire le dégât dans le pays, porter ses ravages aussi loin que possible , et combiner
(1) Bibliothèque impériale. Ambassade du sieur d'Espesses. Lettre du 8 décembre 1624.
(2) Ces quatre moyens sont longuement exposés dans les Mémoires du cardinal de Richelieu, t. II, p. 453 et suivantes.
ses mouvements avec ceux de l'armée hollandaise, afin d'obliger Spinola, si pas à lever le siège de Bréda, du moins à affaiblir son armée.
Le prince d'Orange , sans méconnaître ce que le quatrième moyen avait de hasardeux , le soutenait « comme le plus expédient , à condition toutefois que la France donnât 1 ,000 chevaux et quelque infanterie. » Ainsi donc , dans l'esprit des Hollandais , l'action de Mansfeldt se renfermait exclusivement dans les limites d'une diversion, et, en aucun cas, il ne devait atteindre l'Allemagne, sa destination finale, par la voie de la Hollande. Le prince d'Orange, obligé de ménager l'opinion unanime des États, avait affecté de soutenir le plan qui se rattachait le moins indirectement possible au secours de Bréda. Mais « l'adviz des Hollandais, dit Richelieu dans ses Mémoires, bon pour leur État, était préjudiciable au Roi , parce qu'il ne pouvait estre exécuté sans rompre avec l'Espagne, puisque cette armée, en partie composée de Français, fut partie de France pour entrer en ses États et les ravager. » Jacques I er repoussait plus énergiquement encore ces propositions , par des raisons analogues. Il ne voulait ni attaquer les Pays-Bas , ni secourir Bréda , mais simplement reconquérir le Palatinat.
Richelieu n'entendait attaquer les Espagnols que de biais et par personne interposée. Pleinement converti à la nécessité de dégager Bréda et de ne pas aventurer Mansfeldt dans les Pays- Bas , désireux d'éviter à la France la présence des bandes du Bâtard, il se décida à un moyen terme, qui, comme tous les expédients, manqua le but et fit échouer l'entreprise. A son instigation, Mansfeldt, déjà préparé par le prince d'Orange, s'efforça de persuader à Jacques que le détour de son armée , par Calais , entraînerait les plus graves inconvénients , et qu'il serait infiniment plus avantageux de la débarquer en Hollande. Selon lui , la seule présence de cette armée près de Bréda suffirait pour forcer Spinola à lever le siège, et elle pénétrerait rapidement en Allemagne, sans avoir maille à partir avec les Espagnols. Jacques ne repoussa pas l'idée de prime abord. C'en fut assez pour que Mansfeldt la déclarât adoptée et pour que le gouvernement fran-
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çais agît en conséquence. Restait à convaincre les Hollandais. Richelieu s'en chargea. Le 2 janvier 1625 , une dépêche du roi Louis XIII apporta au sieur d'Espesses les instructions suivantes :
€ Ayant eu advis, écrivait Louis XIII, que le roy d'Angleterre, mon bon frère, désire que la descente du comte de Mansfeldt se fasse plustost à Berg-op-Zoom qu'à la rade de France , entre Calais et Boulogne, pour ce qu'il a jugé qu'elle n'y seroit facile, tant pour l'incommodité de l'abord que pour les grands préparatifs que l'on fait en Flandres et en Artois pour empescher son passage, dont je m'asseure que vous avez esté adverly par delà, j'ay approuvé ce changement pour les mesmes raisons, après les avoir bien considérées, jugeant qu'il sera plus facile au comte de Mansfeldt d'exécuter les intentions du prince d'Orange et des sieurs les États Généraux des Provinces -Unies pour le secours de Bréda, parce que, faisant sa descente à Berg-op- Zoom , ce sera surprendre les ennemys par un endroict dont ils ne se défient pas, ayant desgarny toutes les advenues pour faire teste au costé où ils croient se faire ladite descente. Je m'asseure que toutes ces raisons et aultres que vous pourrez y adjouster, bien considérées par eux , les porteront à le trouver bon , désirant que vous fassiez toute instance de ma part pour les y faire résoudre, et, en cas qu'ils y fassent difficulté, vous leur tesmoignerez que, l'intention de mon frère estant telle , je ne la veux pas changer , puisque le comte de Mansfeldt mesme juge cette route plus sûre pour la conduite de son armée, laquelle nepourroit autrement passer sans un très-grand péril et beaucoup d'incomraoditez , les asseurant que les 2,000 chevaux françois s'embarqueront à Calais pour suivre cette sur les vaisseaux que le Mansfeldt fera venir d'Angleterre. »
Unpost scriptum confidentiel était ajouté à la dépêche royale : « Vous parlerez à mon cousin , le prince d'Orange , et aux sieurs les Etatz, selon la teneur de cette lettre, mais vous scaurez que la proposition vient du comte de Mansfeldt et qu'elle a esté approuvée du roy d'Angleterre et désirée de moi, pour l'advantage desdicts sieurs Estatz , qui en recepvront infailliblement le
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secours de Bréda, qui seroit incertain autrement , et le bien de mes affaires (1). »
Enfin , le 5 janvier , le secrétaire d'Ocquerre compléta ces instructions : « Vous donnerez communication de la dépêche de S. M. au prince d'Orange et à MM. les Estatz, sans y perdre de temps , voyant M. le prince d'Orange , affin de sonder ses sentiments , et l'ordre que vous viendrez à l'audience de MM. les Estatz , pour les porter à l'exécution de la volonté de S. M., de laquelle Elle ne se peut despartir, pour des raisons que vous pourrez bien juger, desquelles leur ambassadeur a esté informé pour en écrire bien amplement. Vous conduirez ces affaires avec industrie et ouvertement , de façon qu'elles puissent réussir au contentement du Roy (2). »
Les dépêches de d'Espesses, dans l'intervalle, ne pouvaient que confirmer le gouvernement français dans «a détermination : «Tous ces bruits (de la ruine du marquis Spinola devant Bréda), écrivait-il encore, le 9 janvier, tendent à mesme fin, d'endormir nos amis, en leur faisant paroistre le péril esloigné, et d'empescher d'agir, comme en occasion très-pressante et qui ne peut attendre de délay d'un secours. Je vous ay par plusieurs fois mandé , sur l'espérance de la durée de Bréda, ce que j'en avois appris du prince d'Orange, et ce qu'il m'en confirma hier, qu'il nefalloit rien espérer passé la fin de mars. Il s'encquit ardemment du temps et lieu de la monstre de Mansfeldt, du nombre et quantité de cavalier ie, de la résolution du roy de la Grande-Bretagne, sur l'employ de l'armée, dont on est en peine icy , et d'autres particularités dont il seroit bien qu'il fust esclaircy ponctuellement. Hier encore fust envoyée une despéche fort chaude à ceux d'Emden, lesquelz, oultre la mauvaise volonté qu'ils ont contre le comte de Mansfeldt, sont tenuz pour les plus opiniâtres gens qui soient en Allemagne. Mais ayant supputé avec le prince d'Orange l'artillerie dont le comte de Mansfeldt peut faire estât , en comptant
(1) Bibliothèque impériale. Ambassade du sieur d'Espesses en Hollande.
(2) id. nu.
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sur les six pièces de Sedan , je trouve qu'il en peut faire rouler jusques à vingt-six, entre lesquelles il y en a six à faire batterie, et d'autres aussy raisonnables, à quoy ne manquera nulle munition de la part de ces gens cy, et pour passer pays en ceste saison, il seroit mieux équipé de la sorte que s'il avait de plus gros canons , mais il ne sera pas marry de faire de ce point un article de dédommagement , et je n'oublieray rien à en prévenir le subject (1). »
D'Espesses lut au comble de ses vœux , quand il reçut la dépêche royale du 2 janvier. Deux heures après, il était déjà en conférence avec le prince d'Orange. Le lendemain , il eut un long entretien avec les sieurs les États , et , en attendant leur réponse, il eut , par une de ces chances heureuses dont il avait le secret , à transmettre l'avis que deux soldats , échappés de Bréda, avaient rapporté c comme quoy après perquisition faite par les maisons, on avait trouvé tant de réserves de vivres que la place pouvait bien tenir le double de ce qu'on estimoit (2). » Le 13 janvier, les membres des États se présentèrent chez lui et c témoignèrent un peu trop de fermeté à s'excuser sur le changement au passage du comte de Mansfeldt, qu'ils avaient tousjours craint , dirent-ils , de recevoir en leur État. » L'ambassadeur, mécontent, alla aussitôt trouver le prince d'Orange, c auquel ayant remontré l'inconvénient de ces excuses, qui estoient fort semblables à un refus, et qui eussent pu accuser le jugement et l'affection du Roy, ce qui leur auroit pu faire courir fortune de perdre, outre Bréda, ses bonnes grâces, et ayant tasché de réfuter les plus importantes objections , il crut reconnaître ne pas luy avoir fait desplaisir (5). » Maurice promit, en effet, de voir les députés le soir même, et le 14, de bonne heure, il vint trouver d'Espesses, et lui dit «que les sieurs Estatzavoient commandé à leur ambassadeur de faire exacte remonstrance au
(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay. Ambassade du sieur d'Espesses en Hollande.
(2) Id. Ibid. Lettre du 13 janvier 1625.
(3) Id. Ibid. Lettre du 15 janvier 1625.
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Roy pour tascher de luy faire trouver bon de faire passer le. comte de Mansfeldt par ailleurs que par leur pays. Mais en cas que S. M. y fust résolue et ne s'arrestast auxdites remonstrances, de se conformer absolument à sa volonté, moyennant trois conditions : 1° Que les Anglais eussent faculté de combattre leurs ennemiz , lesquels , sans cela , leur seroit à charge , le texte des commissions du roi de la Grande-Bretagne au comte de Mansfeldt les ayant mis en merveilleux scrupule sur ce subject; 2° que les troupes dudit comte fussent payées pendant le séjour en leurs .provinces ; 5° que l'infanterie angloise ne passast pas, sans la cavalerie française , laquelle ils avoient contentement à voir aborder la première (i). »
Le gouvernement français prit sur lui d'accepter les trois conditions, et promit d'envoyer un exprès à Mansfeldt pour l'en avertir (2). La négociation mit d'Espesses en grande faveur à Paris , et d'Ocquerre lui écrivit « qu'il y estoit en estime pour sa bonne conduite , et que le Roy étoit fort content du soin et affection qu'il montrait à son service (3). ^ Mais tandis que l'ambassadeur français à la Haye remplissait sa mission avec tant de succès , un envoyé extraordinaire des Provinces-Unies , à Paris , se heurtait à la plus étrange mésaventure , et trahissait, sans le vouloir, à l'Infante, les secrets dont il était chargé.
Dans l'après-midi du 2 janvier 1623 , un cavalier , suivi d'un valet monté et d'un postillon, s'arrêtait devant la porte d'une des hôtelleries les plus en renom de Paris. C'était un homme de cinquante ans environ , d'allures silencieuses , et dont l'accent , fortement accusé, témoignait d'une origine étrangère. A peine descendu de cheval, il demanda qu'on le menât chez l'ambassadeur des Pays-Bas. L'hôtelier , à ce mot , ne douta pas un instant qu'il ne s'agit du résident accrédité par l'Infante, et donna l'ordre à un enfant de sept à huit ans de conduire l'étranger au
(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay. Lettre du 15 janvier 1625.
(2) Id. Ibid. Lettre du 30 janvier 1625.
(3) Id. Ibid. Lettre du 5 février 1625.
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logis de Henri de Yicq. Celui-ci étant occupé dans sa chambre, le visiteur fut reçu par M. mo de Vicq , qui avait alors auprès d'elle son fils et une personne portant le costume ecclésiastique. La conversation s'engagea en flamand et se prolongea quelque temps d'une manière assez vague pour que l'étranger ne put se douter chez qui il était réellement. Sur un avis de son mari , M mc de Vicq fit mener son visiteur dans la chambre où se tenait de Vicq. Il était quatre heures et demie environ. La nuit se faisait et la chambre était obscure. L'étranger , accueilli par quelques paroles de politesse en flamand , dit à de Vicq qu!il t étoit le commissaire Doublet, dépéché en diligence par le prince d'Orange, selon que le portoient ses lettres de créance. » Et tout en parlant , il tendit à l'agent de l'Infante les pièces de sa mission.
De Vicq s'aperçut à l'instant de la méprise de son interlocuteur, qui croyait être chez l'ambassadeur de Hollande. « 11 réprima un mouvement commencé pour donner l'ordre d'apporter des chandelles, » bien persuadé que la lecture des pièces de créance de Doublet ne lui apprendrait rien , et jugea plus utile de continuer la conversation dans l'obscurité. — c Soyez le bien venu, monsieur Doublet, dit-il, et, en attendant les chandelles , veuillez me raconter de bouche votre créance et le sujet de votre venue. » — Doublet prit aussitôt la parole , et , convaincu qu'il parlait à l'ambassadeur de sa nation , s'expliqua sans détour. « Vous avez écrit à M«* le prince d'Orange que le roi de France estoit résolu d'employer Mansfeldt avec une armée, et qu'il seroit à propos que de Hollande on ad visât particulièrement les moyens pour pouvoir mettre ces desseins à exécution. A cause de quoy M«* le prince d'Orange a jugé à propos m'envoyer pour traiter desdits moyens, et m'a enchargé d'en indiquer quatre , et de dire quel est celui qu'il juge plus à propos, s'en rapportant d'ailleurs à ce que par deçà sera trouvé plus conseillable. » Il n'entra cependant pas dans les détails, les réservant pour le lendemain , et se contenta de faire entendre que le moyen préféré par le prince d'Orange consistait à faire fournir par la France à Mansfeldt une armée qui, unie à celle que
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le Bâtard venait de lever en Angleterre, irait dégager Bréda. A ce moment < les chandelles » furent apportées. II est difficile de comprendre comment Doublet ne s'aperçut pas alors de son erreur, car il était déjà venu à Paris quelques années auparavant , il y avait vu l'ambassadeur de Hollande , et il devait , de plus , « savoir ledit ambassadeur estre veuf et vestu de deuil. » Mais rien ne put le tirer de son erreur , et lorsque , l'entretien terminé, il se retira , ses illusions étaient encore entières.
Henri de Vicq, maître de l'important secret , n'eut rien de plus pressé que d'aller le communiquer au marquis de Mirabel et de consulter ce seigneur sur la conduite à tenir. Le marquis fut d'avis que de Vicq, bien que peu éclairé sur les moyens dont avait parlé Doublet , devait s'expliquer avec les ministres français , de manière à leur faire croire que l'Infante connaissait à fond la mission du commissaire, et en avait informé son agent, c afin que ces ministres, étant avertis de ce côté, aussitôt ou même plus tôt que celui de Hollande, ne pussent espérer le tromper. » En conséquence , le lendemain même , de Vicq se présenta chez quelques-uns des membres du conseil, et leur dit : « qu'il avoit advisé l'Infante des devoirs par luy rendus près du Roy et près d'eulx , pour en tirer l'éclaircissement sur la levée de cavalerie faite par Mansfeldt, et des réponses qu'il avait obtenues. Sur quoi S. A. lui aurait commandé d'insister de nouveau es mesmes remonstrances et plaintes, estant grandement esmer veillée, puisque l'on déclaroit à Paris ne- vouloir que toute paix et amitié, pourquoi on excusait d'assurer que lesdites levées ne seroient nullement au secours du siège de Bréda. Que si les Pays-Bas en devaient recevoir hostilité , on se demandait à quoi bon les protestations contraires de paix et d'amitié? Que ce commandement, S. A. l'avait donné pour prouver son désir sincère de la paix et mettre sa conscience à l'abri, et qu'elle ne redoutait rien, connaissant les desseins de ses ennemis et ayant la force suffisante pour les faire échouer. Que, pour preuve, il diroit franchement ce que lui en avoit mandé S. A., à sçavoir que ceste levée de cavalerie ne se pouvoit dire estre faite par simple tolérance ou permission, mais que S. A. sa voit très-bien quecelasefaisoitpar
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un accord exprès, non-seulement avec le roi d'Angleterre, mais aussy avec les Hollandais, entr'aulres desseins pour lui nuire sous le commandement de Mansfeldt. Que, de fait, la résolution ayant été prise à Paris, en termes généraux, on auroit mandé en Hollande estre le besoin qu'ils advisassent des moyens particuliers pour mettre ces desseins à exécution . Que le prince d'Orange là dessus en avoit résolu quatre , qu'il avoit despesché le commissaire Doublet pour les communiquer au cabinet de Paris , et dire lequel des quatre luy sembloit plus à propos, en se rapportant néanmoins à ce que seroit pardeça trouvé plus conseillaUe. Que S. A. estoit informée desdits quatre moyens et du choix du prince d'Orange , et qu'elle scauroit fort bien mettre remède à tout , que ce qu'il leur disoit , ils dévoient le reconnaître comme véritable , et qu'il n'y avait nulle apparence que S. A. put estre surprise ou trompée. » Après d'autres considérations destinées à faire ressortir la modération de l'Infante , il termina par une sorte de sommation aux ministres, « de lui faire donner réponse franche, et ce au plus tôt. » De Vicq , en parlant ainsi , espérait ou faire revenir les ministres français à de meilleures dispositions pour l'Espagne , ou les obliger , les premiers moyens éventés , à en chercher de nouveaux , c auquel cas beaucoup de temps se perdrait, pendant lequel Bréda pourroit succomber. »
Les ministres de Louis XIU , fort étonnés, protestèrent qu'ils ne savaient rien du voyage de Doublet, non plus que l'objet de sa mission : « Que possible était que le prince d'Orange eut envoyé ou envoyât, mais qu'on ne traitait ni avec lui, ni avec les Hollandais. Que le Roi ne voulait que paix et amitié avec l'Infante, mais qu'il pouvait bien permettre la levée sollicitée parle roi d'Angleterre, sans être obligé de s'enquérir de ses desseins.» Ils promirent d'ailleurs d'en parler de nouveau au Roi et de faire donner à l'Infante toute la satisfaction possible.
Le jour même de cette conférence, le commissaire Doublet disparut. La veille, après sa visite à de Vicq, il était rentré à son hôtellerie et y avait passé la nuit. Le 3, dans la matinée, il sortit en avertissant qu'il ne viendrait pas dîner. Conduit chez le résident de Hollande par un commissionnaire avec lequel il
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s'était, cette fois, clairement expliqué, il fut foudroyé en s'apercevant de la funeste méprise qu'il avait commise. Profitant de ce que le résident était absent , ou allait sortir, il envoya son valet chercher sa malle et payer sa dépense. La malle apportée, il l'ouvrit, en tira un sac d'or, et, laissant tout le reste chez l'ambassadeur hollandais , sortit précipitamment , en disant qu'il reviendrait bientôt. On ne le revit plus.
L'aventure s'ébruita avec des détails si précis, qu'il est à croire que Doublet, avant de quitter Paris, avertit le résident de ce qui lui était arrivé. Le valet et le crocheteur qui avaient porté la malle furent arrêtés, mais on n'en put rien tirer. D'autre part, le lieutenant du chevalier du guet vint faire une enquête à l'hôtellerie et après avoir entendu l'hôtelier, s'en alla en disant: < Ils l'auront fait quelque part tuer. » Le bruit courut en effet que le marquis de Mirabel et Henri deVicq avaient fait poignarder Doublet, et leurs demeures furent l'objet d'une surveillance minutieuse. Deux ans après, alors que tout était depuis longtemps oublié, Doublet reparut, et comme il avait péché plus par maladresse ou distraction que par imprudence ou indiscrétion, les États Généraux, auxquels il demanda humblement la permission de revenir en Hollande, accueillirent sa requête avec bienveillance (1).
Six semaines s'étaient écoulées depuis la mésaventure de Doublet, lorsque le chancelier répondit aux notes répétées de Henri de Vicq. A l'entendre t le Roy n'avait pas et n'avait encore aulcune volonté de rompre avec S. M. C. et avec S. A., ains de vivre en paix et amitié, que néanmoins étant aussy ami du Roy de la Grande-Bretagne, et traitant alliance avec luy, il avait eu raisons de lui pouvoir accorder ladite levée de chevaux pour le fait du Palatinat, mais qu'il avoit refusé le désembarquement et passage par la France à l'.armée d'Angleterre et donné ordre de l'empescher au besoin par force, pour le seul respect de S. A., considérant, suivant ce qu'Elle avait fait remontrer, que S. A. auroit eu sujet de se plaindre, si, par aventure, ladite armée, en
(1) Archives du royaume de Belgique. Négociations de France, t. VI. Lettres de Henri de Vicq, des 2, 4 et 23 janvier 1625.
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son passage, fut entrée dedans l'Artois ou autre endroit des Pays-Bas. »
De Yicq répondit que le fait de secourir avec 2,000 bommes une ville assiégée par les troupes espagnoles ne se pouvait concilier avec les protestations de paix et d'amitié de la cour de France. Le chancelier répliqua que c'était à l'Angleterre de justifier l'emploi de cette cavalerie pour le secours de Bréda ou autrement, et non à la France, qui n'avait permis la levée que pour le Palatinat. Sur quoi de Vicq fit remarquer que la France avait sa grande part de responsabilité, attendu qu'elle contribuait positivement audit secours, et rappela au ministre la permission récemment donnée au comte de Candale de faire un nouveau régiment d'infanterie , au duc de Bouillon un de cavalerie, en faveur des Hollandais (1). Le chancelier esquiva l'argument en déclarant que si l'Infante voulait faire des levées en France, on les tolérerait certainement, « le gouvernement étant charmé de se débarrasser ainsi des fainéants et autres mauvais sujets par où que ce fut (2). »
On voit que la diplomatie officielle du xvu c siècle ne le cédait en rien à celle d'aucune autre époque, dans l'art de côtoyer la vérité et de dissimuler le fonds de sa politique. Déjà alors la franchise et la loyauté passaient pour inhabileté et duperie, et la science suprême consistait à creuser des mines perfides sous les pas de son ennemi , en cachant le travail souterrain sous une
(1) « Les sieurs Estatz ont résolu, soubs le bon plaisir de V. M., de faire un régiment de cavalerie en France , soubz la conduite de M. de Bouillon et un d'infanterie pour estre commandé par M. de Candale , faisant partie des 2,000 chevaux et de 5,000 hommes d'infanterie qu'ils prétendent lever pour les avoir en estât vers le commencement de Mars. Tous les chefs français à qui ces commissaires s'estoient adressés et qui se sont trouvés sur les lieux, sont venus sçavoir de moi, s'ils les accepteraient, ce que, attendu que l'affaire pressait et l'affection que V. M. m'a tousjours tesmoignée à la délivrance de Bréda, je leur ay asseuré que V. M. l'auroit pour agréable. » Lettre d'Espesses du 15 janvier 1625.
(2) Archives du royaume de Belgique. Négociations de France, t. VI. Lettre de Henri de Vicq, du 12 février 1625.
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surface de procédés polis et de phraséologie bruyante. Il en résultait nécessairement t[ue les gouvernements insidieusement attaqués croyaient ne devoir reculer devant aucun moyen de découvrir les plans de leurs aggresseurs ou de contre-miner leurs desseins. C'était le temps par excellence de la foi aux secrets d'État, et quiconque se vantait d'en posséder un, trouvait facilement une oreille complaisante, une main prodigue.
Au commencement de février « un gentilhomme de bon lieu, vassal du roi de France, » mais se disant disposé « à se convertir » fit savoir au comte de Berlaimont, gouverneur du Luxembourg, qu'il était en mesure et en volonté d'éclaircir l'Infante sur les plus secrets desseins de la France et de Mansfeldt. 11 assurait être « journellement dans tes trappes françaises » et pouvoir découvrir « des entreprises contre le service de S. M. Comportant par millions. » En garantie de sa sincérité, il offrit de livrer son fils comme otage, et consentit à avoir la tête coupée, ainsi que sondit fils, si ses déclarations n'étaient trouvées véritables. Pour prix de ses confidences il sollicita t la mercède » d'une compagnie de cavalerie et la promesse, si ses biens en France venaient à être confisqués, d'en recevoir l'équivalent. Berlaimont accueillit ces ouvertures avec empressement et les jugea si importantes, qu'il dépécha le capitaine Valentin pour les communiquer à l'Infante (1). L'affaire fut prise tout à fait au sérieux et le capitaine Valentin écouté favorablement. Les ministres de l'Infante furent d'avis de répondre à Berlaimont, en l'autorisant à promettre au gentilhomme français, sinon la première compagnie vacante, — celle-ci était déjà promise, — tout au moins la seconde. Quanta l'équivalent du bien éventuellement confisqué, ils jugèrent prudent que le gouverneur du Luxembourg prit ses informations, à moins qu'il ne déterminât le gentilhomme à accepter une somme d'argent. La dépêche envoyée à Berlaimont , à ce sujet , l'invitait de plus à mettre en considération « s'il ne seroit pas de plus grand service que ledit gentilhomme
(1) Archives du royaume de Belgique. Papiers d'État. Liasse 555. Lettre de Berlaymont, du 7 février 1625.
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ne se déclarât point pour le moment, ains qu'il se tint ^vec l'ennemy et prouvast de gaigner quelques-uns et de livrer la personne deMansfeldt (1). »
Rien ne paraissait plus légitime, rien n'était plus commun que ces sortes de marchés, et pas un gouvernement ne s'en faisait le moindre scrupule. Cela s'appelait alors des pratiques, car les hommes ont toujours eu un mot honnête pour désigner les vilaines choses en vogue parmi eux. Les consciences larges, toujours fort nombreuses , s'en contentent ; si la pratique du « gentilhomme de bon lieu » n'eut pas de suite, c'est qu'une autre plus sérieuse vint la primer et l'écarter.
Lors de son séjour en France, Mansfeldt avait noué quelques intelligences dans la ville d'Arras. Grâce à la promesse de 1,000 pistoles d'or, il avait corrompu deux frères, l'un chargé du tocsin au beffroi de la ville , l'autre surveillant d'une des portes, et il correspondait avec eux par le moyen d'une de leurs sœurs , mariée à un homme d'Armansel, village situé à deux lieues de la Fère. Au mois de novembre, un des officiers de la cavalerie levée en France pour Mansfeldt, capitaine de 100 chevaux, reçut l'ordre de se rendre déguisé, aux environs d'Arras, pour y reconnaître le terrain et proposer des mesures d'exécution. L'homme d'Armensel le fit conduire jusque dans une hôtellerie du faubourg d'Arras que traverse la route d'Aire. Peu après se présenta un « petit homme grasset, n'ayant guères de barbe et habillé en paysan » qui, après s'être fait reconnaître par certaines signes, mena l'officier inspecter une carrière", située à cinq cents pas de la ville et un petit bois plus éloigné d'un quart de lieue. La promenade terminée, le prétendu paysan fit remarquer à son compagnon qu'il importait d'attendre les gelées avant de tenter l'entreprise , afin que les chemins fussent plus faciles et qu'on ne put remarquer l'empreinte des pas des soldats à dirigeer secrètement vers la ville. Puis tous deux se séparèrent. Par des motifs restés inconnus, l'affaire demeura
(1) Archives du royaume de Belgique. Papiers d'Etat. Liasse 555. Lettre de Berlaymont, du 10 février 1625.
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en suspens durant les mois de novembre et de décembre. Mais dans les premiers jours de janvier, un des frères conspirateurs vint à Àrmansel , sous prétexte de rendre visite à sa sœur, et s'aboucha avec des officiers de Mansfeldt, en garnison à Abbeville. Il fut convenu que l'expédition serait faite par 2,000 hommes de pied que Mansfeldt devait faire débarquer et les 2,000 chevaux d'Halberstadt, t en une matinée après l'ouverture des portes. L'infanterie devait se tenir cachée dans la carrière, la cavalerie se dissimuler derrière le petit bois. Vingt hommes déguisés en paysans s'approcheraient de la porte, que le surveillant leur aurait livrée et, à un signal donné, cavalerie et infanterie, sortant de leurs embuscades, se seraient précipitées dans la ville. »
Le secret ne fut pas si bien gardé que l'Infante n'eut avis de ce qui se tramait. Les mesures de précaution qu'elle ordonna mirent la ville en alarme. On se racontait qu'un gentilhomme français, nommé Beaumont , était venu reconnaître la place, et de sourdes rumeurs accusaient le gardien du beffroy détremper dans la trahison. Le sieur de Villers, payeur général 'de Mansfeldt, pour la cavalerie, crut le moment venu d'agir et en donna l'ordre au capitaine qui avait été chargé d'étudier les avenues de la route d'Aire. Il lui promit de la part de Mansfeldt 2,000 pistoles d'or, dont i ,000 pour lui seul , et 1 ,000 pour l'homme d' Armansel et ses beaux-frères. Avant d'obéir, le capitaine jugea prudent d'aller demander conseil à Paris. La chose parut assez importante pour qu'on le fit paraître devant le Roi, qui lui déclara sèchement « n'en vouloir point ouyr parler, ny rompre avec l'Infante. » C'était dire assez clairement au capitaine qu'en cas de succès , il seraitt désavoué ; que l'entreprise manquant, il serait sacrifié. Il sortit donc de l'audience royale, complètement refroidi, et, en homme prudent, il se résolut de tirer le meilleur parti possible de ce qu'il savait. Le lendemain, 26 janvier, il alla trouver le sieur de Meulevelt, secrétaire de Henri de Vicq, et offrit de lui livrer son secret, moyennant promesse de la vie sauve pour deux conspirateurs à désigner ultérieurement par lui, 10,000 écuset une compagnie
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de cavalerie. En vain Meuleveldt chercha à le faire parler. Le capitaine tint bon jusqu'à ce que le secrétaire se fut engagé au moins en termes généraux et, seulement alors, donna tous les détails de la trame.
En transmettant à l'Infante la communication qu'il venait de recevoir, Meuleveldt ne put dissimuler le peu de foi qu'il y ajoutait. La dépêche fut prise plus au sérieux qu'il ne le pensait, parce qu'on connaissait déjà à Bruxelles la conjuration. Déjà même Arras était à l'abri de toute surprise. 11 n'y avait donc pas lieu d'accepter le marché proposé par le capitaine. Mais les ministres espagnols crurent de bonne guerre de saisir l'occasion pour retourner la trahison contre Mansfeldt lui-même, t II sera bon, écrivit-on à Meuleveldt , que vous entriez en discours avec le gentilhomme en question et procuriez dextrement de sçavoir de lny s'il ne se vouldroit résouldre à trouver quelque trace pour nous délivrer de la personne de Mansfeldt, en quel cas vous luy pourriez présenter la somme de 50,000 escuz et une compagnie de chevaulx avecq 2,000 escuz de gaiges par an. »
Meuleveldt se trouva d'autant mieux en mesure de faire la proposition au capitaine que, trois mois avant, le 21 octobre 1624, ce même personnage lui était venu faire dans ce sens une ouverture, qui n'avait pas eu de suite, faute de réponse de Bruxelles , où elle avait été immédiatement transmise. Malheureusement l'officier était retourné à sa compagnie. En attendant l'occasion de la faire revenir à Paris, le secrétaire demanda des instructions pour le cas où « par aventure ledit gentilhomme ne pouvant rencontrer la commodité de livrer vif celluy qui se désire, proposerait de soy mesme de le livrer mort. »
Meuleveldt était évidemment inexpert dans l'art de lire certaines dépêches et sa naïve question demeura sans réponse. H ne pût d'ailleurs retrouver son capitaine et laissa tomber la pratique. Au mois de juin, il fut fort étonné de voir ce dernier reparaître chez lui. Le gentilhomme venait essayer « de tirer quelque reconnaissance de ses avis antérieurs. ^ 11 conta qu'il était allé en Hollande avec la cavalerie d'Halberstadt et qu'il en arrivait sans ressources. Meuleveldt l'accueillit bien et lui dit
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c que son absence en Hollande, devant qull ne l'eut revu après ledict avis, luy avait par aventure fait perdre l'occasion de faire une bonne fortune pour à jamais, d'autant que moyennant un tel service, on l'eût peut faire fort richement récompenser et pourvoir pour toute sa vie. » Sur quoi le capitaine c fit fort le religieux » et manifesta des scrupules que le secrétaire trouva très-extraordinaires et suspects en un tel homme. La réflexion calma, paraît-il, sa conscience, car il revint chez Meuleveldt et lui confessa < d'avoir pensé de plus près à ses derniers propos et que si le secrétaire voulait en traiter avec lui, il estimoit rencontrer le moyen de livrer cy après Mansfeldt vif entre mains. » Passant au menu de l'exécution, il exposa qu'il était recherché par Mansfeldt, pour lever quelques compagnies de chevaux, et que s'il traitait avec le secrétaire, il en formerait trois, toutes composées d'officiers et de soldats affidés, prêts à tout entreprendre sur son ordre , lesquels saisiraient Mansfeldt , quand il viendrait parmi eux visiter la garde ou pour tout autre objet, et le livreraient à la plus proche garnison espagnole ou impériale. Ce point éclairci, le capitaine en vipt à celui des récompenses. Quelle somme me baillerez-vous ? dit-il: je ne parle pas de l'entretien de ma compagnie et de ceux qui m'assisteront, ni d'une pension de 1 ,200 escus qui est bien le moins que je puisse prétendre. — Proposez, répondit Meuleveldt. — Eh bien! reprit l'officier, je vous proposerai de me bailler, avant coup, 6,000 écus pour, avec les 6,000 autres que je recevrai de Mansfeldt, m'aider à faire mes trois compagnies. — Mais, dit Meuleveldt , je vous ferai observer que les affaires sont depuis l'hiver grandement changées de face, et je ne sais pas si S. Â. sera encore de la même volonté ; je la consulterai pour vous donner réponse endéans le 20 de ce mois ; cependant quand bien, même elfe y aurait encore la même inclination, je vois de la difficulté en une telle avance, sans aucune assurance de l'exploit à venir. Quelles garanties me pouvez vous fournir? — Je nfen saurais donner d'autre que ma parole, répliqua le capitaine, mais je pourrais me contenter de moindre avance, si ma prétention paraissait trop forte, et je ne demanderais même rien, si j'étais certain de pou-
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veîr faire mes levées sans secours ; je me confie du reste de pchrroir rendre le service. — Là-dessus il prit congé. Meuleveldt s'empressa de demander à l'Infante ce qu'il avait à faire, mais, comme il Pavait fort bien dit lui-même, les choses étaient grandement changées et MansfeMt ne valait plus, aux yeux de la cour de Bruxelles, le prix qu'on mettait à sa personne au printemps. Le 90 s'écoula sans réponse et la pratique ne fut pas poursuivie plus loin (i).
Sans vouloir excuser ce que de semblables menées avaient d'odieux, nous devons à l'équité de rappeler que Mansfeldt était air ban de l'Empire, c'est-à-dire proscrit, et hors les lois humaines. Au premier abord cependant, on s'étonne que Christian d'Halberstadt, plus féroce, plus impitoyable encore que le Bâtard, aussi bien proscrit que hii, n'ait jamais été l'objet de complots analogues. Mais si bas que fut placé Christian dans l'estime publique , si odieux et méprisé que fut son nom, il ne portait pas, comme le Bâtard, le stygmate d'une double apostasie, et bien que sans foi ni loi, il gardait encore au fond de la fange de ses vices, certains débris dé qualités natives qui, surnageant parfois, le relevaient un peu aux yeux du inonde. Ingrat et traître vis-à-vis de son suzerain, il n'avait cependant pas traîné sa vie à se marchander de tous côtés , à chercher un enchérisseur à son épée. Il la vendait aux ennemis de sa patrie, il eut rougi de l'offrir au roi d'Espagne.
De même, les princes catholiques savaient moins mauvais gré à Jacques I er , prince protestant, de sa levée de boucliers ostensible en faveur de ses enfants coupables, mais dépouillés, qu'à la France catholique de sa politique à double face. Les tentatives foites par les diplomates français pour séparer la Ligue de l'Empereur et semer la zizanie parmi les États catholiques de l'Allemagne, les subsides fournis secrètement à la Hollande, les vastes intrigues nouées pour enfermer les deux branches de la
(1) Archives du royaume de Belgique. Négociations de France, t. VI. Lettres : de Meulevelt, en chiffres, du 26 janvier ; — de l'Infante, du 5 février; — de Meulevelt, du 13 février et du 5 septembre.
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maison d'Autriche dans un cercle d'ennemis, tout cela caché sous les protestations les plus explicites de paix et d'amitié, inspiraient à l'Espagne et à l'Allemagne catholique plus d'irritation que les hostilités de Jacques et même des Hollandais. 11 y eut un moment, pendant les incertitudes sur la véritable destination de l'armée anglaise de Mansfeldt , où l'irritation des gouvernements intéressés Gt naître le projet de porter brusquement la guerre en France. La première idée en fut donnée à l'Infante, par le comte d'Ossona , ambassadeur d'Espagne à Vienne (1). La princesse l'accueillit vivement et adressa aux électeurs de Mayence et de Trêves une lettre, dans laquelle elle leur fit un sombre tableau des calamités que le moindre succès de Mansfeldt pouvait attirer sur l'Allemagne, et les invita à prévenir ces malheurs en écrasant le Bâtard sur le sol français, s'il y débarquait (2). Le duc de Bavière, consulté à son tour, donna son assentiment au projet (3).
La venue de Mansfeldt en Hollande ne changea pas les idées de l'Infante. Elle proposa de réunir, après la prise de Bréda, toutes les forces de la Ligue, de l'Empereur et de l'Espagne pour opérer une invasion formidable en France. Philippe répondit qu'il ne pouvait se prononcer sans connaître les dispositions de l'Empereur et de la Ligue, d'autant que, dans son opinion, ceux-ci ne se décideraient à faire entrer leurs troupes en France que si Mansfeldt leur fournissait un prétexte suffisant, en se réfugiant dans ce royaume (4).
Philippe IV envisageait la question au point de vue des affaires d'Italie, dont il aurait voulu forcer la France à ne plus se mêler (5). Les princes allemands, n'ayant pas le même intérêt, devaient nécessairement être plus circonspects vis-à-vis de leur puissant voisin. Sur ces entrefaites, Wallenstein , qui eut vent
(1) Archives de Simancas. Estado 2039, f° 3.
(2) Id. Estado 2039, f° 70.
(3) Id. Estado 2142, f° 267.
(4) Id. Estado 2234, f> 224.
(5) Id. Estado 2234, f° 430.
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de ce qui se passait, offrit à l'Espagne de mettre sur pied une armée de 15,000 fantassins et de 5,000 chevaux, et de l'employer partout où le Roi lui en donnerait l'ordre. L'offre plut à Philippe, mais ses finances ne lui permettant pas de l'accepter, il conseilla à l'Empereur de profiter pour lui-même de l'occasion (1). 11 espérait obtenir plus facilement de ce monarque l'assentiment que la Ligue refusait de donner à ses plans contre la France. Les événements déjouèrent ses calculs. Ferdinand accepta les propositions de Wallenstein, mais ses forces se trouvèrent, comme celles de la Ligue, absorbées par la guerre qu'alluma l'ambition du roi de Danemark, et l'Infante, bientôt entraînée elle-même dans la lutte, abandonna ses projets aggressifs.
(1) Archives de Simancas. Estado 2234, f° 243.