II. — K. DE MANSFELDT
21X) ERNEST DE MANSFELDT.
me mesle de trop de choses) qu'il me semble que tontes ces trouppes ne pourront estre si utiles par delà comme beaucoup présument, car ledit comte m'a asseuré qu'il avait ordre exprès de ne se mesler, en façon quelconque, de ce qui regarde la guerre entre S. M. et les États de Hollande, soit concernant le siège de Bréda ou aultrement, n'est que Mansfeldt s'y retrouve en personne avec ses trouppes, contre lequel il a seulement ordre de porter ses armes, comme un proscrit de l'Empire et banny, de sorte que, (selon mon petit jugement et suivant l'apparence que Mansfeldt pourroit prendre sa brisée ailleurs, sachant tant de trouppes par deçà, ) je crois que si on avoit affaire prompte ment dudit comte d'Ànholt contre les Hollandais, il s'excuseroit de s'y porter, pour n'avoir ordre ny pouvoir (1). »
Ce queCustine ignorait, et ce qui explique l'attitude de mécontentement hautain et d'aigreur prise par Anholt, dès son entrée dans les Pays-Bas, c'est que ce dernier croyait avoir à se plaindre du roi d'Espagne. Brave soldat, capitaine habile, Anholt était pénétré de son propre mérite, et l'ambition le dévorait. Ce n'était pas assez que l'Empereur l'eut élevé à la dignité de comte de l'Empire, à peu près en même temps que Tilly ; la récompense parut insuffisante à Anholt , qui sollicita du roi d'Espagne la Toison-d'Or, que Tilly n'avait pas et ne demanda jamais. La prétention était inadmissible, parce que la cour d'Espagne, très judicieusement avare de cette haute distinction, la réservait exclusivement aux services éminents de ses propres sujets. Or, Anholt était au service de la Ligue, et par conséquent ne se trouvait pas dans les conditions requises. Lui donner la Toison-d'Or eût été un affront pour Tilly, une source féconde de jalousies et de récriminations pour les généraux et les grands seigneurs des Pays-Bas. Néanmoins, l'Infante, à sa prière, plaida avec beaucoup de chaleur sa cause auprès du roi. Philippe IV, tout en rendant justice aux titres d'Anholt, fit part à l'Infante des motifs graves qui l'empêchaient d'accueillir sa demande et
(1) Archives du royaume de Belgique. Papiers d'État. Liasse 566. Lettre de Custineà Délia Faille, du 1 CT mars 1625.
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la pria de faire en sorte de contenter le comte, en éludant un refus formel de la Toison. Isabelle proposa de donner au mestre de camp général de Tannée catholique une pension sur l'ambassade d'Allemagne ou sur les Pays-Bas. Philippe, qui voyait avec peine son trésor surchargé de pensions, alors qu'il ne pouvait suffire à ses dépenses obligatoires, consentit seulement à accorder une gratification de 2,000 ducats une fois payés. Ânholt accepta, mais il ne prit pas la peine de dissimuler sa mauvaise humeur et eut le mauvais goût de mettre peu d'empressement à remercier celle qui l'avait si généreusement appuyé (1). Malgré ce que l'étrange attitude du mestre de camp général de la Ligue pouvait avoir de blessant pour l'Infante, après ces précédents, elle ne s'en émut point. L'âme d'Isabelle était au-dessus de semblables préoccupations , et son unique pensée fut de donner à Anholt toutes les satisfactions légitimes. La plus urgente assurément était celle de son indépendance visà-vis de Coloma. Isabelle lui fit dire qu'il n'aurait d'ordre à recevoir que d'elle-même ou du marquis Spinola. En même temps elle commanda de faire grande provision de munitions. Ces points réglés, elle fit remarquer à Anholt, que Mansfeldt étant déjà en Hollande, les réserves faites par le duc de Bavière touchant les Hollandais n'avaient plus de raison d'être, et lui donna l'ordre de faire halte aux environs d'Aerschot, pour laisser reposer ses troupes (2), en attendant de nouvelles instructions. Ce temps d'arrêt ne dura pas un mois, et il laissa cependant parmi les habitants du pays une impression de souvenirs plus cruelle que n'eussent pu faire vingt ans de misère. Parmi les troupes de Spinelli se trouvaient des Croates, soldats à moitié sauvages, indisciplinés, pillards et féroces, qui jouaient, dans l'armée impériale, le rôle rempli, il y a cinquante ans, par les
(1) Archives du royaume de Belgique. Cartulaires et manuscrits; vol. 211, H° 9. — Lettre de l'Infante, du 9 décembre 1623; — du Roi du 11 février 1624; — de l'Infante, du 18 avril 1624; — du Roi, du 27 mai 1624 ; — de l'Infante, du 12 juillet 1624.
(2) Id. Papiers d'État. Lettre de Louis de Custine, du 1 er mars 1625 ; de l'Infante, du 2 mars 1625.
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Cosaques dans l'armée russe. Leur nom était la terreur des populations, l'effroi des campagnes. Leur rude ignorance Défaisait aucune acception d'ami ou d'ennemi, leur barbarie ne ménageait ni la femme ni l'enfant. Chargés d'approvisionner la cavalerie d'An h oit, ils se répandirent dans les plaines du Brabant et y commirent tant d'horreurs que les paysans émigrèrent en masse, abandonnant leurs maisons et tout ce qu'ils possédaient pour sauver au moins leur vie(l). Faut-il s'étonner, après cela, qu'Ànholt et ses officiers ne trouvassent pas d'hôtes pour leur faire les honneurs de leurs quartiers?
Le 24 mars, le corps d'armée d'Ànholt eut ordre de venir loger aux villages de Poerle, Lille et Vorsselaer (2), et, la participation des soldats de Mansfeldt et de Christian aux attaques des Hollandais contre les lignes de siège de Bréda étant constatée, le mestre de camp général de la Ligue ne fit aucune difficulté de joindre ses forces à celles de Spinola.
A mesure que la situation s'améliorait pour l'Infante, les affaires de Mansfeldt allaient en s'empirant. Jacques, mécontent et malade, ne lui envoyait plus d'argent, ses troupes fondaient comme la neige sous l'action du soleil, et il se trouvait sans ressources pour entretenir la poignée d'hommes qui lui restaient, et pour combler les vides produits chaque jour par la faim et la désertion. Le 13 mars, Camerarius écrivait de lui : c Mansfeldt nous obsède. II prétend que nous lui fassions avancer par les États 200,000 florins que le roi d'Angleterre leur rendra. 11 veut faire de grandes levées. S'il ne délivre pas Bréda, ce sera un hôte incommode. Son armée est ruinée par la disette, et jamais il ne pourra la conduire en Allemagne (3). »
Mal avec le Palatin, Mansfeldt était encore plus mal avec le prince d'Orange. La cour de France avait prévu ces divisions, et les instructions envoyées à d'Espesses lui recommandaient instamment de maintenir l'union entre Maurice et l'aventurier :
(1) Tkeairum Ëuropœum, I, 839.
(2) Archives du royaume de Belgique. Papiers d'Etat. Liasse 566*
(3) Soeltl, III, p. 197.
c L'on trouve bien, lui écrivait-on le 43 mars, que vous confériez avec le comte de Mansfeldt, sans vous arrester à ce qu'il vous pourra dire, esloigné de votre sentiment, mais surtout de façon à ce que cela ne donne de la peine au prince d'Orange et surtout que nous soyons advertys comme les affaires vont entr'eux, car j'apprends qu'il veut mesnager quelqu'advantage de son passage et de son service. C'est à vous à y veiller et empescher que la jalousie de l'un et l'interest de l'autre ne retardent l'effet que l'on se promet de ceste descente. »
L'avantage que prétendait retirer Mansfeldt de son passage en Hollande n'était autre chose que la réunion de l'armée hollandaise à la sienne, sous son commandement. Le 23 février, l'incorrigible aventurier avait sollicité l'intervention du roi Louis XIII, en faveur de sa prétention. Louis feignit de prendre le change. Il répondit à Mansfeldt, c qu'il était bien aise qu'on luy donnât la satisfaction de joindre son armée aux forces des États, pour sauver Bréda, que pour ce qu'il avait fait connoître que sans l'assistance des États il ne pourrait pas, sans trop hazarder son armée, satisfaire à ce que le roy d'Angleterre désirait de son service, c'était à lui à prendre ses mesures avec le prince d'Orange et les États (1). » En même temps, une instruction spéciale fut expédiée à d'Espesses : « Vous déclarerez au comte de Mansfeldt, lui était-il dit, que vous avez ordre et commandement de lui faire connaître que Sa Majesté désire absolument qu'il se joigne aux Estatz pour le secours de Bréda et n'omettrez de faire valoir auxdits sieurs Estatz cette bonne volonté et assistance du roy... Cependant pour donner quelque contentement audit comte, vous luy pouvez tesmoigner que le roy approuve ce qui luy sera le plus advantageux. Vous avancerez aussy ledit sieur comte du payement du mois de mars et que toutes instances et efforts se feront près l'ambassadeur de Venise, lequel promet assurément le payement de deux mois, aussitost que ledit sieur comte se mettra en mesure d'en-
(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay. Lettre du 22 mars 1625.
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vahir l'Alsace. Vous ferez entendre tout ce que dessus, laissant à vostre conduite d'estre de vigueur ou de retenue selon l'humeur de ceux avec lesquels vous aurez à traiter, ne faisant connoître à chacuns d'eux que ce qui le regarde seulement (i). > Il faut rendre cette justice à d'Espesses qu'avant même d'avoir reçu ses instructions, il avait activement travaillé dans le sens désiré par la cour. « Le comte de Mansfeldt, écrivait-t-il le 43 mars, arriva hier droit chez moi où je l'entretins fort longtemps et travaillai à rabattre une partie des jalousies et des mécontentements qui s'étaient accrus à tel point dans son esprit et dans celuy du prince d'Orange, que j'aime mieux que M. de la Forest vous fasse entendre ce qu'il a veu et puy que de vous l'escrire.»
Optimiste par nature et peut-être aussi par position, d'Espesses conservait obstinément les plus belles espérances et montrait tout en beau : c Ce matin, continuait-il dans la même dépêche, ledit comte m'est venu dire adieu, assez satisfait de ses conférences et tesmoignant d'estre en résolution d'agir franchement et avec diligence. Quelque cavalerie du duc de Saxe (au service des Espagnols) se débauche déjà pour le venir trouver. Le marquis (Spinola) à fait pendre seize Italiens pour soupçon d'avoir voulu livrer un fort ; depuis, quatre-vingts se sont venuz rendre avecq leur drapeau : cette disposition un peu cultivée avec les circonstances qui se peuvent rencontrer en ceste saison, l'armée estant promplement mise aux champs, pourra produire quelque mutination chez l'ennemi. »
Le 27 mars, cependant, d'Espesses ne put s'empêcher de trahir certaines inquiétudes : « L'ardeur qui a travaillé le prince d'Orange tout cest hyver, s'est formée en fièvre hier soir ; iljn'a pu cependant estre persuadé de se mettre au lit. Ce grand personnage m'a tesmoigné plusieurs fois depuis peu et à ses familiers estre ennuyé de la vie, tant l'affaiblissement où il se voit l'empesche d'agir avec sa vigueur ordinaire, et luy donne de
(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay. Lettre du 22 mars 1625.
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dégoust. II y a eu à travailler pour que messieurs les Estatz assurassent 200,000 florins d'advance au comte de Mansfeldt, à reprendre sur les deniers qu'il attend d'Angleterre, ce qui est de grande conséquence, tant pour retenir ses gens que pour esbranler ceulx du party contraire. Je ne prétends pas donner plus mauvaise opinion qu'il n'y a subject, mais je suis esmeu et veilleray sur ceste occasion selon l'importance d'icelle. » D'Espesses avait trop vite escompté l'avenir. Les États refusèrent l'avance demandée par Mansfeldt, sous prétexte qu'ils en devaient conférer avec le prince d'Orange, dont la maladie s'aggravait. Mais ils firent lever quelques milliers d'hommes en Allemagne pour renforcer le noyau d'armée que Mansfeldt conservait encore.
Au milieu de ces stériles agitations, le temps se perdait d'une manière irréparable. Aucun effort un peu énergique ne se produisait pour secourir Bréda, dont la position devenait tous les jours plus critique. La maladie du prince d'Orange, les intempestives exigences de Mansfeldt paralysaient toute activité efficace. Les États Généraux se décidèrent a appeler le comte Henri de Nassau, frère de Maurice, au commandement de leurs troupes. Le 31 mars, d'Espesses crut pouvoir annoncer à sa cour que le comte Henri allait épouser, le 2 avril, sa cousine, la princesse de Solms, que trois jours après il partirait pour l'armée, et qu'enfin, vers le 15, on entrerait sérieusement en campagne (1).
Ces retards désolaient le gouvernement français, et pour calmer ses inquiétudes, d'Espesses s'efforçait de multiplier les bonnes nouvelles. Il affirmait que l'on avait la certitude que Bréda tiendrait encore tout le mois de mai, que le prince d'Orange, à la suite d'une cruelle opération, avait été grandement soulagé, que l'armée hollandaise allait se renforçant tous les jours (2). Le 14, alors que Maurice avait refusé de recevoir
(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay. Lettre du 3 avril 1625.
2) Id. Ibid..
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son frère et sa nouvelle belle- sœur, t priant qu'on le laissât mourir en paix, » d'Espesses s'obstinait encore à espérer. Sa plus grande préoccupation était de soutenir Mansfeldt, dont le crédit près les États baissait singulièrement. La mort du roi Jacques , survenue le 5 avril , fut funeste au Bâtard , et l'on regarda comme un mauvais signe que l'un des premiers actes du nouveau roi d'Angleterre, Charles I er , fut de donner au général Veer le commandement de toutes les troupes anglaises (1). Le peu d'assistance que la Hollande avait retirée de ses troupes, leur manque de discipline et d'habitude des armes avaient jeté sur lui une profonde déconsidération. Il passait presque tout son temps à la Haye, assiégeant les États de ses requêtes, d'Espesses de ses plaintes. Il avait envoyé un dé ses capitaines en France pour solliciter un don de 50,000 écus. Le maréchal de Ghâtillon fut chargé de lui en remettre 52,000 (2). Mais qu'était-ce qu'une si faible somme pour cet effréné prodigue? Il chercha des prêteurs et négocia un emprunt de 20,000 livres près de certains marchands d'Amsterdam : Ceuxci demandèrent des garanties. Le Bâtard, dans l'impuissance d'en donner, eut recours aux États. Dans une requête, où il prenait le titre de prince, mais dont le ton humble et soumis contrastait singulièrement avec ses suppliques antérieures, il sollicita les hauts et puissants seigneurs de vouloir bien se faire sa caution. A l'appui de sa demande, il fit valoir qu'il n'avait rien reçu ni de la Savoie ni de Venise, qu'il attendait de nouvelles levées allemandes et qu'il n'avait pas encore touché d'Angleterre la solde de ses gens pour le mois de février (5). D'Espesses lui-même commença à se lasser de l'aventurier. Le 21 avril, il écrivait à Paris : t Hier M. de Piffons arriva qui apporta la confirmation de quelque mécontentement de la cavalerie du comte de Mansfeldt, bien que le mois soit passé de peu
(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay. Lettre du 17 avril 1625.
(2) Archives du royaume de Belgique. Négociations de France. VI. Lettre de Henri de Vicq, du 8 mai 1625.
(3) Archives de la Haye. Note du 27 avril 1625.
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de jours et que messieurs les Estatz luy ont fourny depuis 50,000 francs pour appaiser la présente nécessité, outre qu'ils leur fournissent abondamment en nature pour leur entretien, ce qu'ils comptent pour rien, encore que les ennemis manquent des mesmes commoditez. Outre le défaut de payement, la susdite cavalerie ne peut souffrir qu'on luy parle de recevoir sous forme de prest, et le sieur de Piffons m'en a dit les particularitez qui sont pires et que je luy laisserai vous mander. J'attends les députez de messieurs les Estatz que je tascheray d'induire à faire advancement de deniers pour empescher qu'il ne mésadvienne de la susdite cavalerie. Je croy que le meilleur sera que les officiers veillent à la distribution de ces deniers, tant pour rendre les trouppes plus affectionnées à l'exécution de la délivrance de Bréda, que pour empescher que ledit comte de Mansfeldt ne les divertisse à autre usage, comme il s'en murmure. Pendant ces négociations, le temps se perd et la plus belle armée qu'aient eue messieurs les Estatz, et plus forte que celle des ennemis, languist à la Langstraete. »
Le jour même où d'Espesses écrivait cette dépêche, les députés des États vinrent lui demander de vouloir bien leur donner la garantie du roi pour les sommes qu'ils enverraient à Mansfeldt. Ils s'appuyèrent sur ce que la cavalerie mutinée était toule composée de troupes françaises. D'Espesses répondit par un refus hautain. Vers neuf heures du soir, les députés se présentèrent de nouveau chez lui et l'informèrent que les États consentaient à envoyer dès le lendemain 35,000 livres à Mansfeldt, sous la simple condition que l'ambassadeur voudrait bien promettre de t reprendre cette somme sur les premiers deniers qui arriveraient de France pour ledit Mansfeldt. » La condition fut acceptée et l'argent envoyé.
Le 23 avril, le prince d'Orange s'éteignit, entre cinq et six heures du soir. Depuis quelques jours sa fin était prévue. Un médecin juif eut la présomption de prétendre le guérir, en le traitant à l'or potable. Une légère amélioration se produisit, mais ne se soutint pas. Maurice expira en demandant si Bréda tenait encore. Sa mort fut profondément sentie en Hollande ; elle
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n'amena cependant de changement ni dans les dispositions du pays, ni dans les interminables préparatifs de la délivrance de Bréda.
Le cabinet de Paris ne cessait de presser son représentant à la Haye pour que quelque chose se fit. t On ne saurait croire, lui mandait-on le 24 avril, que le comte de Mansfeldt perde l'occasion d'effort puisque l'occasion et la saison l'obligent à le faire. Vous y devez contribuer du vostre pour les mettre en chaleur, pour faire que les Français y acquièrent quelque honneur puisque notre cavalerie a esté bien reçue et est en réputation. » Enfin, les dépêches de d'Espesses revinrent à leur optimisme habituel. Le 27 avril, il annonça « que le comte de Mansfeldt, qui est homme de grand ordre, était parti de la Haye pour l'armée, duquel la présence apporterait beaucoup à l'avancement des choses. Le bruit continue , ajouta-t-il , du parlement du prince Henry à vendredi et je suis attendant que j'ay subject de vous mander le succès de si grandes forces. > Le lendemain, il prophétisait « le débandement des troupes espagnoles, > et leur nffluence sous les drapeaux du comte de Mansfeldt. Le surlendemain, il écrivait triomphalement : t Les armées ont fait monstre et sont près de 40,000 hommes de pied et de 8,000 chevaux, avec 120 canons et l'attirail fort leste et l'on croit qu'aujourd'hui ou demain elles doivent marcher. »
Les troupes de Mansfeldt et des Hollandais s'ébranlèrent en effet et se portèrent sur Venloo-op-Zoom dont elles s'emparèrent, et d'Espesses rêvait les plus brillantes victoires, lorsque de nouvelles incartades de Mansfeldt le ramenèrent brusquement à la triste réalité.
Le Bâtard, déjà blessé de l'échec de ses prétentions au commandement de l'armée d'opérations contre Bréda, avait vu avec un amer dépit ce commandement donné, après la mort de Maurice, au prince Frédéric- Henri. Dès lors, tout lui devint matière à critiques et à reproches. Lorsque l'armée se mit en marche, il se plaignit que Frédéric-Henri ne lui eut rien communiqué de ses plans de campagne ; il fit de la dignité offensée, trouva qu'on donnait à ses gens des logements insuffisants, des vivres gâtés ;
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et, de l'aveu de d'Espesses, « n'omit aucune subtilité imaginable pour tourmenter le nouveau général (1). » Il peignit à Paris les choses sous l'aspect le plus noir, sa cavalerie française découragée et prête à quitter le camp, et sollicita c la permission de se retirer et porter ses armes ailleurs, à l'exécution des premiers ordres et commandements des deux rois et de leurs intérests (2). » Ses lettres produisirent une impression d'autant plus vive sur le cabinet français qu'on attachait une extrême importance à la délivrance de Bréda et que l'aventurier jouait un grand rôle dans les plans politiques de Richelieu. Un échec au moment où le cardinal faisait ses plus grands efforts pour organiser une puissante coalition contre la maison d'Habsbourg, où la Haye devenait le centre des plus importantes négociations, pouvait compromettre le fruit de tout ce travail, décourager le roi de Danemark, refroidir le roi de Suède, rendre à la soumission les princes protestants de l'Allemagne, amener en Hollande une réaction et fermer la bourse des États Généraux. Déplus, l'honneur français était en jeu dans la lutte, car toute la cavalerie de Mansfeldt venait de France. Les dépêches arrivèrent coup sur coup à d'Espesses. Elles portaient l'empreinte d'un sourd mécontentement contre les États, d'une vive impatience de leur lenteur d'action : c Vous vous ressouviendrez, écrivait-on le 7 mai, après les actions de doléances faites, de vous faire entendre sur les autres affaires avec vigueur et chaleur, pour obliger M. le prince d'Orange, messieurs les Estats et M. le comte de Mansfeldt et autres de se porter à quelques bons et prompts effectz pour le service de Bréda. Il n'y a plus de tems à perdre et seroit honteux qu'ayant esté assisté d'hommes et d'argent, et les affaires générales réduites au point où elles sont, ils ne se portassent à quelque bonne et généreuse résolution de laquelle on puisse tirer quelque effet avantageux. >
Le H mai, Richelieu insistait encore et donnait l'exemple de l'action. « Le mécontentement que la cavalerie du comte de
(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay. Lettre du 5 mai 1625.
(2) Id. Ibid.
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Mansfeldt a tesmoigné pour ie peu qui luy estoit deu, fait bien croire qu'ils se porteront' à un autre plus grand, .s'il n'y est promptement pourveu. Je vous prie faire arranger les choses pour qu'ils ayent à demeurer dans l'obéyssance et qu'ils se souviennent que le chastiment est un souverain remède à telles émotions... Nous travaillons incessamment à leur envoyer argent suffisamment et n'y manquerons pas, non plus qu'à messieurs les Estatz, pourveu qu'ils l'emploient utilement et vous diray en passant que le tems s'écoule et que l'on trouve estrange que de si grandes armées soient languissantes, sans aucun effort, puisque vous reconnaissez en eux une si grande froideur. »
Une lettre de change de 96,000 livres suivit de près cette dépêche.
Le 18 mai , une nouvelle et longue instruction fut encore envoyée à d'Espesses sur le même sujet ; elle trahissait les vives inquiétudes du cardinal et son énergique vouloir, c II est trèsnécessaire de pourveoir aux mécontentements, comme d'iceulx peuvent naistre une dissipation des trouppes et ensuite une ruine de tous les desseins formez de l'Allemagne. Le roy m'a donc commandé de vous escrire que vous fassiez tout vostre possible pour accomoder les difficultez et lever les mauvaises impressions qui pourroient estré entr'eux, faisant entendre au prince d'Orange, combien il importe de ne mescontenter le comte de Mansfeldt, en ceste occasion de Bréda, où il en a affaire et que quand mesme, il ne luy seroit pas nécessaire au service, la considération du Palatin, dont il affectionne les intérests, le doibt porter à le favoriser en ce qu'il pourra, veu qu'il sçait bien qu'aprez l'occasion de Bréda, il n'a d'autre dessein que de servir le Palatin en Allemagne... Vous ferez entendre au comte de Mansfeldt que le roy désire qu'il ait toute satisfaction raisonnable, que l'affaire de Bréda est tellement importante qu'il n'y a pas d'apparence pour son honneur mesme de l'abandonner, tant qu'il y aura lieu de le pouvoir secourir, que cela fait, il pourra suivre ses premiers desseins, au contentement des intéressez, que toutefois il n'entreprendra rien sans en donner ad vis à S. M., ce que luy ayant vigoureusement représenté, vous le ferez connoistre
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avçc toute civilité au prince d'Orange et concerterez avec luy quand il désirera qu'on luy donne congé, parce que S. M. n'en fera pas difficulté, quand vous aurez donné advis que le prince d'Orange jugera les troupes du comte de Mansfeldt ne luy estre plus nécessaires. Mais vous demeurerez toujours dans ce sentiment que celuy du Roy est que le prince d'Orange ne doibt pas mescontenter le comte de Mansfeldt, qu'il luy sera très-facile de le retenir, luy faisant part de ses résolutions et conseils de guerre, que ne luy mancquant le payement de ses trouppeset la bonne volonté de servir, il peut tirer de très- grands advantages de ceste armée, que le Roy continuera l'entretien d'icelle, comme il a fait. Après avoir fait entendre aux sieurs le prince d'Orange et le comte de Mansfeldt ce que dessus avec la vigueur et retenue convenables, ainsy que vous sçaurez prudemment faire, vous assemblerez les chefs des troupes françaises et avec l'autorité du Roy, vous verrez ce qui sera utile pour empescher ladite cavalerie française de se desbander , leur faisant cognoistre que S. M. ayant eu jusqu'icy d'eux un très particulier soin, Elle veut qu'ils demeurent dans l'obéissance et le service qu'ils lui doibvent, qu'en cas qu'ils se retirassent sans congé, les gouverneurs des villes françaises ont charge de les arrester et ordre de les faire chastier selon la rigueur des ordonnances... n'estant pas honorable qu'ils usent d'une liberté qui est préjudiciable à leur honneur et qui blesse l'autorité de S. M. »
C'était en vain que la cour de France s'interposait en faveur de Mansfeldt et sacrifiait son or pour le maintenir. Un orage de haine et de mépris s'amassait contre lui, et lorsqu'arrivèrent les dépêches de Richelieu, la chute du Bâtard dans l'opinion publique était déjà achevée. On se demandait ce qu'était devenu l'argent fourni par l'Angleterre et la France, puisque ses soldats se plaignaient de n'avoir rien reçu depuis leur départ. On s'étonnait d'entendre le Bâtard réclamer sans cesse de l'argent pour payer ses arriérés, de l'argent pour faire de nouvelles levées. Il était devenu fatiguant, importun, odieux, suspect, même à d'Espesses. La petite cour du Palatin put multiplier, sans obstacles, les menées auprès du nouveau roi d'Angleterre, pour le décider
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à ôler à l'aventurier le maniement des fonds destinés à l'armée et à la direction des opérations militaires. Charles I er , sans doute préoccupé de soins plus importants, tarda à se prononcer. Le 30 avril, il n'avait encore envoyé personne à la Haye, et Camerarius se lamentait sur la profonde détresse où on le laissait. Hais il eut bientôt lieu se consoler.
Le 7 mai , d'Espesses écrivait à Paris : « L'ambassadeur d'Angleterre m'a envoyé copie de deux lettres au comte de Hansfeldt , l'une sienne , l'autre du prince palatin , par l'une desquelles il est notifié audit comte, par une expression qui me semble rude mais claire, que les intentions du feu roy de la Grande-Bretagne sont mortes avec luy et que la voie la plus asseurée pour advancer le rétablissement dudit prince palatin, soit par l'effort qu'il aura à faire aux Pays-Bas ou en Allemagne, est celle qu'il doibt suivre et que force braves gens qu'il commande ont ce sentiment. Cette résolution est, à mon advis, un avertissement au lecteur. Une lettre de mon secrétaire dit qu'un certain comte de Glatigny , capitaine de messieurs les Estatz, auroit communiqué avec ledit comte de Mansfeldt et de là auroit gagné Gunken, quartier du marquis, et que le respect de sa maison avait empesché d'user de rigueur. — Bien que les Anglais notoirement eussent tasché de divertir les troupes de leur nation et se fussent retirés à l'armée du marquis, bien que ceste particularité se soit passée, ayant un peu traité avec le comte de Mansfeldt en France et beaucoup dans ce pays, j'estime qu'il a trop d'honneur et d'esprit pour s'abandonner à une perfidie ouverte et mal seure. Bien est-il vray que soit par une qualité née avec luy, ou par une habitude que la condition de sa fortune extraordinaire luy auroit formé en une autre nature, cette vertu est fort à désirer en son procédé que je ne trouve bien exprimée qu'en espagnol , où elle est nommée Llaneza. »
Il fallait que Mansfeldt fut tombé bien bas dans l'opinion pour que d'Espesses, Pun de ses plus chauds partisans, s'exprimât sur son compte avec cette désinvolture dédaigneuse. Ce n'était pas un mouvement d'humeur, car le 9 mai, le Palatin étant venu
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chez l'ambassadeur français pour c le prier d'écrire aux fins que le comte de Mansfeldt eut à agir en son nom (du Palatin), il n'y trouva nul inconvénient , mais plutôt de Futilité , parce que c'était une manière de conclure sur des principes tirés des résolutions du conseil du roy (1). »
D'Espesses était parfaitement éclairé sur le compte du Bâtard, et ce qui le prouve, c'est qu'il fit une démarche près de l'ambassadeur d'Angleterre dans le but de l'engager à c contenir le comte de Mansfeldt en devoir (2). » Il ne négligeait rien d'ailleurs pour le mettre en mesure d'accomplir ce devoir. Il lui obtint c et fit acheminer une voiture d'argent en sept heures, style assez peu pratique en Hollande, » et lui adressa une lettre des plus sévères, laquelle, lue aux troupes, produisit quelque irritation parmi les gentilshommes volontaires.
Mansfeldt se révolta contre les humiliations dont on l'abreuvait. Il accabla les États, le Palatin, les ambassadeurs de France et d'Angleterre, de « lettres artificieuses et mordantes, avec menaces de partir dans la quinzaine, pour tout délay et préfixation (5). » Ses rapports avec le prince d'Orange se ressentirent de ses froissements d'amour-propre et toutes les opérations conçues pour délivrer Bréda, traversées tantôt par l'un, tantôt par l'autre, demeurèrent sans résultat. La présence de l'armée de secours à Dunghen, en vue de la place, semblait ne plus être qu'un aveu d'impuissance et de faiblesse. On s'épuisait en projets, on n'aboutissait qu'à d'insignifiantes escarmouches. Des chefs, le mécontentement, la jalousie, le soupçon étaient descendus parmi les diverses nationalités qui composaient l'année. Une attaque que le prince d'Orange était enfin parvenu à organiser le 15, contre les lignes de Spinola, à Terheyden, échoua par suite de ces désaccords.
« Le colonel Veer, raconte d'Espesses, fit donner les Anglais, ce qu'ils exécutèrent fort bien ; ils gagnèrent deux traverses,
(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay. Lettre du 9 mai 1625.
(2) Id. Lettre du 12 mai 1625.
(3) Id. Ibid.
304 ERNEST DE MÀNSFELDT.
qui flanquoient la digue flanquée de deux grandes redoutes , où ils tuèrent tout ce qui se rencontra, portèrent leurs drapeaux sur une demi-lune , qui estoit à la teste du fort et l'eussent peu emporter, s'ils eussent esté soustenuz et rafraichiz. Mais après avoir espuisé leurs bandoulières et rompu les piques, aucun ne se trouvant ny armes, ny ordres pour les suivre, ils se retirèrent (1). — c II est demeuré des Anglais vingt officiers tuez ou fort blessez , 80 soldats morts et environ 200 avec légères blessures. Un faux bruit a couru partout que les Français n'avaient pas fait leur devoir et mesme cela s'est dit à Gertruydenberg. Aucuns ont courus fortune d'estre jetés à l'eau. Mais le temps les a bientôt justifiez, ayant appris que lesdits Français s'estoient trouvez les derniers de donner aprez les Anglais , Écossais, Allemands, Frisons et Wallons, et n'y ayant que la première troupe des Anglais qui ayt combattu. » — c II est aussi à remarquer qu'en mesme temps il ne s'est fait attaque ny donné alarme en nulle autre part et la garnison de la ville n'est pas seulement sortye. Le desgoust est assez grand entre les principales nations et je crains bien qu'une telle épreuve de si belles forces haste la reddition de Bréda. »
Une tentative de ravitailler Bréda ne réussit pas mieux que l'attaque de Terheyden, et le prince d'Orange, complètement découragé, renonça enfin à tout espoir de secourir la place. Il ramena son armée dans la Langstraete, d'où elle était partie. Mansfeldt, sur qui l'opinion faisait retomber tout le poids du triste insuccès de la campagne, jugea à propos de faire arrêter et pendre un certain Legrand Lanoix, originaire des environs de Sedan, qu'il accusa de s'être laissé suborner par le gouverneur de Tournai pour l'assassiner. On ne crut pas à l'attentat et le calcul grossier de l'aventurier se trouva déjoué.
Le 5 juin, Bréda se rendit. Spinola, généreux admirateur de la bravoure des défenseurs de la place, leur accorda les conditions les plus honorables. Le même jour un coup de foudre frap-
(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay. Lettre du 19 mai 1625.
ERNEST DE MANSFEU>T. 505
paît le Bâtard. Le 31 mai, Dudley Garleton était arrivé à la Haye, comme ambassadeur extraordinaire de Charles I er . Il apportait au prince et comte de Mansfeldt une nouvelle commission de général des « aydes et levées faictes en Angleterre. » Mais les termes formels de cette patente, en louant hautement « la prouesse, expérience, prudence et bonne conduite du Bâtard » changeaient de fond en comble sa position. Et pour que l'aventurier ne put ni s'y tromper ni tromper les autres, Charles I" avait fait insérer la clause significative suivante :
« Et que tant en l'exécution de la dite commission qu'en toutes autres choses qui seront au bien et advancement des affaires, ledit prince et comte de Mansfeldt ensuive et se conforme a telles directions et instructions qui luy seront données et signifiées de par nostre très-cher beau- frère de temps en temps. Si voulons et commandons à touts nos subjectz, colonels, lieutenants-colonels, et autres officiers et soldats, qui sont à présent ou seront pour cy après soubs la charge et conduite dudit Ernest prince et comte de Mansfeldt , qu'ilz ayent à lui prester toute obéyssance requise en l'exécution de ladite commission et de toutes telles directions et instructions qui luy seront données par nostre très-cher beau-frère de temps en temps (1). »
Dudley communiqua sa commission aux États Généraux, en leur faisant remarquer que c l'armée de Mansfeldt était désormais soubmise à la direction et aux instructions du roy de Bohême (2). » La cour du Palatin éclata en cris de triomphe, en imprécations contre l'odieux Bâtard. < Voyez maintenant, écrivit Camerarius, le prophète de cette cour, voyez comme nous pouvons peu compter sur Mansfeldt ! Il ne poursuit que sou intérêt, cherche à prolonger la guerre plutôt qu'à la conduire, prétend jouer au général, ne rendre compte à personne, et ne pas même dire ce qu'il a fait de l'argent qu'il a reçu. Il a touché des sommes énormes d'Angleterre, et il n'a déjà plus rien, alors que les soldats allemands n'ont encore rien reçu de leur solde.
(1) Archives de la Haye. Duitslandt. Patente royale du 3 mai 1625.
(2) Id. Lettre de Dudley Carleton, du 23 mai-2 juin 1625.
306 ERNEST DE MÀNSFELDT.
Christian et presque tous les capitaines sont furieux, les États Généraux se défient de lui. S'il va à Clèves, comme il le demande, il foulera les pauvres sujets, comme il a fait dais la Frise orientale, et il poussera à bout l'électeur de Brandebourg et les autres États évangéliques. Une chose est bien certaine : c'est qu'on n'a tiré aucun fruit de son expédition, etqu'il faut s'attendre aune misérable issue, si l'on ne s'y prend pas autrement Avant tout, il faut faire en sorte que les troupes de Mansfeidt ne se dispersent pas, sinon le roi de Danemark et les autres perdront courage. Enfin, notre maître a reçu de l'Angleterre la direction supérieure des affaires. Nous espérons obtenir la même chose de la France, bien qu'à notre connaissance Mansfeidt emploie ses intrigues ordinaires pour y mettre obstacle. Le moindre de ses soucis est d'obéir à notre maître. Il ne lui communique rien de ses plans. Il faut donc tâcher de maintenir cette armée, mats chercher en même temps un autre lieutenant-général, afin que l'honneur en demeure à notre roi. A ce lieutenant il faudra joindre un délégué anglais ou autre à qui on remettra l'argent et qui sera chargé de maintenir la discipline et d'exercer la justice (1).
Le changement ainsi salué par Camerarius ne pouvait être vu que de très -mauvais œil à Paris, ou Mansfeidt était regardé comme un agent indispensable entre les mains de la France, et, dans tous les cas, beaucoup plus maniable que le Palatin. Déjà d'Espesses s'était douté du coup qui se préparait, c Ayant su qu'il se tramait quelque chose contre l'aventurier, il avait fait en sorte que messieurs les États vinssent chez luy, afin qu'il saisit l'occasion de leur témoigner de nouveau la volonté du roi à ce que le comte de Mansfeidt les assistât et Ait assisté par eux. >
L'homme que naguère il excusait à peine d'une présomption de trahison, et sur lequel sa plume avait peine à nepasdéveraer le mépris, devint tout à coup, à ses yeux, une victime intéressante. Il sollicita de sa Cour de l'argent et représenta le
(1) Soelti, III, p. 199. Lettre du 3 juin 1625.
ERNEST DE MANSFELDT. 307
B^ard marchant c avec sa petite armée fort leste et bien conduite, p — f Pourvu qu'elle ne $oit pas opprimée dès le commencement, ajouta-t-H, elle pourra s'acçroistra et produire de bons effets. Il semble que, non seulement à la campagne, mais encore icy, tout soit conjuré contre luy. Je sollicite, tant que je puis, en $a faveur et trouve que ceux mesmes qui sont le plus intéresse? à ^a conservation, sont portez d'envie et de malignité contre luy, ce qui mç donne un grand desplaisir. » — « Tous, écrivait-il le 9 juin, ne peuvent dissimuler la mauvaise volonté qu'ils luy portent et tesmoignent en faire peu d'estime. >
Afansfeldt n'était dope plus pour les Hollandais qu'un Iiôte incommode dont il était urgent de se débarrasser. Mais l'expulser purement et simplement n'eût satisfait qu'à demi les États. Il fallait lui reformer une armée et envoyer ce fléay ex.ercer ses ravages en Allemagne. Dans ce but, et après s'être préalablement assurés que les garanties qu'ils avaient données au Bâtard seraient sauvegardées par le roi d'Angleterre, ils nouèrent avec ce rqonarque des négociation^ afin d'en obtenir de nouvelles troupes et de nouveaux subsides. Ils offrirent de fournir à l'aventurier dix compagnies, formant environ un millier d'hommes. Cette offre parut insuffisante à Charles, qui exigea que la quote-part des Hollandais en hommes fut fixée sinon à 3,000, du moins à 2,000 (1). Les colonels Grey et Ramsey furent expédiés en Angleterre , sous escorte de bâtiments de guerre hollandais, pour y lever deux régimentsd'Écossais, et le plan de campagne fut arrêté en ce sens que, aussitôt l'arrivée des renforts promis, Mansfeldt irait porter le secours de ses armes au roi de Danemark, qui venait de se mettre en campagne contre l'Empereur. En attendant, Mansfeldt et Christian reçurent ordre de se rendre du côté du Rhin avec les restes de leur armée. Ils avaient à peine encore 3,000 Anglais, auxquels se joignirent 2,000 Allemands nouvellement levés et 1 ,000 chevaux. Comme ils étaient sans artillerie ni choriots, les États leur fournirent quatorze pièces de canon et les équipages de
(1) Archives delà Haye. Lettre de Dudley, du 8 juin 1Ô25.
308 ERNEST DE MANSFELDT.
train nécessaires. Sous prétexte de les protéger contre une attaque éventuelle des Espagnols, un corps d'armée hollandais les escorta jusqu'à Emmerich. En réalité, les États tenaient à s'assurer quel e territoire des Provinces-Unies était débarrassé de cette bande de pillards. Les deux aventuriers laissés à eux-mêmes, passèrent le Rhin, et, remontant la rive droite, établirent un camp fortifié entre Rees et Wesel. De là , leurs bandes se répandirent sur tout le pays avoisinant, y portèrent le fer et le feu, le pillage et la mort, sans trop distinguer entre les possessions de l'électeur de Brandebourg et celles de l'électeur de Cologne, et sans s'inquiéter des ordres de Frédéric (1).
Rien ne peut nous donner une idée plus exacte de la situation de Mansfeldt et de son armée, de l'état de misère et de discrédit où il était tombé, que les lettres de Gamerarius. Nous ne craindrons donc pas d'emprunter encore quelques citations à cet enthousiaste ami de l'ex-roi de Bohême. « Tout ce que je t'ai dit sur Mansfeldt, écrit-il le 12 juin à Rusdorf, ne se vérifie que trop. Il n'a jamais pensé qu'à faire ses propres affaires. Sous prétexte de travailler à notre restauration, il ne cherche que son profit. Maintenant, il va retourner ruiner les protestants du pays de Glèves. Et toute la responsabilité en retombe sur nous, malgré qu'il soit loin de reconnaître l'autorité de notre maître. Il a même déclaré hautement qu'il ne s'y soumettrait jamais. Les Hollandais le maudissent. A la vérité, tu as fait près du roi d'Angleterre les représentations les plus énergiques et monlré du doigt les suites fatales de la dissolution imminente de notre armée, mais il est encore plus dangereux de la laisser dans l'état de désordre et l'incertitude où elle est. Il est urgent de prendre des mesures vigoureuses et de donner à notre maître non seulement l'autorité supérieure, mais encore l'argent (2).
Le 19, il mandait encore à Rusdorf ce qui suit : « Mansfeldt,
(1) Theatrum Europaum, 1. 1, p. 851.
(2) Archives de Simancas. Estado 2149, f° 5.
ERNEST DE MANSFELDT. 309
en venant ici, n'a fait autre chose que de peser sur les épaules des Hollandais. On ne lui donne pas d'argent,- on se décharge sur les États du soin de le payer, sans leur donner aucune garantie qu'ils rentreront dans leurs avances; on exige tout d'eux sans les consulter en rien... Rien ne leur est plus pénible que de voir Mansfeldt ne rien entreprendre contre l'ennemi et dépenser inutilement l'argent. Us se méfient tellement de lui qu'ils ne l'admettraient dans aucune de leurs forteresses. Voici plusieurs jours que nous négocions avec eux pour en obtenir au moins des vivres pour ses soldats. Pendant ce temps-là, les compagnies se dispersent : il ne reste déjà plus 600 Anglais, et presque tous les cavaliers français sont retournés dans leur pays. Les ambassadeurs de France et d'Angleterre se bornent maintenant à demander qu'on retienne encore les troupes, ne fut-ce que deux mois. Mais si, d'ici là, il ne survient pas un changement complet, tu peux m'en croire , les rois d'Angleterre et de France ne retireront de tout ceci que honte et confusion. Le remède unique est que les deux rois donnent l'autorité absolue à notre maître, qu'ils lui fassent remettre l'argent au lieu de l'envoyer à Mansfeldt et qu'ils lui adjoignent des hommes de guerre loyaux et expérimentés. »
Le tableau prend des teintes encore plus sombres le 25 juin. « Les choses en sont venues chez Mansfeldt, au point que son armée est à la veille de se dissoudre. J'ai accompli un travail réellement herculéen en obtenant enfin des Hollandais qu'ils donnent leur garantie pour 50,000 écus. Mais ils n'y ont consenti qu'en stipulant expressément qu'ils n'auraient plus rien de commun avec Mansfeldt. Hélas! tout ce que, je t'ai dit de cet homme n'est que trop vrai ! Bon Dieu ! c'est en vain que deux puissants rois ont jeté leur argent et leur honneur dans ce tonneau des Danaïdes ! Si seulement on avait donné tout cet or au roi de Suède, nous verrions déjà ses armes en Silésie, et c'eut été une diversion autrement efficace que toutes les belles promesses et les beaux plans de Mansfeldt ! Nous nous efforçons maintenant de sauver au moins les misérables débris de nos régiments, et, à cette fin,Garleton ira trouver Mansfeldt demain par
31 ERNEST DE MANSFELDT.
ofdre dé notre maître. La misère est si grande que je manqué de termes pour l'exprimer. Les ennemis rient dâni letir barbe. »
Telle était Farmée leste et bien conduite qu'avait vue d'Espesses à la Haye ; * les plus éminents disaient qu'elle fie pourrait subsister jusqu'en automne, les autres que Mansfeldt lie la saurait maintenir passé la susdite saison (1). >
L'ambassadeur français n'avait rien négligé pour etnpêchéf la ruiné dé l'aventurier, ruine qu'il considérait « comme ne pouvant arriver, sans un notable préjudice au bien public (2). * II convoqua chez lui les ambassadeurs d'Angleterre et de Venise, lès députés des sept provinces, Camerarius, au nom du Palatin, Dôlbier, au nom de Mansfeldt , espérant les déterminer t à remettre lés Élàts en train d'assister de nouveau l'aventurier.»
La réunion eut lieu. « L'ambassadeur de Venise y dit beaucoup de belles paroles sur les intérêts commune, lesquelles ne conclurent à Hen (3). L'ambassadeur d' Angleterre seul appuya d'Espesses, rtiais ses efforts d'éloquence n'eurent d'autre effet qu'un atermoiement de résolution. Enfin, le 28 juin, d'Espesses, que lés lettres de Mansfeldt, criant détresse et famine, rendaient de plus en plus inquiet, « obtint à grand peine des États uûe avance de 50,000 livres sans espoir de continuation. »
Mate entre la promesse de ce subside et sa délivrance , il s'écoula plusieurs semaines. Dans l'intervalle, les nouvelles les plus fâcheuses arrivèrent du camp de Mansfeldt. Le Sieur de Boisëmont, capitaine dans la cavalerie française, les lieutenants des sieurs de la Forest et de Mimeux, le cornette dé ce dernier, avaient déserté avec 120 soldats environ. Il ne restait plus du coi'ps français que 570homkftes, encore «étaient-ils incommodez pat* les légèretés et ambitions d'Halberstadt, et parlant, disposez aussi à partir (4). » Ces tristes renseignements furent apportés à
(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay. Lettre du 9 juin 1625.
(2) Id. Lettre du 17 juin 1625.
(3) Id. Lettre 4u 19 juin 1625.
(4) Id. Lettre du 16 juin 1625.
ERNEST DE MANSFELDT. 311
d'Espesses par le colonel Ferenz, que Mansfeldt dépéchait vers le roi de Danemark c pour communiquer avec ledit roi, prévenir les informations préjudiciables qu'on luy pourrait donner sur sa conduite et sur ses forces, et luy offrir toute conjonction et non seulement Femploy de ce qu'il pouvait présentement, mais aussi de ce qu'il pourroit à l'avenir. »
La conduite des États envers Mansfeldt causa un vif mécontentement au cabinet de Paris et lui fournit l'occasion d'exhaler ses ressentiments de l'inertie des Hollandais devant Bréda. c Je m'étonne, écrivit-on à d'Espesses, de l'envie et du peu de satisfaction que l'on a donnés au comte de Mansfeldt, après l'avoir attiré à un service imaginaire de Bréda, car Ton en jugeait bien dès lors l'événement, cependant ce passage nous a causé une très-grande dépense et causé à lui la ruine de ses troupes, outre des plaintes continuelles de la part d'Angleterre, de Venise et de Savoie, qui l'avaient destiné ailleurs pour agir plus utilement (1)... > — « H semble que M. le prince d'Orange et Messieurs les États ne désirent que la ruine du comte de Mansfeldt ; s'il eût servi son premier dessein, lorsque son armée estoit en bon estât, et qu'il eust préféré son advantage à leur service, il seroit maintenant en meilleure condition et bien advant dans l'Allemagne. La promesse de l'avance de 50,000 livres de Messieurs les Estatz, sans espoir de continuation, est peu de chose, car l'Angleterre luy manquant , il est nécessaire que Messieurs les Estatz fassent une avance plus forte, étant trèsasseurez que s'ils le font, ils en seront remboursez, ce que vous leur debvez représenter et les obliger à faire davantage (2). » Richelieu ne s'en tint pas aux dépêches diplomatiques. Les officiers et soldats qui avaient abandonné le Bâtard furent arrêtés aux frontières de France et rigoureusement châtiés , pour l'exemple des autres. Un ordre royal défendit aux colonels de Rambure et comte de Roucy de quitter le camp de Mans- Ci) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay. Lettre du 23 juin 1625.
(2) Id. Lettre du 8 juillet 1625.
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- de sévir contre toute nouvelle tentative fefdt et leur ea J ot *j" ara gea le départ de quelques troupes de je d ^ rii ™°" joindre le Bâtard , et plusieurs de ceux-ci volontaires po troupes hollandaises, à leur passage à |
s étant engages dans «» r » r ©
la Haye, des plaintes tres-vives furent adressées au prince 1
d'Orangé et aux États (1). En dépit de ces démarches, de ces j
ordres et de ces mesures , la position de Mansfeldt empirait chaque jour. Camerarius, qui alla visiter le camp, le 19 juillet, raconte ainsi ce qu'il vit : c J'ai vu dans le camp de Mansfeldt un véritable spectacle de misère et de détresse. Des Anglais et des Français, il ne reste pas 400 hommes, les autres sont morts ou ont déserté. Des Allemands, 4,000 à peine sont en état de porter les armes. Tous les capitaines disent hautement qu'ils partiront aussi, si l'armée n'est pas transformée et si elle ne prête pas serment au roi Frédéric (2). »
Ce tableau n'avait rien d'exagéré. En cinq jours, Mansfeldt avait perdu 1,500 hommes par la désertion (3). La plus affreuse anarchie régnait parmi ses gens. Nul ne voulait obéir, Christian fulminait contre Mansfeldt, Mansfeldt contre Christian, et, à l'exemple de leurs chefs, les officiers se querellaient entr'eux. Le danger même ne put ramener l'union. Les comtes de Berg et d'AnhoIt, détachés, après le siège de Bréda, pour protéger le territoire de l'électeur de v Cologne et chasser les routiers qui le désolaient, s'approchèrent de Wezelau commencement de juillet. Le 17, Anholt poussa une reconnaissance jusqu'au camp ennemi, et le trouvant trop bien retranché pour essayer un coup de main, tenta, par ses manœuvres, d'attirer en pleine campagne l'impétueux Christian qui commandait le camp en l'absence du Bâtard. Ne pouvant y réussir, il l'affama en lui fermant toutes les communications avec le plat pays. Ce fut un dur moment d'expiation pour ces dévastateurs que le désespoir même ne pouvait pousser à se battre bravement. Dépourvus de toute
(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay. Lettre du 8 juillet 1625.
(2) Soeltl, III, p. 206 et suiv.
(3) Archives de Simancas. Estado 2039, f<> 137.
ERNEST DE MANSFELDT. 315
ressource, dans l'impossibilité de rentrer en Hollande ou de pénétrer plus avant en Allemagne, au milieu d'un pays désolé et ruiné, odieux à tous, ils se trouvèrent en proie à la plus horrible famine. Quantité s'enfuirent au risque de leur vie , car les paysans exaspérés massacraient tous ceux qui tombaient entre leurs mains. A la fin de juillet, les 4,000 Allemands, que Camerarius avait comptés quinze jours auparavant, étaient diminués d'un millier. Leur fureur, impuissante contre l'ennemi, se tourna contre Mansfeldt. Le Bâtard, tremblant de se présenter devant leurs imprécations, se réfugia à Amsterdam. L'animadversion publique le poursuivit dans cette retraite. Il ne pouvait sortir dans la ville sans être salué du nom flétrissant de traître, et la populace ne parlait de rien moins que de le jeter à la mer. Aussi ne pouvait-il plus se montrer.
N'osant plus s'adresser aux États Généraux, afin d'obtenir quelques secours pour ses gens, il recourut à la médiation de Carleton et lui dépécha le capitaine Weiss, « pour le supplier qu'il lui plust, au nom de Dieu, d'avoir pitié de ses troupes (1). » La justice de Dieu s'appesantissait sur l'égoïste aventurier et l'abreuvait d'humiliations, châtiment plus terrible, pour son orgueil effréné, que les plus cruelles souffrances physiques.
t C'est un homme perdu, écrivait le cardinal de la Cueva (3),» c'était aussi la conviction générale. Seul à la Haye, d'Espesses osait encore le défendre. 11 ne craignait pas d'opposer aux détracteurs du Bâtard le misérable état de l'armée hollandaise elle-même que ravageait alors la contagion (3). Le 22 juillet, l'aventurier n'avait encore reçu que 20,000 livres sur les 50,000; sur ses humbles réclamations, l'ambassadeur se mit en campagne,
(1) Archives de la Haye. Lettre de Mansfeldt, du 25 juillet.
(2) Archives de Simancas. Estado 2142, f° 137.
(3) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay. Lettre du 14 juillet 1625. D'Espesses racontant la mort du comte de Hornes, général de r artillerie des Etats, fait la remarque suivante, qui peut s'appliquer aujourd'hui à tous les pays : « Ce seigneur avait l'esprit très-délié et le procédé fort digne d'une bonne naissance, laquelle en ce pays, plus qu'en aucun autre, ne sert presque qu'à excuser la fougue et légèreté. »
314 ERNEST DE MANSFELDT.
aidé par le comte de Roucy, qui avait suivi à Amsterdam son général. Il obtint, à force d'instances, que les États fourniraient 14,000 florins de vivres aux troupes de Mansfeldt. Une réaction favorable pour l'aventurier se produisit aussi chez les ambassadeurs anglais, et Ton remarqua qu'ils s'excusèrent d'assister à un banquet donné par le Palatin, où se trouvait d'Espesses. Ils appuyèrent les démarches de ce dernier près des États et leur arrachèrent encore 5,000 livres. Ces secours, donnés de mauvaise grâce, n'arrêtèrent pas les mutineries des soldats et leur désertion. Halberstadt, demeuré avec eux, se disposait à mener les débris de la cavalerie au roi de Danemark et l'état de cette ombre d'armée était si misérable, que d'Espesses, t jugeant, sinon impossible, du moins difficile de la remettre en situation de rendre quelque bon service, n'hésita pas à déclarer qu'il serait plus à propos de l'entretenir convenablement ou de la licencier absolument, que de la laisser se dissiper et anéantir, à la honte delà nation (1).
Dans ces circonstances critiques et à la veille de périr moralement, Mansfeldt fut sauvé par la main de Richelieu.
Aux yeux du cardinal, Mansfeldt était encore un instrument précieux qu'il eût été désolé de voir briser. Sa politique s'inquiétait médiocrement du Palatin, qu'il méprisait et qu'il savait aussi nul qu'incapable, elle visait uniquement à humilier la maison d'Autriche, à détruire l'unité de l'Empire. Des aventuriers tels que Mansfeldt et Christian lui paraissaient bien autrement utiles pour cette fin que les plus grands généraux. Ils rainaient matériellement et moralement l'Allemagne , nourrissaient la guerre, formaient obstacle à la pacification et entretenaient la fermentation qui précède toute dissolution d'un corps quelconque.
Le Palatin, livré à lui-même, eût fini par accepter quelque accommodement, le roi de Danemark, qui venait de lever l'épée en Allemagne, pouvait être vaincu et faire la paix, jamais des hommes comme Mansfeldt et Christian n'eussent consenti à se
(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harlay. Lettre du 24 juillet 1625.
ERNEST DE MANSFELDT. 315
soumettre, parce qu'ils auraient perdu , avec ta guerre, leur raison d'être. La notion de la paix leur était inconnue et leur nature exigeait impérieusement des actes de destruction. Richelieu n'épargna donc aucun effort pour soutenir et relever le Bâtard. Il voyait avec douleur les Hollandais fatigués de la guerre et disposés, sous l'impression pénible de la perte de Bréda, à écouter des propositions de trêve de la part des Espagnols. Il redoubla d'activité et d'énergie pour les faire entrer dans la Ligue au nom de laquelle le roi de Danemark avait déclaré la guerre à l'Empereur et à relever assez Mansfeldt pour qu'il put se jeter de nouveau dans l'arène.
t II est important de ne pas perdre Mansfeldt , écrivait d'Ocquerre le 24 juillet à d'Espesses. Aussi sera-t-il satisfait de ce qu'on lui a promis. J'ay tiré deux lettres de trente mille escuz que je lui ay envoyées au plutôt payables à Amsterdam. J'apprends que messieurs les Estatz luy tiennent rigueur et semble qu'ils l'ayent à charge , quand ilz n'en ont pas besoin, et semblent changer de résolution pour préférer leurs intérêts à des résolutions concertées entre les intéressés de sa conduite, maintenant qu'ils n'en n'ont plus besoin et qu'ils semblent plus penser au repos qu'à la guerre, ils l'abandonnent et le voudraient esloigner. Toutefois, son employ doibt estre considéré pour une diversion très-utile et que pour cela il s'est logé sur le Rhin et a tesmoigné vouloir se joindre à l'armée de Danemark quoique faible. Vous pouvez , comme de vous mesme , faire savoir ses desseins, tesmoignant qu'il ne doibt estre abandonné desditz Estatz , puisque les deux couronnes unies veulent le relever à leur besoin. »
Tandis que les ordres et les lettres de change du cardinal cheminaient vers la Hollande , d'Espesses désespérait que l'armée de Mansfeldt put se maintenir plus longtemps. « 11 serait quasi nécessaire, écrivait-il le 28 juillet, de redresser la dite armée tout de nouveau, à quoy il ne faudroit espargner ny la diligence, ny l'argent, car le peu que nous luy en procurons avec tant de peine ne sert qu'à maintenir petitement la réputation, laquelle, d'un costé, il est fâcheux de voir perdre et, de l'autre, de l'acheter avec si peu d'attente. •
316 ERNEST DE MANSFELDT.
A l'appui du désolant tableau de la détresse du Bâtard, d'Espesses cita un fait qui montre que la délicatesse de ce dernier était singulièrement émoussée par ses nécessités. « Avant hier, ledit comte de Mansfeldt ne s'estait pas vanté, quand il me vint visiter, qu'il eust reçu 12,000 escuz de Bartolotti (banquier d'Amsterdam) sur ma lettre. Depuis, il ne s'est plus laissé voir que jusques à hier soir que je fus chez luy, et tantost où il me pria de m'engager envers ledit Bartolotti , plus que je n'avais pouvoir de le faire, pour inviter celuicy à fournir audit comte 18,000 escuz restant d'une partie de 30,000. Comme je luy ai tesmoigné savoir qu'il avoit déjà touché une portion de ces 18,000 escuz, il s'est ouvert à me dire de combien elle estoit. » L'aveu toucha d'Espesses, qui consentit à donner au banquier sa caution personnelle. Le jour même, les États envoyèrent à l'aventurier les 14,000 livres * restant des cinquante cy-devant spécifiez. »
Les maigres subsides des États étaient loin de contenter Mansfeldt. Invité à retourner à son armée, il refusa, sous prétexte « qu'il craignait d'estre livré à l'ennemy par ses soldats et que sa présence, avec si peu de satisfaction, nuirait plus qu'elle ne serait utile. » Sur quoi, d'Espesses fit cette remarque fort juste au fond mais très-embrouillée dans la forme. « II me semble qu'il arrive audit Mansfeldt, dans ses troupes, comme aux corps étiques, lesquels, à mesure qu'ils déclinent, paraissent plus vouloir après les vivres, qui ne leur profitent de rien. »
Sur cçs entrefaites, Halberstadt était parvenu à joindre le roi de Danemark avec 200 cavaliers, n'ayant osé en faire passer davantage, par crainte de Tilly. Le monarque danois parut s'intéresser à Mansfeldt. Il fit savoir à la Haye qu'il entretiendrait la cavalerie arrivée ou à venir d'Halberstadt jusqu'à ce que les affaires du Bâtard fussent en meilleur état, « sur lesquelles, mandait d'Espesses, il semble que l'Allemagne ayt fort les yeux. » Malgré les instances qui lui furent faites, Mansfeldt, qui était venu à la Haye, persista à ne pas retourner près de ses gens, « tant pour éviter les accidents qui pourraient arriver en sa personne, en une armée si mal satisfaite, que les soupçons
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auxquels l'extrême misère rend les hommes sujects et principalement ceux qui abondent en industrie et subtilité comme luy . * Il assiégeait constamment l'ambassadeur français de demandes d'argent et de plaintes contre les États, et même contre le Palatin. Trouvant d'Espesses trop peu sensible à ses lamentations, « il luy dit qu'il estoit résolu de s'en retourner le samedi suivant en France, pour, de là, passera Venise. > C'était là sa menace ordinaire. Le diplomate, qui connaissait l'homme, feignit de prendre ce propos pour une plaisanterie c et de croire qu'un homme qui avoit tant d'honneurs fust pour s'avouer de tel employ, sans avoir commandement de ce faire. » Le Bâtard, déconcerté, répondit « qu'il avoit peur d'une paix générale, dans laquelle il ne seroit pas compris, et qu'il n'y avoit pas apparence qu'on voulut faire un traité exprès pour lui. » D'Espesses répliqua « que jamais les choses n'avoient été plus éloignées et qu'il ne falloit pas s'arrêter aux faux bruits que l'on faisait courir pour décourager ceux qui avaient envie de s'acquitter de leur devoir. » Cette observation sévère fit taire l'aventurier.
Enfin , le 6 août , dans la soirée , les précieuses dépêches envoyées le 24 juillet de Paris, arrivèrent à la Haye. Dès le lendemain matin, d'Espesses, transporté de joie, fit venir Mansfeldt, le comte de Roue y, tous les officiers présents à la Haye, manda même « quelques uns qui étoient déjà à Rotterdam pour s'embarquer * et leur exposa les bonnes nouvelles. « Jamais lettre, dit-il dans sa réponse, n'arriva plus à propos, car tout estoit icy plein de dégoût et de froideur. » La joie éclatait dans le groupe réuni autour de l'ambassadeur, on échangeait des félicitations, on complimentait le Bâtard, on poussait des cris de : Vive le Roi! D'Espesses dépêcha le même jour un courrier au colonel de Rambure, qui commandait le camp de Mansfeldt, et ne manqua pas c de faire valoir la générosité du Roi son maître auprès du prince d'Orange et de quelques uns de messieurs les États. » Le 8 août, accompagné du maréchal de Châtillon, il se rendit chez le prince d'Orange. Celui-ci les accueillit très- courtoisement, mais, dans la conversation, qui fut
très-longue, il laissa comprendre qu'il était très-frois$é*du retard apporté dans la délivrance du subside échu de 500,000 livre?. D'Espesses répondit victorieusement au grief par la production de dépêches nouvelles annonçant l'envoi de cette somme. Le prince, un peu déconcerté, se rejeta « sur l'inutilité tant du passage de Mansfeldt que de son long séjour à l'extrémité des Provinces-Unies, sur lesquelles sa présence ne faisait qu'attirer la fluxion. » L'occasion parut favorable à d'Espesses pour avancer certaines propositions , dont l'aventurier l'avait déjà souvent entretenu, et qui tendaient, assura-t-il f & décharger le pays de messieurs les États de toute peur de ruine en leurs finances et contributions. > Ces propositions consistaient à demander que les États ajoutassent aux 3,500 hommes de pied et aux 900 chevaux formant l'effectif du cprps de Mansfeldt, les nouvelles levées allemandes qu'ils voulaient licencier par économie. L'aventurier devait, dans ce système, se trouver « inopinément > à la tête de 8,000 ou 10,000 hommes de pied et de plus de 3,000 chevaux et, dès lors, en mesure d'opérer, en faveur du roi de Danemark, une diversion sur laquelle il pourrait s'entendre avec le prince d'Orange , le Palatin et les ambassadeurs d'Angleterre. Frédéric-Henri approuva, sous réserve de réflexions, Les idées de d'Espesses et celui-ci se mit immédiatement en devoir de s'assurer de l'assentiment des États. Revenu chez lui, il reçut une nouvelle visite de Mansfeldt, et lui avança une forte somme en numéraire pour être envoyée immédiatement à l'armée t faute de quoy, manda-t-il, il n'en serait pas demeuré deux hommes ensemble. » Celte précaution urgente prise, il fit demander audience au Palatin. Celui-ci connaissant déjà la grande nouvelle, courut droit chez l'opulent ambassadeur, et c témoigna n'estre pas éloigné de se trouver les deux envoyés d'Angleterre chez luy, comme par rencontre fortuite, pour advancer toujours la matière. » D'Espesses péchait par zèle, car c'était à Paris et non à la Haye que Mansfeldt devait trouver les instructions pour sa conduite 4 venir. Les conférences avec le Palatin ne pouvaient donc aboutir à d'autre résultat que celui de taire accepter par les États les proposi-
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lions de l'ambassadeur. En attendant que ce point fut résolu, l'aventurier, complètement rassuré par la certitude de donner satisfaction à ses troupes, partit le lo août pour son camp.
Cependant la lassitude et le besoin de repos commençaient à prédominer en Hollande; on aspirait à la paix, on réclamait tout au moins une nouvelle trêve. La perte de Bréda, d'autres échecs subis par l'armée hollandaise sur le Rhin et la muti nation de .quelques régiments, tant d'infanterie que de cavalerie, avaient abattu les plus fermes. Cette réaction de l'esprit public hollandais contraria vivement Richelieu. Les Provinces- Unies jouaient un rôle important dans ses plans, il ne négligea rien pour les exciter à continuer la guerre. 11 enjoignit à d'Ëspesses c de dissuader le prince d'Orange de la trêve par tous les moyens, de revenir sans cesse sur ce sujet et de le faire souvenir du traité de Compiègne ; » il lui envoya de nouvelles sommes, avec la recommandation de ne les livrer au Bâtard, que dans le cas où ce dernier serait assisté par l'Angleterre et la Hollande, et fit expédier au comte de Roucy l'ordre de ne quitter la Hollande sous aucun prétexte (1).
Le 24 août, Mansfeldt revint à la Haye. En arrivant à son camp, il avait trouvé les Français sur le point de partir pour Rotterdam, où ils voulaient s'embarquer. Son premier mouvement fut de les laisser aller, pensant que dans l'état de démoralisation où ils se trouvaient, l'argent qu'il leur donnerait serait perdu et qu'il valait mieux l'employer à lever des reitres. Mais sur la remontrance d'un des colonels que « la volonté du roy était que les Français restassent, soit qu'il remit ses troupes sur pied, soit qu'il résolut d'effectuer un plus grand corps,» il se ravisa et les paya comme les autres. Le soir même de son retour, il rendit visite à d'Ëspesses et le fatigua de ses griefs contre la petite . ,
cour du Palatin et t la /ourde malice d'Halberstadt. » Le U /-y lendemain matin, il renouvela sa visite à l'ambassadeur français et lui raconta qu'il avait t encore 700 chevaux effectifs *t
(1) Bibliothèque impériale. Collection de Harky. Lettres des 6 et 18 août 1625.
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300 convalescents, et 4,000 hommes d'infanterie. > D'Espesses, qui, depuis quelques jours, avait reçu de Paris Tordre de sonder s'il n'y avait pas utilité à diriger les forces du Bâtard sur l'Alsace, crut devoir aborder la question et trouva Mansfeldt trèsdisposé à entrer dans ses vues. Dans l'après midi, tous deux allèrent chez le prince d'Orange qui c leur exposa que les capitaines d'infanterie et de cavalerie, ces derniers jusqu'au nombre de quatorze, étaient à la Haye, à la charge de messieurs les États et qu'il se fallait résoudre avec eux et avec les ambassadeurs si on les prendroit et à quelles conditions, parce que les États vouloient et pou voient bien les licencier, mais non pour les violenter, et que quand il s'agiroit d'assurances pour lesdites troupes, ce seroit aux ambassadeurs à parler. 11 ajouta que le Palatin avait reçu du duc de Saxe-Weymar des lettres annonçant que le roi de Danemark demandait les dites milices à sa solde permanente ou pour quatre mois. D'Espesses répondit c que c'était au comte de Mansfeldt, selon l'intention des puissances qui l'avaient employé, à servir et non pas à compter avec le roi de Danemark. > Le diplomate, qui avait entendu le matin même Mansfeldt se plaindre de ce qu'Halberstadt avait voulu « emmener ses gens au Weser, fut bien étonné de le voir abonder avec empressement dans les idées du prince d'Orange. Bien qu'il connut « l'humeur et la dextérité de Mansfeldt à varier toujours ses conclusions, en les opposant à tout ce qui lui est offert, » il fut piqué de la contradiction. Frédéric-Henri s'en aperçut. D'Espesses se leva pour sortir, le prince le reconduisit et, en descendant l'escalier, t il blâma le procédé de l'aventurier, trouvant étrange le peu de franchise et de confiance dont il usait envers l'ambassadeur en regard du zèle ardent de celui-ci à le soutenir. » D'Espesses ne crut pas habile de dissimuler. < Ce grand esprit, dit-il, est trop clairvoyant pour ne pas connoître que ce que je travaille et hasarde en ses affaires est pour autre sujet que d'acquérir ses bonnes grâces, et il est peut-être comme cette herbe, qui ne vient pas bien si, en la plantant, on ne la maudit pas. > Sa mauvaise humeur se déchargea dans la dépêche qu'il écri-
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vit le soir même à Paris. Sa plume fut fort aigre pour le Bâtard et il fit observer que si Mansfeldt acceptait le service du roi de Danemark, ce serait aux États à fournir barques, chariots et argent.
Le cardinal , mécontent des lenteurs et de l'interminable diplomatie de d'Espesses, manda brusquement le Bâtard à Paris. Celui-ci se rendit avec empressement à l'appel du puissant ministre et arriva à Paris, au commencement de septembre. Peu après, il expédia le colonel Pœblitz à la Haye. Le voyage du colonel s'accomplit sans encombre. Mais un courrier du roi de France, qui le suivait de près, fut enlevé par un parti d'Espagnols. Les dépêches dont cet homme était porteur, remises entre les mains de l'Infante, dévoilèrent les plans que poursuivait Richelieu et le genre de profit qu'il comptait tirer de Mansfeldt. Voici celle que le roi adressait à d'Espesses :
«... J ay à vous dire que je vous sçay gré de ce que vous avez eschauffé les ambassadeurs des princes pour le rétablissement du comte de Mansfeldt, auquel je trouve bon que vous ayez faict advancer de l'argent, vous envoyant des lettres de change pour vous tirer de l'obligation en laquelle vous estes entré pour ce subject. Mon intention est aussy que vous apportiez tout ce que vous pourrez pour empescher que les sieurs Estatz Généraulx des Provinces-Unies n'entendent à la trefve et y s'obligent de nouveau, contre ce qui est porté par le traicté de Gompiègne, en leur délivrant les 500,000 livres que l'on leur doibt payer présentement, et pour cela vous leur présenterez qu'encor que l'apparence soit que le particulier puisse espérer repos à la trefve, qu'il en arrivera tout le contraire, parce que s'ils viennent à la faire, le général se ruineroit par les divisions qu'arrive ront à leur état, tant à cause de la diversité des opinions en leur religion, que des practiques qui se passent parmy eux par les Espagnols, en sorte qu'ils tomberont en une guerre civile plus ruineuse que la guerre qu'ils font à présent pour leur liberté et grandeur de leur Estai. Vous animerez aussy en particulier mon cousin le prince d'Orange de gloire et de générosité par la mémoire de feu le prince d'Orange son frère et parla jalousie et
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réputation du marquis Spinola et empescherea,sy foire se peut, que lesdits sieurs Estate ne licentient les nouvelles trouppes françoises, veu le secours que je leur donne sur ce sabjeot; néantmoins s'ils s'opiniàtrent, vous travaillerez à faire consentir lesdits Français à aller servir sous le commandement du comte de Hansfetdt qui les payera privativement aux autres trouppes des deniers que je luy feray fournir.
« Vous pourrez aussy asseurer lesdits sieurs Estatz que le traicté de Compiègne sera entretenu en tous les articles, lesquels pourvoyent à leur sûreté autant que sçaurait faire une autre Ligue, et que s'il survient quelqu'autre nécessité plus pressante, je me résoudray à tout ce que sera le plus utile et advantageux pour mes alliés et le bien de mon royaume, etc.
« Je juge que l'expédient de foire descendre en Allemagne les gens de guerre qui sont sur la flotte d'Angleterre est très-bon et nécessaire, mais je crains que le roy d'Angleterre n'y veuille entendre ou qu'il refuse de contribuer les 130,000 escus qu'il doibt par mois pour l'entretien de l'armée dudft comte de Mansfeldt. C'est pourquoy envoyant le sieur de Blainville, ambassadeur extraordinaire en Angleterre , je le chargeray expressément de faire tous les offices convenables pour parvenir à ceate fin et pour vous donner moyen d'estre plus particulièrement informé de tout ce qu'on doit attendre d'Angleterre, j'y feray passer votre dict secrétaire.
< Le péril auquel je juge qu'est maintenant le roy de Danemark (de la subsistance duquel dépend , ce me semble , le salut de l'Allemagne) me faict que je me résous de contribuer les quatre mois que ledict comte de Mansfeldt demande, lesquels seront, pour'cet effect, envoyez entre vos mains pour luy estre délivrez, quand le roy de la Grande-Bretaigne contribue aussy les quatre mois qu'il a promis et qu'il s'y est obligé par traicté et que l'armée dudict comte de Mansfeldt se trouve sur pied et en Testât représenté par la lettre dudict Mansfeldt, escrite au roy de la Grande-Bretaigne, ensuivant son mémoire, d'autant que si lesdites trouppes ou la part (ficelles ne sont sur pied, ce serait une despense inutile de bailler de l'argent sur le commencement de l'hyver pour faire des nouvelles levées.
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< Vous ne fer** rien du payement aux trouppes dudict Mansfeldt que vous ne scachiez que l'argent d'Angleterre ne soit aussy comptant et prest à estre délivré audit* Mansfeldt.
« Vous pourras aussy faire part <te ce que je vous mande à mon cousin le prince d'Orange, à messieurs les Estats Généraulx et aux abassadeurs qui sont près d'eux et ferez en sorte que l'ambassadeur de Venise se trouve en l'assemblée, afin que tous ensemble ils leur fassent cognoistre que 1' un des plus grands moyens qu'ils puissent avoir pour empescher que l'Empereur n'entreprenne sur leur estât est de l'occuper puissamment en Allemagne, ce que ne se peut aujourd'hui que par la diversion dudict comte de Mansfeldt et la subsistance des forces dudict roy de Danemark qui a ouvertement déclaré qu'il se retirera et accommodera avec l'Empereur, si ledict Mansfeldt ne se met en campagne avec une armée. A quoy vous pourrez encor adjouster l'obligation en laquelle la République de Venise est entrée , ayant promis de contribuer à l'entretenement dudict Mansfeldt lorsqu'il auroit passé le Rhin et pourrez asseurer qu'on n'oubliera pas, pardeça, de presser vivement les ambassadeurs de Venise et celuy de Savoye pour le mesme effect.
« Fontainebleau, 21 septembre 1625 (1). »
Cette dépêche permit à l'infante de voir clair dans le jeu de la France et d'apprécier d'où venaient les obstacles à ses négociations de trêve avec la Hollande. Malheureusement l'avantage était stérile. Épuisée par la conquête de Rréda, elle était hors d'état de sortir du cercle des plaintes et des notes diplomatiques. Tandis que ses envoyés se confondaient à Paris en démarches infructueuses, le roi de Danemark, poussé par la France, envoyait à la Haye le comte de Lœweustein, avec la mission de négocier près les États Généraux l'envoi de l'armée de Mansfeldt en Allemagne. Lœwenstein eut peu de peine à réussir : les États n'aspiraient qu'à se débarrasser de Mansfeldt et l'argent de la France les rendait dociles aux inspirations du cardinal. Le diplomate danois , après s'être assuré l'appui de l'ambassadeur
(1) Archives du royaume de Belgique. Papiers d'État. Liasse 569.
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de France, leur présenta, le 29 septembre, une note contenant les douze points suivants :
t 1° Faire mener les trouppes d'infanterie de M. le prince et général de Mansfeldt jusques dans la rivière de Weser, et, à cest effect, le fournir de navires et de vivres nécessaires.
t 2° Et faire convoyer par terre la cavallerie dudict seigneur jusques au delà de Linghen, luy adjoignant tel nombre de cavallerie que Vos Seigneuries jugeront estre de besoing pour la faire passer, et s'aller rendre en l'armée de Sa Majesté.
c 3° Gomme aussi de tenir la main à ce que le régiment de gens de pied du sieur de Hatzfeld , ensemble les quinze compagnies de cavallerie dont Vos Seigneuries firent naguères ouverture , puissent passer à la solde de M. le prince de Mansfeldt.
c 4° Pareillement, d'accomoder Sa Majesté de sept compagnies de cavallerie françoise et de quelque infanterie, pour quelque espace de temps, veu qu'il y a apparence qu'en ceste saison d'automne Vos Seigneuries n'en auront pas besoing pour leur service, et Sa Majesté les renvoyera sans faute, à la première semonce et aussitost que besoing sera.
c 5° Comme aussi Vos Seigneuries sont requises de me permettre es terres de leurobeyssance la levée de 2,000 hommes de pied, aux fraiz de Sa Majesté et d'autant que j'entends que Vos Seigneuries font estât de licentier leurs Weergelders, il leur plaira tenir la bonne main à ce que je puisse tant plus tost lever ledit nombre.
c 6° Daventage, qu'il plaise à Vos Seigneuries favoriser de mesme le transport desdits 2,000 hommes en leur fournissant des navires et des armes.
t 7° Vos Seigneuries feront une œuvre très- nécessaire de disposer , par les rois de France et de la Grande-Bretagne et autres voyes qu'elles estimeront, le prince de Transylvanie à embrasser vivement le bon parti, et à faire, pour cest effect, quelque gaillarde diversion.
t 8° Sa Majesté a fait parler au sieur Vospius, votre agent à Hambourg, pour luy faire avoir, en payant, la quantité de
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3,000 cuirasses et de 1 ,000 carabines et bandelliers, c'est pourquoy elle prie Vos Seigneuries d'y tenir aussi la bonne main, en recommandant cest affaire audit sieur Vospius, et j'ay commandement exprès de faire le marché avec les marchands.
c 9° Et puisque Sa Majesté a faute de poudres et de mesches, elle désire qu'il plaise à Vos Seigneuries de l'en accomoder.
t 10° Comme aussy de luy fournir quelques chevaux et attirail pour mener les pièces de campagne.
c 11° Aussi plaira-t-il à Vos Seigneuries de pourveoir à ce que Sa Majesté puisse avoir à sa solde quelques connestables, maistres de batterie et conducteurs. Et s'il plaisait à Vos Seigneuries de faire trailter avec iceux aux mesmes gages , conditions et avantages qu'ils ont en l'armée de Vos Seigneuries , Sa Majesté le désireroit fort.
t 12° Finalement, puisque l'armée de Sa Majesté est et sera fort copieuse, et que partant il faut une grande quantité de vivres pour la nourrir , Sa Majesté prie Vos Seigneuries de disposer les rois de France et de la Grande-Bretagne à faire mener desdits royaumes des vins , grains et autres vivres nécessaires en ladite armée , comme aussi qu'il plaise à Vos Seigneuries de donner ordre à ce que de leurs provinces on y mène de mesmes toute sorte de provisions (1). »
Les États Généraux accueillirent favorablement les demandes de Lœwenstein, car rien ne leur paraissait plus conforme à leurs intérêts que d'entretenir la guerre en Allemagne. Mais que devenait alors la restauration du Palatin ! Évidemment, elle passait à l'arrière plan, et l'infortuné Frédéric comprit enfin de quel poids léger il pesait dans la balance politique des Hollandais. Tant qu'il avait pu leur servir de prétexte et d'occasion, on ne s'était fait faute de le caresser et de le bercer d'espérances. Maintenant qu'il n'était plus nécessaire, ni même utile, on l'abandonnait brusquement et non sans une sorte de cynisme. Le faible prince en tomba dans une noire mélancolie, et son entourage prévit le moment où il serait obligé de quitter la Haye. Cainera-
(1) Archives de la Haye. Duitslandt.
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rius, profondément humilié, se livra aux plus sinistres prophéties et vit tout perdu. Son unique consolation fut de constater que Mansfeldt, en apparence triomphant à son tour, n'avait en réalité rien perdu du mépris qu'il s'était attiré de tous ses protecteurs (4).
Cependant la note de Lœwenstein était devenue le point de départ d'activés négociations entre les ambassadeurs anglais, d'Espesses, les États et Mansfeldt revenu tout exprès de Paris. On tomba bientôt d'accord. Les États Généraux s'engagèrent à donner à Mansfeldt 3,000 hommes d'infanterie et 300 chevaux, le roi d'Angleterre promit de fournir 50,000 livres sterling par mois, dont 50,000 à remettre au roi de Danemark et 20,000 à Mansfeldt, sans préjudice à l'arriéré qu'il reconnaissait devoir au monarque danois et au Bâtard, arriéré qui montait, pour ce dernier, à sept mois de subsides. Charles déclara en outre qu'il enverrait le duc de Buckingham à la Haye, porteur de 30,000 livres pour les Danois et de 40,000 pour Mansfeldt, avec ordre de veiller en personne à ce que ces 40,000 livres fussent réellement employées à solder les gens de guerre. Quant à la France, elle était en avance d'hommes et d'argent.
La dernière recommandation du roi d'Angleterre constituai! un véritable outrage pour le Bâtard. Mais que lui importaient ces flétrissures, pourvu qu'il conservât sa position de général indépendant ; son orgueil dépassait sa cupidité et lui laissait entrevoir de larges compensations aux insultantes défiances qu'on lui témoignait. Cet orgueil même devait être cruellement flagellé. Buckingham , dont l'humeur changeante s'était tournée contre le Bâtard , obtint du roi que le commandement en chef de l'armée auxiliaire entretenue à l'aide des subsides de la coalition , serait conféré au roi de Danemark , et que Mansfeldt ne conserverait sur elle que l'autorité de lieutenant général.
L'aventurier se sentit atteint. Dans le premier mouvement de sa colère, il résolut de repousser ces conditions et fit des défi) Archives de Simancas. Estado 2039, f° 44.
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marches actives pour entrer au service de la seigneurie de Venise, avec le titre de général en chef. Le peu d'accueil que trouvèrent ses sollicitations le fit revenir à des idées plus calmes. Il se débattit néanmoins pendant quelque temps pour obtenir du inoins l'autorisation d'agir isolément. Mais le roi de Danemark, qui n'avait pas plus de confiance en lui que les Hollandais et les Anglais, exigea qu'il vint se joindre à l'armée royale. Désobéir était impossible, car Anholt lui barrait le passage à l'Est. Henri de Berg les avenues des Pays-Bas espagnols. La route du nord seule lui demeurait ouverte et elle conduisait directement au roi de Danemark. Il feignit de plier , et quittant son camp de Bisleik, il descendit le Rhin jusqu'à Emmeric. Après quelque séjour dans cette ville, il se remit en marche et longea, escorté par les Hollandais, les frontières occidentales de l'Allemagne (1). Son armée se composait d'environ 4,000 hommes d'infanterie et de 2,000 ou 3,000 chevaux. Avant de pénétrer en Allemagne, il lit conduire son infanterie à Emden, où elle s'embarqua pour Brème , renforcée de plusieurs milliers d'hommes qui avaient été rassemblés à Gouda et à Harlem. Quant à lui, il se dirigea par Greven, Cappeln et Branssche sur l'armée danoise , qu'il rejoignit à Diepholz. De même qu'avant de quitter le Rhin, il avait ruiné la ville de Santen , de même il signala son dernier passage en Westphalie par une incursion contre Osnabruck. Cette ville fut mise à rançon, et plusieurs de ses chanoines et de ses principaux bourgepis furent emmenés comme prisonniers , parce qu'ils n'avaient pu se racheter au prix que leur imposait le Bâtard.
(1) Archives de Simancas. Estado 2039, f° 79.