XXII DISCOURS
seulement qu'on eût pour eux cette indulgence raisonnable, qu'ils ont eux-mêmes pour les autres. Ces messieurs ne demandent pour eux que la liberté de penser; c'est-à-dire , ils ne demandent que la liberté d'outrager impunément la société et la religion; de débiter tous les blaspbêmes les plus scandaleux et les plus injurieux à la créance chrétienne ; de proposer hardiment toutes les extravagances les plus absurdes en matière de dogmes et de mœurs. Et ]M. de Voltaire trouve toutes ces demandes très-justes et très-raisonnables; c'est ce qu'il s'efforce de prouver en mille endroits de ses ouvrages, et «nr-tout dans son Poème sur la loi naturelle, dans son Discours sur lame, et dans son sublime Panégvrique de Locke.
Celte hardiesse qui ne respecte rien De l'au-(Jajjs la religion , ne ménage pas plus la
tonte des . i- • . i • /-. j
souv. puissance et 1 autorité des rois. Ce grand ^ ' philosophe n'instruit pas mieux l'homme des devoirs de sujet, que des devoirs de chrétien. Dans ses ouvrages , il est parlé de pou de rébellions qu'il n'approuve, ou qu'il n'excuse.
Ces maximes si équivoques et si dan-
PRÉLIMINAIRE. XXIil
gereuses de l'égalité entre tous les hommes , ne (levroient jamais être proposées que par des sages, qui en fissent connoître l'étendue et les bornes , l'usage et Tabus. Elles sont quelquefois le langage de la nature et de la raison, et quelquefois des cris de sédition et de fureur. iM. de Voltaire en parle sans précaution et sans ménagement. Il y a bien plus d'affectation et de séduction, que de vérité et de sagesse, dans ce qu'il représente si souvent des terreurs du despotisme, et des avantages de la liberté. Si ceux qui commandent aux peuples manquoient quelquefois à la justice et à Ihumanité; ceux qui les soulèvent et qui répandent des maximes séditieuses, ne servent qu'à les rendre encore plus malheureux. La religion nous donne sur cela des leçons beaucoup plus sages que la philosophie moderne. Elle s'accorde bien mieux avec la raison.
Lorsqu'on prend un ton aussi hardi que le prend AI. de Voltaire; et que n'écoutant que ses propres pensées, on entreprend de réformer les idées de tout le genre humain , de combattre les principes les plus clairs , les notions les plus autorisées , les
i XXIV DISCOURS
I faits les plus .ivérés et les mieux cons-
tate's : quand on ose s'ériger en juge soui verain de tous les génies, de tous les ta-
) lents, de tous les ouvrages, de tous les
difFérents genres de sciences, d'arts et de lillérature; alors il est bien difficile de ne pas tomber dans des contradictions fréquentes, et dans les erreurs les plus sensibles. Une entreprise si hardie est toute remplie d'écueils. M. de Voltaire n'a pas su les tous éviter.
Contra- jj ^^^ véritablement étonnant, qu'avec
dictions ^ ^ ' *
dans Uslétendiie de son génie et sa mémoire proi de M. cle*^'o^6"se, il ait donne dans des contradic- ^^^^- tions si visibles. Dans son Histoire générale ' , il nous dit que ce ne fut jamais l'esprit du sénat romain , ni des empereurs, de persécuter personne pour cause de re^ ligion ; que l'Eglise chrétienne fut assez libre dès les commencements, qu'elle eut la facilité de s^étendre , et qu'elle fut protégée ouvertement par plusieurs empereurs.
Et dans son Siècle de Louis XIV, il dit >( que cette même Eglise, dès les comrncn-^
• Histoire générale, ch. 5.
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céments, bravoitTautorité des empereurs; tenant, malgré les défenses, des assemblées secrètes dans des grottes et dans des caves souterraines, jusqu'à ce que Constantin la tira de dessous terre, pour la mettre à côté du trône*.
Il dit dans un endroit, que la nature humaine*, dont le fonds est partout le même, a établi les mêmes ressemblances entre tous les hommes. Et il dit dans un autre, qu'il y a des peuples, des hommes d'une espèce particulière, et qui ne paroissent rien tenir de leurs voisins ^j qu'il est probable qu'il y a des espèces d'hommes différentes les unes des autres , comme il y a différentes espèces d'animaux.
Il assure que Michel Servet , qui fut brûlé vif à Genève par ordre de Calvin, nioit la divinité éternelle de Jésus-Christ; et dans la page suivante , il assure aussi que Servet ne nioit point ce dogme4 .
Cromwel, selon M. de Voltaire, se baigna dans le sang, depuis qu'il eut usurpé l'autorité royale; il passa sa vie dans le trouble^; il ne couchoit pas deux nuits
" Concile du Calvinisme. — * H st. générale, tome 3, p. 164. —3 Ibid. p. 6. — 4 Ibid, tom. 3.— •''Mel. tome i*
SX VI DISCOURS-
de suite dans une même chambre , parce qu'il craignoit toujours d'être assassiné : il mourut, avant le temps, d'une fièvre causée par ses inquiétudes.
Et le même Cromwel , selon M. de Voltaire encore, respecta les lois, ménagea le peuple , et mourut avec la fermeté dame qu'il avoit montrée toute sa vie : il laissa la réputation d un grand roi, qui couvrait les crimes d'un usurpateur'.
On pourroit faire un volume entier des contradictious où tombe M. de Voltaire, en prononçant sur toutd\in ton si ferme et si assuré.
On ne doit pas plus se fier aux jugements qu'il porte sur plusieurs écrivains, qu'aux récits contradictoires qu'il fait assez souvent. Les plus heureux talents ne rendent pas un homme infaillible; mais un esprit de jalousie et une affectation orgueilleuse à se donner pour l'unique oracle qu'il faut écouter, peuvent faire porter des décisions fausses , malgré les plus heureux talents : l'autorité d'un seul critique, comme M. de Voltaire, ne réglera
» Siècle de Loui« XIV.. cl», 5.
PRÉLIMINAIRE. XXyiI
pas les jugements du public et de la postérité.
On peut encore observer qu'il ne fait T>e sa
, , , 1 1 * j manière
guère plus de cas de la nation, que ae^ie penser la religion. On trouve dans ses écrits une*"*^ !^'
° françois,
affectation continuelle à rabaisser les François , et à les mettre au-dessous des étrangers; il ne nous représente la plupart de nos plus grands hommes et de nos plus beaux génies, que comme il nous a représenté les héros chrétiens et les Pères de l'Eglise. Est-ce par un mépris véritable qu'il a pour sa nation ? Est-ce pour se mettre lui seul dans un rang particulier, et au-dessus de tous les autres auteur» François ?
Quel qu'ait été le but de M. de Voltaire, l'bomme équitable sera toujours ofiensé de la manière dont sont ordinairement Iraités les François : il verra avec peine , qu'ils ne sont presque jamais que dans le fond des tableaux , et comme des ombres qui ne servent qu'à relever les traits brillants, sous lesquels il fait paroîlre les étrangers : il se fera un devoir de rendre justice au génie de Newton; mais il ne traitera pas de philosophe romancier Des-
XXVIII DISCOUHS
cartes , l'homme à qui , malgré ses erreurs , la philosophie raisonnable a le plus d'obligation, et qui a mis tous ceux qui sont venus après lui, dans la roule des véritables connoissances et des découvertes les plus intéressantes : il estimera Locke j sans mépriser Mallebranchc ; il lie comparera pas Prier à la Fontaine; il admirera les talents militaires de Marleborough , sans affecter d'obscurcir ceux du grand Turenne ; il se croira obligé d'être, pour le moins, aussi équitable envers sa nation, que le sont les Anglois eux-mêmes , malgré leur rivalité.
Du dan- Parmi les personnes qui lisent les ou-
erg!» Cru'il X T.
Jaà lirevrages de M. de Voltaire, les unes n ont ^""'pas assez de lumières et de connoissances, pour sentir le défaut des raisonnements que fait si souvent cet écrivain , le danger des principes qu'il établit, la fausseté de la plupart des faits quil donne comme incontestables , et d'où il tire les conséquences les plus pernicieuses ; les autres sont trop inappliquées pour se donner la peine d'examiner, de méditer, de réfléchir. On se laisse séduire par Je plaisir, on prend du goùl pour ces maximes et
ses
vrages
PUELIMI>-AIIIE. XXIX
ces principes, qui s'impriment facilement dans lame. On se fait peu-à-peu une manière de penser toute semblable à celle de l'auteur. On cite , on rapporte avec complaisance ses pensées, ses maximes, ses décisions. On n'envisage plus les choses que du même œil dont il les envisage lui-même j et ses jugements et ses pensées, deviennent bientôt la règle des jugements et des pensées du lecteur séduit. C'est là ce qui m'a engagé à faire cet examen critique des ouvrages de Voltaire; mais nous ne parlerons que de ceux qu'il avoue lui-même publiquement. C'est pour cela, que nous nous servirons de la collection complète qu'il en adonnée à Genève en 176.5. Il est bien d'autres Ouvrages encore , dont on sait qu'il est véritablement l'auteur, quoiqu'il n'en convienne pas devant tout le monde. Ce sont des fruits malheureux d'un esprit libertin, assez hardi pour attaquer ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré : et ensuite trop timide, ou pour mieux dire encore, assez prudent, pour ne pas soutenir ouvertement ce qui a été enfanté dans un délire impie. Vs portent avec eux leur honte et leur con- 1. b
XXX BISCOURS-
damnation. Le désaveu public qu'on est forcé d'en faire, apprend assez comment on doit les regarder.
Nous éviterons aussi toute accusation personnelle à l'égard d'un auteur dont nous déplorons les égarements en même temps que nous en admirons les talents. Nous éviterons toute accusation personnelle, parce que ce n'est pas ici une satire; ce n'est qu'une défense de la religion.
La satire est presque toujours l'ouvrage de la passion. C'est un outrage a l'humanité; c'est une preuve infaillible d'un caractère méchant : elle rend encore plus Haïssable auprès des honnêtes gens, celui qui ose la répandre , qu'elle ne rend méprisable celui qu'elle déchire. Enfin , la raison et la religion la condamnent également. Nous nous efforcerons d'en éviter le ton dans un ouvrage où nous ne nous proposons que de venger la religion , et d'arrêter la séduction. S'il se trouve quel- <Juefois des expressions un peu fortes, qu'on fasse attention aux circonstances qui les ont fait naître, et l'on n'y verra plus que le ton de l'équité, de la raison et de la vérité. Quand on voit les oracles sacrés