‹ Erreurs de Voltaire (volume 2)Chapitre 15 sur 71 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Des commencements de l'Eglise chrétienne,

Xje début de M. de Voltaire , dans son histoire générale , est bien digne d'un chrétien qui respecte sa religion , et d'un historien philosophe qui ne cheixhe que la vérité. La première chose qu'il se propose , c'est de l'éformer les idées trop avantageuses que les chrétiens se sont faites de la manière dont leur religion .s'établit sur la terre , il y a dix-sept siècles.

Ensuite il veut détruire les préjugés où nous sommes , que pendant trois siècles entiers , cette religion fut toujours combattue et persécutée , et toujours victorieuse et triomphante. Enfin , il entreprend de venger les anciens maîtres du monde , du reproche de ces cruautés barbares , que l'ignorance chrétienne , ditil , leur attribue , et dont elle regarde les règnes comme une Saint-Barthelemi continuelle* .

" Ce qui est certain , dit-il gravement , c'est 3) que le génie du sénat ne fut jamais de per- 3) sécuter jjersonne pour sa créance. Aucun 3î des Césars n'inquiéta les chrétiens , jusqu'à 3) Domitien. "

Ce qui est certain , c'est que Voltaire affirme, avec la jdus grande hardiesse, ce dont il ne poTU'roit pas former la moindre apparence cle preuve. Le ton décisif qu'il prend , peut en imposer à ceux qui ne sont pas instruits ; mais il fait pitié à ceux qui sont un peu éclairés ; et il est très-aisé de démontrer que rien n'est plus faux , que ce qu'il nous donne pour certain. Les auteurs païens attestent qu'il y eut des chrétiens condamnés à la mort sous Néron. Les Pères de l'Eglise grecque et ceux de 1 Eglise latine reconnoissent de concert , dès les prepiiers siècles , que les fameux apôtres saint pierre et saint Paul , furent martyrisés à Rome

Histoire générale , chap. V»

SOUS l'empire de Néron. Le grand Constantin, le premier des empereurs qui renonça à l'idolâtrie pour embrasser le christianisme , rend le même témoignage. Malgré cela , \oltaire nous assure qu'aucun des Césars n'inquiéta les chrétiens , jusqu'à Domitien. Faut-il se rendre à son autorité ?

Voici maintenant comment il raisonne , pour prouver ce qu'il a avancé. « Les juifs , dit-il , îj accusèrent les chrétiens de l'incendie qui » consuma alors une partie de Rome. Il étoit » aussi injuste d'imputer cet accident aux chré- >j tiens qu'à Fempcreur. Mais il falloit appaij» ser le peuple , qui se soulevoit contre des )i étrangers également haïs des juifs et desRo- » mains. On abandonna quelques infortunés M à la vengeance publique. Il semble qu'on n n'auroit pas dû compter parmi les persécu- » tions faites à leur foi , cette violence passai> gère. Elle n'eut rien de commun avec leur » religion qu'on ne conuoissoit pas , et que les » Romains confondoient avec le judaïsme, pro- >> tégé par les lois. »

Examinons un moment la force et la justesse de ce raisonnement de Voltaire. i.° Il dit que les juifs accusèrent les chrétiens , et il suppose que les Romains confondoient les chrétiens avec les juifs. Mais dans cette supposition , est-il croyable que les juifs eussent formé une accusation dans laquelle ils auroiçat été eux-^

mêmes infailliblement compris et nécessairem.ent enveloppés ? Mais pourroit-il citer quelque auteur de ce temps-là, qui ait parlé de cette accusation des juifs contre les chrétiens? Malgré toute son érudition , j'ose lui donner le défi d'en citer aucun. Il met donc ce qu'il imagine , à la place des faits historiques.

2.° 11 dit que pour appaiser le peuple, on abandonna quelques infortunés à la vengeance publique , mais que ce ne fut qu'une violence passagère.

Les détails que fait Tacite des tourments horribles qu'on fit souflVir aux chrétiens , s'a&cordent parfaitement avec ce que nous disent les fastes du christianisme ; mais ils ne s'ac?- Cordent nullement avec ce que nous dit M. de Voltaire.

3 . ° Il remarque qu'il étoit aussi injuste d'imputer cet accident aux chrétiens , qu'à l'empereur.

Et moi , je remarque que M. de Voltaire est Je premier et le seul défenseur qu'ait encore li'ouvé Néron parmi les écrivains. Le client est bien digne d'un pareil défenseur , et la cause , d'un pareil avocat. Les païens ne jugèrent pas si favorablement de Néron. Suétone dit expressément, que ce fut cet empereur qui £it mettre le feu à la ville de Home ». Tacite,

* 5 net. Ncro.

DE TOLTAIRE. tî

sans l'assurer positivement , dit qu'il est trèsvraisemblable qu'il fut l'auteur de l'incendie , €t qu'il ne persécuta les chrétiens , que pour faille retomber sur eus. tout l'odieux de cet affreux désasti'e , dont on l'accusoit d'être l'auteur \

^ oilà comment M. de Voltaire justifie Néron ; voici maintenant comment il s'y prend pour justifier encore Domitien.

« Dion-Cassius dit qu'il y eut sous cet empe- M reur quelques personnes condamnées comme » athées, et comme imitant les mœurs des M juifs. Il paroît que cette vexation ne fut ni M longue, ni générale. On ne sait précisément » ni pourquoi il y eut quelques chrétiens ban- » nis, ni pourquoi ils furent rappelés. »

n y a deux remarques intéressantes à faire sur ces paroles citées , mais falsifiées par Voltaire, i.o Ce que Dion-Cassius dit en cet endroit, est tout différent de ce que A oltaii'e lui fait dire. 2 .<> Nous trouvons dans ce même historien la preuve la plus convaincante de la persécution qu'excita Domitien.

Cet empereur, dit-il, fit mourir le consul Clémens, qu'on accusa d'impiété. On condamna aussi un grand nombre de personnesqui avoient embrassé la religion des juifs. Les uus furent mis à mort, les autres perdirent leurs biens,

' Tacit. an. 1. i5.

et Domitilla fut reléguée dans une ile ^. H faut remarquer que cette Domitilla étoit chrétienne , et fut ensuite condamnée à mort pour aa religion , aussi-bien que Nérée et Acliillée qui étoient des officiers de sa maison. Théodora et Euplirosine , qui seiToient cette princesse , curent aussi le même sort. Toutes les annales elirétiennes et les martyrologes en font mention. Le consul Flavius Clémens est aussi reconnu pour clirétien et pour martyr, par le plus grand nombre des écrivains ecclésiastiques. Yoilà donc les auteurs chrétiens et païens d'accord entr'eux, et M. de Voltaire n'est d'accord ni avec les uns , ni avec les autres , ni avec la vérité.

Le même Dion-Cassius , en parlant de Nei'va qui avoit succédé à Domitien , s'exprime encore ainsi : au reste , Nerva fit délivrer tous ceux qui avoient été accusés d'impiété envers les Dieux. Il les fit absoudre. Il rappela les exilés. Il défendit d'accuser dans la suite personne d'impiété et de judaïsme *.

Pour bien sentir la force des paroles que nous venons de rapporter , il faut remarquer : 1 .° Que le crime d'impiété envers les Dieux étoit le crime dont on accusoit les chrétiens , parce qu'ils n'adoroicnt point les idoles. 2. ° 5ferva les fit absoudre et délivrer. Il y avoit

* Dion-Cassius; Domitien. — * Dion-Gassius , Nerya.

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donc encore des chrétiens dans les prisons , et accusés , lorsque ce prince monta sur le trône. 5.° Il rapjicla les exilés. Cela s'accorde avec ce que nous dit Ihistoire ecclésiastique du martyre et de l'ciil de saint Jean et de plusieiu's autres chrétiens. 4«° H défendit d'accuser dans la suite personne d'impiété ou de judaïsme. Ces accusations avoient donc lieu auparavant. Il y avoit donc auparavant une persécution contre les chrétiens. Car , comme on les confondoit avec les juifs , cétoient eux que ces accusations et ces persécutions regardoient.

Si M. de Voltaire ne se pique pas autrement d être bon chrétien , il se pique au moins d'être bon critique. Mais , dans cette occasion , il n'a l'avantage ni d'un côté ni de l'autre. Il ne réussit pas mieux dans une autre , lorsque , rapportant un fait cité par Tertullien , Egésippç et Eusèbe , et ne trouvant jias ce fait à son gré, il s'écrie : voilîi malheiu'eusement comme riiistoire a été écrite par tant d hommes plus pieux qu'éclairés. Mais n a-t-il pas à craindre qu'on ne dise de l'Essai sur 1 histoire générale : voilà malheureusement comme 1 histoire a été écrite par un homme qui n'étoit ni pieux , ni éclairé ?

Après avoir fait ses efforts pour rayer du catalogue des martyrs , les chrétiens qui souffrirent pour leur religion dans le premier siècle , il veut encore en ôter ceux qui souffrirent

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dans le second ; et voici comme il s'y prend ^our cela.

« Nerva, dit-il , Trajan , Adi'ien , les An- » lonins ne furent point persécuteurs ; Marc- » Aurèle ordonna qu'on ne poursuivît point » les chrétiens pour cause de religion. Caraj) calla, Héliogabale, Alexandi'e , Philippe, 3J Gallien les protégèrent ouvertement. Ils » eurent donc tout le temps d'étendre et de îj fortifier leur Eglise naissante. Ils jouirent 3> d'une si giande liberté , qu ils avoient pu- 5J bliquement , dans plusieurs provinces , des » églises élevées sur les débris des temples » abattus. »

Il y a quelques lueurs de vérité et beaucoup d'altération , d'exagération et de fausseté dans ce qu'avance là M. de A ol taire. Il est bien vrai que Nei^a , qui régna si peu , ne fut point persécuteui*. Mais notre historien philosophe est bien en défaut, quand il assure que Trajan ne le fut point. Pour le convaincre de sa méprise , je ne citerai pas les actes du fameux martyr saint Ignace , évêque d'Autioche , ni quantité d'autres pièces semblables dont l'authenticité est évidente. Je ne citerai que des auteurs païens , pour lesquels il a beaucoup plus d'égard et de respect que pour les chrétiens.

Pline , étant gouverneur de Bithinie , considte Trajan sur la manière dont ou doit en

user envers les chrétiens , et il lui rend compte en même temps de ce qu'il a déjà fait '. Après avoir donné les plus grands éloges à leurs vertus , il fait remarquer leur multitude immense qui remplissoit les villes et les campagnes. Il dit qu'il a fait éprouver les plus vives torture* à leurs domestiques , et qu'il n'a pu découvrir aucun crime dans eux. Il ajoute qu'ayant fait venir à son tribunal les chrétiens qu'on lui avoit déférés , il avoit renvoyé absous ceux qui avoient renoncé au christianisme , et condamné à la mort ceux qui avoient voulu y persister.

L'empereur lui répond en approuvant sa conduite. Il lui dit qu'il ne faut point faire de recherche des chrétiens , mais qu'il faut cependant les punir , lorsqu'ils sont dénoncés , à moins qu'ils ne renoncent à leur religion eu sacrifiant aux dieux ».

Voilà l'empereur de qui on assure hardiment , qu'il n'a jamais été persécuteur des chrétiens. De-là on peut conclure trois choses ; 1 ,** Que quoiqu'il n'y ait pas toujours eu des édits généraux pour persécuter les chrétiens dans toutes les provinces de l'empire , la persécution n'en avoit pas moins lieu, et nen étoit pas moins autorisée par le prince. 2 ."^ Que si Pline,

' Pline, livre 10 . c'pître 102. — => Pline, livre to , ^pître io3.

un pliîlosoplie des plus aimables et des plus humains de l'antiquité, faisoit cependant couler le sang des chrétiens ; que doit-on penser de ceux dont les mœurs n'étoient pas si douces, et dont la manière de penser n'étoit pas si raisonnable? 4«° 0*^^ ce qui s'est passé sous Trajan a bien pu avoir lieu sous d'autres empereurs ; et nous avons plusieurs actes authentiques qui démontrent que cela est en effet arrivé. Enfin, la lettre qu'écrivit Adrien en faveur des chrétiens, fait bien voir qu'on ne lais- 5oit j)as de les persécuter, quoiquil n'y eût point de nouvel édit contre eux. Cette lettre se trouve dans l'histoire d'Eusèbe de Césarée. Venons maintenant à Marc-Aurèle. Il est Trai que cet empereur ordonna qu'on ne poursuivît point les chrétiens pour cause de religion. Mais il faut remarquer aussi , que cette ordonnance ne se fit qu'après la victoire remportée sur les Marcomans, la treizième année de son empire. Il faut remarquer encore , que cet empereur qui fut surnommé le philosophe , étoit, malgré sa philosophie, extrêmement attaché au culte des idoles. Il étoit toujours environné de victimes et d'égorgeurs ainsi que s'expriment les historiens. C'est ce qui donna lieu à la fiction badine d'une respectueuse remontrance des bêtes à cornes à l'empereur, lorsqu'il partit de Rome pour aller commander ses armées. La conclusion de cette remon-

DE VOLTAIRE. Tfl

trance, étoit la triste doléance de ces pau"vres bêtes , qui s'écrioient :

Prince, c'est fait de nous , si yous êtes vainqueur.

An su nikèsès oumeis apalômeta,

Eufîn , ce que tous les historiens nous disent du caractère de ce prince , doit nous faire juger qu'il étoit assez superstitieux pour persécuter les chrétiens , et assez équitable pour suspendi'e quelquefois la persécution. Aussi l'Asie , les Gaules et 1 Italie furent-elles inondées du sang des fidèles sous son empire. La seule ville de Lyon en fournit alors un grand nombi'e , dont Eusèbe nous a conservé les actes , écrits par ceux mêmes qui avoient été les témoins de leurs combats. Marc-Aurèle , auquel M. de Yoltaire a tant de dévotion , doit doue être mis aussi au nombre des persécuteiu'S de l'Eglise.

J'avoue bien que les chrétiens fiu'ent en paix sous les empereurs Caracalla , AU'xandi-e , Héliogabale, Philippe, Gallien, et que quelquesuns de ces princes les protégèrent ; mais il faut dire qu'ils furent en paix, relativement à l'état où ils avoient été sous les autres princes : car, cela n'empêcha pas qu'il n'y eût encore un bon nombre de martyrs sous leurs règnes.

M. de Yoltaire vient enfin aux persécutions

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sanglantes de Décius et de Maximin. Il ne peut pas s'enipéchei' de les avouer , mais il ne veut pas que la religion en ait été la cause , ni par conséquent qu'elles aient donné de véritables martyrs. « Si Decius et Maximin, dit-il, perséoi cutèrent les chrétiens , ce fut pour des raijj sons d'état: Décius , parce qu'ils soutenoient 3J le parti de la maison de Philippe ; Maximin , 3} 23arce qu'ils soutenoient Gordien, n

Mais , quelle preuve pourroit-il donner de ce qu'il avance avec tant de hardiesse ? de quel auteur pourroit-il s'a]ipuyer? Quel fait poui'roit-il citer? Quelle ligue, quelle conjuration pourroit-il nommer , ou les chrétiens aient eu part? Tertullien déficit les Romains de son temps de citer une seule conjuration où les chrétiens fussent entrés. Nous donnons le même défi à Voltaire.

Les Dèce et les Maximin firent mourir dans les tourments un grand nombre de chrétiens. L'Eglise les regarda comme des victimes immolées à leur foi ; elle recueillit et conserva avec soin leurs précieux restes : elle respecta leur mémoire. Si ces martyrs n'étoient que des factieux et des révoltés , l'Eglise n'étoit donc aussi qu'une assemblée de fanatiques, de brouillons et de superstitieux. Mais qui oseroit le penser? Et ne faudra-t-il pas une autorité plus respectable que les satires et le fiel de Voltaire , pour nous le persuader?

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