‹ Erreurs de Voltaire (volume 2)Chapitre 17 sur 71 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De la persécution de t Eglise chî'étienne , sous Dioclétien.

M Iv'iGNORANCE chrélienue , dit M. de Vol- >j taire, se représente d'oi'dinaire Dioclétien i) comme un ennemi armé sans cesse contre î) les fidèles , et son règne comme une Sainl- » Barthelemi continuelle '. C'est ce qui est enî> tièrement contraire à la vérité. «

Toute l'idée qu'il veut que nous nous fassions de la persécution de Dioclétien, c'est que, si les chrétiens furent maltraités sous son empire, ce ne fut que malgré lui , et par leur faute : c'est que cette persécution ne dura qu'un petit nombre d'années , et ne donna qu'un trèspetit nombre de martyrs : c'est qu'on n'y exerça point ces cniautés inouïes dont parlent les auteurs chrétiens : c'est que la plupart de nos actes des martyrs ne sont pas à l'épreuve d'une critique éclairée. Donnons quelques moments à examiner si la critique de M. de Voltaire luimême est aussi éclairée qu'elle est hardie.

Il assure d'abord que les chrétiens jouirent

,' Hist. géa. cb. V.

iS ^LES ERREURS

de la plus grande liberté pendant vingt années sous ce prince '. Cependant nous avons un trèsgrand nombre de monuments authentiques , qui contredisent ce que Voltaire donne ici pour très-certain. Les actes proconsulaires des martyrs en montrent une très-grande multitude, qui ont été mis à mort dès les premières années du règne de Dioclétien '. On en voit dans la Palestine , en Egypte , à Rome , dans les Gaules, en Asie et dans plusieui's autres provinces de l'empire , avec le nom des consids qui étoient alors ^. La légion Thébaine fut massacrée dans les Gaules en 286. Saint Sébastien, qui étoit officier dans les gardes prétoriennes , fut martyrisé sous les yeux et par les ordres de Dioclétien lui-même, l'an 287. Les actes des saints Taraque, Andronique et Probe font voir que la persécution étoit très-allumée en 290. Cora.ment M. de Voltaire ose-t-il assurer que les clirétiens jouirent de la plus grande liberté pendant vingt années du règne de Dioclétien ? Il continue selon la même idée , et il dit :

« On afficha un édit par lequel les chré- M tiens seroient privés de tout honneur et de » toute dignité , leurs temples et leurs livres j> brûlés. Un chrétien arracha et mit eu piè- » ces publiquement Tédit impérial. Ce n'étoit

' Histoire générale , chap. V. — ' Euscbius chrono. — ^ Voyez les actes dans Baron, et D. Ruinarl.

dï; voltaire. ig

» pas là un acte de religion , c'étoit un empor- » tement de révolte. Il est donc très-vraijj semblable qu'un zèle indiscret , et qui n'é- » toit pas selon la science , attira cette persé- » cution funeste. Mais il n'y eut point de peine » de mort décernée contre les fidèles. «

]\e diroit - on pas, à entendre M. de Voltaire , que les chrétiens , après avoir irrité ies empereurs , parleurs emportements de révolte, auroient eu encore à se louer de leux douceur et de leur modération? Mais il faut bien se garder de se fier à ses récits, si l'on veut savoir la vérité. Il est vrai qu'il parut en 3o2 un édit, par lequel il étoit ordonné debrûlerles temples et les livres des chrétiens, de priver leurs pjersonnes des dignité5 dont ils étoient revêtus, et de vendre comme des esclaves ceux qui n'auroient aucune dignité*. Mais bientôt après il en parut un autre , par lequel ils étoient condamnés aux supplices, s'ils refusoient de sacrifier aux Dieux. C'est Eusèbe, au teiu' contemporain, qui rapporte ce second édit, et qui nous apprend qu'un chrétien de Nicomédie , et qui étoit de la plus haute qualité, l'avant lu, en fut indigné , et l'arracha publiquement. Il est certain que l'action de ce chrétien fut répréhensible dans un chrétien , parce qu'il n'est jamais permis aux sujets de manquer de respect

' Eusèbe ; List, livre 8.'.

ao LES ERRETIRS

aux puissances , quand même les puissances manqueroient à ce qu'elles doivent aui sujets. Mais je demande ici à M. de Voltaire : i .** Si un semblable édit n'étoit pas évidemment injuste , et s'il ne violoit pas les droits les plus sacrés? 2.0 Si c'etoit-là une raison suffisante pour inonder tout l'empii-e de sang chrétien ? 3.0 S'il y avoit de quoi échaufTer si vivement sa bile contre un chrétien , imprudent à la vérité, mais après tout , généreux et zélé pour sa religion ? Il semble que Dieu désapprouva moins que M. de Voltaire l'action de ce chrétien, puisqu'il lui procura l'honneur du martyre. Après diverses tortures , il fut condamné à être brûlé à petit feu , dit Eusèbe; et il soutint ces tourments avec un courage et une joie qui étonna les païens mêmes.

Nos martyrs les plus généreux ne sont jamais aux yeux de Voltaire que des fanatiques et des rebelles. Il altère sans pudeur la vérité , pour obscurcir et flétrir leur vertu. Qu'on en juge par ce qu il dit du martyr saint Marcel , qui ëtoil capitaine dans la légion Trajane. \ oici comment il s'exprime :

« Un centurion, nommé Marcel, assistant V à une fête qu'on donnoit poiu* la victoire de » Galère , jeta par terre sa ceinture et ses ar- » mes , disant tout haut qu'il étoit clirétien , » et qu'il ne vouloit plus servir des païens. Le 5> zèle de Marcel étoit pieux ^ mais il n'étoit

» pas raisonnable. Si dans la fête qu'on donn noit , on mangeoit des viandes offertes aux » dieux , la loi n'ordonnoit point à Marcel » d'en manger. Le christianisme ne lui ordon- » noit point de donner l'exemple de la sédi- »j tion , et il n'est point de pays au monde où » l'on ne puuît une action si téméraire. »

Il ne faut qu'un mot de réponse , pour faire connoître la sagesse de cet officier chrétien , et l'odjeuse iniquité des jugements et des déclamations de Voltaire. Marcel ne i-enonça aux armes , que parce qu'on vouloit le faire renoncer au christianisme. Les actes de son procès qu'on a encore , en sont une preuve démonstrative.

Comme il vit qu'on le vouloit faire sacrifier aux dieux et aux empei'etu's , il jeta par terre sa baguette et son ceinturon, et dit ' : Si la condition des militaires est telle, qu'ils soient obligés de sacrifier aux dieux et aux empereurs , je jette ma baguette et mou ceinturon, je quitte mes drapeaux, et je renonce aux armes. Ce n'est que sur cela qu'il fut jugé et condamné. Qu'y a-t-il donc dans ces paroles qui montre un zèle déraisonnable , un esprit de sédition , une témérité punissable ? Telles sont cependant les qualifications que M. de Voltaire donne à la conduite du saint martyr Marcel.

' Acta MarcelU , apud D. B.uiaart,

sa LESERREURS

Voici maintenant la manière dont il s'y prend J)Oiu" faire évanouir l'idée des tourments horribles que nos martyrs ont souffert, tt II est ï) certain, dit-il, qu'il y eut beaucoup de chréj) tiens tourmentés dans l'empire. Mais il est » difficile de concilier avec les lois romaines » tous ces tourments recherchés , ces mutila- » tions , ces langues cU'rachées , ces membres M coupés et gi'illés , ces attentats à la pudeur 3) faits publiquement contre l'honnêteté pu- » blique. »

Cela n'est point difficile à concilier , quand on est un peu vei'sé dans l'histoire , et qu'on connoît quel fut le caractère et le génie du peuple romain. Ne sait-on pas que jamais peuple ne fut plus inhumain dans les supplices qu'il ordonnoit , et que les empereurs se conformèrent à ce génie féroce et sanguinaire ? Ne saiton pas que les chevalets, les peignes de fer dont on déchiroit les côtés des suppliciés , et dont il est si souvent parlé dans les actes des martyrs , étoient les tortures usitées chez les Romains ? Ne sait-on pas que les condamnations à être brûlé , ou à être dévoré par les bêtes féroces , étoient très-communes parmi eux ? Tacite , Suétone, Jules Capitolin ne nous font-ils pas des détails affreux de ces différents genres de supplices ? Ce que disent Lactance, Eusèbe, et les autres auteurs chrétiens , n'est donc point conU'e la vraisemJjlauce j et c'est donc à pure

j erte que M. de A oltaire les veut faire passer pour des exagérateurs et pour des critiques peu éclairés.

Il sent bien que c'est inutilement qu'il s'efforce doter à 1 Eglise la gloire de ses martyrs. Les monuments les plus authentiques parlent trop haut contre lui. C'est pour cela qUil se retranche ensuite à diminuer autant qu il peut le nombre de ceux qui ont donné leur sang pour attester la vérité de la religion, et 11 est » fait mention , dit-il , d'environ deux cents >3 martyrs, vers ces derniers temps de Dioclé- » tien , dans toute létendue de l'empire l'o- » main. »

Remarquez que c'est après quatorze cents ans , malgré l'autorité des auteurs les plus res- 2)ectables , et sans en apporter aucune preuve , que Voltaire l'assure. Le livre des pontifes romains , dans lequel on tenoit un compte exact de tous ceux qui avoient sacrilîé leur vie à leur foi , en compte plusieurs milliers immolés eu un mois dans la persécution de Dioclétien '. Baronius rapporte que Maximin fit mettre le feu à une église toute remplie de chrétiens , et les y laissa tous consumer. Plusieurs actes des mai*tyrs nous eu présentent quelquefois des cinquante et soixante massacrés en même temps, Eusèbe écrit qu'une ville de Phrygie étant toute

V oyez BaroD. sous Dioclétiea.

clirétienne , on en fit mourir tous les habitants jusqu'au dernier'. Et Voltaire nous assui'e, qii'il n'y a pas eu plus de deux cents martp's dans toute l'étendue de l'empire romain vers Ces derniers temps de Dioclétien.

Voici enfin le dernier coup qu'il s'efforce de porter à la gloire de nos martyrs. 11 prétend que ces pièces, qui sont connues sous le nom des actes des martyrs , ne sont que des pièces méprisables, sans critique, sans autorité , sans vraisemblance. Il dit que le zèle de Lactance contre les empereurs païens est très-louable , mais qu'il n'est pas adi'oit. On est bien sur que son zèle contre les martyrs n'est pas aussi louable. Mais est-il plus adroit?

Pour nous faire voir combien peu on doit se fier aux actes des martyrs , il choisit ceux de saint Romain, pour exercer sa critique *. Il croit y trouver des impossibilités et des absurdités ; il trouve étrange que Fleiiry ait rapporté de semblables faits, bien plus propres, dit-il» au scandale qu'à l'édification. Voici comment il parle sur ce mai'tyr.

K Les actes sincères nous rapportent que M l'empereur étant dans Antioche , le préteur « condamna un petit enfant à être brûlé. Une » grande pluie éteignit le bûcher, et le petit <? garçon en sortit sain et sauf, en demandsiut ;

* Eus. hist. liv. S.', chp 9.*. — ' Mélanges, cb. 5.'.

u OÙ est donc le feu? Les actes ajoutent cpic » l'empereur le fit déli\-rer, mais que le juge >j ordonna qu'on lui coupât la langue. Il n'est M guère possible de croire qu'un juge ait fait » couper la langue à un petit garçon à qui l'em-- M pereur avoit pardonné. »

M. de Yoltaiie raconte ensuite comment cet enfant , après avoir eu la langue coupe'e , parla avec une volubilité plus grande qu'auparavant , et il plaisante sur ce prétendu miracle. Après cela, il ajoute : « Vous remarquerez que dans » cette année 5o3 , où 1 on prétend que Dio- » clétien étoit présent à toute cette belle aven- » tiu-e dans Antiocbe, il éloit à Rome, et » qu'il passa toute Tannée en Italie. »

Mais vous remarquerez aussi que AI. de Voltaire, en voulant contredire les actes des martyrs, se contredit lui-même. Il affirme ici que Dioclétien passa toute cette année 5o3 en Italie ; et deirs pages plus haut il dit, que cette même année jo5 Dioclétien étoit à ]N icomédie , où il fit publier son édit contre les clirélicus. ]VL de Voltaire ne manque ni de mémoire, ni de discernement. D où peut donc venir la contradiction ? Elle vient apparemment du même principe que les fréquentes falsifications. Les actes de S. Romain ne sont point tels quil les présente. Ils portent que le martyi'e de ce jeune chrétien arriva la dix-neuvième année de l'empire de Dioclétien, et que ce saint, après avoir

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été condamné au feu et avoir eu la langue coupée , fut remis en prison , où il demeura encore fort long-temps. Enfin , comme la solennité des fêtes qu'on célébroit dans tout l'empire, pour la vingtième année du règne de l'empereur, approchoit, et qu'on avoit coutume de délivrer alors les prisonniers , le saint martyr fut étranglé dans sa prison trois jours avant le commencement des réjouissances. Les actes nous apprennent que Dioclétien étoit en Asie au commencement de la persécution , et Lactance dit qu'il arriva à Rome vers la mi-novembre. Par-là les faits se développent, la vérité paroit , les erreurs et les calomnies de Voltaire sont démontrées. Sa critique sur le martyre de saint Maurice et de toute sa légion , n'est pas plus heureuse que celle qu'il fait sur les actes de saint Homain. Il ne présente le martyre de ces généreux soldats , que comme une fable mal conçue et mal imaginée.

« Cette liistoii'e, dit-il, ne fut écrite que » près de deux cents ans après par l'abbé Eu- « cher, qui la rapporte sur des ouï-dire. Mais » comment Maximien Hercule auroit-il ap- » pelé d'Orient cette légion, pour aller appai- » ser une sédition dans les Gaules? Pourquoi ») se seroit-il défait de six mille six cents bons » soldats? Comment tous étoieut-ils chrétiens » sans exception? Qui les aurpit massacrés? Si » ce fait incroyable pouvoit être viai , commeu t

DE VOLTAl R E. 27

3/ Eusèbe l'eùt-il passé sous silence ? etc. >» Voilà bien des pourquoi et des comment , qui ne signifient pas grand' chose ; et ce n'étoit pas la peine d'employer tant de paroles, pour ne donner que de si foibles raisons.

L'auteur de l'histoire de ces martyrs est saint Eucher, qui étoit un riche sénateur, et qui fut ensuite archevêque de Lyon. Il recueillit les monuments qu'on avoit conseiTes à Agaune, du martyre de ces soldats. Il en apprit plusieui-s circonstances par Isaac , évèque de Genève , qui les avoit apprises du vieux évèque Théodore , lequel vivoit encore en 3 8 1 . Ainsi cette histoire est bien plus ancienne et bien plus authentique, que ne le prétend j\L de Voltaire.

La marche de plusieurs légions dans les Gaules, sur la fin du troisième siècle, s'accorde avec tous les monuments de l'histoire. Les Bagaudes s'é tant révoltés , Dioclétien envoya contre eus Maximien Hercule , qui les fît rentrer dans le devoir. C'est à cette occasion que la légion Thébaine passa de 1 Orient dans les Gaules. \u reste , il n'est point étonnant que Maximien eût fait massacrer tous les soldats d'une légion. Cela n'est point contraire aux mœurs des Romains. Sylla fit égorger de sang froid ■ , et presque sous ses yeuv , sept mille hommes dont il

' Dion-Cassius.

n'étoit pas assez content. Caligula étant sur le Rhin , se divertissoit à envoyer des légions massacrer d'autres légions. Dioa-Cassius écrit que Galba fit tuer inhumainement sept mille soldats prétoriens. Maximien , pour Thumeur cruelle et sanguinaii'e , n'en deyoit guère aux Sylla, aux Caligula , aux Galba. Eutrope et Aurelius Victor en conviennent. Les pourquoi et les comment de M. de Voltaire sont donc bien mal fondés. On ne peut rien conclure du silence d'Eusèbe. Cetliistorien qui étoit d'Asie, neparle que de la persécution qui fut en Orient, et qu'il avoit vue lui-même ; il ne touche aucunement en cette occasion les affaires d'Occident. Jugez de la créance que méritent les autres choses qu'avance M. de Voltaire sur les j)crsécutions de fEglise chrétienne.

Comm^e tout ce qui a été dit dans ce chapitre a violemment sovdevé la bile de Voltaire ; on peut voir dans la réponse aux éclaircissements, comment il se débat pour répondre , et avec quoi succès il le fait.

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