CHAPITRE YIII
De l'Apostasie de Julien.
T OICI un plaidoyer des jdus singuliers qui aient jamais été faits ; il faut avoir toute l'habile té et toute la hardiesse de M. de Voltaire pour entreprendre et poui' soutenir une pareille cause. Il prétend excuser, et en quelque manière justifier Tempei'eur Jidien d'avoir apostasie du christianisme , et d'avoir renoncé à l'Evangile poiu* embrasser le culte des idoles^ Celui qui excuse Kéron , qui fait un si beau panégyi'iquedeDioclétien, qui déchire si cruellement Constantin , peut bien encore être l'avocat de l'ap^ostat Julien^
c( Peut-être, dit-il, en suivant le cours de » sa vie, et en observant son caractère, on *) verra ce qui lui inspira tant davei'sion pour w le christianisme. » Ces causes d'aversion que l'avocat rapporte , sont les crimes du premier empereur chrétien Constantin, grand oncle de Julien, la confusion et lescai-nages dont la religion chrétienne remplissoit lempire ; l'orgueil et les intrigues dxs évêques; une éducation philosophique; enfin, l'esprit pacifique
* Mélanges , c. 62.
DE VOL t AIRE. o:î
de la religion païenne. Il conclut, en disant que les politiques ne furent pas ]>lus surpris de voir Julien quitter le clirisliauisme pour les faux dieux, que de voir Constantin quitter les faux dieux pour le christianisme , et qu'il est fort ^TaisemblaLle que tous deux changèrent par des raisons d'état. Voyons brièvement la valeur et la force de ces raisons.
La première que donne M. de ^ oll.iii'e, c est l'horreur que Julien devoit avoir des crimes de Constantin , qui avoitniis cette nouvelle l'eligion sur le trône : cette première raison n'est point concluante; car Julien devoit avoir encore bien plus d'horreur de la religion païenne , qui a^ oit fourni tant d'empereui'5 qu'on devoit moins regarder comme des hommes , que comme des monstres dignes de l'exécration de tout l'univers. Constantin a eu des défauts ,- il v a; eu des taches clans sa vie, il est vrai. 3Iai$ quelle compai*aison de ces défauts et de ces taches , avec les cruautés d Auguste durant le triumvirat, avec la férocité des Calignla , dei^ Domitien , des Maximin , des Ih'cius , a\ ec leâ honteuses débauches des Kéroii , des Héîiogabale, des Caracalla, etc. Ces païens dévoient donc être plus détestables aux yeux de Julien^ que le chrétien Constantin. Ce n'éloit donc pas là un motif suffisant jjour passer du chris-' lianisme à l'idolâtrie.
La secoude raisou , c'est la coufosion et Ici;
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carnages dont la religion chrétienne remplissoit l'em] ire. îu'ais il semble an contraire que la paix de lEglise avoit fait naître la paix dans tout lunivers. L'empire romain n'avoit jamais }Oul d'une si longue et si liemvuse tranquillité , que sous le grand Constantin. Jl y eut sous son règne, et sous celui de son fds, quelques éyêques exiles pour les affaires de Tarianisme ; il y eut des conciles, des disputes, des intrigues d'éyêques ; mais cela n'altéra point la paix civile des provinces. Pour ces carnages qui remplissoient tout Tempire, ils n'ont jamais existé que dans Timagi nation de M. de \ oltaire. Aucun auteur n'en a parlé. Il y eut des carnages épouvantables dans l'empire sous les Dioclétien , les Maximien , les Maximin , les Dèce. Les chrétiens en étoient les victimes. ^ oilà tout ce que les monuments historiques nous apprennent, et l'on n'y voit rien encore qui puisse excuser ou justifier l'apostasie de Julien.
On donne poui* troisième cause de cette apostasie ,^ l'orgu-eil et le faste des éyêques; et l'on cite en preuve, le trait suivant. « Un nommé » Léoalius, évéque de Tri})oli , fit dire à l'inv- M pératricc, qu'il n'iroitpoint la voir , à moins x> qu'elle ne le reçût d'une manière conforme » à son caractère épiscopal , qu'elle ne vînt au- » devant de lui jus([u'à la porte, qu'elle ne re- » eût sa bénédiction en se courbant , et qu'elle » ne se tînt debout jusqu'à ce qu'il lui permît
DE VOLT Al liÉ. ^7
)» de s'asseoir. Les pontifes païens n'en usoient )i point ainsi avec les impérati'ices. Cet orgueil » dut faire de profondes impressions dans >j l'esprit de Julien , qui fut témoin. »
Si ce trait eût été rapporté fidclcnient, il eût prouvé tout le contraire de ce que prétend M, de Voltaire. Car il y a deux défauts dans ce récit qu il fait : défaut de fidélité, et défaut d'équité. Il défigure totalement le fait, pour rendre odieux les ministres de la religioil ^ et pour en tirer des conséquences désavantageuses. Suidas le rapporte bien différemment. Il dit qu'un grand nombre d'évêques , étant assemblés pour un concile . allèrent tous, les uns après les autres, rendre leurs devoirs à l'impératrice Eusébie, qui les reçut avec beaucoup de bauteur et de fierté. Léontius , évèque arien, d'une assez mauvafise réputation , étant informé de l'accueil qu'on avoitfait aux autres évêques, ne voulut point j paroître à son tour. Eusébie" s'en tint offensée , et fit demander à l'évèque jîourquoi il ne venoit pas comme les autres lasaluer. Léontius fit alors une partie de ctte ré[jonse que Voltaire a si bien amplifiée. Eusébie s'en plaignit à l'empereur , qui lui répondit, qu'elle feroit bien mieux de se tenir dans son palais à filer avec ses filles. Voilà le récit de l'auteur grec , qiri est bien différent du récit de Fauteur fra^icois.
11 faut conclure de-là : i .'^ Que ce faste n'é-
toit point ré|/aiidu clans tout le corps épiscopal, puisqu'il n'y eut qu'un seul évéque qui fit cette faute , si maligut.'meut remarquée. 2 .o Que la déférence des autres évêques devoit faire | dans l'esprit de Julien une impression plus profonde que la faute d'un seul , et lui devoit mieux faire connoître l'esprit de la religion chrétienne»
La quatrième raison qu'on donne de l'apostasie de Julien , c'est qu'il avoit été élevé par des philosophes , qui fortifièrent dans son cceur l'aversion malheureuse qiie les abus de la religion chrétienne lui inspirèrent poui" elle.
Cela j^rouve combien l'éducation philosophique est funeste. Je crois qu'elle l'est encore autant aujourd'hui qu'elle l'ëtoit alors. On apprend bien aux. jeunes gens à i^marquer les abus réels ou prétendus de la religion; on ne îeuj' apprend pas à en remarquer la sainteté , la force, les avantages et les suites. Cependant il est faux que Julien n'ait été élevé que j.ar des^philoso-*hcs. Eusèbe, évéque de Nicomédie et son parent , fut un de ses premiers éducateurs ; et il avoue lui-même quai a été chr(îîien jusqu'à l'âge de vingt ans.. S'il eût été mi VraLj.hiiosophe , il auroit bien su. disî/ingucr la sainteté de la religion d'avec les abus qu'on en. faisoit; il auroit senti toute l'absurdité et L'extravagance de l'idolâtrie qu'il embrassa. îaiiiu la dernière raison qu'apporte l'avocat
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àe Julien , c'est l'esprit pacifique delà religioiï païenne, qui navoit ni dogmes, ni sacrifices commandés , et qui par conséquent devoit être bien plus du goût d un pliiloso]>he.
Il paroît par cette dernière raisan , que le^ païens étoient comme nos philosophes modernes , et nos philosophes modernes comme les païens. La religion qu ils voudroient, c'est une religion sans dogme de créance et sans exercice de culte; c'est-à-dire, qu ils couserveut encore par nécessité le nom de religion , et qu'ils trompent pai'-là le monde, puisquau fond ils n'eu- ©nt point.
Après avoir si bien réussi à excuser lapostasie de Julien, M. de Voltaire le justifie entièrement sur les ^persécutions que nous croyons qu'il a faites aux chrétiens. « Il ue fit jamais » mourir aucun chrétien , dit-il , il ne les per- >j sécutoit point. Il les laissoit jouir de lcur& « biens comme empereur juste , et il écrivoit, » contre eux comme philosophe. »
Eulrope ' avoue que Julien ])ersécUtoit trop vivement la religion chrétienne ; Ammitn ^Vfai'cellin blâme linjustice de ses lois contre lesrhrétiens , et ses artifices pour fomenter la division entre eux *. Les actes publics nous fovit connoître un grand nombre de martyrs quisouHVireut par l'ordre de ses gouverneurs. Ht-
•"Eulrope. 1. 10. •— * AmiTi. Marcel. 1. a5^
M. de Voltaire assure que Julien ne persécuta ] jamais les clircliens. Il ne peut ensuite s'empêcher de témoigner son indignation , sur ce qu'on désigne ce grand homme par le surnom injurieux d'apostat ; mais il faut qu'il s'en console. Le monde parlera toujours de même. Oii dira toujours Louis le Bègue, Charles -le - Chauve et Julien l'apostat-