CHAPITRE IX
De MciJioniet.
J-VES chrétiens n'avoient regardé jitsqu'à présent le fameux Mahomet que comme un heureux brigand, un imv os tcui- habile, un législateur jiresque toujours extravagant. Quelques savants de ce siècle , sur la foi des rapsodies arabesques, ont enti'cprls de le venger de Tinjustice que lui font nos écrivains. Il nous le donnent comme un génie sublime, et comme un homme des plus admirai )les parla grandeur de ses entreprises, de ses vues et d«' ses succès. M. de YoUaire nous assure qu il avoit une éloquence vive et forte, des yeux perçants. une physionomie heureuse, l'intrépidité d'Alexandre, la libéralité et la sobriété dont Alexandre auroit eu besoin pour être un grand homme en tout '. A la beauté de ce portrait ne preii-
* Histoire gea. ch. V.
droit -on pas "N'ol taire pour un petit Maimliourg?ll nous représente Mahomet comme un homme qui a eu la gloire de tirer presque toute 1 Asie des ténèhres de l'idolâtrie. Il extrait quelques paroles de divers endroits de l'alcoran , dont il admire le sublime. Il trouve que sa loi est extrêmement sage, que ses lois civiles sont bonnes^ et que son dogme est admirable en ce qu'il a de conforme avec le nôtre. Eufin pour prémunir les lecteurs contre tout ce que les chrétiens ont dit méchamment de Mahomet , il avertit que ce ne sont guère que des sottises débitées par des moines ignorants et insensés. Faisons quelques remarques sur ce sublime panégyrique.
Et d abord la comparaison de Mahomet avec Alexandre est heureusement ti'ouyée. Le valet d'un marchand de chameaux comparé au fils d un grand roi ; un clu f de volem's et de brigi'ands , au vainqueur de la Grèce et de l'Asie ; le législateur le plus extiavagant et Thommele plus ignoi'ant, avec le mieux instruit et leplus^ éclairé de tous les princes. On donne à Mahomet 1 intrépidité et la libéralité d'Alexandre j mais on ne lui donne pas sa continence. Alexandi'e traita avec le j lus grand resj)eet toutes lesprincesses de la maison de Darius qui étoient devenues ses jvrisonnières. Et Mahomet disoit qu'il avoil ])ermi?sion du ciel de ' rendi'c en même-temps autant de femmes qu'il youdroit.
6s LES ER REUES
L'auteur arabe qui a écrit sa vie , dit qu'il eiï eut dix-liuit. Exaininons maintenant les pro-* digos qu'il lui attribue.
I>ire, comme M. de Voltaire, que Mahomet retira presque toute l'Asie de l'idolâtrie , c'est faire trop d'honneur à cet imposteur^ C'est se déshonorer soi-même en avançant une chose dont tout homme médiocrement instruit ])eut démontrer la fausseté. Car, i.° cette belle partie de l'Asie qui s'étend depuis le détroit de Gonstanliuo])le jusqu'à l'Euphrate, et même jusqu'au Tibre , étoit chrétienne avant Mahomet. 2.0 Les régions immenses de la Tartarie et tout le nord de l'Asie sont encore ])resqu€ toutes idolâtres. 5.° Les Lides ont incomparablement encore plus de païens que de mahométans, comme M. de Voltaire en couvicnf lui-mèmi% 4-** La Chine n'a presque jamais entendu parler de IMahomet. 5.° La Syrie et unç grande partie de l'Arabie éto-ient cliréliennes ayant que cet imposteur parùtauinonde. Comment a-t-il donc tiré presque toute l'Asie des ténèbres de l'idolati'ie ? Cette première partie de son éloge est donc déjà sujette à caution.
« Il étoit bien difficile , dit-on , qu'une re- M- ligiou si simple et si sage , enseignée j^iarun M un homme toujours victorieux, ne subjuguât 3* pas une partie de la terre •• 'j
* Mélanges , chapitre Gg.
Il est vrai que la relii:;iou de ]\fahomet est bien simple. Gar e\eepte le dogJiie de l'unilé de Dieu, qu'il prit des Juils ou des chrétiens^. il ne changea rien aux usages- des Arabes. Il leur laissa leurs brigandages , et les y autorisa encore par son exemple. Il leur recommanda de se laver souvent les mains , les pieds et la tête , parce qu'ils étoient nalurellenKmt fort mal-propres, comme le sont encore les Turcs, Il leur laissa la circoncision ^ parce qu'elle étoit en usage parmi eux dejniis bien des siècles , et qu'ils croyoient la tenir d'Abraham. Il leur donna un yeûl rituel de prièi"C& , qu'on peut, faire dans un instant. II est vrai qu'il n'y a pas là de quoi rebuter ; mais y a-t-il. beaucoup à; louer et à admirer ?
Quant à la sagesse de celte religion , le trait le ] dus sage qu'on y ti'ouve , c'est la défense de 1 examiner et d'en raisonner. La précaution étoit nécessaire. Il n'y avoit qu'une ignoiance grossière qui pût mctlre en sûreté loules les sottises- dont l'alcoran est rempli.
\enons maintenant à ces sublimes jiensées que M. de Voltaire admire <]ans l'alcoran ; nous trouverons qu'elles ne sont guère quedi'S imitations ou di^s extraits de nos divines écritures. Mahomet n'y cntendoit ]\is gtand'cbose ; mais il se sei-voit, dk-on , d'un moine aj oslal, nommé Serglus, qui ctoil ci} état d'en fournir divers endroits , que Aiaboniet liaves-
tissoit ensuite dans son alcoran. Un trait qïie I nous allons rapporter , suffira poxir convaincre de ces imitations et de ces travestissements»
« Sa définition de Dieu est d'un genre véri- » tablement sublime , dit M, de Voltaire. On >3 lui demandoit qui étoit cet Alla qu'il anjj nouçoit. C'est celui , répandit-il, qui tient » l'être de soi-même , et de qui les autres le > M tiennent; qui n'engendre point et qui n'est » point engendré , et à qui rien n'est sembla- » ble dans toute l'étendue des êtres, w
Je suis celui qui est , dit le Seigneur dans l'Exode. Le ciel et la terre vous appartiennent, dit à Dieu le propliète royal , c'est vous qui en avez posé les fondements , votre règne e&t un règne qui dure dans tous les siècles. Que trou- "Vera-t-on de semblable à vous , Seigneur , Dieu des vertus ? Que l'an compai'e ces textes avec ce qu'on cite de Mahomet , on trouvera que ce qu'il dit de grand est tiré de l'Ecriture , et que ce qu'il ajoute est un dogme qui sent le sabellien , Tarien ou le juif , et qui peut encore être admis par les soeiniens.
Mais qui le croiroit, que le même Voltaire qui dans son histoire générale , fait de Mahomet un génie sublime , uu législateur sage , un Alexandre , et quelcpie chose de ]>lus encore qu'Alexandre , en fasse dans ses nn'lajjges de philosophie et de littérature , le plus méprisable et le plus détestable de tous les hommes ?
DEVOLTAIilE. ^5
Il tombe clans lescontiaclictions les plvis grossières , et il a toujours le ton également hardi et assure. Jugez de la créance que mérite ce .fameux écrivain.
Il parle sur le même ton dans son épître au roi de Prusse , sur la tragéd ie de Malioraet.
Il y avoue que ce grand proj diète « n'éloil » qu'un mardi and de cliameaux , qui , associé M à quelques brigands , leur persuada qu'il s'en- » tretenoit avec l'ange Gabriel , qu'il s^ vanta M d'avoir été ravi au ciel , et d'y avoir reçu » une partie de ce livre inintelligible, qui fait a frémir le sens commun à chaque J âge , que » pour faire respecter ce livre y il porta dans » sa patrie le fer et la flamme , qu'il égorgea M les pères , qu'il ravit les fdles , qu'il donna M au5^ vaincus le choix de sa religion ou de la M mort , qu'il enlevoit les femmes de ses disjj ciples. »
Yoilà le commentaire le ])lus sûr que nous puissions donner au panégyrique de Mahomet. C'est Voltaire qui explique le sens de Voltaire.
CIIAriTRE X.
De Cl uirlc magne.
.>< HARLEM AGTSfE, qui étcuditlcs bornes deVempire fraiiçois depuis 1 Ebre eu Espagne jusqu'ea
66 LES eéreu'rs
Hongrie , et depuis les portes de Rorae jusqu'au nord de la Germanie , qui fut comme le nouveau fondateur de l'empire d'Occident , qui subjugua cette fière Allemagne qui avok résisté à toute la puissance r&maine, étendit la religion aussi loin que ses conquêtes , et que quelques églises honorent comme un Saint ; Charlemagne , si nous en croyons Voltaire , n'étoit qu'un^ heureux brigand , un conquérant inhumain ., et peut-être même un père incestueux.
Celui qui maltraite ainsi ce grand prince , c'est celui qui vient de nous représenter l'inrposteur Mahomet comme un homme d'un génie extraordinaii^e, pi^sque en tout égal , et par quelques endroits supéi'ieur à Alexandre même. C'est ainsi qu'il disti'ibue et partage les louanges et les satires.
C'est poui' mieux dégrader Charlemagne , qu'il fait d'abord une peinture touchante de l'innocence et des nfâlheurs des nations Saxonnes, et des cruautés que ce prince exerça contre elles. « Les mœurs des Saxons et leurs lois , j» di!-il , étoient les mêmes que du temps des » Romains. Chaque canton se gouvcrnoit en » république ; mais ils élisoient un elief pour >} la guerre. Leurs lois étoient simjdes comme M leurs mœurs, leur religion gi'ossière ; mais" M d'ailleurs ils cultivoient la justice; ils met- >» toieut leur gloire et leui* bonheur dans \» M liberté. »
n Cliarlemagne fît la guerre aux Saxon», >■ tl'ente aimées ar\anl cle les assujétir pleinement. Leur pays n'avoit point encore ce qui > lente aujoui'd'hui la cupidité des conqué- ) rants. Il ne s'agissoit que d'avoir pour escla- » ves des millions d hommes qui noui-rissoient » leurs troupeaux, et qui ne vouloient point » de maîtres. Le général de la plupart de cesn peuples étoit le fameux Yitikind , homme » XaA quAi'minius, mais qui eut enfin plus de M foiblesse. w Nous verroiiis bî-en tôt quelle est la foiblesse que M. de Voltaire reproche à ce général. ^ oilà en abrégé le portrait qu'il fait des Saxons. Voici comme il peint les cruautés de Cliarlemagne.
« Cliarles prend d'abord la fameuse bour- » gade d'Eresbourg. Il fait égox'ger les habi*- M tants, il ])ille, il rase le principal temjle M du l'ays. On massacre les prêtres sui* les dé-^ ». bris de l'idole renversée. On pénètre jusw qu'au Véser. Tous ces cajilons se soumirent. M II voulut les lier à son joug ])ar le christia- M nisme. Il leur laisse des missionaiaires pour M les jiersuader, et des soldats j^our les forcei?, » Presque tous ceux qui habiloient vers le Vé- M ser, se trouvèrent en un an chréliens, mais M esclaves.
» \itikind, retiré chez les Danois , revient M au bout de quelques années. Il lanime ses M compatriotes, il les rassemble , il dctiuit le
68 i^Es érAeurs
» christianisme qu'on n'avoit embrassé que pai
" la force. Il vient jusquau Rhin, suivi d'une
» multitude de Germains , il bat les lieutenants
*> de Charlemagne. Ce prince accourt. Il dé-
» fait à son tour Yitikind, mais il traite de
M révolte cet effort courageux de liberté. Il
» demande aux Saxons tremblants qu'on lui
» livre leur général , et sur la nouvelle qu'ils
>j l'ont laissé retoumer en Danemarck, il fait!
» massacrer quatre mille cinq cents prison-
» mers. Ti-alter ainsi des hommes qui corn-
»> battoient pour leur liberté , c'est l'action i
Jî d'un brigand.
» Il fallut encore trois victoires avant d'ac- » câbler ces j^euples sous le joug. Enfin, le » sang cimenta le christianisme et la servi- » tude. Yitikind lui-même , lassé de ses mal- 3> heurs, fut obligé de recevoir le baptême. Le » roi , pour mieux s'assurer du pays , trans- » porta des colonies saxoues jasqu'en Italie , » et établit des colonies de Francs dansles terres » des vaincus. Mais il joignit à cette politique » sage , la cruauté de faire poignarder par des » espions , les Saxons qui vouloient retourner » à leur culte. Souvent les conquérants ne sont » cruels que dans la guerre: la paix amène des « mœurs et des lois plus douces. Charlemagne « au contraire fit des lois qui lenoient de l'in- » humanité de ses conquêtes. »
U faut avouer que M. de > ollaire fait là de
haiiemagne un priace bien détestable. On l'auroit pas cl aussi liorribles idées des Sylla , les Mai'ius, des Attila. Mais ne nous en tenons oas à la parole d'un écrivain toujours furieux outre les princes qui auront rendu de grands îérvices à la Religion. Dissipons les mensonges, et à leur place mettons la vérité.
Les mœurs des Saxons étoient du tcinps de Charlemagne , les mêmes que du temps des Romains , c'est-à-dire , extrêmement féroces et barbares '. Ils cultivoient la justice, mais c'étoil enlr eux seulement. Et ils étoient toujours prêts à faire des irruptions cliez leui's voisins; pillant, brûlant, ravageant dès qu'ils étoient les plus forts , et ne s'en retournant jamais dans leurs forêts , qu'après la dévastation des pays qu ils avoient pai'courus. Les empereurs romains , depuis Auguste jusqu'à Honorius, furent toujours obligés d'entretenir de nombreuses ai'mées sur ces frontières ; les succès furent toujours balancés, ces peuples ne furent jamais véritablement soumis.
Du temps de Charlemagne ils faisoient des courses et des ravages continuels sur les terres des François '. Ils portoient partout le fer et le feu. Tout ce qu ils ])ouvoient enlever d'iiommes, de femmes et d'enfants, ils les emme-, noient eu esclavage. Charles marcha contr eux ,
' Voyez Tacite. — * Eçiuhar.
yt» L'ES ERTIEURS
les défit, prit leur meilleiu*e place qui étoit Ei'esbourg, en fit passer ia garuison au fil de' i'épée, paixlonna au resrte d« la nation , et partit pour l'Italie. A j^eine le vainqueur fut-il éloigné , que les Saxons reprirent les armes et ' recommencèrent les ravages. Charles fat obligé ' -de retourner à eux; il les battit et il leur pardonna encore. Ce ne fut qu'après la cinquième perfidie et la cinquième expédition, que Cliarlemagne résolut de sévir conti'e ces brigands. PiOur les punir des massacres qu'ils avoient faits en tant de villes, et pour les épouvanter par la terreur du cbàliment, il fit couper la tête à quatre mille cinq cents de ceux qui, malgré leur serment, avoient encore pris les ai'mes. de châtiment était bien rigoureux , il est vrai ; i mais Charles le crut nécessaire ]iour contenir ces brigands, et pour assurer le salut de ses peu[des.
Cependant voyant ensuite que tant de sévé- TÎté étoit inutile, il témoigna aux Saxons que ■ce n'étoit qu'à regret qu'il répandoit leur sang ^ qu'il ne vouloit j)as détruire leur nation; qu'il leur aoeorderoit volontiers la paix, si leui's chefs qui s'éloientretirésvouloient venir traiter avec lui. Il leur donna des otages ])our la sûreté de leurs personnes, il les reçut avec bonté, il les gagna au christianisme , il eut la meilleure part à la conversion du fameux \itikind (et c'est là apparemment la foiblesse que V oltaire re-
DE VOLTAIRE. yt
proclie à ce géuéral ); il établit onze cvéques dans le pays des Saxons ' , il y fit lleui'ir la Reli giou , il les laissa vivre -selon leurs lois , et leur fi t goûter les douceurs de la paix. Voilà ce que les historiens con.tem|K)rains de .Cliarlemagne nous a])prennerit de ses expéditions et de l'établissement de sa religion en Saxe. Ils étoient mieux instruits que Voltaire. Ils sont plus dignes de foi que lui. Ce cbi'istianisme prêché le ■sabre à la main, cimenté par le sang, suivi de la sei'vituJc, et ces autres expressions odieuses si souvent ejnployées dans 1 Histoire générale , sont aussi coiUi'aires à la vérité, qu'elles sont indécentes dans la bouche duu homme qui se dit encore chrétien.
On ne trouve dans aucun de ces historien* contemporains cet hoi*rible trait que Voltaire l'fkconte , savoir : rpi'en transportant des colonies de Saxons en Italie, Cliarlemagne faisoit égorger par des espions ceux qui vouloient retourner à leur ancien culte. Un j>eu de cette critique qu'on emploie avec tant de zèle quand il s'agit de la défense des hérétiques, eût été ici mieux placée ; mais Charlemagne étoit catholique.
La plus grande rigueur que ce prince ait montrée contre les idolâtres, parut dans une loi qui se trouve dans ses capilulaires *. Elle
' Egirrfiart. — ' Capilul. Reg. Carolus Magnus d« praesentibus Saxon, caj), 8.
porte que sî un Saxon veut demeui-er en Saxe €t qu'il dissimule et cache sa religion, ou reiuse de se faire clirétien , il sera mis à mort. Cette loi étoit donc une espèce d^arrét de bannissement contre les Saxons, s'ils refusoient de se faire chrétiens; ou uti cas de mort, si ne VOU.ant pas se faire chrétiens, ils vouloient néanmoins demeurer dans l'empire. On ne voit pas que cette loi ait occasionné aucune exécution. Les reines Jeanne de Navarre et Elisabeth d'Angleterre ont iK>né des lois bien autrement rigoureuses contre les catholiques qui refus.Toient d'abjurer leur religion. Les prisons remplies de malheureux et les échafauds mondés de sang, furent d'affreux témoignages de 1 esprit sanguinaire qui dicta ces lois, et de la cruauté desexéculions qui les suivirent. Nous Terrons Yollaire , taire, pallier, justif.er ces lois laites pour la destruction de la religion catholique. Ici il emploie la satire, le fiel, le mensonge , la calomnie , pour faire envisager avec horreur ce qu'a fait Charlemagne pour la destruction de l'idolâtrie.
Après avoir représenté d'une manière si odieuse toutes ces expéditions de Charlemagne, « glorieuses à ce prince et si avantageuses pour la Religion , Voltaire veut encore répandre les soupçons les ])lus injurieux sur ses mœurs. « On a écrit, dit-il, qu'il avoit poussé l'amour y> des femmes jusqu'à jouir de ses propres filles.
DE VOLT AIR E. y3
Mais qiiand on a écrit quelque chose dedésavantisgeux sur les Mahomet, les Julien, les Dioclctieu, sa critique inquiète, sévère et outrée défie hardiment et souvent imprudemment de donner des preuves de ce qu'on avance. On lui fait ici le même défi. Qu il cite un historien contemporain qui ait rapporté ces faits honteux ; qu'il dise où les autres les ont puisés ; quil en ap]>orle les preuves, et qu'il les justifie. Il y réussira apparemment comme il a réussi en citant dans ce même chapitre Grégoire de Tours, sur lequel sainement il n'a pas jeté les yeux-
« Charles, dit-il, avoit épousé la fille du roi M desLomljards , dans le temps qu'il avoit déjà w une autre femme : il n'étoi t pas rare d'en avoir M plusieui's à la fois. Grégoire de Tours rap- » ];orte que les rois Contran , Carihert, Sige- » hert, Chilpéric , avoientplus d'une épouse. » Si Voltaire avoit lu Grégoire de Tours , il auroit parlé tout différemment ' ; il auroit appris que Sigebert, roi dAustrasie, le prince^ le plus accompli de son siècle , fut indigné de la conduite scandaleuse de ses frères , et qu il demanda en mariage et obtint la fille du roi d Espagne, Bi'unehaut , la plus belle princesse qui lût alors en Europe, et que ses mœurs furent toujours dignes dun prince très-chrétien : il
« V. Grégoire de Tours , 1. 4. c. 24 > 25, 26, ay , 28. I 4.
74 3'T:S EIUIELRS
y auroit appris que Gontran eut Lieu uuc maîtresse pendant quelque temps, mais que ce désordre ne fut pas long : il y auroit app^ris que 5aint Germain , eTcque de Paris, excommunia le l'oi Caribcrt à cause de son commerce avec i une seconde maîtresse qu'il vouloit encore épouser. Cela prouve bien que , s'il y avoit des désordres ,ilsnV'toientni approuvés , ni tolérés , ni même si communs que M. de Voltaire veut le donner à entendre. Pour ce qui est du roi dliilpéric, le pieux roi Gontran en pleura la mort avec les larmes les plus amères , à cause des désordres dont sa vie avoit été remplie.
Si M. de A oltaire est convaincu de faux , lors même qu'il veut s'autoriser par des citations, quelle créance mérite-t-il lorsqu'il débite les choses sans pouvoir les appuyer d aucune autorité ? Il ne peut pardonner à Chai'iemagne le zèle qu'a eu ce prince poui' la conversion . des barbares, et les soins qu'il prenoit de les faire instruire de la religion : il semble , à 1 en- » tendre, que le ])lus grand malheur qui pût arriver à ces peuples , étoit qu ils devinssent chréxiens. Il plaint les pauvres Saxons d'avoir été éclairés des lumières et instruits des vérités de l'Evangile ; il regarde comme bien plus heureux les Polonois et les Russes, qui restèrent dans leur barbarie et leur ignorance. « Ces « peuples vivoient en paix dans leur ignorance, 3j dit-il; heureiLx d'être inconnus à Charlc-
» magne , qui vendoit si cher la connolssance )) du cliristianisme. » Que cette exclamation est digne d'un philosophe chrétien ! Qu'elle doit être hien reçue dans luie assemblée de libertins et de débauchés! Aussi ce philosophe ne représeute-t-il Charlemagne que comme iin prince sanguinaire, et qui ne faisoit prêcher l'Evangile que l'épée à la main. « Le sang ci- » menta le christianisme et la servitude chez « les Saxons , dit-il ; on leur laissoit des mis- » sionnaires pour les persuader, et des sol- » dats pour les forcer. » Si M. de \ ol taire eût eu lin peu de pudeiu* et de bonne foi, ilaui'oit avoué que , quand Charlemagne prit les armes contre les Saxons, il ne le fit qu'à l'occasion de leurs révoltes, de leurs courses et de leurs bri^andaîres sur les terres de l'empire '.
Ce grand prince étoit persuadé que rien ne seniroit plus à adoucir la férocité de leurs mœurs que la loi chrétienne. Après ses victoires, il laissoit des missionnaires parmi eux ; il vouloit qu'on les traitât avec bonté , douceur et humanité ; car ce prince étoit du caractère le plus hu rnain et le jlns doux : il le fit voir en bien des occasions, entr'autrcs, quand il pardonna , ou du moins qu'il ne punit que bien légèrement une conspix'atiou faite contre sa personne même.
' Eginhart.
jG T, r. s ERREURS
Maïs Q-uand ii seroit vi'ai que Cliarleniagae eût quelquefois mêlé un peu trop de sévérité à son zèle pour la conversion des barbares , Voltaire auroil bien pu le ménager, comme il a ménagé les persécuteurs du christianisme. Il fait -jouer tous les ressorts de son imagination et de son esprit, pour excuser et pour justifier les Décius, les Maximin , les Dioclétien , qui ont fait ruisseler de toute part le sang des chrétiens, et qui n'ont rien oublié pour déti^ii'cle christianisme : il auroit bien pu justifier un prince qui a si heureusement travaillé à l'étendre ; il auroit parlé alors en juge plus équitable; il auroit été historien plus fidèle, et auroit paru un peu plus chrétien.
Enfin pour empêcher qu'on ne se fasse une trop grande idée de Chai'lemagne , il dit , » qu'il mourut avec la réputation d un eni- ?) pereur aussi heureux qu'Auguste , aussi guer-r >» rier qu'Adrien , mais non tel que les Tra- ?i jan et les Antonin , auxquels nul souverain » n'a été comparable ; qu'enfin le célèbre ca- V life Aaron Raschild l'égaloit en gloire et en }) puissance, et le surpassa beaucoup en jusx >* tice, en science et en humanité. »
On ne peut pas disconvenir que Charlemagne n'ait été un des plus grands hommes qui soient jamais montés sur le trône, qu'il n'ait eu ies brillantes qualités qui font les héros , la sagesse qui fait les grauds législateurs , les
qualités aimables et estimables qui montrent l'homme né pour le bonheur des hommes ; cependant Voltaire ne dit rien , ou presque rieut de tout cela.
Dans la comparaison qu'il fait ici de Charlemagne avec Auguste, Adrien, Trajan, nous pouvons obseiTcr qu'Auguste fut véritablement heureux, parce qu'il se servit de l'éloquence de Cicéron , des victoii"es de Marc-Antoine , du génie d' Agrippa , pour parvenir à l'emjjire , sans presque avoir été à la tête des armées que pour se faire battre à Philippes. Chavlemagne conquit lui - même une grande partie des pays qui formèrent le nouvel empire d'Occident. Les expéditions et les conquêtes d'Adrien ne furent ni si glorieuses , ni si étendues que les siennes : les Trajan et les Antonin furent de grands princes , mais qui , par bien des endroits, furent surpassés par ce grand empereur. Quant à ce musulman que Voltaire oppose à Charlemagne , et qui le surpassa beaucoup , dit-il, en science, en justice et eu humanité; Voltaire est encore plus hyperboli([ue que les jianégyristes arabes; ils n'en ont jamais tant dit d'Aaron Raschild que nous en avons sûrement de Charlemagne , ])our ce qui regarde la cidture de l'esprit ; et pour la justice et Ihumanité, on en peut juger par ces deux traits :
Charlemagne, comme nous l'avons vvi , pardonna des conjuiations faites contre sa per-
78 LES EU 11 E L n S
sonne ', Aaron Raschild sachant qu'un seigneur étoit d'une famille qui avoit quelque espérance de paiTcnir un jour au califat, envoya demander sa tète ; elle lui fut bientôt apportée. Aaron ne fut pas plutôt assuré de ce premier assassinat , qu'il en commanda un second , et fit mourir sur-le-cliamp celui qui avoit exécuté l'ordre , qu il aA'oit donné lui-même. Voltaire trouve ] plus de justice et d humanité dans un prince qui se jôuoit ainsi de la vie dts liommes, que dans celui qui savoit pardonner les attentats contre sa propre personne.
Poui- achever de rectifier l'idée qu'il donne de ce grand prince, nous opposerons ici le jugement qu'en a fait un écrivain * anglois et protestant. Ce sont-là deux titres respectables pour M. de Voltaire.
Ce prince , dit cet écrivain , digne d'un meilleur siècle et d'une plus longue vie, fut encore plus grand par son génie que par son nom. Il seroit difficile de décider lequel doit être le plus admiré elle plus respecté dans lui , ou la gloire de son empire , ou l'éclat de sa piété : il étoit un des plus savants hommes, et un des plus beaux esprits et des plus cultivés de son temps; il savoit fortbien les langues grecque et latine; il étoit naturellement si éloquent, qu'on l'auroit pris jiour un des premiers maîtres dans
' Hcrbelût; Biblioth. orieut. — * Cave , Bibliot. eccl.
DE YO LT Air. r. 79
Tari oratoire ; il avoit boaucoun de goût pour les beaux arts, et il répandolt avec profusion les grâces et les faveurs sur ceux qui les cultivçîent avec succès : tout ce qu il pouvoil dérober de sou tcmj^s aux afïaires de Fempire et de l'état, il le donuoit aux belles-lettres ; le tenips^ même du repas étoit rempli par des lectures , des disputes , des dissertations savantes. L liistoire et les traits remarquables des anciens princes, étoit ce qu'il écoutoit alors le plus volontiers ; mais il n'y avoit guère de lecture à laquelle il prît plus de plaisir qu à celle du savant ouvrage de saint Augustin sur la cité de Dieu.
Voilà le porti'ait que nous fait de Charlemagne cet écrivain : c'est ainsi qu'il eu parle, après avoir rapporté tout ce que ce prince avoit fait pour le bien de ses peuples, l'avancement des lettres et la gloire de la religion. Le Charlemagne de Yoltaire-est bien différent.