CHAPITRE XI
De la religion du temps de Cliarleniagne.
XjE chapitre qui traite de la religion du temps de Cliarleraagne , est aussi curieux que celui qui traite des guerres , des conquêtes et des m-jeurs de ce prince. Qu'il échappe des eiTcui's
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à M. de A'^oltaire quand il parle de la Religion, cela n'est pas surprenant ; il ne l'a pas assez étudiée, il ne la connoît pas assez : ce qu'il y a de surprenant , c'est qu'il les débite avec tant d'assurance ! Nous en allons obsei-ver quelquesunes des plus remarquables.
« La messe , nous dit-il ' , étoit différente w de ce qu'elle est aujourd'hui , et plus encore n de ce qu'elle étoit dans les premiers temps : 1} elle fut d'abord une cène : la majesté du culte « augmentant avec le nombre des fidèles, elle » fut à-peu-près ce qu'est la grand'messe au- » jourd'bui. »
Puisqu'il voidoit parler de religion , de dogmes , d'usages ecclésiastiques , il devoit consulter l'antiquité ; et s'il l'eût consultée , il n'auroit pas fait tant de bévues , il ne se seroit pas si fort écarté de la vérité.
Il auroit appris que le canon de la Messe , tel que nous l'avons aujourd'hui , étoit absolument le même avant Charleraagne, puisque Alcuin , sou précepteur , qui l'a commenté , nous le rapporte tel que nous, l'avons maintenant * ; il auroit appris que Tusage de lire à la messe les épîtres et les évangiles , est de la plus haute antiquité , puisque le philosophe et martyr S. Justin, qui vivoit dans le deuxième
' Histoire gcacrale, ch, ii. ^ ' Alcuiu , de Oflic. ^Ëccles.
siècle , en rend déjà témoignage* ; il auroit appi-is que les autres prières cpii sont avant ou après le canon, si Ton en excepte quelcpies paroles dontl'usage netoitpas universel, faisoient dès les premiers siècles, comme aujourd'hui , une pai'tie du rit qu on observoit en disant la messe ; il auroit appris que dès le premier siècle de la paix de l'Eglise , la messe étoit à quelques prières près, telle qu'elle est encore au jourdhui. Venons maintenant à un autre point.
" La communion sous les deux espèces étoit » un usage universel sous Charleraague ; il se » conserva toujours chez les Grecs , et dura » chez les Latins jusqu'au douzième siècle. »
Après avoir parlé en faveur des Calvinistes dans 1 article précédent, il parle dans celui-ci pour les Imssites , et il parle toujours avec la même certitude et la même connoissanct! de la vérité. L'usage de la communion sous les les deux espèces n'étoit pas si uniyersel qu il le dit , puisqu'Alcuin témoigne que dans l'Eglise romaine , la mère et le m.odèle des autres Eglises , on ne commuuioil que sous une seule espèce^ : dans les églises des Gaules on ne consacroitqu'un calice, comme on fait aujourd'hui; mais on versoit quelques gouttes de ce vin consacré , dans un calice plus grand et rempli de vin ordinaire , qu'on présentoit à ceux qui
' Jusliu. apol. 2. — ' Aie. de ordiuc ccicbr. miss.
S'^ L E s E R IIL U R s
avoient communié : cet usage même ne subsista pas long - temps ' . Continuons à sui\-i'e les décisions , ou plutôt les erreurs de notre historien dogmatique.
« La confession auriculaire s'étoit introduite^ » dit-il , dès le sixième siècle : les éyèques exin gèrent d'abord que les clianoines se confes- » sassenî à eux devix fois 1 année, par les canons y> du concile d Attigny en yGô ; et c est laprc- « mière fois qu elle fut commandée expresséii ment ; les al^bés soumirent leurs moines à y> ce joug , et les séculici's peu à peu le portèw renl; il étoit permis de se confesser, à un ft laïque, et même à une femme: cette permis- » sion dura très-lonfr-tcniDS ' . u
\ oilà que M. de \ol taire nous apprend que la confession est une invention ou institution pui-ement humaine : pour le prouver , il nous cite les canons du concile d'Attigny. Or, il faut remarquer que ces canons n'existent ])oint ; il ne nous reste de ce concile que le nom des éyèques qui y assistèrent, et un règlement pour quelques messes qu'on deyoit dii'een de certaines occasions -. C'est là, dil-il, que les éyèques exigèrent d'abord que les chanoines se, confessassent à eux; les abbés exigèrent la même ehose de leurs moines , et ensuite on imposa, aux laïques le même joug ; et tout cela, il nous le donne sur la foi des canons d'Attiguy.
' V. BcUarmin. — * V. CoUect. Coucil.
11 E voltaitie; gj-
Il assure qu'il y a ou un temps où Ton pouvoit se confesser aux laïcpies, et même aux femmes; c'cstbien dommage qu'il n'ait pas marqué plus précisément le temps où Fou croyoit le sexe propre à ce respectable , mais critique ministère , et qu'il n'ait pas cité les conciles qui lui confèrent le pouvoir d'entendre les confessions , et ceux qui le lui ont ôté. L'anecdote' éloit assez curieuse et assez intéressante pour être bien déveloj)]jée etbicni prouvée. Mais laissons ces assertions pitoyables , et ju'ouvons la vérité.
Le dogme de la confession est aussi ancien que la religion; ilestassez clairement établi par cespai'oles de Jésus-Christ aux apôtres ' : Ceux à qui vous aurez remis les pécbés , ils leur seront remis ; et ceux à qui vous les aurez retenus, c'est-à-dire, que vous n'aurez pas absous, ils leur seront retejius. Si ce n'est qu'au jugement des apôtres et des ministres de la religion^ que les péchés peuvent être remis ou retenus, il faut donc qu'ils les connoissent ; mais ils ne peuvent les connoître que par la déclaration qu'on leur en fait. Cette déclarulion , c'est ce qu'on aiîpelledansli'lgliselii confession. Comme il a été établi qu'elle se feroit secrètement etàl'oreille, on l'appelle la confession auriculaire.
Il est par-là évident qu'elle est d institution.
* S. Jean , ch. 2(n
hi LES ERREURS
divine; que Jésus-Clirist lui-même en est l'auteur, et qu'elle est aussi ancieuue que la religion. Si M. de A oltaire eût été un peu ])lus prudent , il n'eût pas prononcé si hardiment sur des choses qu'il ignoroit ; s'il eût été cauoniste et théologien , il eût trouvé des preuves démonstratives de la confession , dans les con- C'iles tenus dès le quatrième siècle.
Le second canon du concile de Laodicée , tenu en 572, porte: qu'il faut imposer une pénitence proportionnée à la qualité du péché , à ceux qui prient, se confessent , et donnent des preuves d'un véritable amendement.
Le canon trente-unième du troisième concile de Cartilage , tenu en ôgj , ordonne d imposer différentes pénitences selon la différence des péchés ; enfin , le canon cent deuxième du sixième concile général , tenu en 681 , commence par ces paroles : il faut que ceux qui ont reçu de Dieu le pouvoir de lier et de délier , considèrent Lien la grièveté du péché , la disposition du pécheur à la conversion, et lui donnent un remède convenable à sa maladie.
Tout ce que nous citons est authentique ; chacun peut aisément le vérifier : on voit l'ancienneté et la pi-atique de la confession ; cela vaut bien les prétendus canons du concile d'Atligny. Quantité d'autres conciles très-anciens en ont parlé de même. Les saints Pères, dès le second siècle, traitent souvent de ce dogme dans
leurs ouvi'ages; on peut en voii* les preuves trèsdétaillées clans les savantes controverses du cardinal Bellarmin.
ff Les Eglises clirétienues , continue M. de » Voltaire, s'étoient gouvernées en républi- » ques ; ceux qui présidoient à ces assemblées « avoieut pris insensiblement le titre d'évè- » ques, d'un mot grec, dont les Grecs appe- » loient les gouverneurs de leurs colonies. Les » anciens de ces assemblées se nommoient prê- » très, qui signifie en grec vieillards. »
Voilà encore l'érudition de M. de Voltaire en défaut , ou une nouvelle preuve de mauvaise foi. Il est faux que ceux qui présidoient aux assemblées clirétiennes aient pris insensiblement le titre d'évéques ' : ce titre est aussi ancien que l'Eglise , puisqu'il est expressément marqué en plusieurs endroits du nouveau Testament. Il est également faux que le nom de prêtre ne sen ît qu'à désigner les anciens de l'assemblée, puisqu ily avoitdes prêtres quiétoient encore jeunes. C est apparemment le séjour de Berlin, ou le voisinage de Genève , qui ont fait faireces observations curieuses à M. de Voltaire. Ce qu'il dit ensuite de Thérésie des Iconoclastes , fait également honneur à sa critique et à son érudition.
c< Irène, dit-il, étoit attachée au culte des
» V. les t-pitres de S. Paul.
w images, parce que son mari les avoitenlior- » reur : on avoit persuadé à celte princesse que 33 pour gouverner son mari , il falloit mettre M sous le chevet de son lit les images de certaiw nés saintes. "
M. de Voltaire est persuadé qu'on décréditci'a plus aisément ceux qu'on attaque, en. répandant du ridicule sur eux , qu'en disant de bonnes raisons , et en fournissant de bon- i nés preuves : c'est aussi le moyen qu'il emploie le plus souvent, et c'est le seul qui puisse- ; convenir au but qu'il parpît se proposer. Il représente ici l'impératrice Irène comme une femme d'un esprit petit et tout remj^li de su- ^ perstitions ]30ur ses images; mais il seroitbien." en ])eine de produire aucune jirenve de ce qu il avance: aucun des écrivains ne la accuséede cette dissimulation ; il s'en est lié sur cela à Calvin , qui écrivoit huit cents ans après , ou. à quelques calvinistes. Donnc-t-il beaucoup de poids à ses sentiments avec de semblables garants ?
(c Cette impératrice fît élire pour patriar- » che un laïque, secrétaire d'état , nommé Tai> raise. Elle pape Adrien n'analhémalise pas a ce secrélaire d'état qui se fait ])artriarche. ».
Et qu'y a-t-il de surprenant qu'un secrétaire d'éLat soit fait évèque? K'a-t-on pas vn un deS' ])lus grands prélats de France, le célèbre M. de Maica, devenir arelievéque de Toulouse, après ,
DE YOLTAI RE. «7
avoir été premier président au parlement de Paii^ Ce qu'il y a de bien plus surjyrenant, c'est que M. de Yoltaire, cpii déclame si vivement contre l'élection de Taraise , ne dit pas un mot contre celle de Pliotius , qui fut aussi pi'écipilée, et qui avort des irrégularités bien autrement condamnables ; mais l'un étoit le destructeur, l'autre fauteur de l'iiéi'ésie.
L élection de Taraise fut comme celle d'Ambroise, évèque de Milan ; et l'un et l'autre ont été mis au nombre des Saints. Pourquoi le pape Adrien auroit-il excommunié ce patriarche ? Il avoit été élu par le prince et pai* le peuple. Si sa consécration parut précipitée , c'est la nécessité qui fit user de cette précipitation: la dispense étoit la plus légitime, et le succès en fut des plus heureux.
ic C'est une chose avouée de tous les sages n critiques, que les Pères du second concile w de jNicée (où l'on l'établit le culte des ima- >j ges) y rapportèrent beaucoup de pièces évi- » demmcnt fausses, beaucoup de miracles dont . » le récit scandaliseroit de nos jours ; mais ces )) pièces faussesnefirent])ointdetortaux vraies, w sur lesquelles on décida. »
Cest une chose non-seulement avouée , mais démontrée ])ar les sages critiques , que la fausseté évidente de ces pièces ne consiste point en ce que\oltaire veut insinuer; elle ne consiste queucc qu'onles atlribuoilà Un auteur plutôt
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qu'à un autre ' : ainsi , le livre où est rapporté le miracle de cette image de Jésus-Clirist qui fut percée à coups de couteau par les jviifs , et xjui répandit du sang : ce livre étoit alors attribué à saint Athanase , quoiqu il fut d un autre écrivain du même siècle : ainsi , le livre du Pré spirituel est attribué à Soplirone , évêque de Jérusalem, quoiqu'il fût de JeanMosclius. Il y eut encore quelques autres ei"reurs semblables. Pour les miracles scandaleux dont parle ^ oltaire, il n'v en eut point de rapportés dans ce concile , à moins qu'il ne prenne pour un miracle la promesse que fit le diable à un moine de ne le plus tenter, s il renonçoit au culte des images. Un évêque cita ce trait aux. Pères du concile , qui n'y eurent point d'égard ; ainsi, il ne manque à l'exposé de Voltaire que la vérité.
« Mais, ajoute-il, quand il fallut faire re- >3 cevoir ce concile par les églises de France, » quel fut l'embarras du jiape ! Cliarlemagne )j s'étoit déclaré hautement contre les images; M il venoit de faire écrii'e les livres qu'on nom- » me Cai'olins, dans lesquels ce culte eslana- 3) ibématisé : il assembla un concile à Franc- » fort auquel il présida , selon l'usage de tous » les empereurs, m
' Du Pin , Bibliotlièque eccles. Histoire du Concile VIII; tome 7.
DE VOLTAIRE. Sg
A mesui'e que les faussetés sont plus grossières, le ton (le Voltaire devient plus liardi. A oilà les erreurs , voici la vérité. Le grand Constantin assista au premier concile de ]\icée , pour honorer cette assemblée, lui marquer son respect, lui assurer sa protection; mais il n'y assista point comme juge. Cîiarlemagne ne fit qu'imiter Constantin. M. de Voltaire est le premier qui ait fait des empereurs présidents des conciles. Il loue ensuite la prudence du ]!ape Adrien , qui , partagé entre le concile de Nicée qu'il adoj»toit, et l'empereur qui s'étoit déclaré contre le culte des images, prit, dit-il, un tempérament politique , par lequel il laissa au temps à confirmer ou à abolir un culte encore douteux.
Il n'y a rien de plus artificieux et de plus infidèle que cet exposé de la conduite du pape et de celle de Tempereur ' . Les évêques furent trompés par des exemplaires falsifiés du concile de Nicée ; ils y trouvèrent des décisions contraires à la foi ; ils anathématisèrent ce concile. Le pape Adrien leur fit fournir des exemplaires j)lus sûrs , les fit changer de sentiments, et la bonne harmonie fut rétablie. Ce même pontife répondit fort au long aux livres Carolins, par un ouvrage qu'on trouve à la
* Voyez le détail dans Maimbourg, avec les preuves, Histoire des Iconoclastes.
yo LE S ERR EU 11 S
suite du scconfl concile de INicée , et Terapereur fut satisfait '. Ce même ouvrage démontre qu'il est très-faux qu'Adrien ait regardé ce culte comme douteux , et qu'il ait laissé au temps à l'abolir ou à le confirmer. Cette manière de penser de M. de Voltaire pourroit bien être adoptée à Genève; mais elle sera toujours rejetée par les critiqvies éclairés , et par les vrais catholiques.
Il y a encore dans ce même chapitre plusieurs autres points qui regardent la religion^ Nous n'en parlerons pas maintenant, pour ne pas lasser les lecteurs par tant de discussions sur les mêmes matières. On peut juger, par les points que nous avons examinés, de la créance que méritent les autres.