CHAPITRE XII
Oj'igine de la puissance des Papes.
v^'est vers le siècle de Charlemagne qu'a commencé la juissance temporelle des Papes; c'est pourquoi nous traiterons maintenant ce ]>oint de riiistoire ecclésiastique. JM. de Voltaire, dans le chapitre sixième et dans le vingtième, parle
* Epist. Adviani ad Carol.
DE VOLTAIRE. gi
fort au long de l'origine de cette puissance; el lout ce qu'il nous en apprend, c'est que cette ],uissance n a yoini eu d'aulre origine que la politique adroite des pontifes romains, et une usurpation qui n'est colorée d'aucun titre.
Qu il Iraile la donation de Constantin de tionation imaginaire, il ne fait que suivre en C( la tous les critiques modernes ; mais qu'il xm fasse pas plus de cas de celle que Pépin et Charlemagne firent à l'Eglise romaine, c'est une autre chose : il nous permettra d'être d'un autre avis que lui, et de démontrer la fausseté de son sentiment.
« Est-il probable , dit-il , que Pépin ait passé deux fois les monts, uniquement pour donner des villes au pape? Le bibliothécaire Anastase , qui vivoit cent quarante ans après l'expédition de Pépin, est le premier qui parle de cette donation, et les meilleurs publicistes d'Allemagne la réfutentaujourd'hui. On nous dit que le lombard Astolphe, iulii midé par la seule présence du Franc , céda i aussitôt au pape tout l'exarchat de Ravenne; j mais si les papes ayoient eu l'exax'chat, ils ) auroient été souverains de Ravenne et de ) Rome : cependant dans le testament de Charj lemagne, qu'Eginhart nous a conservé, ce
> monarque nomme à la tête des villes qui lui
> appartiennent, Rome et Ravenne, au\([uelles » il fait des présents, Poui* Bénéyent , le saint
» Siège ne l'eut que long-temps après , par la M donation de l'empereur Henri-le-Noir , vers » l'an 1047. "
Tous ces faits , si graves et si importants , il les confirme par le détail des preuves qu'il rapporte , de la dépendance où étoient encore les papes, long-temps après Pépin et Cbarlemagne* \ oici comment il parle au chapitre vingtième :
tf Les papes avoient plutôt à Rome un grand » crédit qu'une puissance législative; ils avoient » à ménager à la fois le sénat romain , le peu- M pie et Fempereui'. Lothaire, en 844 ^ passe 3j les Alpes , fait couronner son fils Louis , qui » vient juger dans Rome le pape Sergius LE. M Le pontife paroit , répond juridiquement M aux accusations d'un évêque de Metz, se jus- M tifie , et prête ensuite serment de fidélité ïj à ce même Lothaire déposé par les évêcpies. » Lothaire même fit cette célèbre et inutile •» ordonnance , que le pape ne sera plus élu par » le peuple; que l'on avertira l'empereui' de 3) la vacance du saint Siège. » C est ainsi que M. de Voltaire démontre la fausseté de ce que tous les historiens rapportent des donations faites par nos rois à 1 Eglise de Rome. Examinons maintenant la force de cette démonstration.
On ne peut pas nier que la politique des pontifes romains n'ait toujours été extrêmement éclairée, et qu elle n'ait beaucoup cou-
DE VOLTAIRE. f)5
tribué à établir et à affermir rautorité souveraine dont ils jouissent aujourd'hui; mais il faut être bien peu instruit , pour la regarder comme uue usurpation ; ou il faut être bien infidèle, pour dissimider les preuves qu'on a des donations faites à l'église romaine ] ar les conquérants frauçois, et du haut degré d'autorité, depuissance et de souveraineté où ils rélevèrent.
Est-il possible, dit-on, que Pépin ait passé deux fois les monts, uniquement pour donner des villes au Pape? Non-seulement cela est ])0S^ sible ; mais il est très-probable qu un prince ambitieux et généreux comme Pépin, qui aspiroit à la royauté, et qui se servit si bien de l'autorité pontificale pour monter sur le trône ; il est très-probable qu'il aui'a voulu user de retour. Il faisoit de très-beaux dons au pape , il est vrai; mais, après tout, il ne dounoit que des villes qui ne lui apj>artenoieut point , et qui ne lui coûtoient que la ]M;ine d'aller se faire craiudi'e et respecter. D ailleurs ce nouveau roi, qui seutoit combien les François de ce temps-là respectoient le saint Siège, suivoit eu cela les vues d'une politicjue trèsjuste. Il lui importoit beaucoup de s'attacher le Pa])e en cas de révolution , et il se l'attacholt eflicacement par des dons magnifiques qui ne lui- coûtoient rien.
Mais, poursuit M. de Voltaire, Aiiastase» qui écrivoit cent quarante ans après l'expédi-
tion de Pépin, est le premier qui en parle. Si M. de A ol taire avoit puisé dans les sources de la vérité, il n'auroit pas fait tous ces raisonnements si foibles, et toutes ces pitoyables réflexions ; il auroit su qu'Eginliart ' , historiographe. secrétaire et gendre de l'empereur Charlemagne , parle de cette donation dans ses annales de la maison impériale. Pépin , dit-il, fit remettre Ravenne , la Pentapole et tout i exarchat qui dépendoit de Ravenne , et en fiL un don à saint Pierre - : il auroit su que les annales de Fulde annoncent la même chose sous Tan 7 5 G*; il auroit su que Paul diacre, secrétaire de Didier , dernier roi des Lombai'ds , rend aussi à-reu-])rès le même témoignage, et suppose les mêmes donations-^. \ ol taire est donc dans l'erreur , et il induit en erreur les autres, quand il aiTirine que le premier écrivain qui ait parlé de ces donations, vivoitcent quai'aute ans api*ès qu'elles furent faites. \ oilà des historiens françois et contemporains de Charlemagne , qui en ont parlé long-temjxs •avaat Anastase.
Ce cju'il dit ensuite du testameutde Charle-
' Es^in. auu. ad anuuiu 756. -^ * Aun. Fuld. — ' Ann. franc.
* Les auiiales de FuMe vont jusqu'à Trin 900 ; maïs •elles sont de difitreuts auteurs , qui ont écrit chacun ce qui s'étoil passé de leur temps.
I BE VOLTAIRE. gj
magne ne prouve absolument rien. Ce prince , faisant par son testament des libéralités à toutes les métro}>oles de l'empire , ne vouloit yias en exclure les deux cpii éloieut entre les mains des papes , pour lesquels il avoit tant d'attachement, de respect et de reconnoissance : d'ail- Jeurs , il s'y étoit réservé les droits de seigneur suzerain ; ainsi , ces legs pieux ne prouvent nullement que Rome et Ravenne n'aient pas été jdonnées à l'église romaine.
On ne prouve rien non plus par les ménagements que les papes étoient obligés d'avoir j)our les empereurs. Lorsque ces princes paroissoient près de Rome avec de grandes ar mées , les papes faisoient alors ce que fout encore aujourd hui les petits princes d'Italie, (^uand de grosses armées de François ou d'Allemands paroissent dans leurs provinces, le plus foible ménage celui qui est le plus fort.'
Enfin, M. de A'^okaire n'est pas plus heureux pour les faits qu'il avance , que pour les raisonnements qu'il fait. Il se tromjje en disant que Bénévent ne fut aux papes que par la donation d'Henri le Noir '. Ce ne fut [las une donation , mais un échange. L'empereur céd^i au ])a])e tous ses droits sur le duché de Bénévent , et le ]}ape céda à l'empereur les terre.s que l'Eglise romaine possédoit en Allemagne .
' Histoire d'Allcinague , Hcnii le Noir.
gG L E S E R R E U R s
et son droit sur Fulde et sur Bamberg. Il Se trompe eu disant que le pape fut obligé de répoudre juridiquement à un cvêque de M(.'tz. Cet évèque, lîls de Charlemagne , et oncle de l'empereur régnant, cnit pouvoir parler eu maître à la cour de Rome ; mais ses tentatives furent sans effet : le pape dédaigna les accusations de Tévèque ; il infusa de faire prêter , par les Romains, le serment de fidélité que lévêque vouloit exiger pour le roi Louis ; il déclara que les Romains ne le dévoient qu'à lempereur ; cette fermeté arrêta lévêque , et le pape couronna ensuite le jeune Louis , roi d Italie. Quanta cette ordonnance que Voltaire appelle 1 ordonnance célèbre , que le pape ne seroit plus élu par le peuple, et qu'on avertiroit l'empereur de la vacance du saint siège ; ce fut une demande de l'évèque faite de la part de Lotliaire et l'on n'y eut point d'égard." Qu'on juge de-là si l'on peut se fier à ce que M. de ^ oltaire affirme le plus positivement.
Aprè^.^voir fait voir tous ces écarts en traitant de l'origine de la puissance pontificale , nous allons maintenaut en donner une idée historique , sûre , et capalîle de contenter ceux qui cherchent, dans un exposé, les caractères de la vérité.
Ce fut le grand Constantin qui jeta les premiers fondements de cette puissance; ce furent les empereurs françois qui l'élcvèrent au point
où elle parvint ensuite ; et c est le temps qui lui a donné cette consistance (jue nous lui voyous aujourd'hui. M. de \oltaire lui-même avoue que Cojistautia donna à l'église romaine mille marcs d'or , trente mille marcs d argent , et quatorze mille sols de rente et des terres dans la Calabre '. Tout cela fait environ deux millions quatre ou cinq cent mille livres , selon la valeur de l'argent d'aujourd hul : chaque empereur augmenta ce patrimoine. L'Italie ayant été ensuite souvent envahie par les barbares . 1 église romaine perdit ]>lusieurs des villes et des terres qui lui app>artenoient ; mais jamais elle ne fut en plus grand danger que sous xVslolphe , un des derniers l'ois Lom]>ards. Ce ]>rince en vouloit à Rome même : les papes envovèrent aussisot à Constantinople pour eu obtenir quelque secours ; mais l'empire d Orient étoit trop affoibli et trop mal go.uverné , ])Our pouvoir sauver lltalie : on donna de belles paroles aux députés, et rien de plus. Rome abandonnée par ses souverains , ne le fut pas jj,ir ses pontifes; ils s'adressèrent aux princes françois. Pépin que les papes avoienl si Jïieu s(,'i'vi pour le faire monter sur le trône, les servit à son tour; il passa en Italie à la tête d'une armée , battit les Lombards , et obligea x\stolphe à céder à l'église romaine l'eiarchat de lla-
' Chapitre V, Histoire gcntralc.
98 Li E s T: Il R E U R s
venue et quelques autres piovinces. Le roi Lombard promit tout ce qu'on voulut; mais ensuite ne pouvant se résoudre à faire de si grandes cessions aux papes , il reprit les armes dès que les François eurent repassé les monts. L'activité de Pépin le fit Lieutôt repentir de son infidélité à tenir sa parole. Les Lombards ayant encore été battus de toute part , et chassés de leurs meilleures places , Astolphe fut forcé à exécuter fidèlement les conditions que le roi jfrançois lui avoit imposées.
Cependant, les Grecs voyant les Lombards chassés de l'exarchat, crurent que l'occasion éloit f^ivorable pour y rentrer : ils envoyèrent une solennelle ambassade à Pépin , pour le redemander comme une province de leur empilée. Pépin ayant entendu leurs longues hayangues , leur répondit sommairement qu'il n'avoit rien pris pour les Grecs ; qu'il n'avoit fait de conquêtes que sur les Lombards , et qu'étant en droit d'en disposer, il les avoit données comme il les donnoil encore à saint Pierre. Ce fut avec cette réponse que les Grecs furent obligés de se retirer ; et Pépin ayant fait mettre à exécution tous les articles de la paix, rc]>rit le chemin de son royaume.
Après la mort de Pépin , Didier, dernier roi des Lombards , iît de nouveaux efforts jiour se femettre en possession de ce que ses prédéce.%' seui's avoieut été forcés de céder : mais il fut
De VOLT Al RE. ^)9
encore plus malheureux ; il trouva dans Charlemague un héros encore i;lus redoutable qu'Astolphe nelavoit trouvé dans Pépin. Api'èsune guerre qui fut de peu de durée, mais qui fut très-vive , Didier fut dépouillé de tous ses états , €t il fut envoyé en Fi'ance , dans une aLbaye où il finit ses jours. Charles s'empara de son royaume , prit le titre de roi des François et des Lombai'ds, et laissa jouir paisiblement les papes de ce que son père leur avoit cédé.
Quelques années après , c'est-à-dire , en 80 1 , le pape Léon III le fit proclamer empereur par les Romains , et le coui'onna en cette qualité. Le peuple prêta serment de fidélité au nouvel empereur , qui se contenta des droits de seigneur suzerain. Les choses restèrent dans cet état jusqu'à Charles le Chauve, petit-fils de Charlemagne : celui-ci céda tous les droits des empereurs dans Rome au pape Jean YIII , comme le marquent les historiens contemporains. Yoilàce que les monuments les plus inconteslaldes et les plus sûrs nous apprennent sur l'origine de la puissance des papes.