‹ Erreurs de Voltaire (volume 2)Chapitre 25 sur 71 · CHAPITRE XIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIIL

De Photius et du schisme des Qrecs,

ItI . DE Voltaire se propose , dans son chapitre vingt-unième , de nous instruire des variations des chrétiens dans leurs dogmes , et de la supériorité de l'église de Constantinople sur celle de Rome. M. Bossuet avoit bien démontré aux protestants qu'ils avoient beaucoup varié dans leurs professions de foi , et que ces variations étoient une pi'euve qu ils n'avoient pas la vérité pour eus. M. de Voltaire entre-; prend de les consoler , en leur faisant voir qu'il y a eu des variations daiis 1 Eglise catholique, aussi-bien que dans les églises proies-; tantes. Toute la ditTérence qu'il y a entre ces deux auteurs , c'est que l'un démontre la vérité de ce qu'il représente aux protestants , et que l'autre semble ne pas s'apercevoir de la fausseté des pièces qu'il emploie contre les catholiques. Avant d'entrer en matière , nous allons faire quelques observations sur l'éloge qu'il fait de Photius , premier auteui" du funeste schisme des Grecs.

« Photius , dit-il , étoit un homme d'une » grande qualité , d'un vaste génie et d'une M science universelle. Quiconque est juste

M avouera qu'il étoit non-seulement le plus sa- M vaut homme de l'Eglise , mais un grand évê- >j que. Il se conduisit comme saint Ambroise » quand Basile , assassin de l'empereur Michel , » se présenta dans léglise de Sainte-Sophie : » vous êtes indigne d'approcher des saints mys- » tères , lui dit-il à haute voix, vous qui avez n les mains encore souillées du sang de voti'C » bienfaiteur. Photius ne trouva pas un Théo- » dose dans Basile. Ce tyran fit une chose juste M par vengeance ; il rétablit Ignace dans le siège » patriarcal , et chassa Photius. Ce patriarche M qui eut dans sa vie plus de revers que de » gloire fut déposé par des intrigues de cour, » et moumt malheureux. »

Il n'est personne qui n'avoue que le fameux Photius a été un des plus savants hommes , des plus beaux esprits et des plus excellents écrivains que nous connoissions ; ses ouvrages en sont une preuve incontestable : mais l'histoire nous apprend aussi que ce fut un des plus méchants liommes qui aient jamais été. On ne vil jamais ni un foui"be plus hardi, ni un imposteur plus habile et plus artificieux. Les crimes de faussaire et les calomnies les plus atroces ne lui coûtoient rien : il ne parut avoir de la religion que pour faire réussir ses projets ambitieux; et quoiqu'au dehors il affectât de la respecter, il s'en jouoit dans le fond de l'àme : aussi l'empereur Michel III ayaut un jour à sa

iOa LES ER REITRS

table rhotiiîs et le scélérat Barrlas , qui étoit césar , jeta les yeux sur nn bouffon , nommé Théophile, qui étoit présent, et dit en riant: Théophile est mon patriarche , Photius est le patrlaixhe de Bardas , et Ignace l'est des chrétiens. C'est ainsi que Michel pensoit de Photius '.

M. de Voltaire veut nous faire regarder Photius, non - seulement comme le plus savant homme de l'Eglise, mais encore comme un grand évêque. Il le compare à saint Ambroise; mais le ti'ait qu'il rapporte pour autoriser sa comparaison, on peut, sans témérité le regarder comme faux. Premièrement, parce qu'aucun des écrivains contemporains n'en parle. 2.® Parce que Zonare est le seul qui le rapporte ; et ce Zonare , qui vivoit quatfe cents ans après, étoit un des schismatiques les plus emportés '. 3." Parce que Photius a toujours été un des courtisans qui flatta le plus l'empereur Basile : il composa même une fausse généalogie de ce prince , pour le faire descendre des anciens A]> «acides ■'. 4'** Parce qu'il avoit toujours toléré et en quelque manière autorisé les crimes et les débauches de l'empereur Michel, prédécesseur de Basile.

Nous remarquerons encore que Voltaire , en

* Histoire bizan. — " Nicetas , Vie de S. Ignace. — •' Nicetas, iLid.

nous représentant Photius arrêtant Basile à la porte de l'église , il lui met à la bouche des expressions fortes et énei:giques , et il les met en italique , comme s'il les avoit copiées d'après un historien authentique. Ces paroles sont de Voltaire lui-même. Zonare ' ne dit que ces mots , que Photius empêcha Basile d'entrer dans Sainte-Sophie, en lui disant qu'il étoit coupable d'homicide. Mais M. de Voltaire embellit toujours les traits quand ils sont en faveui' des schismatiques , des païens , des protestants ; il ne tombe jamais dans ce défaut pour les catholiques.

Il finit ce qui regarde Photius, en disant qu'il fut déposé par des intrigues de cour, et qu'il moui'ut malheureux. L'histoire nous apprend * que rempercur Léon , surnommé le Philosophe , ne fut pas plutôt parv-enu à l'empire , qu'il voulut éteindre le schisme qui commençoit à séparer l'église gi'ecque de l'église romaine. 11 regarda Photius comme un des plus grands obstacles à la réunion des deux églises ; il étoit instruit de la plupart de ses crimes : peu s'en étoit fallu qu'il n en fut lui-même la victime. Il écrivit au pape , il régla avec lui tout ce qui concernoit l'église grecque ; il relégua Photius dans un monastère ou il finit «es jours : voilà pourquoi l'on dit qu'il mou-

« Zonar, an. 1. XVI. — » Cnropalata C. , p. i.

io4 LES ER RETR s

rut malheureux. La peine étoit bien légère après de si grands crimes. A' oyons maintenant quelles ont été les variations qu'oîi reproche à lEglise en ce qui concerne le dogme.

Yoltaii'e, après avoir cité une prétendue lettre du pape Jean YIII au patriarche Photius , où ce pape décide que le S. Esprit ne procède pas du Père et du Fils , s'exprime ainsi : « Il w est donc clair que l'église romaine et la 3J grecque pensoient alors différemment de ce M qu'on pense aujourd'hui. Il arriva depuis j) que Rom^e adopta la procession du Père et M du Fils. Les Grecs, au second concile de w Lyon, chaîitèrent avec le concile, en latin; M Qui ex Paire Filioque procéda; mais l'église » grecque retourna encore à son opinion , et » sembla encore la quitter dans sa réunion » passagère sous Eugène IV. Voilà donc des » variations sur un point fondamental ! »

Voilà une grande exclamation , mais qui est bien à pure perte , puisque tous les critiques démontrent que cette lettre dont s'appuie M. de Volt-lire, est une lettre supposée '. A oici les raisons j)ar lesquelles ils le démontrent. i.° La procession du S. Esprit par le Père et par le Fils , étoit la créance de tout 1 Occident. Dans toutes les églises d'Espagne , des Gaules et de Germanie, on chantoit à la messe ces paroles:

' Collcct. Concil. not.-e ad Epist. Joau. VIII.

DE VOLTAIRE. lo5

Qui ex Patie Filioque procedit : toutes ces églises étoient en communion avec l'église romaine; l'église romaine les regardoit comme catholiques. Il est donc faux que le chef de cette église ait alors écrit : Nous regardons cpmme un blasphème de dire que le S. Esprit procède du Père et du Fils; et ceux qui tiennent ce dogme , nous les regardons comme hérétiques ; car c'est-là le sens de ce qu'on fait dire à Jean VIII.

2.** Jean , diacre de Rome , fît en ce tempslà même une collection des œuvres de saint Grégoire le Grand, où ce dogme est très -clairement enseigné et expliqué ' : il la présenta au pape Jean YIII ; il l'avertit de la mauvaise foi des Grecs , qui en traduisant en leur langue les ouvrages de ce saint , y avoient supprimé tout ce qui regarde le dog-me de la procession du Saint-Esprit. Cet auteur leur enauroit-il fait un crime, si Ton eût cru à Rome que le Saint-Esprit ne procédoit pas du Pèx'e et du Fils ?

3.® Photius fut convaincu d avoir falsifié plusieurs lettres de ce pape, soit en retranchant, soit en ajoutant certaines choses. Il fut convaincu d'avoir supposé de fausses lettres du patriarche saint Ignace au pape Nicolas I , et de ce pape» à l'empereur Michel ". Ilavoitavec

' Not.Tcad Epist. Joan. VIII. — "Vie de sainl Ignace par Nicet.

log LES ERREURS

lui Vin fameux scélérat, nommé ThéocToro Sanlabarenus, qu'il fît ensuite arclievéque d'Eucliaïte , qui le servoit fidèlement dans toutes ses fourberies , et qui fut ensuite déposé comme lui. Des hommes atteints de tant de crimes de faux , n'aui'oient-ils pas bien pu falsifier ou supposer la lettre dont il s'agit?

^ oilà ce que des critiques judicieux observent sur cette prétendue letti'e : voilà le moyeu de ne pas s'exposer à décider témérairement , et de trouver la vérité. ?vL de \oltaire auroit été bien plus prudent, s*il en eût usé de même ; alors il n'eût point vu ces prétendues variations qu il reproche à l'Eglise catholique.

L'église grecque, dit-il ensuite, méprisoit l'église romaine : (t les sciences floi'issoient à » Constantinople , mais à Rome tout tomboit. >ï Les Grecs se vengeoient bien de la supério- » rite que les Romains avoient eue sur eux; ils » n'appeloient saint Grégoii^ le Grand que » Grégoire le dialogue , parce qu'en: effet ses » dialogues sont d\in homme ti*op simple r ils » j)réLendoient que l'église romaine devoit tout » à la grecque; ils regardoient les Latins comme » des disciples ignorants révoltés contre leurs M maîtres. »

Jamais les Grecs , avec toute leur éloquence ,. n'ont autant maltraité l'église romaine que le fait M. de Voltaire. Distinguons deux étals de l'église grecque. Cette église , du temps des

Chrysostome, et lorsque tout l'Orient étoïÊ soumis à l'empire, ne méprisoit point celle de Rome ; on le voit par le respect que les patriarches et les empereurs avoient poiuvelle, par latqualité de présidents qu'ont toujours eue les légats romains dans les conciles généraux tenus dans l'Orient même , par le recoiu's que les Orientaux avoient au pontife de Rome dans les affaires les plus importantes. L'église grecque, dans sa décadence même, ne méprisa jamais l'église romaine; mais elle devint aîore Jalouse de cette autorité que tout le monde chrétien respectoit , et ennemie implacable de cette fermeté avec laquelle l'église romaine condamnoit toutes les erreurs des Grecs.

Dans ce neuvième siècle où Voltaire dit qu'à Rome tout tomboit, l'Italie avoit des univei'sités florissantes, Rome avoit des papes qui pouvoient passer pour les meilleurs génies de ce siècle; un Léon IV, un Nicolas I, un Adrien II. Léon par son habileté, sauva Rome et une partie de l'Italie de l'invasion des Musulmans '. Nicolas, surnommé le Grand, chassa l'intrus Photius, du trône patriarcal , y rétablit saint Ignace, lit respecter les lois de l'Eglise par les princes et j)ai' les évêques les plus puissants. Sous Adrien H, son successeur , on ne s'apercevoit pas (pi'ou eût changé de pontife. Tels

• £Ustoir€ des papes, par DucLêne.

108 LES ERREU RS

étoient alors les cliefs de l'église romaine. Quant à ce qu on dit de saint Grégoire ; si quelques Grecs scliismatiques en ont fait peu de cas, tout Tempire, dans le temps qu'il étoit le plus florissant, le regardoit avec vénération et admiration. Le jugement de ces Grecs , maîtres de tout rOrient, est un peu plus respectable que celui de ces Grecs déjà devenus à moitié barbares sous les Sari'asins.

Page 1