CHAPITRE XIV
De l'Espagne au huitième siècle.
JvE liuitième siècle est peut-être celui, qui a été le plus funeste à rEs])agne , par l'inVasion des Sarrasins , qui la subjuguèrent daas Fespace de trois années ; mais il fut aussi le plus glorieux, par les heureux efforts qu'elle fit pour se relever. ]\[. de ^ol taire semble ne parler de cette fameuse révolution que pour prodiguer les plus grands éloges à ses liéros mahométans, et pour faire les satires les p.lus mordantes conti'e les chrétiens ; il est vrai qu'il est obligé j.our cela de contredire les historiens les plus surs , les mieux instruits et les plus estimés. Pour nous, nous allons d'abord présenter un tableau en raccourci de celle ré-
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yolutîon, et nous olisei-verons après comment M. de Voltaire la defi<rure.
Le comte Julien , gouverneur de l'Afrique espagnole , outré de l'allront fait à sa fille déshonoi'ée par le roi Rodi'igue , voulut en tirer une vengeance éclatante. Il entreprit de faire passer les Arabes en Espagne et de renverser du trône ce prince brutal et impudique. Il n'y réussit que trop bien. Rodi'igue perdit bientôt la couronne etla vie; TEsi-'ague, sa liberté; et le comte Julien périt ensuite lui-même misérablement avec toute sa famille.
Cependant quelqvics seigneurs espagnols , écliajipés au fer des IMusidmans , se retirèrent sous la conduite de Pelage , parent du dernier roi , dans les montagnes des Asturics. Ils s'y retranchèrent avec soin, et devinrent ensuite l'es i:érance etla ressource de la' nation. Pelage, à la tête des Asturieas et de ses braves réfugiés , arrêta long-temps les Arabes , qui ne purent jamais le forcer dans sesmontagues. Il en sortit même assez souvent, les battit, s'en fit redouter , et jeta les fondements de la nouvelle monarchie espagnole. Plusieurs de ses successeurs imitèrent sa bravoure, et eurent encore de plus grands succès. Dans l'espace d'uu siècle, la Biscaye, la Galice , la vieille Castille , une partie du Portugal fui'ent aioutées aux Asturies. La nouxellc monarchie deviut toujours plus redoutable et plus puissante; euiin elle vint
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à bout peu à peu de détruh'e entièrement la puissance maliométane dans toute l'Espagne. Yoilà ce qui est rapporté unanimement par les historiens espagnols, et qui est horriblement travesti dans les récits de M. de Voltaire.
Il veut d'abord qu'on regarde comme une fiction de roman le dépit du comte Julien , qui pour venger riionneui- de sa fille Florinde, introduit les Arabes en Espagne. Le prétendu affront de l'infortunée Florinde , il veut le faire passer pour une aventure aussi incertaine que celle de la Lucrèce romaine. « Il pa- M roît , dit-il , que pour appeler les Africains , » on navoit pas besoin du prétexte d un ntioI , w qui est d ordiaaire aussi difficile à prouver 3> qu à faire. Opas , archevêque de Séville , qui M fut le principal instrument de la grande réji volutiou , avoit des intérêts plus chers à sou- » tenir que ceux de la pudeur d'une fille. Le » comte Julien, gendre de Yitiza, qui avoit » été détrôné et assassiné par Rodrigue , trouva » dans cette seule alliance assez de raisons pour » se soulever contre le tyran. »
H faut être aussi hardi que M. de Voltaire , pour oser donner ainsi le démenti à Ions les anciens historiens , et pour oser traiter de fable un fait qu'ils rapportent tous également. Ferreras lui-même ' , ce foible rival de Mariana,
« Ferreras, Histoire d'Espagne , IV. part. p. 423.
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le rapporte comme tous les autres. Bien plus , il fait voir qu'il est également attesté par les autcui's arabes , comme par les chrétiens. M. de Voltaire lui-même, deuxpages plus bas, suppose la vérité du même fait qu'il tâche maintenant de détruire.
C'est en vain qu'il s'efTorce de prouver qu'il devoit y avoir des prétextes plus forts pour faire passer les Musulmans en Espagne, que celui de venger l'honneur d une fille. Car combien n'y at-il pas eu de révolutions aussi grandes que celle-ci, et qui ont eu des causes plus légères encore? Le fameux J^arsès u'abandonna-l-il pas rilalie airs barbares pour se venger d un mot piquant '^"e lui avoit écrit l'impératrice? Le comte Boniface n'appela-t-il pas les A andales en Afrique, à cause de quelques mauvais offices qu'on lui avoit rendu» aupi'ès de Placidie , fille dTIonorius? Les pelits-fils de Clovis ne portèrent-ils pas le fer et le feu en Espagne poirr venger leur sœur Clotilde de quelques mauvais traitements qu'elle avoit essuyés de la pai*t du roi son époux ? Un père n'auroit-il pas pu se porter à de pareils excès pour venger rhonncur d'une fille unique, tendrement aimée et brutalement déshonorée? Quant à l'archevêque Oj)as, aucun des anciens écrivains espagnols ne Ta fait auteur de cette révolution. MaisVol taire etles nouveaux philosophes croient qu'on ne sauroit trop s'appliquera rendieles minisli'es de l'Eglise odieiut»
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Il traite ensuite également de fable la prétendue royauté de Pelage. « Je ne sais , dit-il , jj comment on a pu donner le nom de roi à ce M Gotb , dont toute la royauté se borna à n'è- ^>3 tre point captif. Commentées Mahométans, M qui en 734 subjuguèrent la moitiéde la Franïj ce, auroient-ils laissé subsister derrière les » Pyrénées ce royaume des Asturies? Comment » Charles n'eiit-il pas protégé ce royaume par j> ses armes , plutôt que de se joindre à des Ma- M hométans ? m
M. de Voltaire vevit qu'on s'en fie plutôt à sa parole qu'au témoignage des anciens historiens. Sa prétention est trop forte , et les raisons dont il s'appuie trop foibles , pour céder à son autorité. Les Asturiens IvabiLoientun pays fermé par des chaînes de montagnes très-faciles à défendi'e, et très-difficiles à forcer. C'est le même pays qu'habitoient ces anciens Cantabres , qui ne purent être entièrement subjugués par les Romains qu'environ deux cents ans après que le reste de l'Espagne fut soumis. Est-il donc surprenant que les Mahométans aient couru à la conquête facile de la Gaule gothique, et qu'ils aient laissé les rochers et les montagnes des Asturies ? Est-il surprenant qu'ils n'aient pas continué des efforts toujours très-sanglants et très-inutiles , pour soumettre un jiays Jout la conquête ne les auroit pas dédommagés de ce qu'il leur eu auroit coûté pour la faire.
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Le raisonnement qu'on fait encore sur la conduite de Charlemagne , ne vaut pas mieux que le précédeut. Un gouverneui' sarrasin se révolte contre son prince et veut se faii-e vassal duroi de France. Charlemagne accepte cet hommage. « S'il y avoit eu alors un royaume cliré- « tien en Espagne, demande Voltaire, Cliarles « n'eût-il 2:>as protégé ce royaume par ses ar- >j mes , plutôt que de se joindie aux maliomé- 3) tans? »
Mais Ciiarles ne ser\'oit-il pas bien les clirétiens en afToiblissant et eu divisant les maliomélans ? Et les chrétiens ne surent-ils pas bien en profiter, puisqu'ils firent encore alors de nouvelles conquêtes? A quoi aboutit donc le raisonnement de Voltaire ?
Une chose mérite d'être obsersée ici. Il dit que dès le temps de CharLes Martel , les chrétiens commencèrent à tenir tête à leurs vainqueurs. Vingt lignes après, il prétcnid qu'il n'y avoit point d'état chrétien en £s])agne sous Charlemagne, petit-fils deCharles Martel, ^oilà une espèce de contradiction : mais il. ne faut pas en être surpris; la contradiction est un écueil presque inévitable à ceux qui n'ont jjas la véril« pour eux.
Tout le soin de M. de Voltaire est ensuite d'obscurcir la gloire des premiers successeurs de Pelage. Pai'mi ces premiers suecesseux's ou trouve un Alphonse II . surnommé le chaste.
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On lui donna ce nom, parce qu'il vécut clans la continence , et qu'il aiïranchit les chrétiens de l'infâme tribut de cent filles choisies , qu'ils étoient obligés de fournir chaque année pour le sérail de Cordoue. C'étoit le bâtard Mauregat, qui, s'étant appuyé du secours des Arabes pour envahir le trône des Asturieâ, avoit «oumis les chrétiens à ce tribut. Tout ce que Yol taire dit de cet Alphonse , c'est que c'étoit un prince artificieux et cruel. Il est vrai qu'il ne donne aucune preuve de ce qu'il avance. Les anciens historiens espagnols ne lui en ont point fourni.
Parmi les successeurs de Pelage , on trouve aussi un Aljdîonse III, surnommé le Grand. Ce prince pendant près de quarante ans eut presque toujours les armes à la main*. Il ne donna aucune bataille qu'il ne gagnât. Il étendit son royaume depuis la partie des Pyrénées , qui est sm' l'Océan, jusqu'en Portugal. Il bâtit ou releva les muvsd'un très-grand nombrede villes. Il fil construire plusieurs magnifiques églises. Il s'attira le respect, l'estime et l'admiration de ses ennemis mêmes. Quelles louangesM. de Yoltaire n'eût-il pas données à ce prince , s'il eut été musulman !
Les frères d'Alphonse se révoltèrent contre lui dès le commencement de son règne , et at-
' Ferreras , V part, siècle IX.
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tentèrent â sa vie : dans sa vieillesse , son fils impatient de régner , prit les armes pour lui enlever la couronne. Alphonse vainquit ses frères : il leur laissa la vie , mais il leur fit crever les yeux. Il battit toujours les troupes de son fils. Mais étant déjà âgé de quatre-vingts ans , il aima mieux céder sa couroune que de la consei-ver en répandant le sang de ses sujets ; et il mourut peu de temps après avec les plus beaux sentiments de piété et de religion.
Voici comment Voltaire parle de ce prince. « Je ne cesse d'être étonné, quand je vois quels M titres les historiens prodiguent aux i-ois. Cet M Al]>honse qu'ils appellent le Gi'and, fitcre- « ver les yeux, à ses quatre frères ; sa vie n'est M qu'un tissu de cruautés et dé perfidies- Ce roi M finit par faire révolter ses sujets contre lui , M et fut obligé de céder son petit royaiune à son M fils vers l'an 910. »
\'ous remarquerez que les états d'Al.j.honse m, comprenoient lesAsturies, la Biscave, la Galice, la vieille Castille , une partie duPoi'lugal. A oltaire , par mépris , appelle cela un petit royaume. Il est étonné qu'on ait donné le nom de Grand à Alphonse; mais ne doit-ou pas êti'e encore plus étonné qu'il le lui refuse, tandis qu'il prodigue ce même titre à un certain nombre de barbares qui ne sont connus que j)arce qu'ils ont dévasté une grande partie de
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1 univers, oufaitbeaucoupdemalauxchrétienS; comme un Cosroës , un Mahomet 11 ?
La qualité de persécuteur du cliristianisrae ou de païen , donne-t-elle droit à ce titre ? ou la qualité de chrétien suiBt-elle pour en exclure ? Après avoir ainsi traité et outragé les chrétiens , il finit son chapitre pai- les plus grands éloges des mahomélans. Il est vrai qu'on y trouve presque autant d'ei'reurs que de paroles.
« Si j'envisage leur religion, dit-il, je la vois M embrassée par toutes les Indes et par les cô- M tes orientales de l'Afrique. Si je regarde leitrs » conquêtes, d'abord le Calife Aaron Raschild » imjiose un tribut de soixante et dix raille écus w d'or par an à 1 impératrice Irène. Je vois au » neuvième siècle les Musulmans redoutables à j> la fois à Rome , à Constantinople , maîtres » de la Perse , de la Syrie, de l'Arabie , de tou- M tes les côtes d Afrique et des trois quarts de » l'Espagne. Mais ces conquérants ne forment » pas une natiou, comme les Romains, qui éten- » dus presqu'autant qu'eux, n'avoieutfaitqu'un >3 seul peuple. »
J'ai dit qu'il y avoit dans ce tableau de la grandeur musulmane presque autant d'erreurs que de paroles. Ainsi remarquez que c'est une erreur de dire que le mahometisme fut embrassé par toutes les Indes. Toutes les compagnies de commerçants, euroj)cens aux ludes, toutes
les relations des voyageurs et des missionnaires disent le contraire. Voltaire lui-même dit le contraire dans le cliapiti'e cent vingtième de cette même histoire. Il avoit apparemment oublié alors qu'il en avoit fait ici un trait de Téloge du maliométisme.
C'est une erreur de dire qu'Aarou Raschild imposa un tribut de soixante et dix mille écus d'or à Irène. Ce tribut ne fut imposé aux Grecs qu'en 8o4, et Irène étoit morte en 802. Il a voulu apparemment mettre ce trait déshonorant sur le compte de celte impératrice , parce qu'elle avoit éteint l'hérésie des iconoclastes '.
C'est une erreur de dire que les Romains avoient été presque aussi étendus que les Musulmans le furent au neuvième siècle. Jamais les conquêtes musulmanes n'égalèrent l'étendue de celles des Romains. Il est vrai que les Musulmans eurent la Perse, une très -petite partie de l'Inde , et quelques côtes à l'orient de l'Afrique, que les Romains n'avoient pas possédées. Mais les Romains avoient eu toute la Grèce, l'Italie, les Gaules, le nord de l'Espagne, l'Angleterre, une partje de la Germanie et la Pannonie , où les Musulmans n'eurent rien au neuvième siècle. M. de Voltaire n'ayoït pas examiné les cartes géographiques, en faisant son admirable portrait de la grandeur des mahométans.
' Theophanc. Chronographia.
C'est une erreur de dire qn'Aaron Raschild ', coulemporain de Charlemague, sut se faire obéir jusqu'en Espagne et aux. Indes. Aarou Rascliild ne monta sur le trône qu'en 784, et l'Espagne avoit des califes indéj)endants depuis 758. \oltaire en convient dans le chapitre dixhuitième; mais par-là même il se contredit: c'est ce qui lui arrive souvent.
C'est une erreur de dire que « la domination >j des califes dura 655 ans ; qu'ils étoient despor » liqu(is dans la religion comme dans le gouverj» nement; qu'ils avoient le droit du trône et M de l'autel , du glaive et de l'entliousiasme. >» La puissance des califes ne commença que vers le milieu du septième siècle, et elle fut comme anéantie par les Turcs, environ deux cent cinquante ans après, selon M. deTol taire lui-même. Dès-lors le calife ne fut pas plus puissant que n'est aujourd'hui le mouphti àConstantinople.