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CHAPITRE XX. De la croisade contre les Albigeois

OICI encore une croisade d'une troisième espèce, que nous joignons aux deux premières. Ce ne sont ])lus des chrétiens contre les infidèles de 1 Orient, ou contre les barbares du nord encore païens; mais des François conti'e des François, et des frères contre des frères. Tout ce que M. de A ol taire fait remarquer dans le chapitre où il parle de cette croisade, c'est 1 innocence et la pureté de la doctrine des albigeois, les cruautés des catholiques, et l'ambition avide des chefs ecclésiastiques et laïques de la croisade.

« Vers la lin du douzième siècle, dit-il,

DE VOLTAIRE. loi

» il se trouva des Iiommes qui ne voulurent « de loi que l'Evangile, et qui prêchèrent à- >j peu-près les mêmes dogmes que tiennent au- >} jourd'hui les protestants. On les nommoit « Yaudois , parce qu'il y en avoit beaucoup 3) dans les vallées de Piémont; Albigeois, à 3) cause de la ville d'Albi ; Bons-hommes , par î3 la régularité dont ils se piquoient ; enfin Maïj nichéens, du nom qu'on donnoit alors en M général aux hérétiques. On fut étonné que 3> le Languedoc en parût tout rempli.

ïj La secte étoit en grande partie composée )j d'une bourgeoisie réduite à l'indigence, w L'abbé de Cîteaux (légat du pape) paroissoit j> avec l'équipage d'un prince. Il voulut en vain » parler en apôtre. Le peuple lui crioit : n Quittez le luxe ou le sermon. Lu espagnol ^ » évéque d'Osma , très-liomme de bien , con- » seilla aux inquisiteurs de renoncer à leurs » équipages somptueux, de vivre austèrement, M et d'imiter les albigeois , pour les conver- 3> tir. )j

M. de Voltaire assure que les protestants aujourd hui tiennent à-peu-])rès les mêmes dogmes que prêchoient les albigeois. Je ne sais pas s'ils seront bien contents de se voir mis côte-à-côte de ces anciens hérétiques. Ils ont Lien quelques-uns de leurs dogmes ; mais ils n'ont jamais admis ceux qui caractérisent ces seconds manichéens. Les albigeois rejetoient

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lancien Testament, ils condamnoîent le mariage, ils ne reconnoissoient pas la validité du baptême de l'Eglise, ils admettoienl les deux principes, ils nioientque Jésus-Christ fût véritablement homme comme nous , ils ne se défendoienl pas bien sur le reproche des débauches qui outragent la nature '. Les protestants n'ont jamais admis aucun de ces dogmes monstrueux. Pourquoi, dit-il donc, qu'ils tiennent à-peu-près les mêmes dogmes que les Albigeois? Tels étoient les hommes dont Voltaire représente l'édifiante régularité , et qui ne vouloicnl point d'autre loi que l'Evangile.

Il se méprend beaucoup en confondant les Vaudois avec les Albigeois. Ces deux sectes n'avoient presque rien de commun. Les Vaudois prirent leur nom de Pierre Valdo , ou du Vau , et non pas des vallées de Piémont. Il se tromjje également lorsqu'il répète en plusieurs endroits de son histoire, que le nom de manichéens étoit celui qu'on donnoit en général aux hérétiques. On ne l'a donné qu'à ceux qui ont imité les impiétés de ces anciens secUires. Voyez le chapitre XXXIII de la religion sous François Premier, où l'on explique le caractère et la diflérence de toutes ces hérésies.

A oltaire a bien plus de talent poiu* faire une

• Voyczhistolre des Alhisecns, do l'Ahhc de Vancernai. rieury , liistoirc ccclcsiasliijuc; i3 siOck.

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satire mordante , que pour écrire fidèlement une histoire. Il préfère toujours les bons mots et le piquant, à la vérité. Nul historien contemporain n'a dit que 1 abbé de Cîteaux , qui étoit le premier légat, et qui fut bientôt aprèff archevêque de îVarbonne, parût avec 1 équipage, d'un prince. Nul n'a dit, que tandis qu'il prêchoit, on lui ait fait la réponse mordante que Voltaire rapporte. Nul n'a dit que l'évèque d'Osma ait conseillé au légat d'imiter les albigeois jîour les convertir. Tout cela est cependant affirmé aussi hardùnent que si c'ctoient des vérités.

n est bien vi'ai que l'évèque d'Osma passant par le Languedoc , le légat et lesmissionuaires lui témoignèrent combien ils souffroient , en voyant le peu de fruit de leur mission. Lévèque voyant que les prédicants séduisoient les simples par un extérieur d'austérité , dit aux légats qu'il seroit impossible de ramener les albigeois par les seules paroles , et qu'il falloit combattre leur vertu apparente par une véritable piété. Les légats suivirent ce conseil et s'en trouvèrent bien. Trente religieux de Cîteaux vinrent ensuite grossir la troupe des missionnaires. Ils alloient à pied , ne subsistoient que de ce qu ils recevoient des fidèles par aumône, partageoient tout leur temps entre la prédication et la prière. C'est ce qui donna occasion à un albigeois de dire un jour aux mis-

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sionnaires , qu'il vaudroit mieux abandonner la prédication pour travailler à la réformation des ecclésiastiques. Yoilà ce que les monumentsliistoriques nous apprennent. Qu'on juge par-là combien M. de Voltaire défigure la vérité.

A 1 entendre, ce ne fut que la fureur et le fanatisme qui engagea cette guerre ; et il étoit fort inutile de recourir aux armes , puisque la secte nétoit en giruide partie composée que d'une bourgeoisie indigente. Yoilà ce qu'il affirme ici ; et deux pages après il dit , que dans tous les sièges, dans tous les combats, il yavoit beaucoup de noblesse et quantité de chevaliers albigeois. Il oublie que les comtes de Foix, de Comminges, de Béziers, de Béarn , et presque tous les seigneurs qui habitoient vers les Pyrénées étoient de la même secte, ou que du moins ils la favorisoient et la protégeoient ouvertement ; que le comte de Toulouse , sans s'êti-e déclaré manichéen , avoitpourla secte et pour les prédicants un respect qui tenoitde la folie et de l'extravagance , et que tous les mallieurs de ce prince ne vinrent que de l'attachement insensé qu'il avoit pour eux.

On ne peut pas lii*e sans horreur la sévérité ou plutôt la cruauté dont on usa envers les albigeois. Cette sévérité n'étoit point inspirée par Tesprit de Jésus-Christ. Plusieui-s missionnaires s'y opposèrent quelquefois ; cependant

DE VOLTAIRE. iBj

OU peut dire qu'elle étoit bien méritée. Toltaire la représente avec les expressions les plus énergiques. Le massacre de Béziers , le pillage de Carcassonne , la prise de Lavaur font horreur; mais cette horreur semble diminuerquand on pense aux ravages affreux et aux massacres dont les albigeois s'étoient rendus eux-mêmes coupables ' . Le vicomte de Tincai'vel égorgé aux pieds des autels; Baudouin, frère du comte de Toulouse, pendu à un arbre, lorsqu'il demandoit avec instance le temps pour se confesser et pour communier : la plupart des églises du Languedoc brûlées et renversées ; les catholiques égorgés : voilà des faits que tous les historiens contemporains rapportent, etdont M. de Voltaire ne dit pas le mot. On en devine d'abord la raison.

Le comte de Toulouse fait dans toute cette révolution le personnage le plus inconcevable.

II proteste de sa foi, et il protège opiniâtrement les hérétiques. Il fait des promesses, il ne peut se déterminer à les remplir. Le pape Innocent

III s'intéresse pour lui, et arrête pendant quelque temps les procédures des légats ; il ne sait pas profiter de ces dispositions. Sans sagesse , sans prudence, sans fermeté, il ne put ni vaincre l'inclination secrète qu'il avoit pour l'hérésie , ni prévoir qu'elle alloit commencer les

' Histoire des Albigeois , de Vancernai.

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malheurs de sa maison , et que rambition des puissances voisines y meltroilbientôt le comble.

Je ne dois pas finir ce chapitre , sans dire un mot de la fameuse bataille de Muret. A^ollaire regarde le récit qu'on en fait , comme une absurdité." Une foule d'écrivains, dit-il, répète » que Simon de Montfort, avec hui t cents hom- » mes seidement et mille fantassins , attaqua 3) l'armée du roi cl'Arragon et du comtede Tou- M louse , qui étoit de cent mille hommes , et » que jamais il n'y eut une déroute plus com~ n plèle. C'est un miracle, disent quelques écriw vains ; mais les gens de guerre qui lisent 3j de telles aventures les appellent des absur- » dites, w

Examinons un peu en ciàtique ce que M. de Voltaire appelle une absurdité. Jepourrois dire d'abord quelecombatdes Tliermopiles, oùLéonidas à la tète de trois cents Lacédémoniens soutint les efforts des principales forces de Xerxès; que la victoire qu'Alexandre remporta à Arbelles sur Darius , et celle de Marius sur les Cimbres et les Teutons , n'ont rien de moins surprenant que la bataille et la victoire de Muret. Cependant M. de Yollaire se garde bien d'appeler ces faits , des absuaxlités.

Mais supposons qu'il y eût en effet quelque chose de miracidcux dans cette victoire ; alors je dis que les Croisés n'avoient rien oublié pour mériter une prolectioa particulière du Sei-

DE VOLTAIRE. log

gneur. Car toute cette armée, généraux, chevaliers , soldats , tous s'étoient préparés au combat par la confession et la communion, ou par les actes de religion les plus édifiants. Et sur cela, je fais ces deux questions au critique Voltaire :

Premièrement. Le miracle , est-il possible ? Dieu auroit-il pu faire une fois en faveur de Simon de Montfort , ce que les livres sacrés nous apprennent qu'il fit si souvent pour Judas Macliabé*, lequel avec une poignée de gens, et sans perdre un seul homme , battit tant de fois les armées Syi-ienncs ?

Secondement. Le miracle étant possible, estil véritablement arrivé? En a-t-ondes preuves capables de convaincre un critique ? Je trouve dans les monuments les plus authentiques ' , que les évéques de Toulovise, de Nîmes, dXsez, deLodève, de Béziers, d'Agde, de Commiuges, et quantité de personnages respectables qui étoient dans le camp de Montfort, et (pii étoient témoins oculaires, certifient le fait. Us récrivent eux-mêmes à tous les fidèles. Tous les historiens contemporains disent la même chose. Pas un n a osé avancer le contraire. En est-ce assez pour rassurer et pour contenter un sage critique ?

Cependant , cinq cent§ ans après , il paroît

' Mutth. Paris , an. i2i.

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un homme à qui il plaît , sans pouvoir en apporter aucune raison , de ti'aiter ce récit d'absurdité ! Comment doit-on regarder sa décision ?

Le fameux différend de Pliilippe-le-Bel avec Boniface YIII, l'établissement de la chaire pontificale en France , l'extinction de l'ordre des Temjdiers, enfin le grand schisme d'Occident^ sont les principaux événements qui remplissent le siècle quatorzième , qui suivit celui des croisades. Quiconque a lu l'histoire de France, ne peut ni ignorer ces événements, ni manquer d'apercevoir les erreurs de Voltaire en se les représentant. Ainsi nous allons passer d'abord au fameux concile qui signala le commencement du quinzième siçcle.

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