CHAPITRE XXI
Du concile de Constance.
J i ASSEMBLÉE la plus Solennelle du monde par le nombre des princes et des prélats qui y assistèreut ; une assemblée qui devoit réformer une multitude d'abus et de vices dont l'Eglise étoit inondée, et qui n'aboutit cependant qu'à priver de quelques honneurs uu pape accusé de tous les crimes , et à condamner aux ilammes des prêtres d uue viepui'e et d'un courage ad-
DE VOLTAIRE. i6l
mirable , mais accusés d'avoir fait de mauvais arguments ; une assemblée où Ton ne disputoit que de magnificence et de luxe, et pendant laquelle on toléroit tous les désordres deTincontinence : voilà Fidée que M. de Voltaire nous donne du célèbre concile de Constance.
Le ministre réfugié ' qui en a fait l'histoire à Berlin , n'en donne pas une idée si odieuse et si méprisable. Les ennemis nés de l'Eglise rom.aineontdonc quelquefois moins de malignité, plus de sagesse et de modération que certains catholiques. En parlant de ce concile , on cite souvent et toujours avec éloge, le Poggio. Pour faire connoître cet écrivain si cher à Voltaire , nous allons rappeler le jugement qu'Erasme en a porté. Le Pogge * , dit-il , est un écrivain si peu instruit , que quand même il ne seroit pas tout rempli d'obscénités , il ne mériteroit pas c[u*on se donnât la peine de le lire. 3]ais il est en même temps si obscène , que quand même il seroit le plus savant des hommes , les gcnsde bien devroienttoujours le regarder avec horreur.
Il ne faut pas être surpris si Voltaire loue tant le Pogge ; il ne fait en cela que louer son semblable. Si cet auteur , comme le Pogge , avoit écrit en faveur du concile , avec quelle sagacité ne feroit-on pas remarquer l'impiété
.' M. l'Enfant. — ^ Erasme , Epist. livre /|,Ep. 7.
l62 LESERREUllS
de ses sentiments , la licence de ses contes , la malignité de ses satires, et par conséquent le peu de cas qu'on doit faire de son témoignage? Mais le Pogge a dit dn bien d un hérétique, et beaucoup de mal des papes et du clergé ; dèslors son témoignage doit être regardé comme incontestable.
A entendre M. de Voltaire , tout ce qui se passa au concile se l'éduit à la condamnation injuste et cruelle de Jean Hus et de Jérôme dé Prague , à la déposition de Jean XXIII , à quelques règleœeuts inutiles ; et Gerson eut bien de la peine à obtenir la condamnation de cette proposition : Il y a des cas où Fassassinat est une action vertueuse. INous parlerons de ces deux hérétiques, après que nous aurons fait quelques remarques sur les autres objets proposés.
Les historiens nous ont toujours représenté Balthazar Cozza , pape sous le nom de Jean XXIII, comme un homme hardi , avide , ambitieux , et qui déshonora le siège pontifical par sa conduite et par ses mœurs. Voltaire ajoute encore à leur récit , et il ne l'especte ni la décence ni la fidélité historique. <( La vente >j des bénéfices et des reliques , les empoison- >} nements , les massacres , la débauche la plus « outrée , l'impiété la plus licencieuse , la so- M domie, le blasphème, lui furent imputés. » Mais on supprima cinquante articles du pro-
DE VOLTAIRE. l63
» cès-verbal , trop injurieux au pontificat. »
Mais je demande à M. de Yoltaire : Comment supprima- t-on cinquante articles du procès-verbal, puisque ce procès n'en contenoît que cinquante-quatre , et que ces cinquante-quatre fui'ent lus dans le concile , et notifiés à Jean XXIII , pour qu'il eût à y répondre ? H y eut à la vérité quatorze autres articles supprimés, et non pas cinquante , comme l'assure M. de Voltaire. Mais i." ces quatorze articles sont des accusations dont les preuves ne sont pas énoncées. 2.° Ces articles ne se trouvent point dans la plupart des anciens ntanuscrits, 3 .^ C'est principalement dans ces quatorze articles que se lisent la plupart des horretu's qu'il rapporte avec tant de soin , et qui par consé(pient sont tout au moins fort incertaines. La sagacité et la critique de M. de A ol taire n'eût pas daigné les recueillir ; il les eut sûrement supprimées , si elles ne fussent ]ias tombées sur un pontife romain , qui , sans être couj)able de toutes ces horreurs , ne laissa pas d'être déposé par le concile sur les autres accusations.
Gersou, dit-il, eut beaucoup de peine à obtenir la condamnation des propositions qui autorisent les meurtres et les assassinats. « Le coix- » ci le ' éluda long-temps la l'equête de Ger-
* CoucUc- de Constance.
M son. Enfin il fallut condamner cette doc-
w Irine du meurtre. »
C'est par une imputation fausse et une misérable chicane que Voltaire dit que le concile éluda long-temps la requête par laquelle on demandoit la condamnation de la doctrine qui autorise les assassinats. Cette doctrine fut condamnée peu de temps après qu'elle fut dénoncée. Mais ce concile ne voulut point se mêler de faire aucune application de cette condamnation, pour juger l'affaire du duc de Bourgogne , sur laquelle on le pressoit de prononcer. Il se contenta de décider sur la doctrine. Il laissa aux princes respectifs à juger le procès.
Après la déposition de Jean XXIII et la condamnation de la doctrine qui favorise les assassinats , l'affaire la plus importante qui se passa au concile fut la condamnation de Jean Hus et de Jérôme de Prague. Voltaire ne connoît rien de plus respectable que leur personne , de j)lus sage que leur doctrine, de plus injuste et de plus illégal que leur condamnation.
11 est vrai que l'amour des femmes est une foiblesse de laquelle on n'a pas accusé Jean Hus et Jérôme de Prague. Cette foiblesse est toujoui's condamnable. Mais quelquefois elle ne fait tort qu'à celui qui y donne , sans en faire beaucoup à la société. Aussi Voltaire est-il assez bon poiu" l'excuser dans loiis ces prêtres et
D 11 VOLTAIRE. l65
moines défroqués qui furent les principaux auteurs et les premiers ministres de la réforme- Mais l'esprit de sédition et de rébellion doit toujours être abhorré et détesté. Or tel fut l'esprit de Jean Hus et de son disciple, dont ^^oltaire trouve la doctrine si sage. Vingt ans de dévastations , de massacres , et de carnage en Bohème, furent les tristes fruits de cette docti'ine.
« Quel docteur, dit-il, quel écrivain est en » sûreté de sa vie , si on condamne au bùclier >j quiconque dit ' : Qu'il n'y a qu'une seule » Eglise catholique qui renferme dans son sein » tous les prédestinés : Qu'un réprouvé n'est >j pas de cette église : Que les seigneurs doi- » vent obliger les prêtres à observer la loi : w Qu'un mauvais pape n'est pas le vicaire de M Jésus-Christ? Voilà quelles étoient les pro- >» positions de Jean Hus. Il les expliqua toutes » d'une manière qui pouvoit obtenir sa grâce. »
Faut-il accuser ici M. de Voltaire de n'avoir pas eu l'esprit assez subtil, et de n'avoir pas vu les conséquences de ces propositions? Cependant elles sont assez naturelles et assez sensibles. Elles ne tendent qu'à renverser tout l'ordre ecclésiastique et civil. Car si un mauvais pape, par exemple , n'est pas le vicaire de Jésus-Christ , dès-lors les évèques qu'il auroit
' Concile de Constance.
l66 LES ERREURS
ordonnés ne seroient pas de véritables évêqnes, les prêtres faits par ces évêques ne seroient pas de véritables prêtres. Il n'y auroit donc plus d'administration de sacrements , ni de légitime gouvernement ecclésiastique. Dès qu'on croiroit qu'un pape est un mauvais pape, on ne seroitplus tenu ni de l'écouter, ni de lui obéir, ni d'écouler ceux qui tiennent de lui leur autorité. Comment pourroit alors se soutenir le gouvernement de la religion ? Les autres propositions que nous avons rapportées sont aussi aisées à détruire que celle à laquelle nous nous sommes arrêtés. Et comme elles ont été souvent discutées dans ce dernier siècle, nous ne nous y arrête l'ons point.
Mais ces propositions que Voltaire rapporte ne sont pas les seules qui furent condamnées dans l'hérétique Jean Hus. Il falloit avoir l'équité de rapporter tous les chefs de la condamnation , ou ne pas les blâmer. Il falloit y ajouter encoi'e celles-ci , qui ne sentent que le fanatisme , et qui montrent la plus grande extravagance '. Par exemple, que la dignité papale doit son origine aux empereurs ro mains ^. Qu'un prêtre qui a envie de prêcher doit le faire malgré les papes , les évêques , les puissances, pourvu qu'il entende l'Ecriture j et qu'il vive selon TEvangile ^. Que l'obéissance
' PlOp. 12. — ^ Ep. 23. —3 20.
ecclésiastique a été inventée par les prêtres , mais qu'elle n'est point commandée par TEcriture '. Qu'il n'y a aucune étincelle d'apparence que l'Eglise ait besoin d'un clief qui la gouvei'ne , et que Jésus - Christ gouverneroit mieux son Eglise par ses vrais disciples , que par de telles têtes monstrueuses.
Il n'y a pei'sonne qui n'aperçoive l'esprit de rébellion et de fanatisme qui est inspiré par ces propositions de Jean Hus. Cependant M. de \oltaire n'y trouve rien de répréhensible.
On n'oublia rien pour l'engager à reconnoî^ tre ses erreurs. On lui dressa et on lui présenta des formules de rétractation les plus modérées et les plus propres aménager son honneur. Il fut inébranlable. Il soutint constamment qu'il n'avoit enseigné que la vérité. Alors le concile le fit dégrader, le livra au bras séculier, qui le condamna à être brûlé. Jérôme de Prague peu de temps après eut le même sort.
M. de Voltaire fait ensuite l'éloge funèbre de ces deux illustres morts, qu'il appelle des hommes d'une vie pure, d'un courage admiralile , et qui ne furent condamnés , que pour s'être attiré l'inimitié des sojîhistes et des prêtr(;s. Quelle différence entre la manière dont il parle de ces hérétiques justement condam-
' Prop. 36. 37.
l65 LES ERREUPiS
nés, et celle dont il parle au conimenccracnr de cette histoire des martyrs de 1 Eglise.
« ]\i Icnipereur, ni les Pères du concile, » continue-t-il , n'avoient prévu les suites du M supplice de Jean Hus et d Hiéronime. Il sor- » tit de leurs ceudi'es une guerre civile. Leurs M vengeurs éloient au nombre de quarante » mille. Cctoieut des animaux sauvages , que a la sévérité du concile avoit ellarouchés et » déchaînés. »
Yoilà presque la seule vérité qu il y ait dans ce chapitre soixante-unième de IHisloire générale. Jamais rébellion ne fut accompagnée de tant de fureur et de cruautés ' . M. l'Enfant n'en peut parler qu'avec horreur , et encore supprime-t-il beaucoup de détails. Je ne cite point les historiens catholiques; ils seroieiit suspects à M. de Voltaire. Mais il ne peut pjas rejeter le témoignage des protestants. Yoilà l'esprit qu inspirèi'entccs hommes qu'il nous représente comme des hommes admirables, comme des héros du christianisme.
J'avoue qu'il est assez difficile de justifier la conduite qu'on tint à Constance envers Jean Hus. Il s y éloit rendu sur un sauf-conduit de l'erapereui'. Mais le concile ne lui eu avoit point donné, et le concile ne se cnitpas obligé d'avoir égard à celui de ce prince. Si on veut regarder
' Histoire (îtf Concile de Basle , liv. 3. 4- et suiv. *|
DE TOLTAIUE. 169
eomme une foiblesse dans Sigismond de n avxjir pas faitrespecter un sauf-conduit impérial dans une ville de l'empire ; au moins on ne pourra jamais rejiroclier aux Pères de Constance d avoir manqué à la foi donnée. Le concile examina la doctrine de Jean IIus; il la condamna; il le dégrada selon le droit, et l'abandonna ensuite à la justice séculière. C'est tout ce qu'il y a à répondre aux déclamations, plaintes et satires de ^ oltaire.
Il finit son histoire travestie du concile, par une réflexion singulière. 11 blâme le pape Martin V, qui étoit de la maison des princes de Cologne, d'avoir changé son beau nom pour celui de Martin. Pour lui , il a été bien plus adroit , enchangeantson nom bourgeois d'Arouet, poiu" l'ennoblir à l'aide d'un anagramme , et de l'addition de deux lettres, et en faire le nom de F' oltaire.
Le concile de Basic, qui s'ouvrit dix ans après celui de Constance, n'en étoit en quelque manière qu'une suite. Le commencement en étoit assez légitime; mais il ne fut plus bientôt qu une assemblée sans autorité et sans droit. Il ne fut plus guère composé que de personnages du second ordre du clergé , qui faisoient de beaux règlements , qu'ils n'avoient pas le pouvoir de faire ol)server. Les plus sages d'enti'e ceux qui étoient restés à Basic , s'en retirèrent les premiers. Les autres furent aussi obliges de se sé- 1. 8
170 i.ES ERUEURS
parer , parce qu'on ne songeoit plus à eux. Je n'examine pas les vagues raisonnements que Voltaire fait sur ce concile. Je veux faii'e remarquer seulement ce qu'il dit d'Amédée de Savoie, que ces respectables Pères élevèrent à la papauté , après qu'ils eurent déposé Eugène IV.
<c Le concile de Basle ayant déposé un pape » très-sage , lui opposa un fantôme, un duc de M Savoie , qui s'étoit fait hei-mite à Ripaille , » par une dévotion que le Poggio est bien loin » de croire réelle. Sa dévotion ne tint pas M contre l'ambition d'être pape. Mais cetlier- » mite, duc et pape, se contenta ensuite d'être » cardinal. »
Ce duc dont parle ici Voltaire , est Amédée Vn, qui fut appelé le Salomon de son siècle. Après avoir gouverné ses états pendant quarante ans avec beaucoup de sagesse, il les laissa à se^ enfants. H se retira à Ripaille, petite ville sur le lac de Genève, où il partageoit son temps entre les amusements innocents de la camj)ague et les exercices de piété. Un pareil goût prouve que l'idée qu'on avoit eue de sa sagesse étoit liieu fondée. 11 résista long-temps aux sollicitations des Pères du concile de Basle, qui lui déféroient la papauté. Enfin iU'accepla '; mais il l'abdiqua bientôt pour rendi'e la paix à l'E-
• Ar.ncas Svlv.
glise, et mourut en odeur de sainteté à Genève. Sa mémoire est toujours en vénération dans le» états d« roi de Sai-daigne.
Le Poggio est le seul qui en ait osé dire du mal. Mais on sait que le Poggio a toujours mal parlé des gens de bien. M. l'Enfant qui écrivoit à Berlin , a mieux su respecter la piété et la vérité.