‹ Erreurs de Voltaire (volume 2)Chapitre 35 sur 71 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

De Jeanne d'Arc , dite la Pucelle d'Orléans.

JL EPiSON>'E n'ignore les extrémités où se trouva réduit le roi Charles YII, au commencementile son règne. Déshérité par un père irabécille et par une mère dénaturée ; abandonné de la plupart de ses sujets ; attaqué par toutes les forces de son beau-frère le roi d'Angleterre, et de soi» grand oncle le duc de Bourgogne , souverain des deux Bourgognes et de presque tous ics Pays- Bas , il ne lui restoit plus que quelques pi'ovinces vers le centre etvers le midi de la France. On ne l'appeloit même plus , et par mépris, que le roi de Bourges ; les Anglois assiégeoient etpressoient Orléans pour avoir un ])assagesur la Loire, et pour achever la conquête du royaume , lorsque la fameuse Pucelle parut.

Cette fille extraordinaire , étoit une jcunf»

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bergère de mœurs très-iiinocenles. Elle s appeloit Jeanne d Arc , et étoit née près de ^ aucoulevirs sur les frontières de la Champagne et de la Lorraine. Elle n'avoit que dix-sept ajis lorsqu'il lui vint une forte pensée d'aller se présenter au roi , et de lui annoncer qu elle étoit envoyée de Dieu pour délivrer Orléans. Elle s'adressa pour cela à Robert de Baudricourt, gouverneur de Yaucouleurs, qui la renvoya plusieurs fois comme une visionnaii-e. TMais en-r suite étonné de son assurance et de ses pressantes sollicitations , il crut devoir s'y rendre , et il l'envoya à Charles Ail , accompagnée de deus gentilshommes, et de deux frères de cette même ûlle.

Dès qu'elle fut devant le roi , elle lui déclara qu'elle étoit envoyée de Dieu pour faire lever le siège d'Orléans, et pour le conduire ensuite lui-même à Rheims , poui' y être s^cré. Le roi ne crut pas devoir se fier aux paroles de cette jeune bergère. Cependant il la fit examiner par des prélats, des docteurs, des magistrats. On fit les perquisitions les plus exactes sui* toute sa vie , et l'on fut toujours surpris de la sagesse de ses réponses, de l'innocence de ses mœurs, de l'intrépidité de son courage, et des lumières extraordinaii'es qui paroi sspient dans toutes ses vues et dans tous ses conseils.

Cependant on ne sa voit encore à quoi se déterminer. On envoya uu grand secours à Or-

DE VOLTAIRE. lyS

îéans ; on permit à la Pucelle de l'accompagner; et ce fut avec ce secours qu elle se jeta dans la ville. Elle força les Anglois à en lever le siège. Peu de temps après elle les battit à Patay. Elle leur prit quantité de villes fortes; et contre toutes les apparences elle conduisitle roi à Rheims, comme elle Tavoit promis.

Elle avoit toujours dit qu'elle étoit envoyée de Dieu pour sauver Orléans, et pour conduire le roi à son sacre à Rheims. Ainsi elle lui demanda après son sacre, la permission de retourner dans son village. Mais les François se croyoient invincibles avec elle; ils n'oublièrent rien pour la retenir à l'armée. Elle se laissa persuader. Elle se jeta dans Compiègne, qui étoil assiégée; elle fut prise dans une sortie, et conduite à Rouen, où on lui fît son procès. Ce ne fut qu'une politique grossière et une vengeance indigne, qui réglèrent toutes les procédures. Et comme on ne put jamais la convaincre d'aucun crime, ni d'aucune faute , on se détermina à la faire bi'ùler toute vive comme sorcière et magicienne.

Yoilà ce que l'histoire la plus sûre nous apprend, et ce que la critique la plus sévère ne peut pas nous empêcher de croire de cette fille extraordinaire. La profonde critique de M. de Voltaire non-seulement n'y voit rien de merveilleux, mais elle n'y aperçoit qu'un heureux artifice , et un expédient tenté par les François

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pour tirer Charles Yll de l'état déplorable où il étoit réduit, \oici comme il s'exprijne sur cela :

« Un gentilhomme des frontières de Lor- » raine , nommé Baudricourt , crut trouver a dans une jeune servante d'un cabaret de Vau- 7j couleurs un joersonnage propre à jouer le rôle :» de guerrière etd'inspii-ée. Cette Jeanne d'Arc, » que le \ulgaire croit une bergère , étoit en « elFet une jeune servante d'hôtellerie, robuste, » montant chevaux à poil, comme dit Mons- » trelet, et faisant autres appertises que jeu- V nés filles n'ont point accoutumé de faire. On » la fît passer, pour une bergère de dix-huit » ans ; il est certain par sa propre confession , 3> qu'elle avoit alors vingt-sept années. »

M. de Voltaire cherche des moyens de faire évanouir le merveilleux de l'histoire de laPucelle. Le meilleur qu'il trouve pour cela , est de supposer que Baudricourt a été assez hardi pour en imposer au roi , et poiu' lui envoyer une servante de cabaret comme une fille inspirée du Ciel, et qui doit opérer les choses les plus surprenantes. C'est à un homme sage à juger si ce moyen est heureux , et si la supposition a quelque air de probabilité. Mais cette supposition est entièrement détruite par les actes du procès de la Pucelle ' , où l'on voit

• Procès manuscrit , voyez Dsiuiel H. de F.

DE tfOLTAIRi:. J75

que quatre gentilshommes déposent que Baudricourt avoit refusé jjlusîeurs fois d écouter cette fille , et ne lenoit aucun compte de tout ce qu^elle proposoit.

Cette Jeanne d'Arc , que le vulgaire croit une bergère, étoit en effet une jeune sei'vante d'hôtellerie , dit M. de Voltaire. Mais le vulgaire , sur le témoignage de tous les historiens contemporaix:ïS ' , et sur les actes authentiques du procès , croira toujours malgré les lumières de M. de Voltaire , que Jeanne d'Arc avant de prendre les armes, n'avoit jamais connu que sa houlette et son li'oupeau. C'est ce qu'elle témoigna encore elle-même âpres leSâCï'e du roi '. J'ai accompli ce que Dieu m'a commandé , ditelle à l'archevêque de Rheims , et au comte de Dunois, qui étoit de lever le siège d'Orléans, et faire sacrer le gentil roi. Je voudrois bien qu'il me fît ramener auprès de mes père et mère et garder leurs brebis et bétail , et faire ce que je voulois faire. Quant à son âge , il est certain que M. Rapiti de Thoiras , que M. de Voltaii'e copie, a fait une bévue en mettant 2 7 j>our 1 7 . Je n'examine pas si l'eiTcur est volontaire : je dis seulement que les actes authentiques du procès démontrent cette erreur.

« Betfort cmt n('cessaire de flétrir la Pu- M celle , pour ranimer ses Anglois. Elle avoit

' Arl.^8 de l'iûterr. — » Berri Hcraul. de Charl. VII.

j;^ LES ERREURS

» feint un miracle, il feignit de la croire sorjj cière. "

La conjecture de M. de Voltaire sur les sentiments du duc de Betfort est assez \Taisemblable. Sa décision sui- la prétendue imposture de la Pucelle n'a pas Tombre de raison. Cette fille est d'une innocence de mœui"s admirable; elle parle de guerre à l'âge de dix-liuit ans comme les plus habiles capitaines. Elle a si peu d'ambition, qu'après le sacre du roi elle veut retoui'ner à la garde de ses troupeaux '. Qu'estce qui auroit pu l'engager à feindi'e des miracles ? Qu'est-ce qui peut autoriser M. de Voltaire à lui imputer ceiie Intention?

Il n'y a guère que trois historiens qui aient cherché à afloiblir le merveilleux de l'histoire de la Pucelle : Enguerrand de Monstrelet , du Haillan , et Rapin de Thoiras. Monstrelet, sujet de ce duc de Bourgogne qui avoit introduit les Anglois en France , ne pouvoit savoir de la Pucelle que ce qu'en disoient les Bourguignons et les Anglois, qu'elle avoit si souvent battus. Ils étoient intéressés à la rabaisser , et à faire évanouir le prodige. La source n'étant pas sûre , peut-on prudemment s'en rapporter à son témoignage ?

Girard du Haillan, qui vivoit cent soixante ans après le règne de Chailes \ U , dit qu'il ià

' Recueil de Godefroi.

été découvert par le temps , qui découvi'e les choses , que tout le miracle de la Pucelle avoit été composé et aposté par quelques seigneurs qui l'instruisirent. Il ne cite aucun auteur. Il n'y a que le temps qui lui a découvert ces belles anecdotes. C'est apparemment le temps qui lui a découvert que Baudricourt se trouvoitàChiuon lorsque la Pucelle y arriva , et qu'il la présenta lui-même au roi. Cependant les monuments les plus authentiques nous appi'ennent qu'il resta à Vaucouleurs , lorsque la Pucelle partit pour Chinon avec les gentilshommes qu'il lui avoit donnés, et les lettres dont il l'avoit chai'gée. C'est encore le temps qui lui a découvert que le comte de Dunois se trouva

* à la première entrevue de la Pucelle avec Charles \ II. Cependant les lettres de ce comte attestent qu il ne s'y trouva point, parce qu il étoit alors du côté de Poitiers. Je ne sais pas comment Bayle n'a pas fait ces observations sur du Haillan.

M. Rapin de Thoiras, françois réfugié en AngleteiTC, s'épuise en raisonnements pour rendre suspect le prodige. Il écrivoit dans uu pays protestant. Il avoit sous les yeux le procès informe que les Anglois, toujours battus par la PuceUc , lui firent à Rouen. Il n'éloit.

• ni de son goût, ni sûr pour lui de se déclarer pour elle.

Tout ce qu'on ])cut dire de lliistoire d<' la • «

j j s L E s E li R E U R s

Pucelle, cesl que ceux qui y reconuoissent de liuspiralion et du miraculeux, ont les proba- Lilités et les raisons les plus fortes, et que ceux qui n'y en conuoissent point n'ont que des raisonnements vagues , et bien aisés à déti'uire. Ceux qui Tout révoqué en doute font des raisonnements qui ont paru plus d'un siècle après la mort de cette fdle extraordinaire. Ceux qui regardent ces doutes comme téméraires et improbables sont soutenus par le témoignage dun très-grand nombre d'auteurs contemporains , de tout état , de toute qualité, de toute nation. On trouve des seigneurs , des magisU'als, des docteurs, des gens de guerre, des religieux. On peut voir tous ces témoir gnages dans le discours sur la Pucelle, à la fi* du seizième loîne de l'Histoire de l'église gallicane.

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