‹ Erreurs de Voltaire (volume 2)Chapitre 37 sur 71 · CHAPITRE XXiy · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXiy

De l'Eglise, sous le pontificat de Léon X.

VANT de parler de la grande révolution qui 6e fiL dans la religion au commencement du seizième siècle , voyons d'abord l'idée que M. de Voltaire veut nous donner de l'état où se trouvoit alors l'Eglise. Selon lui , la cour de Rome ne respiroit alors que les délices et le goût des plaisirs: les évéques ne vivoient presque partout qu'en princes voluptueux ; la dissolution des mœurs étoit générale parmi les prélats, les curés et les moines. Ou trouvoit partout des bureaux ou comptoirs établis , où l'on vendoit publiquement des indulgences , des absolutions et des dispenses à tout prix. Enfin l'on vivoit dans l'ignorance la ])lusbonteuse dans presquî' toutes les parties du monde clii'étien. Tels sont les traits du tableau que nous fait Voltaire, de l'Eglise au commencement du seizième siècle. Nous examinerons chacun de ces traits séparément.

Je remarque qu'il ne parle jamais de Maira- Ijourg, qu'en ra])pelantpar mépi'isle déclamatcur ; et lui , toutes les fois qn'il parle de TE- >• 9

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glise romaine, esl le copiste fidèle de ces déclama leurs protestants, qui se sont efforcés d'en faire des portraits ou si affreux ou si ridicules. J'avoue qu'il ue dit pas conjme eus, que Rome est la Babylone , le pape l'anteclirist , le culte catholique une idolâtrie. Il montre plus de goût, et il n'a pas moins de malignité.

Il est vrai que la cour romaine ne fut jamais gi binllante que sous le pontificat de Léon X. Tous les historiens conviennent que ce pontife montra toujours les inclinations et les sentiments d'un grand prince ; mais nul ne lui re^ proche cette indécence de volupté que M. de Voltaire laisse enti'cvoir. Paule Jove ', qui con^ jlamne comme les autres écrivains les dépenses excessives et les profusions de ce pontife, rend le plusLeautémoignageàlapuretédeses mœurs, A la vérité il y eut quelques comédies jouées devant sa cour; mais elles ne furent jouées que par des jeunes gentilshommes romains, et elles ne respiroient pas l'impiété , comme certaines pièces de quelques auteurs de nos jours. D'ailleurs ce goût pour les fêtes magnifiques ne l'empêcha pas de donner les soins nécessaires au gouvei-nement de l'Eglise. Tous les historiens * nous racontent ce qu'il fit pour ari'êter les écarts de Luther, les habiles gens qu'il employa pour cela, les démarches qu'il fit auprès de l'empereur

' HisU «les Var. Hist. de Lut.— ' P. Joy. vit. Léon. X.

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pour étouffer les hérésies dès leur naissance. Ainsi le goût de la magnificence ne lui fit point négliger la religion.

Les cardinaux que Léon créa après la mort de ceux qui avoient conspiré contre lui , Voltaire ne nous les représente que comme des hommes de plaisir. Cependant parmi ces cardinaux, on trouve un Laurent Campagge, l'un des plus savants , des plus habiles et des plus saints prélats de son temps ; le fameux Cajetan, qui fut ensuite employé contre Luther; le cardinal Triyulce , qu ou appcloit le modèle de la vertu et de la probité ; le cardinal d'Utrecht , qui fut ensuite pa])e sous le nom d'Adrien YI ; le respectable Gilles de Viterbe, général des augustins. Jugez par-là du discernement du critique , et de la fidélité de l'historien.

Après avoir parlé du chef de lEglisé , Voltaire en vient aux évêques. Excepté dans 1 Espagne , dit -il, partout ailleurs les prélats vivoient en princes voluptueux. Il y en avoit qui possédoient jusqu'à huit ou neuf évéchés.

Il paroît que M. de Voltaire ne sait guère riiistoire de son siècle. Il est vrai qu'il y eut alors un archevêque de Cologne, Gcbhard Tmsches , qui épousa une religieuse , et qui fut chassé de son siège par les chanoines , qui en élurent un autre à sa place. Un cardinal , évê*

que de Beauvais, se maria de même peu de temps après, et fut également chassé. Lu évèque de Nevers, Jacques Sj.isam, se maria aussi et alla mourir eusuite misérablement à Genève. Mais tout cela ne regarde point l'Eglise catholique. Ce furent les premiers fruits et les plus beaux trophées de la réforme. Ces prélats fui'ent les pi'eraières conquêtes que firent les réforînateurs.

Dans le même temps où Ton voyoit ces scandales , on vit aussi le plus grand nombre des prélats, en Allemagne et en France, édifier l'Eglise par la régularité de leur conduite , ou l'éclairer par leur science. On vit en Allemagne le cardinal de Brandebourg , archevêque de Mayence, êti'e le modèle des prélats les plus zélés. On vit eu France des de Selve , Danez , de Beaucaire, de Saintes, des Pierre Berland, d'Albert , Sadolet , tous dignes d'être mis au rang des prélats despremiers siècles. Pourquoi AI. de Voltaire , en recherchant cuiûeusement ce qu il y eut alors de scandaleux , garde-t-il un profond silence sur ce qu il y avoit d'édifiant ? Est-ce faire couuoître les véritables mœurs du siècle?

Quanta la pluralité des bénéfices, c'est un abus qui fut alors très-grand , on l'avoue. Alexandre \I, dont \ oltaire loue autant le pontificat que les catholiques le désappi"ouvent ; Alexandre VI l'autorisa beaucoup, par une politique toute opposée aux règles de l'Eglise et

aux canons; mais ce scandale fut bientôt arrêté par le concile de Trente.

Après le portrait qu on vient de voir des pastcui's , on ne doit pas s'attendre à en avoir un plus avantageux du troupeau. « Tous les écri- >j vains catlioliqnes et protestants se récrient >3 contre la dissolution des mœurs de ce tempsjj là. Ils disent que rien n'étoit plus commun >3 que des prêtres qui élevoient publiquement « leurs enfants, à l'exemple d'Alexandre YI. j) Les protestants n'ont pas manqué de recueil- » lir les preuves , que dans plusieurs états 5) d'Allemagne , les peuples obligeoient tou- )) jours leurs curés d'avoir des concubines , 3) afin que les femmes mariées fussent en sùw reté. n

Ces déclamations calomnieuses contre les mœurs des catholiques ont été mille fois répétées , et mille fois réfutées ; et malgré leur réfutation , il se trouve encore des hommes qui osent les rappeler ' . Le L aboureur, écrivain très-exact , dit qu'il a vu plus de quarante volumes entiers de médisances faites parles nouveaux, évangélistes. C'est apparemment là que M. de Voltaire a puisé. Le Laboureur ajoute, qu'il ne faudroit point d'autres pièces pour juger le dilférend de la i*eligion , et pour éluder le beau prétexte de réformation de ces premiers

' Add. aux mémoires de Casteln.

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novateurs '. Le cardinal delaBourdaisière, ministre du roi à Rome , en dit incomparablement plus encore.

Les jiro testants ayoient intérêt de décrier les mœurs des catlioliques. On comprend assez pourquoi Luther après avoir été religieux pendant plus de quinze ans, et environ dix ans après avoir reçu 1 oi'dre de prêtrise , Lutber déclara dans un de ses sermons, quil lui étoit aussi impossible de vivre sans femme , que de vivre sans manger ^. El tout de suite il se maria avec une religieuse qu il avoit tirée de son monastère depuis deux ans. Quelques-uns ont écrit qu'elle accoucbapeude jours après ses noces ^.

Le cordelier qui contribua tant à l'établissement de rbérésie dans Genève, pensa comme le moine défroqué de saint Augustin ^. Après avoir fait soutenir des thèses contre les dogmes de 1 Eglise , il finit cet acte comme finit la comédie. Il se maria dans la salle même avec la fille d'un imjDrimeur.

Calvin ne cessa de prêcher l'impossibilité de garder la continence. Tous ces nouveaux apôti"es et leurs disciples ont séduit quantité de prêties , de religieux , et de religieuses ; et ils n'ont pas manqué de calom^nier ceux qu'ils n'ont nu séduire.

» Add. aux mém. — ^Luther, sermon du marîïïgc. — ^ Erasme Ed. — "* Hist. du calv. de Maimb. livre i.

Un peu pins de ci'itiqiie et fl'équité eût empêché M. de Yoltaii-e d'être ici leuréclio. Nous Savons bien qu il y a eu des prêtres et des religieux qui ont manqué à leurs eugagenients et à leiu'S vceux ; mais il y en a toujours eu un nom.bre.incomparableracnt plus grand qui y ont été constamment fidèles.

J'ajoute maintenant qu'il n'y a gtièrede siècles où les princes , rois et princesses, aient fait plus d'honneur à la religion. Louis XII, la duchesse de Bouibon , Jeanne de France sa sœui', qui A été canonisée , Marie d'Anjou épouse de Charles TII , la reine éî^ouse de François I , se distinguèrent, etfii'entle plus grand honneur à la religion par leur piété. Outre cela, c'est alors qvie s'établirent plusieurs réformes édifiantes dans un grand nombre d'abbayes et de monastères. M. de Voltaire , pour faire juger des mœurs de ce siècle, n'emploie que les traits de la satire. Nous , nous n'empruntons que le témoignage de la vérité.

Le dernier trait du tableau, c est l'établissement du bureau public d'indulgences , d'absolutions et de dispenses à tout prix. '< Ce qui » révoltoit le plus, dit-il, c'étoit une vente » publique d'indulgences, d absolutions et de » dispenses à tout jirix. Un meurtrier sous- » diacre étoit absous pour vingt cens. Unévê- « que , un abbé pouvoient assassiner pour » trois cents livres. Toutes les imjjudicités

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^> les plus monstrueuses avoieut leurs prix » faits, j)

Quand on a des choses aussi extraordinaii'es à avancer , il faudroit ou en donner de bonnes preuves , ou ne pas trouver mauvais qu'on se récrie sur 1 ignorance ou rinfidélité. A ollaire n est ici que le copiste de l'impudent déclamaleur et calomniateur Henri Etienne , et de quelques autres écrivains semblables.

Qu'on lise la Pragmatique-Sanction ' faite au concile de Basle , et reçue en France sous Cliarles MI , on verra quelle étoit la sévérité de l'Eglise contre les prêtiTS çoncidtinaires , contre leurs concubines, et contre leui-s enfants. Peut-être la trouveroit-ou aujourd'hui excessive. Le concordat sous Léon X ne diminua riea de cette sévérité. Les conciles ' et les synodes tenuscn France, avant le concile de Trente, ont encore ajouté à ces rigueurs. Où est donc cette licence déshonorante et cette taxe honteuse ; ces prix faits dont parle Voltaire, et qui, à ce qu'il ose dii'c, avoieut passé en coutume , endroit et en loi.

« On obtenoit même des dispenses , ajouj) te-t-il , non -seulement j^our des péchés pas- » ses , mais pour ceux qu'on avoit envie de » faire. On a trouvé dans les archives de Join-

» Pragmatique , titre 19. — ' Concile d'Avignon , concile de Soissons en i-jSj.

» ville une indulgence expectative pour le carw dinal de Lorraine , et douze personnes de sa M suite , laquelle remettoit à chacun d'eiix, par )) avance, trois pécliés à leur choix. La du- >3 cliesse de Bourbon, sœur de Charles YIII, 53 eut le droit de se faire absoudi'e toute sa vie M de tous péchés , elle et dix personnes de sa « suite, à quarante-sept fêtes de l'année, sans M compter les dimanches. Les prédicateurs a prêchoient hautement, que quand on auroit J3 commis les crimes les plus abominables , on w seroit absous en achetant des indulgences. » Sur ce premier fait, rapporté par Voltaire, j'avoue que je n'ai jamais pu découvrir la prétendue indulgence trouvée dans les archives de Joinville ; et très-probablement , il ne l'a pas plus vue que moi.

Sur le second, M. de Voltaire fait voir qu'il n'est pas fort instruit de la science. du droit canonique. La duchesse de Bourbon, régente du royaume pendant la minorité de son frère Charles VIII , fut une princesse également admirable par son génie et ses talents , et respectable par sa piété et par sa vertu. Elle obtint du pape la permission de se choisir un confesseur pour elle, et pour toute sa maison, en quelque endroit qu elle fût. Qu'y a-t-il dans cet induit accordé à une grande princesse , qui doive révolter les esprits, comme le prétend Voltaire ?

Le Iroisième fait est une imputation g^iossière. Elle est bien cligne d'un homme formé à l'école de Luther, lequel donnoit dans les grossièretés les plus basses et les plus dégoûtantes. Ce sont les termes de A oltaire. Mais il est surprenant qu'avec sa politesse et son goût il déshonore lui-même son ouvrage.

H est vrai qu'il y a eu trop de facilité dans la concession , et des ai:)us criants dans la publication des indulgences et des dispenses. Tous les catholiques en conviennent. Mais cela n'autorise pas plus aujourd'hui les déclamations de certains écrivains, qu'il autorisoit alors les exti'avagances , les écai'ls, et les erreurs de Luther.

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