‹ Erreurs de Voltaire (volume 2)Chapitre 38 sur 71 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

De Luther y et du Luthéranisme,

\J^ ne peut pas regarder d un œil plus philosophique que le fait M. de Yoltaire , la grande révolution qui arriva dans le christianisme par l'hérésie de Luther. A la manière dont il en pai'le, on ne pourroit pas seulement deviner s'il est chrétien lui-même. Il examine les avaiilages et les incouvénicuts , le bien et le mal que celte révolution a produits. Il ne se déclare pas

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d'une manière bien claire, mais il ne déguise pas trop non plus ses sentiments. Il s'exprime de la m.anière la plus forte sur les désordres de Téglise romaine, sur la dureté du joug dont elle accabloit les puissances du nord, l'Angleterre , lAllen^agne, etc. ; sur les vexations des légats, nonces et autres émissaires de la coiu' de Rome; sur le bon emploi qu'on fît des revenus cpii fux'ent ôtés à l'Eglise, et sur le bien qu'a produit la suppression des monastères.

Ou -fait remarquer ensuite combien les hérésiarques se sont rendus recommandables : ou l'on ne dit rien de leurs défauts, ou l'on ne les touche que légèrement : on les excuse même tant qu'on peut, tandis qu'on exagère shorriblement ceux des ministres de l'Eglise romaine. Après cela on laisse au lecteur à décider. Afin qu'on soit mieux en état de juger de tout ce que dit Voltaire sur cette révolution , nous allons d'abord faire connoître le caractère de celui qui en fut l'auteur,

Luther étoit un de ces hommes ardents et impétueux , qui , lorsqu'ils sont vivement saisis par un objet, s'y livrent tout entiers, n'examinent plus rien, et deviennent en quelque manière incapables d'écouter la sagesse et , la raison. Une imagination forte, secondée par l'esprit, et nourrie par l'étude, h; rendoit naturellement éloquent, et lui assuroit toujours les applaudissements de ceiu qui l'cntendoient

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tonner et déclamer. Il sentoit bien sa supériorité et ses avantages ; et ses succès en flattant son orgueil , le rendoient toujours plus hardi et plus entreprenant. Lorsqu il donnoit dans quelque écart, les remontrances, les objections , les condamnations n'étoient pas capables de le faire rentrer en lui-même ; elles ne servoient qu'à l'irriter. Il ne répondoit à ses adversaires qu'avec une aigreur méprisante; aui puissances, que par les injures les plus grossières ; à ses amis même , que par des hauteurs et une indomptable opiniâtreté. Fier de la protection de quelques princes allemands , et extrêmement rempli de lui-même , il ne craignoit pas de se faire des ennemis, et il attaquoit indiffércmmenl quiconque étoit assez hardi pour ne pas plier à ses sentiments. Cependant comme il n'avoit ni douceur dans le caractère, ni goût dans la manière dépenser et d'écrire , il donnoit souvent dans les grossièretés les plus impudentes, ou dans les bouffonneries les plus extravagantes et les plus basses; et l'on ne conçoit pas comment il y avoit des hommes qui pussent l'écouler et le suj^porter, et encore moins comment il put opérer une aussi étonnante révolution.

Tel fut le grand réformateur de l'Allemagne. On voit dans ce caractère le fond de tout ce que Ihistoire nous apprend de sa personne et de sa réformation. INous ne suivrons pas M.

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de Voltaire dans tout ce qu'il dit de l'un et de l'autre. Nous nous contenterons de quelques observations sur certaines choses qu'il avance et qui nous ont paru plus dignes d'être remarquées. Ce ne sei'a qu'un coranientaii'e critique, fort court pour ne pas ennuyer.

te Luther, dit M. de Yollaire, après avoir » décrié les indulgences , examina le pouvoir îj de celui qui les donnoit. Un coin du voile 3) fut levé. Les peuples animés voulurent ju- » ger ce qu'ils avoient adoré. »

A'ollaire emploie des paroles mystérieuses j^.our des choses bien simples. Le dogme des indulgences n'est point caché sous un voile , puisque Jésus-Christ a dit à saint Pierre : Je vous donnerai la clef du royaume des cieux. Ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel. Les réformateurs disoienl : N'en croyez point à l'église de Rome, qui vous dit qu'une partie de la peine des péchés vous sera remise à cause de vos prières et de vos aumônes. Il faut s'en fier à nous , qui vous disons que ni l'un ni l'autre ne sont nécessaires. Croyez fermement que vos péchés vous sont remis , et ils vous seiont remis en efîet.

Il faut avouer que cette autorité est bien forte , et celte preuve bien convaincante!

« Qu'imporloit-il àStokholm, à Londi-es et M à Di'esde qu'on eût du plaisir à Rome ? Mais » il importoil qu'on ne payât point de taxes

M esliorbi tantes ; que l'arctievèque d'Upsal ne » fût pas le maître d'un royaume. Les rêve- » nus de l'ai^chevêclié de IViagdebourg, ceux M de tant de riches abbayes tentoient les prin- J3 ces séculiers, »

Et qu'importe aux peuples de Magdebourg qu'ils soient maintenant sujets du roi dePrusse. ou qu'ils soient encore sujets d'un prince arclievêque ? Qu'importe aux habitants de Wurtzbourg , de Fulde ou de Cologne , que leurs princes soient ecclésiastiques ou séculiers Cela ne fait rien au monde : pourquoi le trouver mauvais? Qui ostroit dire que 1 Angleterre. la Suède sont plus heureuses , parce qu'elles sont devenues protestantes ? La France qui est toujours demeurée catholique, a plus augmenté en puissance et en gloire, que n'ont fait ces états protestants.

« Luther, caché dans une forteresse de Saxe, î> brava l'emjiereur , irrita la moitié de l'Alle- 5j magne contre le pape , répondit au roi d'An- » gleterre comme à sou égal. »

Comme M. de Voltaire ne dit qu'un mot de cette magnanimité de Luther , nous y suppléerons par des traits tirés des lettres mêmes de ce grand réformateur , alin qu'on connoisse mieux ses seuil LQcnts, sa douceur, sa sainteté, ses vertus vraiment a.;osloliques- Si j'étois le maître de l'empire, dit-il, je ferois un même paqacl du pape et des cardinaux , poui' les

jeter tous ensemble dans la mer. Ce bain les guériroit, j'en donne ma parole. J'en donne Jésus-Christ pour caution. Que cela est décent ! Et que le nom de Jésus-Clirist est bien placé làî \ oici comme il parle ensuite du roi d'Angleterre ' : Je ne sais si la folie elle-même peut être aussi insensée que la tète du pauvre Henri, Oh ! que je voudrois bien couvrir cette majesté angloise de boue et d'ordui'e ! J'en ai bien le droit. C'est sur cette lettre , que ^ oltaire juge que Luther répondit au roi d'Angleterre comme à son égal.

Après l'apôtre fougueux Luther, paroît l'apôtre guerrier Zuingie. Ce Zuingle étoit rm jeune chanoine de Constance , lequel , s'étant marié à l'imitation de Luther, voulut encore à son imitation réformer le christianisme. Mais il alla encore plus loin. Non content d'admettre presque toujours les erreurs de Luther * , il rejeta encore l'Eucharistie , cassa toute la hiérarchie ecclésiastique , et dit enfin que pour être sauvé il suffisoit d'être honnête homme ; que les hommes , tels que les Caton, les Sénèque , les Antonin , auroient aussi-bien leur part du Paradis que ceux qui auroient cru en Jésus-Christ et qui avoient été baptisés. C'est à Zurich qu'il commença de prêcher cette belle

» Luth, contra Regem Angl. — ' Hist. des Variations; livre 2.

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réforme. Yoici comment en pai*le M. de Voltaire :

« Zuingle , dit-il , s'attira des invectives du M clergé. L'affaire fut portée ans magistrats. >j Le sénat de Zurich examina le procès. La >j plui'alité fut pour la réformation. Le peuple » attendoit en foule la sentence du sénat , lors- » que le greffier vint annoncer que Zuingle » avoit gagné sa cause. Tout le peuple fut dans w le moment, de la religion du sénat. Une » bourgade suisse jugea Rome. Heureux peu- 3j pie après tout, qui dans sa simplicité sW » remettoit à ses magistrats sur ce qui regar- » doit la religion. »

On ne peut pas voir un style plus boursouflé et plus vuide de sens que celui-là. M. de Voltaire dit que Zurich n'est qu'une bourgade , et il appelle du nom pompeux de sénat l'assemblée de quelques bourgeois et de leurs bour"'mestres. Quel sénat qu'un sénat de village! Et quelle humiliation pour Rome, d'être citée, jugée et condamnée jjar ce sénat ! Heureux peuple , ajoute-t-il , qui dans sa simjjlicité s'en remettoit à ses magistrats sur ce qui regarde la religion ! Que cette exclamation s'accorde bien avec les beaLLx sentiments de sa lettre à son imprimeur de Genève! Ce que j'ai à vous dire, Monsieur, c'est que je suis né François et catholique ; et c'est principalement dans un pays protestant , que je dois vous marquer mou

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zèle pour ma patrie , et mon profond respect pour la religion clans laquelle je suis né. On n'est pas embarrassé à Genève de savoir à quoi il faut s'en tenir par rapport à cette protesta-

j tiou de M. de ^ol taire. Nous ne devons pas Tê-

i tre davantage.

ce Quelque temps après , le sénat de Berne w jugea plus solennellement encore le même w procès. Après avoir entendu pendant deux >j mois les deux parties , il condamna la reli- >^ gion romaine. On érigea une colonne , sur w laquelle on grava en lettres d'or ce jugement w solennel. »

Voilà ce qu'affirme Voltaire , et voici ce que nous apprennent les monuments historiques les plus incontestables '. Les ministres du nouvel évangile engagèrent les Bernois à indiquer une dispute publique sur la religion. Les autres cantons qui étoient encore catholiques s'y opposèrent vivement, parce qu'on étoit convenu à l'assemblée générale de Bade , qu'on ne permettroil plus ces sortes de disputes. Cependant les ministres j^révalurent. Les Bernois indiquèrent l'assemblée. L'évêque refusa d'y envoyer des théologiens. Personne n'y parut de la part des catholiques. Il s'y trouva seulement par hasard , et pendant peu de jours, un religieux augustin qui ne fut point écouté ,

' Slcidaa. 1. iG.

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mais qui fut fort maltraité. C'est Sleidan, historien prolestant, qui rapporte cette suite de faits. Yoilà comment le sénat de Berne , après avoir entendu pendant deux mois les parties , condamna la religion romaine , et porta son jugement solennel.

« Cinq cantons des plus petits et des plus 5> pauvres étant demeurés attachés à la com- M muiiioa romaine , commencèrent la guerre » civile, n

Il falloit bien que Voltaire cliargeât les catholiques de l'odieux des guerres civiles. Mais il faut bien se gaixler de prendre ce qu'il dit pour des vérités. Ce n'est que sur les Bernois et sur les Zuriquois qu'il faut rejeter la cause de la première guerre '. Ce furent eux qui y donnèrent occasion , en interdisant le commerce des catholiques, malgré les lois de l'u^ nion et de la confédération , et en travaillant à séduire et à débaucher leurs sujets. Les cantous catholiques firent leurs représentations , et demandèrent des satisfactions. On les leur refusa avec hauteur et mépris. Ils furent forcés à se les faire eux-mêmes. C'est encore Sleidan , auteur ])ro testant , qui l'apporte lui-même en cette manière les causes de cette guerre.

Il arrive souvent à M. de Voltaire de relever les erreurs de ceux qui ont écrit avant lui. Nous

* Sleid. livie lo.

allons lui rendre le même service à lui , et à ceux qui liront cet ouvrage.

C'est une erreur de dire que Luther ' fut chargé par ses supérieurs de prêcher contre la marchandise qu'ils n'avoient pu vendre. Jean Stupilz, vicaire général des augustiiis, ne le chai^gea de prêcher que contre les désordres des quêteurs et prédicateurs d'indulgences^. C'est de lui-même que Luther alla plus loin.

C'est une erreur de dire que l'archevêque d'Upsal Trolle , une bulle du pape à la main , fit massacrer tout le sénat et quati'e-vingtquatorze seigneurs de Suède *. Le luthérien Pufendorff, historiographe de Suède, n'en accuse que le tyran Christiern II. L'historien des archevêques d'Upsal , qui étoit contemporain^ n'en dit pas le mot. Mais Yoltaire a cru qu'ûa archevêque, qui, une bizlle à la main , ordonne et fait exécuter sous ses yeux de si horribles massacres, feroit un bel effet dans le tableau.

C'est une eri-eur de dire que Valenlinien I eut deux femmes à la fois , Sévéra et Justine. Amraien Marcellin ^ historien païen , et qui vivoit du temps de cet empereur , le loue en particulier sur sa chasteté. Aurolt-il fait un éloge pareil d'un empereur chrétien , qui au-

' Hist. (lu Luther, livre i. — * Hist. de Suède, livre 3, PufendorfT. — ' Amra. Macccll. liv. 3w.

roit violé ouvertement uue loi des plus respectées dans l'empire ?

Zozime ' qui vivoit peu de temps après, et qui est toujours fiuùeux contre les princes chrétiens , ne dit pas un mot de ce crime de polygamie. Il n'y a que Socrale , qui vivoit un siècle après Yalentinien. qui en ait j arlé. Mais sou témoignage est évidemment faux, car il dit que Justine é-loit une jeune fille vierge, et d'une charmante beauté ; tandis qu'il est sur que celte Justine , épouse de Valentiuien après Sévéra , étoit veuve de Magnence ^. Il est surprenant qu'un critique aussi bon queAoltaire, n'ait pas remarqué cette bévue , et qu'il en fasse une plus grossière encore.

C'est une erreur de dire que plusieurs rois de France ont eu deux ou trois femmes à la fois. Plusieurs ont eu des maîtresses., Aucun n'a eu plusieurs femmes à la fois , reconnues pour épouses ^ .

Il est bon de dire ici la raison pour laquelle Voltaire cite ces prétendus exemples de j^olygamie '*. Philippe , landgrave de Hesse , ti'ouvoit que ce n'étoit pas assez d'une femme pour un homme robuste et vigoureux comme lui. Mais comme il étoit dévot, et qu'il craignoit d'offenser Dieu , il s'adressa avec confiance à

» Zozime , liv. 4- — * Baron, en iSyo — ^ Voyez le ch. de Charlemajîne. — * Voyez les pièces originales , Uîst. des Variât. li\'. 6.

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son directeur , qui étoit Luther. Celui-ci touché de sa jieiue , consulta le Seigneur; et après bien des prières et des méditations , il connut que la loi éyangélique n'ordonuoit pas la monogamie. Moyennant cela , il mit au large la conscience du landgrave, et lui permit, de la part de Dieu même , la pluralité des femmes. C'est sur cette décision remarquable , que Voltaire s'écrie : Hélas î si les nouveautés n'avoient apporté que ces scandales paisibles , le m.onde eût été ti'op heureux !

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