‹ Erreurs de Voltaire (volume 2)Chapitre 39 sur 71 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

De Calvin et du Calvinisme.

UTAiN'T que les anabaptistes méritoient

>j qu'on sonnât le tocsin sur eux, autant les

M protestants devinrent respectables aux yeux

» des peuples par la manière dont leur réforme

« s'établit. Les magistrats de Genève firent sou-

» tenir des thèses durant tout le mois de juin.

}j On invita tous les catholiques et les protes-

jj tants de tous pays à y venir disputer. Qua-

M tre secrétaires rédigèrent par écrit tout ce qui

>j se dit d'essentiel pour et contre. Ensuite le

>j grand conseil de la ville exami na pendant deux

M mois le résultat des disputes : après quoi il

n proscrivit la religion romaine. »

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Qui pourroîl s'imaginer que ce grave début que fait M. de Voltaii^e de la naissance du calvinisme à Genève , n'a pas rombi'e même de la vérité '? La ville étoit déjà presque toute protestante lorsqu'on fit cette ridicule démarche delindication des tlièses. Le duc de Savoie et les évêques voisins avoient défendu à leurs sujets de s'y trouver. Il n'y eut que deux hommes qui conibattirentles thèses : un jacobin, qui réduisit plusieurs fois au silence le moine défroqué qui y présidoit ; et un protestant déguisé, qui ne les combattit que pour faire triompher l'hérésie. J'appelle moine défroqué " le pi'ésident des thèses, parce que bien qu'il fût prêtre, religieux et supérieur d'un couvent, il lerniina la séance comme on finit la comédie , c'est-àdire par un mariage. Il épousa alors même , et en présence de tout le monde, une fdle à qui il faisoit l'amour depuis long-temps, et à qui il porta pour douaire tout ce qu'il put voler dans le couvent.

Sied-il donc bien après cela à M. de Voltaire, d.e dire que les protestants devinrent recommandables aux peuples par la manière dont la réforme s'établit ; et que les Genevois procédèrent très-juridiquement et avec beaucoup de maturité à la proscription de la religion ro-maine ?

' S. de Jus^ie , commencement de l'hérésie. — * Jacquet) Bernard; Gardicu des Cordeliers.

DE VOLTAIRE. 2l5

Il continue et dit : « Les catholiques peu instruits, qui savent que Luther, Zuingle, Calvin se marièrent, pensent que ces fondateurs j s'insinuèrent par des séductions flatteuses , > et qu'ils ôtèrent aux hommes un joug trèsî pesant , pour leur en donner un très-léger, j Mais c'est tout le contraire. S'ils condamnè- 3 rent le célibat des prêtres , s'ils ouvrirent les portes des couvents, c'étoit pour changer en couvent la société humaine. Le jeu, les spectacles furent défendus chez les réformés. Ge»nève, pendant plus de deux cents ans, n'a pas ' souffert chez elle un instrument de musique. Ils proscrivirent la confession auiiculaire , mais ils la voulurent publique. Dans la Suisse, dans l'Ecosse, et à Genève, elle Ta été ainsi que la pénitence, v M. de Yoltaii'e compte bien sur l'ignorance de ses lecteurs, quand il s'exprime comme il fait. Les catholiques les moins instruits savent bien que les réformateurs proscrivirent les jeûnes , les abstinences , la confession auriculaire , les œuvres de mortification et de pénitence; mais on ne sait pas ce qu'ils ont établi peur remplacer ou pour surpasser ces œuvres pénibles, Et deyoit-il eu coûter beaucoup aux Genevois de s'emparer des biens de l'évêché et du chapitre de Genève ; aux princes et seigneurs allemands, de déj)Ouiller les églises; à tous les pi'Otestants eu général , de dire pxibliquement leur Confi-

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teor, de manger gras toule l'année , de se dispenser du cai'ême , des vigiles et des qnatretemps ? car c'est à cela qu'aboutit toute la réforme.

Genève, ajoute-t-il , pendant plus de deux cents ansn'a pas soufTert chez elle un instrument de musique. C'est qu'apparemment les Genevois n'oul point de goût pour la musique. Ils sont naturellement sombres et sérieux. A peine rieut-iîs une fois en un an. Cela ne vient que de leur caractère , et non pas de la réforme. Elle n empêche pas qu'on ne se divertisse autant à Londres et à Berlin , qu'on le fait à Paris.

Il ne parle ensuite qu'avec admiration et avec extase, des succès qu'eurent partout ces réformateurs. S'ils ouvrirent les portes des couvents, dit-il , c'étoit pour changer en couvent toute la société humaine. Mais il faut avouer que ces réformateurs, tout habiles qu'ils étoient, n'y ont guère réussi ; car leurs couvents sont encore moins édifiants que nos villes non réfoi'mécs. Les discours chrétiens de l'éloquent Saurin, pasteur à la Haye, nous en fournissent des témoignages qui ne sont pas suspects '.

« La loi de l'histoire oblige de rendre jus- 5> tice à la pluiiart des moines qui abandonné-" » retit leurs cloîti'cs poiu* se marier. Ils repri- » rent , il est vrai , la liberté dont ils avoient

' Voyez le discours sur les larmes de 1« Pécheresse.

DE VOLTAIRi:. 'î l^

» fait le sacrifice. Mais ils ne furent point li- " bertins, et on ne peut pas leur l'eproclier des M mœurs scandaleuses. »

Il est fort naturel de croire que ces gens-là firent comme les autres, et qu ils gardèrent la fidélité conjugale comme ils purent. On ne tient pas registre de toutes les infidélités que les maris font à leurs femmes. On n'en a pas tenu de celles que peuvent avoir fait aux leurs ces prêtres et ces moines mariés. Voltaire scroitbien embarrassé de prouver que ceux qui n'ont pas voulu garder le vœu de continence , ont bien gardé la foi conjugale.

Bailleurs les apôtres du défroquement n'ont pas été forts délicats '. La belle religieuse qvLC Luther convoitoit, et qui sauta les murs du couvent pour passer deux ans parmi les légistes de Yittemberg, avant son mariage avec cet apôtre , est une preuve qu'ils n'y regai'doient pas de si près.

Erasme * , en parlant des mariages des réformateurs, observoit que les apôtres de la reliçiou avoient tout quitté, et leurs femmes mêm'î, pour s'attacher à Jésus-Christ ; et que les nouveaux apôtres de l'Allemagne renonçoicnt aux engagements qu'ils avoient pris devant Dieu, pour avoir des femmes. Cette remarque aui'oit été plus à sa place que les réflexions de Voltaire.

» Coclhacus Act. Luth.— ' Erasm. Epist.

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« On a remarqué , dit-il encore , dans tous jj les pays où l'on cessa d'exorciser , qu'il n'y J3 eut plus de possessions , ni de sortilèges ; ■>y tandis que le nombre des sorciers et des pos- 5) sédés a été prodigieux dans l'Eglise romaine 5) jusqu'à nos derniers temps, ^j

Les choses ont toujours été sur le même pied cliez les catholiques et les protestants. Luther lui-même peu de temps avant sa mort exorcisa encore une fille. Depuis lors on est devenu plus éclairé sur ces matières. On a reconnu la fourberie ou l'imbécillité qui donnoient souvent lieu à ces sortes d'opinions ; et l'on a cessé presqu'en même temps partout d'être aussi cré-: dule.

Il y a eu des possessions et des sortilèges. Les livres divins en font foi. Il y en a eu après la prédication de Jésus-Christ , puisqu'il a déclaré que ceux ' qui croiroieut en lui chasseroient les démons. Il peut donc y en avoir encore maintenant. C'est êti'e trop hardi et trop inconsidéré, que d'affirmer que Dieu permettoit autrefois des choses qu'il ne permet plus aujourd'hui. H y a une grande imbécillité à tout croire, eL une grande témérité à tout nier. La sagesse est entre ces deux excès. Le sage élevé au-dessus du peuple examine , et ensuite il juge.

^ Marc. 1. i6.

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