‹ Erreurs de Voltaire (volume 2)Chapitre 44 sur 71 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

De la reine Elizabeîh.

JLIZABETH , cette princesse qui fut si liabile dans l'art de régner, qui mit les forces de l'Angleterre sur un pied si respectable , qui fut le plus ferme soutien de la rébellion Hollandoise , et qu'on peut regarder comme la fondatrice de la religion anglicane ; Elizabeth est encore un des plus grands objets de l'admiration de Pil. de Voltaire. Il la loue comme tous les autres écrivains , quand il parle de ses talents ; et beaucoup plus ([ue ne le font les protestants mêmes , quand il parle de ce qu'elle lit pour

la religion , ou pour mieux dire , contre la religion.

Pendant quarante-quatre ans de règne , elle laissa toujours la liberté à toutes les sectes de s'étaLlir en Angleterre , et elle n'oublia rien pour eu proscrire la religion catholique. Il est évident que ce ne fut que la politique qui l'y engagea. La sentence poiu' le divorce de son père avec Catheinne d'Arragon , n'ayant été prononcée que par le lutliérien et toujoui'S variable Craumer , sa mère Anne de Boulen ne pouvoit être regardée que comme une concubine, et elle ne devoit elle-même être regardée que comme fille naturelle de Henri VIII. Alors la la couronne d Angleterre appartenoit à Marie Stuart nièce de ce prince ; et après elle aux enfants de la duchesse de Sufîblc , qui en étoit la nièce également. Aussi Henri H , beau-père de Marie Stuart , fit prendre à sa belle-fille le titre de reine d'Angleterre , d abord après la mort de la reine Marie.

Il falloit donc qu'Elizabeth proscrivit une religion , selon laquelle elle étoit incapable de succéder. Voilà la véritable source de la haine dElizabeth contre la religion romaine et contre la reine d'Ecosse. M. de Voltaire auroit mis plus de vérité dans son histoire , s'il avoit fait cette attention. Mais la vérité ne fut jamais sou but en écrivant.

H ne peut se lasser de peindre avec les CQU-

leurs les plus noires la sévérité de la reine Marie contre les protestants , et il relève par les plus grands éloges la sagesse et la modération d'Elizabetli envers les catholiques. « Personne , » dit-il , ne fut persécuté pour être catlioliî) que. Mais ceux qui voulurent troubler l'état >} par principe de conscience , furent sévère- » ment punis. Il est sûi' qu'Elizabeth ne fut » point sanguinaire avec les catholiques de son » royaume , comme l'avoit été Marie avec les M protestants. »

Il est bien vrai en effet , qu'Elizabeth ne fut pas sanguinaire comme Marie , mais elle le fut avec bien plus de finesse , et bien plus d'efficace '. Elle persécuta les catholiques , comme Julien l'apostat persécuta autrefois les chrétiens ; c'est-à-dire, enpi'enant des moyens qui pussent les détruire sûi'ement, sans lui attirer le nom odieux de persécutrice déclarée.

Elle fit un grand nombre de lois , pour interdire l'exercice de la religion catholique , et poiu* obliger tout le monde à se trouver à ceux de la l'cligion anglicane. Les premières conti'aventions à ces lois étoient punies par de grosses amendes. Ensuite on venoit à la confiscation de tous les biens , et enfin à une jmson perpétuelle , où Ton laissoit périr les catholiques de misère. Dès le commencement de

* Camden , an. i592> Spond. Saudcr.

son règne , les évêques qui ne voulurent pasla reconnoître pour chef de l'Eglise , furent tous dépouillés de leurs dignités; ils furent la plupart confinés en différentes prisons , et quelques-uns y périrent. Elle fit déclarer criminels de lèze-majesté tous les prêtres anglois catholiques qui reviendroient en Angleterre. Un grand nond^re furent pris et pendus après le* plus affreuses tortures. On trouve la plupart de ces lois dans Camden , historien anglois et protestant. On les trouve en plus grand détail encore dans Sander. Elles sont encore rappelées par M. Hume, dans son excellente histoire de la maison Stuai't sur le ti'ône d'Augle terre.

C'est de cette reine que Voltaire dit hardiment , que personne ne fut persécuté , ni même recherché pour sa créance sous son règne , mais qu on poursuivoit sévèrement selon la loi, ceux qui violoient la loi. Qui pourrolt ne pas adliérer au jugement du sage etvéridique \ollaire ?

Les protestants, comme les catholiques, se moquèrent du titre que prit Elizaheth , de chef de l'église anglicane, c'est-à-dire , de papesse des Anglois. M. de Voltaire trouve que le badinage est très-mal placé.

« On pouvoit considérer, dil-il, que cette » femme régnoit, qu'elle avoit les droits at- » tachés au trône par la loi du pays j qu'au-

a56 LES ERREURS

)> Irefoîs les souverains de toutes les nations » connues avoient l'intendance des choses de >} la religion ; que les empereurs romains fu- » rent souverains pontifes , et qu'enfin une îj reine d'Angleterre qui nomme un arclie- » vêque de Cantorbéry , et qui lui prescrit M des lois, n'est pas plus ridicule qu'une ab- » besse de Fontevrault qui nomme des prieurs î> et des curés ; qu'en un mot chaque pays a ses M usages. >j

Il est étonnant que Voltaire , avec tout son esprit , ne se soit pas aperçu combien de pareils raisonnements lui faisoient peu d'honneur à lui , et quelle pitié ils dévoient faire à des gens éclairés. Mais dans la mauvaise humeur , on dit bien des choses qu'on ne voudroit pas ensuite avoir dites. Il faut Tavouer , qu'une comparaison des absui'dités païennes avec la religion du Fils de Dieu, et d'un souverain pontife établi par Jésus-Christ , avec une femme intruse par le fanatisme , est tout-à-fait heureuse. Parlons sérieusement : n'est-ce pas là une insulte également impie et grossière, faite à tout le christianisme ? Les religions païennes n'étoient que des établissements humains , où l'homme pouvoit changer ou ajouter ce qu'il lui plaisoit. La religion chi^étienne a été établie par Jésus - Christ, qui en a confié le gouvernement au premier de ses apôtres saint Pierre, et à tous ses successeurs.

Si les protestants ont tant badiné sur la prétendue papesse Jeanne , les catholiques n'ontils pas bien plus de raison de le faire sur la véritable papesse Elizabetli ?

Mais cette femme régnoit, dit M. de Voltaire. Mais il n'est dit nulle part dans le livre divin de la religion des chrétiens , qu'une femme régnante eût rien à commander ou à prescrire en ce qui concerne le gouvernement de leur église. C'étoieut des droits attachés au ti'ône par la loi du pays: Ce fut une loi de violence de Henri VIII, cimentée du sang de plus d'un millier de catholiques , et qui avoit été abolie sous le règne de sa fille Marie. Ainsi on ne pouvoit pas la regarder comme une loi du pays.

La comparaison qu'on fait d'une reine d'Angleterre qui nomme un archevêque de Cantorbéiy, avec une abbesse de Fontevrault, qui nomme des prieurs et des curés , renferme deux choses qui ne se ressemblent guère. L'abbesse de Fontevrault n'a point d'autorité spirituelle par elle-même. Elle n'a que celle que l'Eglise lui a communiquée, qui est extrêmement bornée, et qui peut être révoquée et supprimée- Mais la papesse angloise étoit le principe et le centre de toute l'autorité, même spirituelle, que l'on ne pouvoit recevoir que d'elle seule.

Jamais les papes n'ont parlé dune manière plus forte, qu'on le fait dans l'article V de l'ordonnance de i55g. Il est trop cuiùeux pour ne

le jîas rapporter, tf La reine seule aura le pou- >j voir de créer les évêques. Toute autre élec- M tioii ou nomination sera nulle; lesquels évê- >j ques ne pourront exercer aucun droit ui juw ridiction épiscopale, que sous le bon plaisir » et en vertu du pouvoir émané de Sa Ma- >j jesté. » Voilà ce qui fait également rire les catholiques et les protestants ; et M. de Voltaire trouve mauvais qu'on en rie !

Les politiques regarderont toujours la reine Elizabetli comme une des plus habiles princesses qui aient paru; les protestants, comme une des plus zélées pi'otectrices de leur secte; les catholiques, comme une des plus dangereuses ennemies de la catholicité. Sa mémoire sera toujours chère aux Anglois , parce que c'est par ses soins et son habih^té que leur puissance est devenue plus respectable, leur commerce plus étendu , et leur liberté plus douce.

Les écrivains catholiques n'ont rien oublié pour faire regarder avec horreur la ])ersécution d'Elizaboth contre la religion romaine. Les protestants ont fait tous leurs efforts pour la justifier et la défendre. Bayle plus sincère avoue qu'elle fit exécuter de sévères édits contre les catholiques romains.' Il ne la trouve excusable, qu'en tlisant qu'elle y fut contrainte par des l'aisons d'état. Mais M. de Voltaire l'emporte encore sur ce ];rotcsLaat, par le zèle pour la gloire de cette reiue.

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