CHAPITRE XXXII
De Marie Stuart,
JLje cinique historien et poète Buclianan, qui après avoir abjuré la religion catholique finit par ne plus rien croire, est le guide qu a choisi M, de \ol taire ])our faire connoîlre la reine d. Ecosse Marie Stuart. Ce misérable apostat, après avoir couru le monde et séjourné quelque temps dans les prisons du Portugal, revint eu Ecosse. Il s'attacha au comte de IVlurray, calviniste zélé, frère naturel et ennemi déclaré de la Reiue. Tous les historiens catholi([ues et protestants conviennent que ce comte étoit un des plus méchants hommes de son siècle. Ce fut auprès de iui que Buclianan com])Osa sou histoii'e d'Ecosse. La partie de cette histoire qui traite du règne de IVIarie Sluarl. a toujours été regardée comme la plus impudente satire qui soit sortie de la plume d'un écrivain '.
Marie Stuart s'étoit vue pendant quelques années dans le plus haut point de gloire et de bonheur. Elle étoil la plus belle jKU'sonne de sou siècle , et elle fut ensuite la plus malheureuse. Reine de France par sou mariage ayec
» Voyez Camdcn.
François II ; reine d'Ecosse par sa naissance ; héritière véritable de la couronne d'Angleterre, en qualité de fille aîuée de la sœur de Henri Vin, elle passa près de la moitié de sa vie dans les chaînes , et mourut sur un écliafaud par la main du bourreau.
Sou attacliement à la religion catholique et ses droits sur l'Angleterre , firent tous ses crimes ; et les efTorts des seigneurs catholiques anglois et de quelques princes, pour la sauver des mains d'Elizabeth , hâtèrent ses malheurs. La plupart des accusations intentées contre elle ne furent que des calomnies inspirées par la haine des protestants contre une héritière catholique.
Le premier trait par lequel ils se déclarèrent contre elle , fut l'assassinat de son secrétaire Rizzio. Ce Rizzio étoit fds d'un musicien de Turin, et catholique très-zélé. C'étoit un petit homme mal fait, mais de beaucoup d'esprit, et qui rendoit de grands services à la Reine par ses conseils. Voltaire dit après l'impudent Buchanan, qu'il étoit trop avant dans les bonnes grâces de cette princesse. Les seigneurs Ecossois protestants conçurent de la jalousie du crédit de Rizzio , et ils ne furent point contents qu'ils ne s'en fussent défaits. Le mari de la reine Stuart ', Darley, qui avoit aussi peu de sagesse
' Le Labour.
DE VOLTAIRE. 2^i
que de reconnoissaace poui- sa bienfaitrice, entra à la tète des assassins, dans 1 appartement de son épouse, et fit massacrer Rizzio aux yeux de cette princesse.
Ce seroit une erreur de croire que Rizzio étoit alors seul avec elle '. M. de Voltaire le dit, mais les historiens contemporains disent le contraire. Ils assurent qu'il y avoit une nombreuse assemblée chez elle. Darley fut lui-même assassiné quelque temps après. On accusa la reine d'avoir eu part à cet assassinat, et l'on ne put jamais trouver la moindre preuve contre elle. Murrayetlcs calvinistes n'oublièrent rien pour brouiller les affaires. Camden * raconte que ce fut ce bâtard comte qui engagea la reine à épouser le comte de Bothwel qui étoit accusé d'avoir fait tuer Darley; et que par-là il vouloit les rendre odieux l'un et l'autre , afin de se faire déclarer régent. Ce fut là le commencement des troubles et des rébellions, qui forcèrent enfin Marie à aller cherclier un asile en Angleterre. Mais au lieu d'un asile , elle n'y trouva qu'une prison , et enfin la mort après dix-huit ans de misères et de captif ilé.
M. de Voltaire nous assure que 15othwel fil signer aux principaux seigneurs , un écrit qui portoit expressément que la reine ne pouvoit se dispenser de l'épouser , puisqu'il avoit cou-
Camdenus. — Camden. an. ïr)n9.
Q.l\l LES ERREUliS
elle avec elle. Il jDrétend que cela est avéré par les leltres de Marie elle-même.
Il faut remarquer que dans le procès qu'Elizabetli fit faire à cette l'cine ', on n'osa jamais lui représenter ni ses propres lettres , ni cet écrit prétendu. Ces lettres et cet écrit n'ont donc été fabriqués qu après , pour noircir la réputation de Marie et pour disculper Eliza- Letli. Il est surprenant que M. de Voltaire ose les citer.
Il conclut ce chapitre de Marie Stuart, d'une Biauière bien conforme à l'esprit deBuchanan. Il insinue légèrement que la mort de cette reine infortunée fut une tache qui déshonora le beau Tègne d'Elizabeth. Mais il laisse toute la noirceur des crimes les plus énormes sur Marie. Il lance même encore des traits piquants sur ceux qui auroient du respect pour cette princesse, ou qui seroient touchés de son sort. « Si cette ac- M tidn , dit-il , flétrit la mémoire d'Elizabeth , j> il y a une imbécillité fanatique à canoniser M Marie Stuart, comme une martyre de lare-? M ligion. Elle ne le fut que de son adultère , j> du meurtre de son mari , et de son impru- » dence. »
J'observe que , de l'aveu de ]\T, de Voltaire lui-même, ce fut Elizabeth qui fomenta les divisions, et anima les fiiclions des Ecossois coijUe
• Mc'moire de Casteluau.
ieiir reine, et que ce nctoit jamais que des calvinistes quelle einplojoil])our cela. Marie ayant été forcée par les rebelles, de se retii'er dans les états de sa cousine ; celle-ci , sous prétexte d'asile , la traîna pendant près de dix-neuf ans, de prison en prison. Enfin , pour se délivrer des craintes qu'elle avoit toujours decette rivale, qui avoit des droits si évidents sur la couronne d Angleterre , elle nomma des commissaires pour iustiniire sou procès. On accusoit Marie d'avoir voulu faire révolter F Angleterre en sa faveur , d'avoir attenté à la vie dElizabetli , et d'avoir voulu soulever contre elle les princes catholiques de 1 Europe. Jamais il ne fut parlé des horreurs dont M. de Voltaire la noircit, et jamais on ne put rien prouver des accusations qu'on faisoit contre elle. Cependant elle n'eu fut pas moins condamnée à la mort.
Alors elle demanda son confesseur ; on eut la cruauté de le lui refuser ' ; et on lui envoya en place un hérétique qu'elle ne voulut pas écouter. Après avoir communié avec une hostie que lui avoit envoyée le pape, elle sortit ])Our aller à l'échafaud , un crucifix d ivoire entre les mains. Un seigneur protestant lui dit alors , qu il sufîisoit de l'avoir dans le creur. Elle lui réjiondit d un air doux et tranquille , qu'elle l'auvoit bien plus aisément dans le cœur, quand
' Camdenus, an. i583. Rapia^
elle l'auroit encore entre les mains , et sous les yeux. Dès qu elle fut sur l'écliafaud , elle déclara qu'elle étoit innocente de tout ce qu'on lui avoit supposé de desseins contre la reine d'Angleterre, et qu'elle mouroit dans la religion catholique. Après quoi elle se fit ôter ses habits par ses filles, récita un psaujne, recommanda son arae à Dieu, et tendit le cou au bourreau. Voilà des faits avérés. Camden, l'historien d'Elizabeth, en convient. Voici la manière dont cet écxùvain parle de cette princesse, après avoir fait le récit de sa mort. Telle fut la fin de Marie Stuart ' , princesse d'une constance inébranlable dans la religion , d'une piété ad^ mirable envers Dieu , d'une grandeur dame et d'une prudence au-dessus de son sexe , d'une beauté exti-aordinaire, et qu'on doit mettre au rang des princes qui ont passé du plus haut degrédeshonneurs au comble des calamités. Après cela , il faut avouer que la conclusion par où finit Voltaire, on pomroil à peine la pardonner H l'impudent Buchauan.
' Camdcu. an. i5Sa.